Testez vos scénarios avec votre téléphone portable

4 mars 2019. Publié par Benoît Labourdette.

Un usage très simple du téléphone portable peut donner un coup d’accélérateur au travail d’écriture de scénario.

Dans bien des domaines on fabrique des prototypes, qu’on peut aussi nommer brouillons, schémas, wireframes, mockups... Le prototype permet de simuler partiellement le fonctionnement du futur objet. Dans le cas d’un scénario, paradoxalement, alors même qu’il s’agit d’un objet provisoire, modifiable à volonté grâce à l’outil informatique, il est très rare (à part dans le domaine du dessin animé) qu’on en fasse un « prototype fonctionnel » antérieur à la réalisation finale du film. On écrit, on réécrit, mais on reste toujours au même niveau technique : on ne manipule quasiment que du texte.

Pourtant lorsqu’on travaille un scénario, ce n’est pas un scénario que l’on écrit, c’est un film que l’on projette, en amont de son existence. Un scénario est un objet mental. Un film, par contre, c’est un objet matériel très particulier, fait d’espace, de son et de temps. Sa nature est essentiellement différente de celle d’un écrit, quand bien même cet écrit est un scénario.

Ainsi l’une des grandes difficultés du scénariste consiste en la façon d’envisager cette future réalité du film, en mouvements, en sons et en espaces. Et ce d’autant plus qu’un scénariste n’est pas forcément réalisateur. Il n’a donc, de fait, pas forcément une conscience aiguë de l’impact d’un angle de prise de vue, d’un mouvement de caméra, d’une lumière, d’un rythme de montage, etc.

Le scénariste a besoin du film qui n’existe pas encore, c’est une utopie

Il semble donc « tomber sous le sens » qu’un scénariste, pour éclairer sa technique d’écriture, devrait être confronté à la réalisation du film qu’il est en train d’écrire. On pourra m’objecter qu’un scénariste voit des films, donc qu’il peut anticiper à partir de sa connaissance de spectateur. Bien-sûr, le travail du regard est au cœur du travail des cinéastes. Mais l’exercice du regard sur d’autres objets n’est pas suffisant. En effet, le travail de fabrication de l’image révèle en lui-même des potentialités que l’on ne peut pas percevoir de l’extérieur, en tant que simple spectateur. Le scénariste est un créateur de film, pas un spectateur. Il tire donc des « ficelles », invisibles pour le spectateur, mais clés pour l’auteur. Et un grand nombre de ces « ficelles » n’ont pas d’équivalents littéraires, elles sont proprement cinématographiques. Elles ne peuvent donc pas se découvrir dans l’écriture, mais seulement dans la confrontation au réel de l’image et du son.

Par exemple, essayez d’imaginer et de décrire le mouvement d’un danseur avant même que quiconque danse devant vous : c’est quasiment impossible. Alors qu’un danseur qui improvise rend vos choix artistiques de mise en scène et de narration tangibles, sensibles, concrets, profondément humains, c’est à dire irréductibles par des mots. Anticiper le cinéma, c’est le même type de gageure.

Dans cette utopie, seulement réalisée par certains cinéastes (par exemple Charlie Chaplin pour la réalisation du film Les lumières de la ville en 1930 ou Alain Cavalier pour le tournage du film Libera Me en 1992), le traditionnel problème du scénariste était l’absence de budget, qui ne lui permettait pas de tester des scènes par lui-même en les filmant. Et pourtant on ne peut que convenir de la potentielle grande utilité scénaristique de pouvoir le faire.

Passer à l’acte, en numérique

Mais depuis la révolution numérique du début des années 2000 et la démocratisation des outils de prise de vue, il est possible, sans aucun budget, de tester bien des choses : des dialogues, des mouvements de personnes, des façons de filmer un décor, de capter une lumière, de restituer un son, un bruit ou une musique...

Que le scénariste ose tester, avec son simple téléphone portable, des idées qu’il essaie d’écrire, qu’il fasse improviser des amis sur une thématique pour en retirer des idées, qu’il capte des ambiances sans but apparent qui pourront, par leur nature cinématographique intrinsèque, lui donner des idées de scènes ou même de scénarios entier, il a dans les mains au quotidien l’outil même de la création cinématographique, qui peut lui permettre, à certains moments clés, d’aller plus vite, plus loin, plus en profondeur dans son travail d’écriture.

Je sais que certains emploient depuis longtemps déjà ce type de méthode pour nourrir leur écriture scénaristique. Et je sais aussi que d’autres peuvent juger ce type d’approche comme très anecdotique, sans noblesse, sans distance critique et la considérer comme assez naïve, « pas sérieuse ». A mon sens c’est juste une forme de peur du ridicule, une peur de se risquer, car l’image est puissante. Ma réponse est : faites le pour vous-mêmes, testez cette technique sans vous prendre au sérieux. Et surtout, prenez ensuite le temps de regarder (et écouter) vos images dans de bonnes conditions, de multiples fois, oui, de multiples fois. N’hésitez pas à regarder dix fois, vingt fois, cent fois vos images, et laissez vous inspirer, elles donneront des ailes à votre écriture.