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Ateliers films avec drones

Le drone se « démocratise », commence à entrer dans notre quotidien. Le monde vu d’en haut, le monde réel vu par cet oeil volant, désincarné, comme dans notre vision des mondes virtuels... notre représentation du monde change, du fait de ce nouveau « regard », qui se répand.

Mais quel est le point de vue de cet oeil désincarné ? Quel positionnement politique porte-t-il ? Quelles nouvelles esthétiques en découlent ? Quels rapports au corps, au territoire, à l’architecture s’y déploient ? Bref, que se passe-t-il pour notre vision du monde ?

Il me semble important d’explorer l’usage de ces machines dans leur dimension d’objets de production d’images. Des workshops pour des usages détournés, créatifs, distanciés, pour ne pas perdre l’esprit critique !

Ville de Clermont de l’Oise : Réalisation d’un film avec drone

28 juillet 2017

Atelier de réalisation de film avec drone pour un groupe d’adolescents à Clermont de l’Oise.

L’ACAP (Pôle Image Picardie), dans le cadre du dispositif Passeurs d’Images et en collaboration avec le Centre socio culturel de Clermont de l’Oise, m’a proposé d’animer un atelier de réalisation de film avec drone pour un groupe d’adolescents, pendant une semaine des vacances scolaires de l’été 2017.

Le film réalisé, « War chronicles » (11 minutes), est visionnable ici. Voici quelques éclairages sur ma méthode pour mener cet atelier.

La finalité

Les premiers mots que j’ai prononcés en rencontrant les jeunes étaient à propos de la finalité de cette semaine de travail : faire un film ensemble pour le montrer. Sur internet, le film serait disponible et partageable dès le vendredi soir, et serait montré en première partie d’une projection en plein air le samedi suivant, et lors d’un événement public quelques mois plus tard.

Poser ce cadre c’est pour moi l’essentiel, l’appui majeur pour qu’une action collective puisse avoir lieu : pourquoi fait-on cet atelier ensemble ? Pour proposer un film à des spectateurs.

Tout ce qui allait être fait dans la semaine serait référencé à cette responsabilité là, partagée par tous, mais surtout par chacun. Car l’énergie d’un collectif réside dans la somme des désirs, singuliers, de chaque membre du groupe.

Ainsi, ce qui est à construire en premier lieu, à mon sens, c’est l’espace d’un désir possible pour chacun. Les actes que je produis après, en tant qu’animateur de l’atelier, doivent être au service du désir de chacun. Mon travail consiste à laisser la place aux désirs, et de trouver la façon que les désirs s’articulent ensemble pour fabriquer un objet commun, sans abîmer ces désirs.

Les objectifs

Le concept de cet atelier de réalisation était de tourner un film entièrement avec un drone, afin d’inviter les jeunes à porter une réflexion, en actes, sur ce qu’un outil technique pouvait ouvrir en termes de créativité.

Il s’agit non pas d’écrire un scénario (qui est un objet littéraire) puis d’essayer d’en faire un film, mais de découvrir ce qu’une caméra singulière, celle du drone, permet de faire, pour de se laisser inspirer, par ces images particulières, un film inventif en termes de forme cinématographique.

Car, ne l’oublions pas, dans ce type de cadre, l’objectif est avant tout « l’éducation aux images », c’est à dire ce que les jeunes vont apprendre pendant la semaine, le chemin personnel qu’ils vont parcourir dans ce cadre. L’atelier, le film, dans toute la réalité qu’ils ont, sont des outils au service d’un apport « éducatif » pour les jeunes.

Le risque

Ainsi, la première action, dès le premier matin, fut un test de vol du drone. J’ai proposé aux jeunes d’improviser des choses à l’extérieur du Centre socio culturel, que j’allais filmer avec le drone, pour regarder ensuite les images et voir ce qu’elles allaient nous inspirer.

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J’essaie de faire des plans étonnants : des suivis de personnages qui courent, des élévations très en hauteur, des rase motte... le drone se crashe violemment contre des murs, est emporté par le vent dans le ciel, se cogne contre des arbres... bref, beaucoup d’émotions, pour moi aussi, dans ma tentative d’essayer des choses, de proposer des belles images aux jeunes. Je me risque, à des choses dont je ne suis pas sûr, mais que j’ai envie de tenter (le désir...). J’ai peur de perdre le drone, de le briser, etc. Les jeunes perçoivent que je ne fais pas semblant, il y a donc une « solidarité », et eux, acteurs, donnent le meilleur d’eux-mêmes. Puis, au visionnage des images, qui les impressionnent, les idées fusent.

Le deuxième jour, le tournage ayant commencé dans la forêt, je propose que le drone démarre au dessus d’un étang, pour approcher vers la forêt et que les personnages sortent d’un bosquet. Je place donc le drone au dessus de l’étang, mais là j’en perd immédiatement le contrôle, il part, tout seul, sans que je puisse l’arrêter, vers je ne sais où... C’est sans doute les reflets de l’eau qui ont troublé son système de navigation visuelle. Je ne le vois plus, l’image disparaît de l’écran de ma télécommande.

J’ai voulu faire un beau plan, je n’avais jamais tourné de plan au drone au dessus de l’eau, je m’y suis risqué, et j’y ai peut-être perdu mon drone... Par acquis de conscience, nous courons quand même jusqu’à l’autre côté de l’étang, nous cherchons, nous cherchons, dans la vase de la berge, et, finalement, coup de chance, le drone est là ! Il s’était crashé contre les arbres de la berge et est tombé juste au bord de l’eau. Ouf, le tournage peut continuer !

Le plan au dessus de l’eau que le drone a tourné lui-même est magnifique, nous décidons avec les jeunes que ce soit la première image du film. J’ai pris ce risque pour ne pas déroger à mon désir. Si j’avais perdu mon drone, nous aurions continué autrement, fait un autre film. Bien-sûr, ces risques ne sont pas inconsidérés, je ne l’aurais pas pris si j’avais su que le drone partirait tout seul. J’ai aussi appris que je ne ferai plus voler ce modèle de drone au dessus de l’eau !

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Par ailleurs, bien-sûr, par moments je laisse les jeunes piloter le drone, en autonomie, après qu’ils m’aient vu faire. Je ne suis pas forcément présent à ces moments là. Je m’y risque.

L’écriture cinématographique

Je souhaitais, à l’instar d’une première expérience du même type que j’avais faite à Niort, que le film s’écrive au fur et à mesure de sa réalisation, en harmonie avec les propositions cinématographique que nous découvrions à mesure du visionnage des images.

Ainsi, à la fin de la première matinée, il est décidé qu’il va y avoir cinq personnages, interprétés par cinq d’entre les adolescents. Ils devaient l’après-midi revenir avec des éléments de costume, des accessoires, et nous avons pris en photo les personnages, nous les avons nommés, nous leur avons donné un caractère.

<span class="caps">JPEG</span> - 651.4 ko

J’ai intégré ces informations dans une carte mentale, que j’ai chargée sur mon site internet, en leur donnant l’adresse, qui était donc, dès le début d’après-midi, une première production.

Puis ils ont décidé que chaque personnage devait se présenter, un peu comme dans un jeu vidéo. Donc, l’après-midi du premier jour, nous sommes allés, en minibus avec l’animateur qui nous accompagnait, Alain Augizeau, sur toute la semaine, dans des décors proposés, par lui ou par les jeunes. Je filmais avec le drone, il y avait beaucoup de vent, c’était vraiment difficile, et eux interprétaient leur personnage.

Personne ne savait encore quelle histoire le film allait raconter, mais le point de départ est bien, dans une fiction, de commencer par faire exister les personnages. Nous l’avons fait, non pas en « scénario », mais en « film », directement.

Sans que j’ai besoin de faire quoi que ce soit, nous étions tellement chacun responsable de notre partie, qu’ils étaient, en tant qu’acteurs, absolument concentrés. Pourquoi ? Car la finalité du projet était posée, et qu’ils avaient, dans le cadre que j’offrais, toute latitude pour faire ce qu’ils voulaient, c’est à dire qu’ils avaient l’espace de leur désir, respecté. C’était donc de leur film qu’il s’agissait.

Au retour, les plans étaient très beaux, et ils ont eu envie de mettre des voix-off sur leurs images.

Bref, l’écriture cinématographique s’est faite de façon « itérative », au fur et à mesure, à partir du visionnage du rendu des images (que nous regardions toujours en vidéoprojection, dans le noir). Donc, le film se constituait peu à peu devant les yeux de tout le monde. Et les imprévus du tournage pouvaient être intégrés comme des éléments enrichissant le projet.

Le scénario s’écrivait donc au fur et à mesure de la réalisation du film, du visionnage des rushes, ce qui a pour vertu qu’il n’y ait aucune frustration. En effet, il n’y a pas un projet précis, défini par un scénario, qui vient être frustré par les écueils du réel, il y a des directions, des envies, qui, rencontrant la réalité, créent quelque chose, qu’on va modeler. Comme un sculpteur qui va prendre en compte les nœuds du bois et créer avec, autour. C’est un travail d’harmonie, d’écoute, et non pas de forçage du réel. Ce qui, au bout du compte, ouvre un possible créatif plus vaste.

Le tournage

Les moments de tournage étaient centrés sur les décors. Si quelqu’un proposait un décor (c’est à dire un lieu de tournage) qui lui semblait bien aller dans l’univers du film, nous y allions, sans savoir exactement ce que nous allions y faire. Mais, chacun ayant toutes les images précédemment faites en tête (puisque nous les avions visionnées collectivement dans le noir), généralement c’était sur le chemin, dans le mini-bus, par les échanges spontanés entre les jeunes, que tout à coup des idées lumineuses de scènes, de dramaturgie, leurs venaient. Et pendant le tournage lui-même, avec toutes les difficultés techniques inhérentes au drone, le temps offert leur permettait de développer de nouvelles idées.

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C’est à dire que les idées n’étaient pas préalables au tournage, elles venaient dans la réalité concrète du tournage. C’est ce qui a fait que les jeunes étaient très motivés dans cet atelier : nous allions concrètement tourner des scènes, dans de beaux décors, avec tout un chemin en voiture pour les atteindre, et sur le chemin de cet acte que nous allions faire, les idées émergeaient. Il s’agit d’une pensée dans l’action, pas d’une pensée préalable à l’action.

La place, l’autonomie, le respect de l’apport de chacun dans le groupe permettait que les idées puissent naître dans l’esprit de chaque personne. Ce qui permet à mon sens de faire un bon film, c’est de constituer un groupe, démocratique, dans lequel la singularité de chaque personne est respectée.

Le montage

Au retour de chaque tournage, après visionnage, nous assemblions les séquences, au fur et à mesure. Je manipulais le logiciel de montage, repris sur l’écran du vidéoprojecteur. C’étaient des opérations rapides.

<span class="caps">JPEG</span> - 737.7 ko

A la fin de chaque journée, je mettais en ligne l’étape du montage à laquelle nous en étions, ainsi les jeunes pouvaient, chez eux, revisionner le film, le montrer.

Le regard sur les images, la discussion autour du montage, du scénario, de l’histoire, étaient permanents, et nourris de la réalité de ce qui avait été fabriqué. Ainsi, le film a mûri pendant la semaine, autant dans le conscient que dans l’inconscient. Et c’est ainsi, à partir de ce terrain fertile, que naissaient des idées pertinentes au moment du tournage.

La musique et les voix

Toutes les voix ont été faites en post-synchronisation, parce que le drone n’enregistre pas le son (l’appareil fait trop de bruit avec ses hélices). Et les musiques ont aussi été composées et enregistrées par les jeunes, qu’elles soient acoustiques (guitare) ou électroniques (synthétiseur). Gonzague Portier, responsable du cyber espace du centre socio-culturel, a accompagné la fabrication des musiques pendant la semaine.

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Pour les voix, ils les ont enregistrées au fur et à mesure, après avoir regardé et regardé le film. Parfois, le lendemain, un des jeunes réenregistrait entièrement sa voix, changeant le texte, changeant l’histoire du film, car les choses avaient mûri en lui. Evidemment, même si je trouvais que la voix précédente était déjà très bien, je lui laissais sa responsabilité.

Ils ont donc été responsablse aussi entièrement de la bande son du film. Moi j’assemblais les éléments dans le logiciel de montage, avec reprise de l’écran de l’ordinateur sur le vidéoprojecteur.

La projection

Il y a eu l’opportunité d’une projection pour un grand nombre d’enfants le jeudi après-midi, que nous avons utilisée pour montrer le film, recueillir des avis et l’améliorer, le finaliser le vendredi. Le moment de projection fut très intense, et important pour les réalisateurs. La confrontation au regard des autres est un moment à la fois difficile et fondateur : les remarques positives galvanisent, les remarques négatives nous détruisent, mais nous invitent, le lendemain, à devenir encore plus forts, encore plus profondément porteurs de notre propre projet.

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Parmi les remarques que nous avons reçues des enfants : « Mais pourquoi n’êtes-vous pas allés tourner en Afrique ? » « Pourquoi n’y a-t-il pas plus d’animaux ? » « Pourquoi n’y a-t-il pas plus d’acteurs ? »

Ce qui m’a semblé très constructif dans ces remarques, c’est qu’on y percevait bien l’inconscience du travail que cela demande de faire un film. Et les jeunes de notre groupe, eux, en avaient conscience. On retrouve les objectifs initiaux d’éducation aux images.

Autonomie, responsabilité et motivation

Les jeunes ont été très fiers de leur film, ravis de leur expérience, avec le désir de continuer. L’animateur qui m’a accompagné sur la semaine, Alain Augizeau, éducateur sportif, a été convaincu de l’intérêt de la vidéo et de la méthode pédagogique. Et moi j’ai appris beaucoup. Cela m’a une fois de plus confirmé que le cadre que l’on doit poser en tant qu’animateur, c’est un cadre qui ouvre à la liberté de chaque personne, dans sa singularité.

Ce qui me semble difficile dans le travail d’animation, c’est de se risquer à ces singularités, de faire confiance aux jeunes, de leur laisser toute la place de s’exprimer. C’est ainsi que le projet va devenir pleinement le leur, qu’ils en seront responsables (parce qu’on leur fait confiance) et seront donc totalement motivés. Nous, nous devons juste tenir le cadre qui leur permet de s’exprimer. C’est très fin, imprévisible, imprévu, et demande de travailler sur soi, de continuer à être à l’écoute même si on se sent déstabilisé. Bref, à mon sens pour animer un groupe, il faut se remettre en question soi-même en permanence.

Un article au sujet de l’atelier sur le blog du fablab de Clermont de l’Oise.


War chronicles (11 minutes)


War chronicles (11 minutes) Atelier de réalisation de film avec drone pour un groupe d’adolescents à Clermont de l’Oise. L’ACAP (Pôle Image Picardie), dans le cadre du dispositif Passeurs d’Images et en collaboration avec le Centre socio culturel de Clermont de l’Oise, m’a proposé d’animer un atelier de réalisation de film avec drone pour un groupe d’adolescents, pendant une semaine des vacances scolaires de l’été 2017. Le film réalisé, « War chronicles » (11 minutes), est visionnable ici. Voici quelques éclairages sur ma méthode pour mener cet atelier.

La finalité

Les premiers mots que j’ai prononcés en rencontrant les jeunes étaient à propos de la finalité de cette semaine de travail : faire un film ensemble pour le montrer. Sur internet, le film serait disponible et partageable dès le vendredi soir, et serait montré en première partie d’une projection en plein air le samedi suivant, et lors d’un événement public quelques mois plus tard. Poser ce cadre c’est pour moi l’essentiel, l’appui majeur pour qu’une action collective puisse avoir lieu : pourquoi fait-on cet atelier ensemble ? Pour proposer un film à des spectateurs. Tout ce qui allait être fait dans la semaine serait référencé à cette responsabilité là, partagée par tous, mais surtout par chacun. Car l’énergie d’un collectif réside dans la somme des désirs, singuliers, de chaque membre du groupe. Ainsi, ce qui est à construire en premier lieu, à mon sens, c’est l’espace d’un désir possible pour chacun. Les actes que je produis après, en tant qu’animateur de l’atelier, doivent être au service du désir de chacun. Mon travail consiste à laisser la place aux désirs, et de trouver la façon que les désirs s’articulent ensemble pour fabriquer un objet commun, sans abîmer ces désirs.

Les objectifs

Le concept de cet atelier de réalisation était de tourner un film entièrement avec un drone, afin d’inviter les jeunes à porter une réflexion, en actes, sur ce qu’un outil technique pouvait ouvrir en termes de créativité. Il s’agit non pas d’écrire un scénario (qui est un objet littéraire) puis d’essayer d’en faire un film, mais de découvrir ce qu’une caméra singulière, celle du drone, permet de faire, pour de se laisser inspirer, par ces images particulières, un film inventif en termes de forme cinématographique. Car, ne l’oublions pas, dans ce type de cadre, l’objectif est avant tout « l’éducation aux images », c’est à dire ce que les jeunes vont apprendre pendant la semaine, le chemin personnel qu’ils vont parcourir dans ce cadre. L’atelier, le film, dans toute la réalité qu’ils ont, sont des outils au service d’un apport « éducatif » pour les jeunes.

Le risque

Ainsi, la première action, dès le premier matin, fut un test de vol du drone. J’ai proposé aux jeunes d’improviser des choses à l’extérieur du Centre socio culturel, que j’allais filmer avec le drone, pour regarder ensuite les images et voir ce qu’elles allaient nous inspirer. <span class="caps">JPEG</span> - 406.9 ko J’essaie de faire des plans étonnants : des suivis de personnages qui courent, des élévations très en hauteur, des rase motte... le drone se crashe violemment contre des murs, est emporté par le vent dans le ciel, se cogne contre des arbres... bref, beaucoup d’émotions, pour moi aussi, dans ma tentative d’essayer des choses, de proposer des belles images aux jeunes. Je me risque, à des choses dont je ne suis pas sûr, mais que j’ai envie de tenter (le désir...). J’ai peur de perdre le drone, de le briser, etc. Les jeunes perçoivent que je ne fais pas semblant, il y a donc une « solidarité », et eux, acteurs, donnent le meilleur d’eux-mêmes. Puis, au visionnage des images, qui les impressionnent, les idées fusent. Le deuxième jour, le tournage ayant commencé dans la forêt, je propose que le drone démarre au dessus d’un étang, pour approcher vers la forêt et que les personnages sortent d’un bosquet. Je place donc le drone au dessus de l’étang, mais là j’en perd immédiatement le contrôle, il part, tout seul, sans que je puisse l’arrêter, vers je ne sais où... C’est sans doute les reflets de l’eau qui ont troublé son système de navigation visuelle. Je ne le vois plus, l’image disparaît de l’écran de ma télécommande. J’ai voulu faire un beau plan, je n’avais jamais tourné de plan au drone au dessus de l’eau, je m’y suis risqué, et j’y ai peut-être perdu mon drone... Par acquis de conscience, nous courons quand même jusqu’à l’autre côté de l’étang, nous cherchons, nous cherchons, dans la vase de la berge, et, finalement, coup de chance, le drone est là ! Il s’était crashé contre les arbres de la berge et est tombé juste au bord de l’eau. Ouf, le tournage peut continuer ! Le plan au dessus de l’eau que le drone a tourné lui-même est magnifique, nous décidons avec les jeunes que ce soit la première image du film. J’ai pris ce risque pour ne pas déroger à mon désir. Si j’avais perdu mon drone, nous aurions continué autrement, fait un autre film. Bien-sûr, ces risques ne sont pas inconsidérés, je ne l’aurais pas pris si j’avais su que le drone partirait tout seul. J’ai aussi appris que je ne ferai plus voler ce modèle de drone au dessus de l’eau ! <span class="caps">JPEG</span> - 316.1 ko Par ailleurs, bien-sûr, par moments je laisse les jeunes piloter le drone, en autonomie, après qu’ils m’aient vu faire. Je ne suis pas forcément présent à ces moments là. Je m’y risque.

L’écriture cinématographique

Je souhaitais, à l’instar d’une première expérience du même type que j’avais faite à Niort, que le film s’écrive au fur et à mesure de sa réalisation, en harmonie avec les propositions cinématographique que nous découvrions à mesure du visionnage des images. Ainsi, à la fin de la première matinée, il est décidé qu’il va y avoir cinq personnages, interprétés par cinq d’entre les adolescents. Ils devaient l’après-midi revenir avec des éléments de costume, des accessoires, et nous avons pris en photo les personnages, nous les avons nommés, nous leur avons donné un caractère. <span class="caps">JPEG</span> - 651.4 ko J’ai intégré ces informations dans une carte mentale, que j’ai chargée sur mon site internet, en leur donnant l’adresse, qui était donc, dès le début d’après-midi, une première production. Puis ils ont décidé que chaque personnage devait se présenter, un peu comme dans un jeu vidéo. Donc, l’après-midi du premier jour, nous sommes allés, en minibus avec l’animateur qui nous accompagnait, Alain Augizeau, sur toute la semaine, dans des décors proposés, par lui ou par les jeunes. Je filmais avec le drone, il y avait beaucoup de vent, c’était vraiment difficile, et eux interprétaient leur personnage. Personne ne savait encore quelle histoire le film allait raconter, mais le point de départ est bien, dans une fiction, de commencer par faire exister les personnages. Nous l’avons fait, non pas en « scénario », mais en « film », directement. Sans que j’ai besoin de faire quoi que ce soit, nous étions tellement chacun responsable de notre partie, qu’ils étaient, en tant qu’acteurs, absolument concentrés. Pourquoi ? Car la finalité du projet était posée, et qu’ils avaient, dans le cadre que j’offrais, toute latitude pour faire ce qu’ils voulaient, c’est à dire qu’ils avaient l’espace de leur désir, respecté. C’était donc de leur film qu’il s’agissait. Au retour, les plans étaient très beaux, et ils ont eu envie de mettre des voix-off sur leurs images. Bref, l’écriture cinématographique s’est faite de façon « itérative », au fur et à mesure, à partir du visionnage du rendu des images (que nous regardions toujours en vidéoprojection, dans le noir). Donc, le film se constituait peu à peu devant les yeux de tout le monde. Et les imprévus du tournage pouvaient être intégrés comme des éléments enrichissant le projet. Le scénario s’écrivait donc au fur et à mesure de la réalisation du film, du visionnage des rushes, ce qui a pour vertu qu’il n’y ait aucune frustration. En effet, il n’y a pas un projet précis, défini par un scénario, qui vient être frustré par les écueils du réel, il y a des directions, des envies, qui, rencontrant la réalité, créent quelque chose, qu’on va modeler. Comme un sculpteur qui va prendre en compte les nœuds du bois et créer avec, autour. C’est un travail d’harmonie, d’écoute, et non pas de forçage du réel. Ce qui, au bout du compte, ouvre un possible créatif plus vaste.

Le tournage

Les moments de tournage étaient centrés sur les décors. Si quelqu’un proposait un décor (c’est à dire un lieu de tournage) qui lui semblait bien aller dans l’univers du film, nous y allions, sans savoir exactement ce que nous allions y faire. Mais, chacun ayant toutes les images précédemment faites en tête (puisque nous les avions visionnées collectivement dans le noir), généralement c’était sur le chemin, dans le mini-bus, par les échanges spontanés entre les jeunes, que tout à coup des idées lumineuses de scènes, de dramaturgie, leurs venaient. Et pendant le tournage lui-même, avec toutes les difficultés techniques inhérentes au drone, le temps offert leur permettait de développer de nouvelles idées. <span class="caps">JPEG</span> - 606.1 ko C’est à dire que les idées n’étaient pas préalables au tournage, elles venaient dans la réalité concrète du tournage. C’est ce qui a fait que les jeunes étaient très motivés dans cet atelier : nous allions concrètement tourner des scènes, dans de beaux décors, avec tout un chemin en voiture pour les atteindre, et sur le chemin de cet acte que nous allions faire, les idées émergeaient. Il s’agit d’une pensée dans l’action, pas d’une pensée préalable à l’action. La place, l’autonomie, le respect de l’apport de chacun dans le groupe permettait que les idées puissent naître dans l’esprit de chaque personne. Ce qui permet à mon sens de faire un bon film, c’est de constituer un groupe, démocratique, dans lequel la singularité de chaque personne est respectée.

Le montage

Au retour de chaque tournage, après visionnage, nous assemblions les séquences, au fur et à mesure. Je manipulais le logiciel de montage, repris sur l’écran du vidéoprojecteur. C’étaient des opérations rapides. <span class="caps">JPEG</span> - 737.7 ko A la fin de chaque journée, je mettais en ligne l’étape du montage à laquelle nous en étions, ainsi les jeunes pouvaient, chez eux, revisionner le film, le montrer. Le regard sur les images, la discussion autour du montage, du scénario, de l’histoire, étaient permanents, et nourris de la réalité de ce qui avait été fabriqué. Ainsi, le film a mûri pendant la semaine, autant dans le conscient que dans l’inconscient. Et c’est ainsi, à partir de ce terrain fertile, que naissaient des idées pertinentes au moment du tournage.

La musique et les voix

Toutes les voix ont été faites en post-synchronisation, parce que le drone n’enregistre pas le son (l’appareil fait trop de bruit avec ses hélices). Et les musiques ont aussi été composées et enregistrées par les jeunes, qu’elles soient acoustiques (guitare) ou électroniques (synthétiseur). Gonzague Portier, responsable du cyber espace du centre socio-culturel, a accompagné la fabrication des musiques pendant la semaine. <span class="caps">JPEG</span> - 745.1 ko Pour les voix, ils les ont enregistrées au fur et à mesure, après avoir regardé et regardé le film. Parfois, le lendemain, un des jeunes réenregistrait entièrement sa voix, changeant le texte, changeant l’histoire du film, car les choses avaient mûri en lui. Evidemment, même si je trouvais que la voix précédente était déjà très bien, je lui laissais sa responsabilité. Ils ont donc été responsablse aussi entièrement de la bande son du film. Moi j’assemblais les éléments dans le logiciel de montage, avec reprise de l’écran de l’ordinateur sur le vidéoprojecteur.

La projection

Il y a eu l’opportunité d’une projection pour un grand nombre d’enfants le jeudi après-midi, que nous avons utilisée pour montrer le film, recueillir des avis et l’améliorer, le finaliser le vendredi. Le moment de projection fut très intense, et important pour les réalisateurs. La confrontation au regard des autres est un moment à la fois difficile et fondateur : les remarques positives galvanisent, les remarques négatives nous détruisent, mais nous invitent, le lendemain, à devenir encore plus forts, encore plus profondément porteurs de notre propre projet. <span class="caps">JPEG</span> - 735.5 ko Parmi les remarques que nous avons reçues des enfants : « Mais pourquoi n’êtes-vous pas allés tourner en Afrique ? » « Pourquoi n’y a-t-il pas plus d’animaux ? » « Pourquoi n’y a-t-il pas plus d’acteurs ? » Ce qui m’a semblé très constructif dans ces remarques, c’est qu’on y percevait bien l’inconscience du travail que cela demande de faire un film. Et les jeunes de notre groupe, eux, en avaient conscience. On retrouve les objectifs initiaux d’éducation aux images.

Autonomie, responsabilité et motivation

Les jeunes ont été très fiers de leur film, ravis de leur expérience, avec le désir de continuer. L’animateur qui m’a accompagné sur la semaine, Alain Augizeau, éducateur sportif, a été convaincu de l’intérêt de la vidéo et de la méthode pédagogique. Et moi j’ai appris beaucoup. Cela m’a une fois de plus confirmé que le cadre que l’on doit poser en tant qu’animateur, c’est un cadre qui ouvre à la liberté de chaque personne, dans sa singularité. Ce qui me semble difficile dans le travail d’animation, c’est de se risquer à ces singularités, de faire confiance aux jeunes, de leur laisser toute la place de s’exprimer. C’est ainsi que le projet va devenir pleinement le leur, qu’ils en seront responsables (parce qu’on leur fait confiance) et seront donc totalement motivés. Nous, nous devons juste tenir le cadre qui leur permet de s’exprimer. C’est très fin, imprévisible, imprévu, et demande de travailler sur soi, de continuer à être à l’écoute même si on se sent déstabilisé. Bref, à mon sens pour animer un groupe, il faut se remettre en question soi-même en permanence. Un article au sujet de l’atelier sur le blog du fablab de Clermont de l’Oise.
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