Accueil > Ressources > Pédagogie > Qu’est-ce qu’un « bon cadre » pour la pédagogie ?

Pédagogie

Vous trouverez ici des outils pédagogiques, pratiques et conceptuels. Ces outils s’appuient sur les expériences et la pensée que je développe dans un grand nombre de contextes depuis 30 ans.

La pédagogie est une pratique expérimentale qui a ses théories, son histoire et ses penseurs. C’est un outil de construction central dans le champ éducatif mais aussi au delà, dans le cadre des interactions professionnelles, de la gestion des groupes par exemple. Ainsi l’utilité des méthodes et réflexions que vous trouverez ici dépasse le contexte de l’enseignement.

Qu’est-ce qu’un « bon cadre » pour la pédagogie ?

3 novembre 2018

Dans le champ de l’éducation, il fait consensus qu’un « cadre » est indispensable au bon fonctionnement de la stratégie éducative, donc au développement de la personne. Mais qu’est-ce qu’un « cadre », précisément ? Et quelles sont les pistes pour le construire de sorte à ce qu’il soit opérant ?

L’objectif : faire apprendre

Le but de l’éducation est de faire apprendre aux personnes dont on est responsable. Faire apprendre des notions concrètes ou abstraites, faire apprendre la vie en société, faire apprendre des méthodes de travail... J’emploie à dessein la terminologie « faire apprendre », plutôt que « apprendre », car il est important de prendre la mesure du fait que c’est la personne qui apprend par elle-même, ce n’est pas nous qui lui apprenons. Le travail pédagogique consiste à poser le bon cadre et à y susciter les bonnes actions. Puis ce sont ces actions qui vont permettre à la personne d’apprendre. Tous types d’actions, écouter étant l’une d’entre elles.

Les humains ne sont pas des réceptacles à informations. Apprendre c’est réussir à mettre en relation des informations que nous recevons de l’extérieur et du vécu nouveau à des connaissances et compétences qui sont déjà en nous. Apprendre c’est être actif. Nous avons tous déjà écouté quelqu’un, un enseignant par exemple, sans rien apprendre, non pas parce que nous n’étions pas attentifs, mais parce que le cadre dans lequel nous étions inscrit ne nous a pas permis de « classer » ces informations, d’en faire quelque chose chose pour nous. Nous avons été auditeur passif et non pas acteur de notre propre apprentissage.

<span class="caps">JPEG</span> - 175.9 ko

Le processus physiologique de l’apprentissage

Dans notre cerveau, nos milliards de neurones sont en relation les uns avec les autres via un système de communication électrochimique, la transmission synaptique (système d’une complexité telle qu’il est loin d’être encore entièrement étudié). On sait que lorsqu’on apprend quelque chose, on crée de nouvelles connexions neuronales. C’est ainsi que l’information est « stockée » en nous et sera disponible à l’avenir. Donc, pour pouvoir apprendre efficacement, nous avons besoin que nos neurones soient dans la meilleure disposition chimique pour pouvoir créer ces connexions.

Le bien être, le fait de se sentir en sécurité, la confiance en soi, la joie, bref les émotions positives, font synthétiser des neurotransmetteurs (les médiateurs entre les neurones) comme la sérotonine, qui activent la capacité des neurones à créer de nouvelles connexions.

La peur, l’inquiétude, le mal être, bref les émotions négatives, bloquent la production de neurotransmetteurs, ce qui inhibe puissamment la possibilité de création de nouvelles connexions neuronales. Lorsque nous sommes dans un état de mal-être, notre cerveau se place dans un état physico-chimique qui bloque la synthèse de neurotransmetteurs. En effet cette synthèse est énergivore et dans ces moments là le cerveau affecte les ressources physiologiques principalement aux tâches de protection vitale.

L’inopérance du « faux cadre » extérieur

Souvent, on associe le « cadre » à une notion disciplinaire : il faut « cadrer » les élèves turbulents pour obtenir le silence nécessaire à l’enseignement, il faut que les enfants soient dociles vis à vis de leurs parents pour que ces derniers puissent accomplir leur mission éducative, etc.

<span class="caps">JPEG</span> - 211 ko

Je suis évidemment en accord avec le fait que le respect et l’écoute mutuels sont des conditions nécessaires à quelque construction que ce soit. Mais si ce « respect du cadre » est obtenu par la force, par la menace, par l’interdit de s’exprimer, oui, on pourra obtenir un enfant obéissant ou des élèves silencieux, mais qui à l’intérieur d’eux-mêmes seront inquiets, angoissés, vigilants à ne pas « déborder » pour ne pas être réprimandés, etc. Nous aurons donc construit un cadre par l’extérieur, mais un cadre angoissant, qui met les personnes dans une situation psycho-chimique inhibant leurs capacités d’apprentissage, tout occupés qu’ils sont à gérer les peurs que nous leur imposons. Voilà pourquoi ce type de cadre est antinomique avec la pédagogie, l’évolution, le changement, qui sont les fondements de l’éducation. C’est un « faux cadre » (notion que je propose, dérivée des notions de « vrai self » et de « faux self » élaborées par Donald Winnicott).

Les désormais nombreuses études sur la VEO (Violence Educative Ordinaire, notamment le travail d’Alice Miller puis d’Olivier Maurel) prouvent bien l’inopérance complète en termes d’apprentissage de toute forme de violence, qui produit de l’angoisse inhibante chez ceux qui la reçoivent. Ces violences sont la menace, le chantage, les punitions, les mises à l’écart, la conditionnalité de l’amour et de l’intérêt, le rejet, l’insulte, l’humiliation, l’autoritarisme... que certains légitiment encore comme « principes éducatifs ». Ces dits « principes » sont profondément destructeurs, inhibent l’apprentissage et ne produisent que la répétition du système de violence par ceux qui l’ont subi. Je renvoie à un sujet connexe mais intimement lié : la loi européenne qui interdit les châtiments aux enfants est adoptée par 24 pays européens sur 28 dans leurs lois nationales, loi pas encore adoptée en France, mais enfin en bonne voie en 2018.

On croit souvent, à tort, qu’un « bon cadre » est un ensemble de règles et de contraintes qui assurent le bon fonctionnement collectif. Et que si chacun respecte ces règles tout ira bien. Mais force est de constater que cela est tout à fait théorique, car on est toujours confronté à des personnes qui ne respectent pas les règles. Pris dans le présent de la situation, on les stigmatise, on cherche à les forcer car d’autres, eux, respectent les règles. On ne sort pas de la croyance que ce « cadre extérieur » est bon et qu’il en va de notre responsabilité d’éducateur de « forcer » certains élèves à s’y conformer. Et qu’à partir de là, l’enseignement deviendra possible. Eh bien non ce cadre forcé fonctionne très mal, un « bon cadre » ce n’est pas cela.

La construction du « vrai cadre »

Comment construire un « vrai cadre », c’est à dire une situation qui à la fois permette au pédagogue, à l’éducateur, de faire son travail (silence, écoute, respect) et qui permette surtout à l’étudiant, l’élève, l’enfant, de libérer ses capacités cognitives ?

Le point d’appui incontournable d’un « vrai cadre » est la confiance et le bien être des élèves, l’assurance qu’on a construite pour eux. Le « vrai cadre », c’est l’état émotionnel et psychologique des élèves, c’est le fait qu’ils soient rassurés, confiants, joyeux, motivés, en empathie les uns avec les autres. Nous convenons tous que si nous avons des élèves dans cette disposition là, tout sera facile et l’enseignement va avancer à pas de géant.

Un véritable cadre propice à l’apprentissage, contrairement à l’idée reçue, ce n’est pas un ensemble de règles qui doivent être respectées par les individus du groupe enseigné, c’est l’état psychologique confiant, joyeux et ouvert de ces individus, à partir duquel tout va être possible.

On attend souvent, à tort, que les élèves soient automatiquement dans cet état de réceptivité positive. Mais l’histoire des spiritualités et de la psychologie nous enseignent que c’est un vrai travail que d’atteindre cet état de réceptivité, et que la mission de l’éducateur se situe en très grande partie à l’endroit de cette construction là.

Donc, la première étape du travail pédagogique consiste à accompagner les élèves à construire confiance, assurance, désir d’apprendre... Lorsqu’on sentira que les êtres humains en face de nous sont rassurés, donc prêts à « partir à l’aventure » avec nous, c’est que le « vrai cadre » est posé.

Ainsi la première pierre, à mon sens, de la pédagogie quel que soit son contexte, c’est d’employer des outils de dynamique de groupe, pour construire ce « vrai cadre ». Il y a pour ce faire de multiples voies, de multiples écoles de pensée, et surtout son propre chemin à construire. L’objet de cet article est simplement de préciser la notion de cadre et la nécessité de construction d’un « vrai cadre » pour que la pédagogie puisse fonctionner.

Pour explorer des techniques de construction du cadre, je vous renvoie à de futurs articles que je publierai ici. Pour illustrer, je vous propose la comparaison avec un cours de danse : l’échauffement initial est le « vrai cadre », qui permet ensuite à l’activité danse de pouvoir avoir lieu.

<span class="caps">JPEG</span> - 233.3 ko

Le cadre et les règles

Un cadre, comme son nom l’indique, c’est un substrat à partir duquel des choses sont possibles, c’est la toile à l’intérieur de laquelle nous allons pouvoir peindre. Dans le présent article, mon objet est de partager la compréhension, avec les outils de la psychologie et des neurosciences, de ce qu’est, réellement et finement, le cadre à l’intérieur duquel l’enseignement peut se dérouler.

Ce qu’il me semble important de bien repérer, c’est l’idée que construire un bon cadre est une vaste tâche, aux voies complexes et multiples, qui n’a rien à voir avec « faire de la discipline », et que le « vrai cadre » qui permet l’activité d’enseignement est un état profond et partagé, pas un ensemble de règles respectées.

Souvent on confond les règles du jeu de l’activité avec le cadre. Le cadre n’est que l’appui psychologique positif préalable, indispensable, au sein duquel nous allons pouvoir proposer des actions. Ces actions ont besoin de règles, bien-sûr, pour que le collectif puisse fonctionner et que l’apprentissage suive un processus. Mais ne confondons pas les règles de l’action avec le construction du cadre, ce n’est pas du tout la même chose.

Le cadre, c’est le point d’appui psychologique à établir dans un premier temps. Et dans un deuxième temps, à l’intérieur de ce cadre, nous proposerons des activités, aux multiples règles et processus.

Certains peintres ne fabriquent pas eux-mêmes leurs cadres, ils les achètent tous faits et peignent dessus. Nous, pédagogues, nous ne pouvons pas acheter des toiles toutes prêtes, nous devons inlassablement construire nos cadres avec ceux à qui nous proposons de peindre à l’intérieur.


Voir aussi