État des lieux concerté de l’éducation aux images en Nouvelle-Aquitaine

30 mars 2026. Publié par Benoît Labourdette.
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ALCA, Agence Livre, Cinéma et Audiovisuel en Nouvelle-Aquitaine, m’a confié l’accompagnement méthodologique d’un état des lieux concerté de l’éducation aux images sur son territoire. Ce projet, mené en coopération Aurore Schneekönig et Margaux Maillard de l’agence ALCA, a mobilisé une vingtaine de professionnelles et professionnels pendant quatre mois, produit une publication de huit chapitres et culminé lors d’une journée de restitution le 30 mars 2026 à la MÉCA de Bordeaux. J’ai co-construit et co-animé l’ensemble de la démarche d’intelligence collective, développé la plateforme numérique collaborative, co-rédigé et co-édité la publication. Le résultat le plus important n’est pas le document : c’est le processus mis en route.

Genèse : un besoin de fond

Quand Aurore Schneekönig m’a contacté à l’été 2025, elle portait une préoccupation que je connaissais bien, pour l’avoir rencontrée dans d’autres contextes territoriaux : comment, depuis un poste de coordination régionale, animer un réseau de professionnelles et professionnels qu’on connaît à la fois bien, mais toujours insuffisamment, sur un territoire immense, à une époque d’incertitudes budgétaires et d’enjeux croissants pour l’éducation aux images ?

Aurore coordonne le pôle régional d’éducation aux images au sein d’ALCA, sur le territoire de l’ancienne Aquitaine. Elle coordonne aussi le grand pôle régional Imagi’NA, composé d’ALCA, des Yeux verts (Limousin) et de la FRMJC Nouvelle-Aquitaine (Poitou-Charentes). La Nouvelle-Aquitaine est la plus grande région métropolitaine française : 84 000 km2, la superficie de l’Autriche, douze départements, avec l’héritage encore structurant de la fusion entre Aquitaine, Poitou-Charentes et Limousin. Le réseau d’acteurs et d’actrices de l’éducation aux images y est dense, composé de festivals, d’exploitants de salles, de coordinatrices et coordinateurs de dispositifs scolaires et hors temps scolaire, d’associations culturelles, de structures d’éducation populaire, mais les interconnexions entre ces acteur·ices restaient insuffisantes. Beaucoup ne se connaissaient pas, ou seulement de nom.

Le contexte rendait cette démarche à la fois urgente et délicate. Les annonces du CNC, le rapport Geffray sur la généralisation de l’éducation aux images, l’ambition portée par le ministère de la Culture de passer de deux à douze millions d’élèves touchés par l’éducation aux images en France, la question de l’intelligence artificielle dans les pratiques d’images, les enjeux de santé mentale liés aux usages numériques des jeunes : tout cela créait un moment charnière où il devenait indispensable, pour les professionnelles et professionnels du territoire, de savoir précisément qui fait quoi, comment et avec qui, pour pouvoir envisager ensemble les réponses à apporter.

C’est dans ce contexte que la mission m’a été confiée : apporter un appui méthodologique à la structuration d’une concertation territoriale, concevoir et développer un outil numérique collaboratif que j’ai proposé pour aider à l’intelligence collective, co-animer les temps de consultation, produire, écrire et éditer un diagnostic partagé, puis concevoir et co-animer une journée professionnelle régionale de restitution, ouverte elle aussi à l’intelligence collective. Le cahier des charges était ambitieux et le temps compté : de septembre 2025 à mars 2026.

La question de la méthode

Je travaille depuis longtemps sur les démarches d’intelligence collective au service des politiques culturelles. Mon expérience, forgée dans des contextes très divers, la candidature de Saint-Denis au titre de Capitale européenne de la culture 2028, le programme Culture et jeunesse de Fontenay-sous-Bois, la recherche-action « Éducation aux images 2.1 » en Île-de-France, les journées professionnelles pour Act’art en Seine-et-Marne, des formations à l’INSEAC, les formations et accompagnements pour l’Observatoire des Politiques Culturelles, etc, m’a conduit à une conviction forte : ce n’est pas en se contentant de réunir des gens dans une salle qu’on produit de l’intelligence collective. L’intelligence collective se construit par un cadre méthodologique rigoureux, des outils précis et une attention constante à ce que chaque personne puisse contribuer pleinement, à sa manière.

Quand je dis « rigoureux », je ne parle pas de rigidité. Je parle d’attention. L’attention aux conditions qui font que des personnes qui ne se connaissent pas ou peu, qui n’ont pas les mêmes facilités d’expression, qui n’occupent pas les mêmes positions institutionnelles, puissent toutes apporter quelque chose de précieux au travail commun. C’est un point sur lequel je ne transige pas : dans une consultation, ce ne sont pas les personnes les plus à l’aise à l’oral qui doivent prendre toute la place. La pensée écrite, individuelle, cadrée mais libre, est un outil essentiel pour que la diversité des expériences et des points de vue s’exprime réellement.

Pour cet état des lieux, nous avons conçu avec Aurore et Margaux une méthode en plusieurs temps qui s’est affinée au fil du processus, car une bonne méthodologie est aussi une méthodologie qui apprend d’elle-même, et c’est ce que ce travail m’a encore une fois confirmé.

Huit thématiques de travail

Le choix des thématiques a fait l’objet d’une réflexion approfondie. Au départ, j’aurais préféré que les thématiques émergent des participants et des participantes eux-mêmes, lors de chaque session, pour que la consultation soit pleinement ascendante. Mais les contraintes de temps nous ont conduits à proposer huit thématiques, définies en amont avec Aurore et Margaux, qui couvraient l’ensemble du champ : les définitions de l’éducation aux images, les actions menées sur le territoire, la question territoriale elle-même, les pratiques professionnelles, les publics et bénéficiaires, l’animation de réseau, l’évaluation et la valorisation, et enfin la formation.

Ces huit thématiques n’étaient pas dans le cahier des charges initial. Elles sont nées de notre travail de réflexion méthodologique préparatoire, et elles se sont révélées structurantes : elles ont permis de couvrir le sujet de manière systématique tout en laissant une liberté totale aux contributrices et contributeurs sur le contenu de leurs apports.

Nous avons organisé quatre séances de visioconférence de deux heures chacune, entre janvier et février 2026, traitant deux thématiques par séance. Soit huit heures de travail collectif au total. C’est peu. Et c’est pourtant remarquablement efficace, dès lors que la méthode est pensée pour que chaque minute soit productive.

Le protocole des séances

Chaque séance suivait un protocole précis, qui a évolué au fil du processus, car nous avons appris en faisant.

Le premier temps, d’une quinzaine de minutes environ, était une discussion orale que j’animais en notant en mind-mapping en direct, projeté à l’écran. Ce mind-mapping servait à cadrer le sujet, à faire émerger les grandes questions, et surtout à inscrire la parole de chacune et chacun dans un support visible. La parole ne restait pas en l’air : elle s’inscrivait, et cette inscription a une importance considérable. Quand quelqu’un voit sa contribution apparaître en temps réel dans une carte mentale partagée, il ou elle sait que sa parole a été reçue, prise en compte, et qu’elle fait partie du commun en construction.

Mais ce temps de discussion orale n’était qu’une préparation. Le cœur de la contribution se faisait ensuite dans un deuxième temps : vingt minutes environ de contribution individuelle à l’écrit, sur la plateforme numérique que j’avais développée. Chaque participante, chaque participant, rédigeait sa propre contribution, depuis son expérience, en réponse au cadre de questions que nous avions collectivement défini à l’oral.

Ce passage par l’écrit est essentiel. Il permet à celles et ceux qui sont moins à l’aise à l’oral de s’exprimer pleinement. Il oblige à structurer sa pensée, à aller au-delà des formulations convenues. Il produit une matière qui reste, qui peut être relue, croisée, synthétisée. Et surtout, il place tout le monde sur un pied d’égalité : sur la plateforme, la contribution d’une petite association rurale a exactement le même poids que celle d’un grand festival.

La plateforme numérique : un outil qui n’est pas neutre

Un point essentiel de ma démarche, que je porte depuis de nombreuses années et que ce projet a une fois de plus confirmé : l’outil numérique n’est pas neutre. On ne peut pas mener une démarche d’intelligence collective sérieuse avec des outils génériques du commerce, un Google Doc, un Padlet, un Miro. Non pas que ces outils soient mauvais en soi, mais parce qu’ils ne sont pas pensés pour ce qu’on veut en faire. Un outil d’intelligence collective doit être construit en fonction de la méthode, de la nature des contributions attendues, du contexte territorial, du niveau de familiarité des participants et participantes avec le numérique.

J’ai donc développé, sur la base du CMS SPIP que j’utilise et adapte depuis vingt ans, une plateforme numérique complètement sur mesure pour cette consultation. Ce site, accessible à l’adresse www.etatdeslieuxeai-alca.fr, permettait à chaque participante et participant de créer des publications directement depuis l’interface front-office, c’est-à-dire sans avoir à passer par l’interface d’administration technique du site. Chaque contribution était associée à la thématique correspondante, accompagnée de la possibilité de charger des documents et des images, et enrichie d’un système de mots-clés transversaux.

Ce système de mots-clés, les tags, a été un élément particulièrement investi par les participantes et participants. Chaque personne pouvait créer des mots-clés, s’y associer, et ainsi créer des connexions transversales entre les contributions. Ces mots-clés ont agi comme des fils qui reliaient des contributions issues de séances différentes, de personnes qui ne travaillaient pas sur les mêmes thématiques, et qui pourtant partageaient des préoccupations communes. C’est précisément ce type de lien, invisible dans une réunion classique, que l’outil numérique peut révéler et matérialiser.

Le développement de cette plateforme a demandé un investissement conséquent en temps et en compétences techniques : codage PHP et SPIP, création des squelettes d’affichage et de formulaires, système d’auto-enregistrement (sauvegarde automatique des contributions en cours de rédaction), intégration des mots-clés dynamiques, adaptation permanente au fil des retours d’usage. Nous avons passé beaucoup de temps, avec Aurore et Margaux, à tester, à peaufiner, à améliorer cet outil. Il n’y a pas d’outil magique : il y a des outils patiemment construits, pensés en cohérence avec ce qu’on veut en faire, et c’est cette cohérence qui produit l’efficacité.

L’écriture comme médiation

La plateforme n’est pas le seul outil textuel de la démarche. En fait, l’ensemble de la consultation reposait sur une conviction que je porte fortement : le texte est un outil de médiation essentiel, sans lequel la collaboration numérique ne fonctionne pas.

Avant chaque séance de visioconférence, nous rédigions avec soin les textes de cadrage de chaque thématique. Ce n’étaient pas des textes bureaucratiques ou des ordres du jour : c’étaient des textes motivants, qui posaient les enjeux avec précision, qui donnaient envie de réfléchir, qui ouvraient des portes. Chaque texte formulait les questions de manière à ce qu’elles interpellent l’expérience concrète des participantes et participants, et non pas leur capacité à produire un discours théorique ou généraliste.

C’est un point qui me semble sous-estimé dans beaucoup de démarches participatives : la qualité du texte d’invitation, du texte de cadrage, du texte de relance, conditionne largement la qualité des contributions. Un texte bâclé, trop vague ou trop directif, produit des contributions bâclées, vagues ou formatées. Un texte attentif, précis et ouvert produit des contributions attentives, précises et ouvertes.

La synthèse : un travail d’artisan assisté par l’intelligence artificielle

À l’issue des quatre séances, nous disposions d’une masse considérable de matière : les mind-maps de cadrage, les retranscriptions des discussions orales, et surtout les dizaines de contributions écrites individuelles sur la plateforme. Comment synthétiser tout cela de manière fidèle, structurée et utile ?

C’est ici que l’intelligence artificielle a joué un rôle que je souhaite expliquer en transparence, car nous avons fait le choix de le mentionner explicitement dans la publication. L’IA nous a aidés à croiser les contributions, à identifier les convergences et les tensions, à structurer la matière en chapitres cohérents. Mais, et c’est fondamental, l’IA n’a pas remplacé l’analyse humaine. Elle l’a augmentée. Chaque synthèse générée a été relue, retravaillée, enrichie et validée par Aurore, Margaux et moi-même. L’IA permettait de traiter un volume de données que nous n’aurions pas pu croiser manuellement dans le temps imparti, mais le sens, les nuances, les choix éditoriaux et politiques, restaient pleinement humains.

Cette transparence sur l’usage de l’IA me semble importante, car l’éducation aux images est précisément le champ qui doit penser son rapport aux technologies. Ce serait paradoxal de faire un état des lieux de l’éducation aux images en dissimulant l’usage d’outils technologiques dans sa propre élaboration. Et c’est étonnant de le dire, mais l’IA nous a aidés à incarner la rencontre humaine : en nous déchargeant d’une partie du travail cognitif de synthèse, elle nous a permis de consacrer plus de temps à la discussion, à la confrontation des idées, à l’ajustement des formulations, à nos engagements dans la relation aux autres.

La publication : un outil pour agir

Le document produit, intitulé Vers un état des lieux de l’éducation aux images en Nouvelle-Aquitaine, est un livret de 180 pages, mis en page par le graphiste François Prothée, structuré en huit chapitres correspondant aux huit thématiques de travail, précédés d’une introduction et suivis d’une conclusion.

Livret « Vers un état des lieux de l’éducation aux image en Nouvelle-Aquitaine 2026 »
Livret « Vers un état des lieux de l’éducation aux image en Nouvelle-Aquitaine 2026 »

Le titre est important : il dit « vers un état des lieux », et non pas « état des lieux ». Ce choix nous a été permis par la prise de distance lors d’une réunion avec les personnes de la DRAC et de la Région. Nous n’avions pas perçu à ce point, étant ravis de ce que nous faisions, qu’il fallait signaler que ce document n’est qu’une première étape, fondée sur un échantillon de vingt professionnelles et professionnels, et non pas un document exhaustif ou définitif. C’est un acte d’humilité nécessaire, mais c’est aussi une invitation : il reste du chemin à parcourir, et ce chemin se parcourra à plusieurs. Cela fut tout l’objet de la journée de restitution du 30 mars 2026. Et cela m’a reconfirmé à quel point il est essentiel de faire relire ses productions, d’organiser son planning de travail de sorte à avoir ce temps de maturation. L’IA aide à cela, en faisant gagner du temps sur des opérations répétitives. Car nous avions un planning très serré, entre les consultations en janvier-février et la restitution fin mars.

Chaque chapitre a été rédigé en synthétisant fidèlement les contributions des participantes et participants, sans hiérarchiser les voix, en restituant la diversité des points de vue y compris quand ils divergeaient. À la fin de certains chapitres, notamment ceux sur l’évaluation/valorisation et sur la formation, j’ai ajouté une section de « pistes d’ouverture » signée de mon nom, dans laquelle j’exprime mon propre point de vue de consultant et de praticien, en complément des contributions. Cet ajout répondait à un souhait exprimé collectivement : que l’état des lieux ne soit pas seulement un miroir des contributions, mais reçoive aussi l’analyse de celles et ceux qui avaient animé la démarche.

Sur la formation, par exemple, j’ai tenu à porter un message qui allait à rebours d’une partie des avis exprimés pendant la consultation : la nécessité d’investir le distanciel, non pas comme un ersatz du présentiel, mais comme une modalité de travail à part entière, qui demande une méthodologie et des outils spécifiques. Sur un territoire comme la Nouvelle-Aquitaine, où les distances rendent les rencontres physiques coûteuses en temps et en argent, le travail à distance bien conçu n’est pas une facilité mais une exigence. Et la preuve en était sous nos yeux : cet état des lieux, produit entièrement en distanciel, avait précisément fonctionné parce que nous avions mis l’attention nécessaire sur la méthode et sur l’outil.

Ce qui est apparu : un territoire, des convergences

Au-delà de la méthode, qu’avons-nous appris ? Beaucoup de choses, certaines prévisibles, d’autres surprenantes.

Nous avons appris que l’éducation aux images, malgré la diversité de ses acteurs et actrices, reposait sur des piliers largement partagés : le triptyque voir-analyser-créer, la dimension collective, la visée émancipatrice et citoyenne. Ces piliers ne sont pas de simples principes : ils se déclinent concrètement dans des dizaines de pratiques différentes sur le territoire, des projections accompagnées dans les festivals aux ateliers de pratique en milieu carcéral, des jurys jeunes aux formations de médiateurs et médiatrices.

Nous avons appris que le maillage territorial en Nouvelle-Aquitaine, notamment grâce au réseau extrêmement dense de salles de cinéma de proximité (plus de 80 % des salles sont à un ou deux écrans), souvent animées par des bénévoles, constituait une ressource extraordinaire pour l’éducation aux images, encore insuffisamment exploitée dans sa dimension de coopération.

Nous avons identifié ce qu’Aurore a formulé comme la « convergence des acteurs » : la combinaison d’un vaste territoire, d’un réseau dense et de faibles interconnexions entre ces acteur·ices désignait un horizon stratégique clair, celui d’une meilleure coopération, non pas comme un idéal abstrait, mais comme une nécessité concrète pour éviter les redondances, combler les zones blanches et partager les ressources.

Des modèles concrets de coopération existaient déjà et ont été mis en lumière : le programme Capitaine Flux, parcours inter-festivals sur trois ans pour les 18-25 ans porté par le FEMA et trois autres festivals ; les co-organisations de formation entre la FRMJC et Ciné Passion ; le comité de pilotage partagé du festival du film de Sarlat, espace de dialogue horizontal entre porteur·euses de projets et financeur·euses. Ces exemples montraient que la mutualisation n’était pas une utopie mais une pratique, qui ne demandait qu’à être étendue.

Le 30 mars 2026 : la journée de restitution

La journée du 30 mars à la MÉCA de Bordeaux a constitué l’aboutissement visible de la démarche, même si, profondément, elle n’était pas un aboutissement mais une étape de plus dans le processus.

La matinée a été consacrée à la restitution des huit thématiques, présentées par l’équipe d’ALCA, Aurore, Margaux, Sébastien Gouverneur, Maëlle Charrier, Pauline Lavallée, Juliette Segrestin, et par moi-même pour les thématiques des définitions et de la formation. Les présentations étaient chronométrées à sept minutes chacune, avec un timer visible de tous, un dispositif simple mais qui impose une discipline collective salutaire. L’ouverture institutionnelle a été assurée par Géraldine Arnoux, directrice de la communication d’ALCA, Luc Trias pour la Région Nouvelle-Aquitaine, et Yves Le Pannerer pour la DRAC.

J’ai présenté la méthode d’ensemble en ouverture, en insistant sur les principes de l’intelligence collective qui avaient guidé la démarche. J’ai montré la plateforme numérique, expliqué le processus de contribution individuelle et collective, et partagé un bilan personnel : moi qui connais bien ces sujets, j’ai appris beaucoup, et j’ai trouvé que la matière produite était d’une richesse que je n’aurais pas soupçonnée. Le fait que les participantes et participants aient investi leur territoire, au sens fort du terme, m’a semblé un acquis précieux. Ce n’étaient pas des discours abstraits sur l’éducation aux images en général : c’était un travail concret, situé, ancré dans les réalités de la Nouvelle-Aquitaine.

Aurore a ensuite présenté les résultats de l’évaluation de la démarche, réalisée auprès des participantes et participants. Les résultats étaient remarquables : 7 répondant·es sur 11 ont jugé l’expérience « très satisfaisante », 10 sur 11 souhaitaient la poursuivre, 11 sur 11 ont apprécié la plateforme numérique, avec des commentaires « presque dithyrambiques », selon les mots d’Aurore. L’animation et le mind-mapping en direct ont été particulièrement salués. Ce qui a été prouvé, c’est que la méthode fonctionne : elle a créé un espace de confiance, produit des constats jugés clairs et utilisables, et fait mieux connaître le réseau régional.

Après les restitutions, j’ai animé une session de brainstorming collectif en mind-mapping pour définir les thématiques des ateliers de l’après-midi. En une vingtaine de minutes, cinq thématiques ont émergé des propositions de la salle : les jeunes et la transmission via le smartphone ; la représentativité et le réseau (échelles départementale et régionale) ; le rapport aux institutions ; le financement ; et la mutualisation. Les participantes et participants se sont répartis dans ces groupes selon leurs intérêts, de manière totalement libre.

L’après-midi : le forum ouvert, ou l’autonomie en acte

L’après-midi était organisée en forum ouvert : les groupes travaillaient en totale autonomie pendant deux heures, chacun avec un facilitateur ou une facilitatrice auto-désigné·e et un·e rapporteur·euse. Un membre de l’équipe ALCA était présent dans chaque groupe, mais en posture d’écoute et de prise de notes, pas d’intervention. Nous leur avions donné des fiches méthodologiques, comme une aide à leur autonomie.

Ce format met les participantes et participants en situation de responsabilité. Personne n’anime pour elles et eux, personne ne leur dit quoi penser. Les participant·es doivent se prendre en main, et c’est précisément cette mise en situation qui fabrique du réseau. Car pour pouvoir travailler ensemble, il faut d’abord se découvrir, s’écouter, accepter les désaccords, trouver un terrain commun. C’est exactement ce que nous voulions provoquer.

Les restitutions, en plénière à partir de 16h15, ont été riches et parfois intenses. Le groupe sur la représentativité a porté une critique constructive mais ferme : certain·es acteur·ices, notamment les salles de cinéma et les réseaux départementaux, ne figuraient pas dans le panel initial de la consultation, et se sont senti·es invisibilisé·es par le document. Le fait qu’il y ait huit festivals représentés mais aucune salle de cinéma en tant que telle, que trois départements soient absents du livret, que l’échelon départemental soit sous-représenté, a suscité des frustrations qu’il était important d’entendre.

J’ai tenu, lors du temps de discussion qui a suivi, à assumer cette partialité sans m’en excuser mais en la reconnaissant pleinement. Le document dit « vers un état des lieux » : il ne prétend pas être exhaustif, il assume sa nature de première étape. Mais la critique était juste, et elle montrait aussi quelque chose de précieux : l’envie, le besoin même, de poursuivre la démarche en l’élargissant.

Le groupe sur la mutualisation, rapporté par Sandra Mourad, conseillère académique en charge du cinéma pour le Rectorat de Bordeaux, a formulé quelque chose de simple et de fort : pour mutualiser, il faut d’abord se connaître. Et se connaître, ce n’est pas seulement savoir que l’autre existe : c’est connaître ses objectifs, ses contraintes, ses méthodes, pour pouvoir identifier ce qui nous lie. Ce préalable de connaissance mutuelle était précisément l’objet de l’état des lieux. Le groupe sur les institutions et le financement a mis en lumière la distinction cruciale entre évaluation quantitative et évaluation qualitative, et la nécessité d’un vrai dialogue avec les financeur·euses, pas seulement descendant. Le groupe sur les jeunes et le smartphone a travaillé sur la réciprocité intergénérationnelle : ne pas faire du smartphone un ennemi, mais conjuguer passé et présent, travailler avec les pratiques des jeunes plutôt que contre elles.

Le résultat, c’est le processus mis en route

Aurore l’a dit dans sa conclusion, avec une émotion sincère : « On s’était mis pas mal la pression sur le résultat, et on s’est rendu compte que l’expérience de la démarche était tout aussi, voire plus importante que le résultat. »

C’est exactement cela. Et c’est un message que je porte dans chacun de mes accompagnements : le résultat, ce n’est pas atteindre un objectif figé, c’est mettre en route un processus vertueux. La publication est un outil, elle a sa valeur propre, elle peut être utile aux professionnelles et professionnels pour argumenter leurs projets, pour mieux situer leurs actions, pour trouver de nouveaux partenaires. Mais ce qui a le plus de valeur, c’est ce qui s’est passé entre les personnes : les découvertes mutuelles, les connexions nouvelles, les prises de conscience partagées, le sentiment d’appartenir à un réseau qui, même dispersé sur 84 000 km2, partage des convictions et des complémentarités.

Ce processus ne s’arrête pas avec la publication et la journée. Les personnes qui ont participé ont désormais une connaissance les unes des autres qu’elles n’avaient pas avant. Elles ont un vocabulaire partagé, des références communes, des fils d’interconnexion que les tags de la plateforme avaient déjà matérialisés. Elles ont vécu l’expérience d’un espace de travail où leur parole avait de la valeur, où la diversité des points de vue n’était pas un problème mais une richesse.

La question du tiers symbolique

Si j’essaie de formuler ce qui, méthodologiquement, a permis que cette consultation fonctionne, je reviens toujours à la notion de tiers symbolique. Le ou la consultant·e externe, dans ce type de démarche, n’est pas un·e simple animateur·ice de réunion. Cette personne occupe une place symbolique particulière : elle est extérieure aux jeux de pouvoir internes, n’a pas d’intérêt dans les résultats concrets de la consultation, ne fait partie d’aucune des structures représentées. Cette extériorité crée un espace de sécurité symbolique qui permet aux participantes et participants de s’exprimer plus librement qu’ils ne le feraient dans un cadre interne à l’institution.

Mais le tiers symbolique, ce n’est pas seulement la personne du ou de la consultant·e. C’est aussi l’outil, le cadre méthodologique, le protocole. Le mind-mapping projeté en direct est un tiers symbolique : il inscrit la parole dans un espace commun qui n’appartient à personne et à tous. La plateforme numérique est un tiers symbolique : elle offre un espace d’écriture qui n’est ni celui de l’institution, ni celui d’une entreprise technologique, mais un espace construit pour la circonstance, au service du collectif. Le chronomètre visible de tous est un tiers symbolique : il garantit l’équité du temps de parole sans que l’animateur ait à jouer le rôle ingrat de la personne qui coupe les interventions.

Ce sont ces multiples tiers symboliques, agencés avec soin, qui créent les conditions d’une contribution libre et authentique. Et c’est la raison pour laquelle il est si important de ne pas utiliser des outils génériques : un Google Doc, c’est l’espace de Google, pas celui du collectif. Un outil construit sur mesure, c’est l’espace du projet, et cette appartenance fait toute la différence dans la qualité de l’engagement.

Le distanciel comme outil de démocratisation

J’ai évoqué plus haut la question du distanciel. Je voudrais y revenir, car elle a des implications profondes pour un territoire comme la Nouvelle-Aquitaine.

Quand on dit « il faut se voir en vrai », on a évidemment raison. La rencontre physique produit quelque chose que la visioconférence ne peut pas remplacer : la présence des corps, les échanges informels, les regards, la convivialité du café partagé. Tout cela compte énormément. La journée du 30 mars l’a amplement démontré.

Mais dans la réalité de la Nouvelle-Aquitaine, se rencontrer en présentiel a un coût considérable pour les professionnelles et professionnels : des heures de train ou de voiture, des nuits d’hôtel, des journées d’absence de leur poste de travail. Pour une petite structure associative en zone rurale, participer à une journée à Bordeaux peut représenter deux jours de travail et plusieurs centaines d’euros. Le distanciel bien conçu n’est pas une facilité : c’est un acte de démocratisation. Il permet d’inclure des personnes qui seraient exclues d’une démarche exclusivement présentielle.

Ce que notre expérience a montré, c’est que le distanciel fonctionne quand il est pensé comme un mode de travail à part entière, avec ses propres exigences : des séances courtes et intenses plutôt que longues et diffuses, un outil numérique adapté, des protocoles d’animation spécifiques, une alternance entre échange oral et contribution écrite. Les quatre séances de deux heures en visioconférence ont produit un diagnostic territorial complet, et 11 participantes et participants sur 11 ont jugé le format adapté au contexte.

Cela ne veut pas dire qu’il faut tout faire en distanciel. Cela veut dire que la complémentarité entre présentiel et distanciel, si elle est pensée et outillée, permet d’aller plus loin que l’un ou l’autre seul. Le distanciel prépare le présentiel, c’est exactement ce qui s’est passé le 30 mars : les personnes qui avaient participé à la consultation en ligne se connaissaient déjà, avaient un vocabulaire commun, des repères partagés, et pouvaient travailler ensemble immédiatement en atelier. Et inversement, le présentiel relance le distanciel : après une rencontre physique, les échanges en ligne ont une toute autre densité.

La coopération comme horizon

Ce qui m’a frappé, dans cette expérience comme dans d’autres, c’est que la coopération n’est jamais acquise, jamais spontanée. Elle se construit, se prépare, se soigne. Elle a besoin de conditions : de la connaissance mutuelle, du vocabulaire partagé, des espaces de confiance, du temps, de l’attention aux outils et aux méthodes. Elle a besoin aussi qu’on assume que les désaccords et les tensions existent, entre art et citoyenneté, entre échelon régional et échelon départemental, entre évaluation quantitative et évaluation qualitative, et que ces tensions ne sont pas des problèmes à résoudre mais des dialectiques à habiter.

Le rôle d’ALCA, tel qu’il s’est dessiné à travers cette démarche, est celui d’une animation orientée vers l’autonomisation progressive du réseau. L’autonomie ne se décrète pas : elle se fabrique, s’équipe, s’accompagne. Le 30 mars après-midi, quand les groupes ont travaillé en totale autonomie pendant deux heures, quelque chose de cette autonomie était déjà en acte. Pas pleinement, c’était un premier essai, court, encadré, mais le mouvement était perceptible.

Il y a une cohérence profonde, que j’aime souligner, entre cette démarche de concertation et le sujet même de l’éducation aux images. En éducation aux images, on dit souvent que le processus de création compte autant que l’œuvre produite. Ici, de la même manière, le processus de concertation compte autant que le document produit. Et les outils techniques que nous employons, la plateforme numérique, l’intelligence artificielle, le mind-mapping, sont, comme les caméras et les écrans dans l’éducation aux images, des technologies qui posent des questions en même temps qu’elles proposent des solutions.

Perspectives

Au moment où j’écris ces lignes, plusieurs suites sont envisagées. La synthèse des ateliers de l’après-midi du 30 mars doit être distribuée aux participantes et participants. Un questionnaire d’évaluation de la journée a été envoyé. Des pistes ont été formulées lors de la journée : des groupes de travail par thématique, des rencontres régulières en présentiel, un élargissement du panel à de nouveaux·elles acteur·ices, l’alternance entre état des lieux et prospective, peut-être une publication thématique annuelle plutôt qu’un document unique prétendant à l’exhaustivité.

Cette expérience me confirme une conviction qui ne cesse de se renforcer au fil des projets que j’accompagne : les professionnelles et professionnels de la culture, de l’éducation, de l’action sociale, du soin, de la justice, portent des savoirs et des expériences d’une richesse considérable, mais qui restent trop souvent cloisonnés, non partagés, non reconnus. Le rôle de l’accompagnement méthodologique, tel que je le conçois, est de créer les conditions pour que ces savoirs se rencontrent, se frottent, s’enrichissent et se renforcent mutuellement. Ce n’est pas spectaculaire, c’est un travail de fond, attentif et précis. Mais c’est un travail qui, quand il est bien fait, met en mouvement des dynamiques qui lui survivent.

Le mouvement, il faut le vivre et l’éprouver ensemble, pour faire un chemin en vrai.

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En appui sur les expériences de terrain d’innovation culturelle depuis plus de 30 ans de Benoît Labourdette et son travail de recherche et de méthodologie, l’agence Benoît Labourdette production accompagne les politiques culturelles dans leurs besoins d’innovation, de meilleures rencontres avec les populations, d’usages des outils numériques et de coopération, de définition de stratégies de médiation, d’accompagnement d’équipes artistiques, de techniciens ou d’élus. La méthode est toujours basée sur l’intelligence collective, la coopération et la capacitation des personnes et des structures. Nous accompagnons des villes ou autres collectivités, des réseaux nationaux, des institutions, des associations.


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