« Sur la plage de mon imaginaire » : installation vidéo à l’hôpital

13 janvier 2023. Publié par Benoît Labourdette.
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Récit des enjeux à l’œuvre dans un projet d’art pour la santé. Chaque matin, le grand mur de la salle d’attente de l’hôpital de Flers s’allume tout seul. Des images vidéo de la nature, calme et sereine, y sont projetées toute la journée. C’est un espace de contemplation pour faire du bien aux patients. Il s’éteint automatiquement le soir et se rallumera le lendemain. Comment ces images se sont-elles intégrées dans ce lieu ?

L’art est bénéfique pour la santé, tant physique que mentale et peut compléter les traitements médicaux traditionnels.

Rapport de l’OMS du 11 novembre 2019.

L’art est depuis une vingtaine d’années une activité légitime dans le champ de la santé. Cela ne signifie pas que le dialogue entre l’art et l’hôpital soit quelque chose de simple. Les nécessités y sont d’abord médicales, et l’art s’inscrit dans ce cadre et non pas pour lui-même. C’est une évidence, en théorie. Car la vraie question réside dans la mise en pratique, c’est à dire dans la modalité de présence de l’artiste au sein du contexte hospitalier. À partir de mon expérience de l’installation d’une œuvre vidéo pérenne dans la salle d’attente de l’hôpital de Flers en 2022, je souhaite mettre en partage ce que j’en ai appris en termes de méthode.

Cadre du projet

L’association Art dans la cité, à l’origine de cette initiative, m’avait proposé de réfléchir à un projet artistique pour cette salle d’attente. J’avais préalablement réalisé à sa demande un film d’une heure, « Promenade en forêt », diffusé en chambres d’hôpital pour la relaxation des patients.

L’installation de cette œuvre immersive s’est faite en coproduction entre Art dans la Cité qui s’est associé pour ce programme au RESAH. Chaque étape du travail a été documentée et partagée collectivement au fur et à mesure. Je laissais un message audio de bilan de la journée, synthétisé et rédigé par Rachel Even Directrice déléguée générale d’Art dans la Cité avec Cécile Antonietti, chargée de projets d’Art dans la Cité, puis envoyé par email à l’ensemble des partenaires. Au sein du Centre Hospitalier Jacques Monod de Flers, le projet était animé par Julie Loudière, référente culture-santé et responsable de la communication externe et des relations publiques.

Préparé pendant six mois, puis conduit sur une période de six mois aussi, ce travail a pu s’enraciner et beaucoup évoluer au fil du temps, dans ses formes, ses contenus, sa technique, au profit de son objectif, à savoir utiliser l’art pour le bien-être des patients et ainsi contribuer à leur santé.

Priorité au lien et à l’expérience

Je crois que ce qui fait du bien avec l’art, qu’on en soit spectateur ou auteur, c’est le lien à soi-même et aux autres, ou plutôt l’ouverture à de nouveaux liens. Ces ouvertures s’opèrent avec nos émotions esthétiques, intimes, mystérieuses… en lien avec nos cultures. L’humanité est mise en partage en profondeur par les formes artistiques. C’est comme une respiration, une des formes de la vie.

Qu’est-ce que l’art ? Si l’on s’en réfère à John Dewey, l’art est une expérience vécue. Faire œuvre, pour un artiste qui vient intervenir dans un contexte extérieur à son atelier, c’est s’employer à tisser des liens, c’est travailler à s’ouvrir, à être surpris, à être déplacé, c’est à dire enrichi, à faire évoluer le projet pour qu’il reste pertinent, ce qui n’est pas forcément confortable. Ce mouvement est mutuel : si l’artiste ose le proposer et s’y risquer, une « danse » peut débuter.

Labourer ensemble le terrain

Dans ce projet je dirais que le travail que l’on appelle communément « artistique » (c’est à dire la création à proprement parler des images et leur mise en œuvre technique sous forme d’installation) a pris 20% du temps. Et 80% du temps, l’essentiel du travail, a consisté à réinventer plusieurs fois le projet, grâce aux rencontres, en fonction du contexte, des imprévus à accueillir comme des enrichissements, des liens, qui ont pu faire que ce projet, au fur et à mesure, n’était plus l’objet d’un artiste, mais le dessein d’une équipe, d’un lieu, qu’il renaissait dans une énergie commune et partagée.

Mon rôle en tant qu’artiste, et je l’ai d’autant plus appris dans cette expérience, fut de constituer, petit à petit, le terrain fertile sur lequel un projet qui fait sens bien au delà de moi puisse naître, grandir, vivre. Car l’œuvre vidéo reste après mon départ, et le but est qu’elle serve, qu’elle vive pour les patients et le personnel de l’hôpital. Au départ, l’idée était une projection au sol de parcours dans la nature, inspirée par le film « Pas à pas », tourné sur une plage, qui a donné son titre à l’installation. L’idée était que les patients puissent projeter leur propre imaginaire sur des images de nature, au sol comme s’il y étaient. Comme lorsqu’on se promène dans la nature et que notre esprit se régénère.

Nous avons installé un vidéoprojecteur vers le sol, et fait vivre ces images. Nous les avons testées avec des patients. Des médecins ont contribué, en filmant des images pour les ajouter aux miennes. C’était mon dispositif initial, original et singulier. Mais… les normes de sécurité d’un hôpital imposent un éclairage très lumineux, et les images étaient à peine visibles, sauf quand la lumière était éteinte…

Écologie des relations

Je me suis employé à vérifier en détail ce problème technique, avec un luxmètre. Pas de solution… Je tenais à l’originalité de cette projection au sol. Je me suis dit qu’on pourrait projeter des images plus contrastées, des textes en blanc sur noir. Nous avons fait ces tests. Julie Loudière m’a alors fait remarquer que ce n’était plus le projet, que ce n’était plus la relaxation avec des images de nature. Par la qualité du lien tissé entre nous, elle fut à ce moment là porteuse de l’enjeu profond. Nous avons alors essayé de projeter les images sur le grand mur (qu’il a fallu débarrasser des nombreuses affiches), et tout à coup, les images de nature nous immergeaient dans un univers de détente, de façon beaucoup plus forte qu’au sol, et la luminosité était suffisante. Ce sont des patients, présents dans la salle pendant tous ces tests, qui nous l’ont tout de suite fait remarquer.

Une suite d’imprévus, tous heureux si on les accueille

Ainsi, l’œuvre est devenue plus classique dans sa forme, mais vraiment utile à son objectif. Et les vidéos de promenades avec le sol filmé ne fonctionnaient plus, bougeaient trop. Nous avons alors fait plusieurs ateliers de création d’images dans la campagne autour de l’hôpital avec des membres du personnel. Puis nous avons testé les images dans la salle, et grâce aux retours des patients, nous avons trouvé que des plans fixes étaient plus adaptés, avec des caractéristiques précises : durée de 5 minutes, avec 1/3 de sol en bas et 2/3 de ciel, ainsi qu’une perspective profonde au centre. Les plans trop serrés, ou sans perspective, n’avaient pas leur place.

J’ai tourné un grand nombre de séquences autour de l’hôpital et dans le grand parc de la ville de Flers, sur suggestions de membres du personnels qui venaient dans la salle pour les tests et donnaient leur avis. Et surtout, pour que l’œuvre vive au long des années, nous avons créé un « tutoriel », avec les caractéristiques précises des vidéos à faire, afin que des médecins ou personnels puissent rajouter des vidéos au fil des ans.

Des imprévus, qu’ils soient techniques ou humains, surviennent toujours. Le travail à faire, je crois, est de rester ouvert alors qu’on est déstabilisé. Cela enrichira au final le projet artistique, alors qu’on peut avoir de prime abord l’impression qu’on s’en écarte. Ce qu’il ne faut pas perdre de vue, c’est le pourquoi de cette œuvre à cet endroit.

Les « natures muettes », un nouveau genre de films

Je me suis rendu compte, quelques mois après l’inauguration de cette installation, que ces films de contemplation de la nature que j’avais tournés pour la salle d’attente fonctionnaient aussi de façon autonome. Ils n’ont pas de bande son (car du son toute la journée dans une salle d’attente deviendrait insupportable). J’ai alors créé un nouveau « genre », les « Natures muettes » : il y a pour le moment 10 films. C’est pour moi une forme de redécouverte du cinéma, en lien avec ses origines.

Les objets qui font racines

C’est au travers des objets que l’œuvre s’est peu à peu enracinée : les tests de vidéoprojecteurs, la projection au sol finalement impossible, les façons de tourner des vidéos adaptées au dispositif de diffusion, qui ont évolué au fil du temps avant de se fixer finalement, après un long chemin d’évolution. Comment vit-on les situations ensemble, comment accroche-t-on le vidéoprojecteur au plafond après bien des étapes très complexes, comment fait-on des tests successifs, comment est-on émerveillés par ce que l’on découvre avec des patients et des membres du personnel ? Comment, autour de ces nouveaux objets, de nouveaux espaces de relations naissent entre les personnes, autour de la poésie.

C’est au final le tutoriel technique complet de l’installation qui fut le dernier objet symbolique de transmission, de legs de l’ensemble de l’installation à l’équipe de l’hôpital. Il décrit comment gérer techniquement l’ensemble du dispositif que l’on a co-construit, et surtout comment pouvoir créer de nouvelles vidéos et les rajouter.

Finalement, une salle de cinéma

Moi qui voulais au départ une projection au sol plutôt discrète d’images de la nature, je me suis retrouvé à être porteur d’une transformation de cette salle d’attente en une sorte de salle de cinéma. C’est bien malgré moi que le grand mur est devenu un écran de cinéma, que les sièges de la salle d’attente ont été placés comme les fauteuils d’un cinéma et que la lumière fut éteinte. L’espace a été reconfiguré autour de l’écran. Le projet m’a dépassé, ce n’est plus le mien, c’est celui de cette communauté humaine.

Compte rendu complet du projet

Ce document a été réalisé par Art dans la cité et rédigé par Cécile Antonietti :

« Sur la plage de mon imaginaire » - Compte-rendu complet du projet
« Sur la plage de mon imaginaire » - Compte-rendu complet du projet

 

Projet initial de Benoît Labourdette

Projet qui a été retenu suite à l’appel à projet (le cadre budgétaire était défini en amont) :

« Sur la plage de mon imaginaire » - Projet initial de Benoît Labourdette
« Sur la plage de mon imaginaire » - Projet initial de Benoît Labourdette

 

Les personnages principaux de cette histoire

  • Rachel Even, initiatrice du projet. Déléguée générale et directrice artistique, association Art dans la Cité.
  • Cécile Antonietti, suivi, communication et bilan du projet. Chargée de mission, association Art dans la Cité.
  • Benoît Labourdette, artiste concepteur du projet et maître d’œuvre de sa réalisation.
  • Julie Loudière, interlocutrice principale pour la mise en œuvre et les liens au sein de l’hôpital, partenaire de création. Chargée de communication externe, relations publiques et référente culture-santé, GHT Collines de Normandie.
  • Kévin Tabourel, facilitateur technique et humain. Responsable sécurité-incendie, GHT Collines de Normandie.
  • Olivier Espinosa, fabricant de la solution d’accrochage. Agent au service technique, GHT Collines de Normandie.
  • Karolina Hurnikova. Chargée de mission projets européens et innovation, RESAH.
  • Et tous les membres du personnel médical, administratif et technique du Centre Hospitalier Jacques Monod de Flers qui ont contribué par leur créativité et leur curiosité à la construction du projet.
Message audio #01 (27 mars 2022)
Message audio #02 (8 avril 2022)
Message audio #03 (26 avril 2022)
Message audio #04 (9 mai 2022)
Message audio #05 (28 juin 2022)
Portfolio
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L’installation, c’est à dire l’existence dans l’espace et le temps des formes artistiques est cruciale, car il s’agit de la façon dont l’œuvre se modifie par sa mise en relation avec le spectateur.


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