Pour une antifragilité des projets culturels

Proposition méthodologique.
12 juin 2020. Publié par Benoît Labourdette.
Temps de lecture : 12 min  
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Quelle méthodologie adopter pour construire des projets culturels qui aient la capacité d’apprivoiser l’incertitude, et ainsi s’ancrer plus profondément dans leurs objectifs ? Proposition d’appuis conceptuels pour aller vers des projets antifragiles, inspirée par la thèse de Nassim Nicholas Taleb, la philosophie de François Jullien et les études psychologiques d’Olivier Houdé.

État des lieux du secteur culturel post Covid-19

Il serait salutaire, a fortiori après l’épidémie Covid-19 en 2020 qui a amené à un confinement extrêmement destructeur pour les métiers de la culture (entre autres secteurs de la société), de questionner les méthodologies pour envisager de pouvoir rendre les projets culturels plus résistants face à l’incertitude.

Pendant cette période de confinement, il y a eu bien des innovations culturelles très inspirantes, qui perdurent : festivals de cinéma qui se sont réinventés en ligne, projets théâtraux à distance, danses ou musiques collectives par l’intermédiaire de la visiophonie, appels à création graphique, photographique, cinématographique, etc.

Alors, tout va bien ? Tout le monde a bien résisté ? Je ne suis pas sûr que ce soit l’avis d’une troupe de théâtre dont les tournées pour les deux prochaines années sont mises à mal par l’annulation du Festival d’Avignon, des salles de spectacle, de concert et de cinéma vides pendant de longs mois, des artistes animateurs des très nombreux ateliers de pratique artistique annulés, des auteurs, éditeurs et libraires... L’État et les collectivités sont intervenus en prolongeant d’un an l’assurance chômage des intermittents du spectacle, en mettant en place des aides spécifiques au spectacle vivant, au cinéma, aux arts plastiques, à la musique, aux musées, à l’édition, etc.. Ce furent des soutiens indispensables, c’est le rôle du bien commun. Ils ne furent sans doute pas suffisants en France, l’Allemagne par exemple ayant affirmé la centralité du secteur culturel en le soutenant à hauteur de 50 milliards d’euros après le confinement (en France c’est à peu près 100 fois moins). Mais qu’en est-il des causes de ce qui est apparu comme une extrême fragilité face aux contingences sanitaires ? Et la prochaine crise, imprévisible, sera sans doute d’une autre nature.

Je vous propose, en 6 étapes, des définitions de concepts qui serviront d’appuis solides, à mon sens, pour des pistes méthodologiques antifragiles dans le secteur culturel, c’est à dire qui permettent aux projets d’être en capacité d’exister et même de se renforcer dans des situations d’incertitude ou de stress intense.

1. La prévention des risques : une croyance limitante

L’idée qui vient tout d’abord à l’esprit est la démarche de prévention des risques : tenter de prévoir tout ce qui peut arriver, en s’appuyant sur les expériences du passé. Par exemple, prévoir qu’une nouvelle épidémie pourrait survenir, et donc avoir d’ores et déjà préparé des alternatives distancielles pour tous les projets culturels. Tout comme, dans un plan de travail de tournage de film, on anticipe l’imprévisibilité de la météo par un « Plan B » de tournage en intérieur à proximité en cas de pluie. Ou, pour un événement en extérieur, des barnums repliés sont toujours prêts à être déployés en cas de mauvais temps.

Cette prévention des risques, si elle est nécessaire et très utile, ne protège pas, pour autant, de l’imprévisible. Elle ne prévient que le prévisible. C’est important, mais pas suffisant. La prévention des risques se présente comme rassurante (« On a tout prévu »), ce qui est faux : il est impossible de tout prévoir. Et il est infiniment rare que le passé se répète à l’identique. La réalité est que nous vivons dans un monde incertain, dans lequel ce qui va advenir et nous déstabiliser, c’est précisément ce que l’on ne pouvait pas prévoir. On l’a constaté à nos dépens lors de la crise du Covid-19, qui a fragilisé l’ensemble du monde, touchant de plein fouet les plus faibles. Ce que l’on ne peut qu’admettre après 2020, c’est que le monde est confus et nous promet assurément des surprises imprévisibles ! Il serait salutaire de ne pas oublier cette leçon.

Assumons donc cette évidence : il est absolument impossible de tout prévoir. Mais alors, comment se préparer à l’imprévisible ? C’est la nuance entre l’attitude de prévention des risques, qui se limite à ce qu’elle peut imaginer, et l’attitude antifragile, qui se prépare à l’inimaginable, pour en sortir renforcé. Cette thèse peut sembler très théorique, pas très « réaliste », car comment apprivoiser l’inconnu, l’impossible, l’impensable ? Pourtant, l’intuition nous fait bien sentir que ce serait la meilleure voie. Mais de quoi s’agit-il concrètement, et comment rendre un projet culturel antifragile ?

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2. Définition de l’antifragile, par Nassim Nicholas Taleb

Le concept d’antifragilité a été formulé par Nassim Nicholas Taleb dans son livre « Antifragile, les bienfaits du désordre », dont la première édition date de 2013. Il est paru en traduction française en 2018 (Editions Les Belles Lettres).

Nassim Nicholas Taleb, qui fut trader, est aujourd’hui écrivain, statisticien et essayiste spécialisé en épistémologie des probabilités (c’est à dire l’étude critique du sujet des probabilités). Il est l’une des très rares personnes à avoir anticipé et alerté sur l’ampleur de la crise financière de 2008 par exemple. Sa pensée atypique et sa posture critique me semblent être d’un appui solide pour nourrir une réflexion dans le champ de la culture. Découvrons d’abord le concept d’antifragilité, avant de passer à des pistes méthodologiques, adaptées pour le domaine culturel.

De même que le corps humain se renforce au fur et à mesure qu’il est soumis au stress et à l’effort, de même que les mouvements populaires grandissent lorsqu’ils sont réprimés, de même le vivant en général se développe d’autant mieux qu’il est confronté à des facteurs de désordre, de volatilité ou à quoi que ce soit à même de le troubler. Cette faculté à non seulement tirer profit du chaos mais à en avoir besoin pour devenir meilleur est « l’antifragile », à l’image de l’antique Hydre de Lerne dont les têtes se multipliaient à mesure qu’elles étaient coupées.

Antifragile, Nassim Nicholas Taleb, 2018 (4e de couverture).

En effet, ces mots font rêver : qui ne voudrait pas être renforcé par les épreuves ? Qui ne souhaiterait pas, pour ses projets culturels, pouvoir mettre en pratique l’aphorisme de Nietsche « Ce qui ne me fait pas mourir me rend plus fort » ? Mais n’est-ce pas un peu théorique et utopique ? L’Hydre est un mythe, pas la réalité... Par contre, concernant la santé, notre expérience personnelle valide bien l’hypothèse de Nassim Nicholas Taleb, car on constate effectivement que le corps humain se renforce quand il est soumis à du stress, dans une certaine limite : l’exercice physique, la vaccination, le jeûne... entre autres.

Il ne s’agit pas ici de remettre en question l’importance de prévenir les risques manifestes dont on a connaissance. Oui, il faut encadrer les enfants qui traversent la rue, avoir des stocks de masques au niveau national, etc. Ne confondons pas antifragilité avec inconséquence. Mais il ne faut pas céder à la croyance naïve que la prévention des risques nous protègerait de tout. Bien au contraire, l’excès de prévision et de prévention des risques, vu comme unique horizon dans les décisions d’organisation nous rassure, mais est paradoxalement facteur de grande fragilité. Pourquoi ? Car, se croyant protégé de tout, on baisse la garde sur une vigilance plus profonde, intrinsèque aux projets eux-mêmes. Ainsi, en toute bonne conscience, l’excès de prévention peut paradoxalement fragiliser les projets, peut-être encore plus qu’avant la pratique généralisée de la prévention des risques depuis le début des années 2000. Comment cela se fait-il ? Laissons Nassim Nicholas Taleb nous l’expliquer très simplement :

Nous n’avons jamais eu autant de données qu’aujourd’hui, pourtant, nous sommes plus que jamais incapables de prévoir. Un surcroît de données — faire attention à la couleur des yeux des gens que l’on croise en traversant la rue, par exemple — peut conduire à passer à côté de l’essentiel — le gros camion qui arrive en face, en l’occurrence. Quand on traverse la rue, on élimine des données, excepté celles qui sont susceptibles de représenter une menace capitale. Comme l’a écrit Paul Valéry : Que de choses il faut ignorer pour agir.

Antifragile, Nassim Nicholas Taleb, 2018 (page 372).

On ne peut bien-sûr qu’être d’accord. Mais alors, quelles sont les données pertinentes à retenir, et comment emprunter un chemin antifragile ? De quoi s’agit-il exactement ? Voici donc un premier exemple, très simple, d’antifragilité. Il n’a pas valeur de modèle, il permet de commencer à saisir le concept en termes d’action concrète :

Un système fondé sur le bricolage et une méthode d’essai-erreur aurait les attributs de l’antifragilité. Si l’on souhaite devenir antifragile, il faut se mettre dans la situation qui « aime les fautes » — à la droite de « hait les fautes » — en rendant celles-ci nombreuses et peu dommageables.

Antifragile, Nassim Nicholas Taleb, 2018 (page 34).

Voici un tableau (page 36) qui résume cet exemple :

FragileRobusteAntifragile
Déteste les fautes Les fautes ne sont que des informations Adore les fautes (puisqu’elles sont légères)

On commence à percevoir, je crois, que l’antifragilité tient à une méthode de conception des projets, une certaine approche du travail, de l’élaboration, de la construction, des modalités de relation au public. Mais alors, ne faudrait-il faire que des projets culturels « bricolés », c’est à dire sans véritable projet artistique, peu fragiles car peu ambitieux ? Bien au contraire, c’est grâce à la plus grande exigence artistique que l’on pourra construire des projets culturels antifragiles, qu’ils soient « petits » ou « grands », comme nous allons maintenant le découvrir.

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3. Les missions des politiques culturelles

Au fait, quel est le cadre de mise en œuvre des projets culturels en France ? Les politiques culturelles, donc les cadres de financements, ont pour raison d’être le développement de la création artistique, sa diffusion et ses pratiques. C’est le cœur des missions des institutions culturelles en France, comme les textes officiels l’indiquent :

Missions officielles du Ministère de la culture :

Le ministère de la Culture a pour mission de promouvoir la création artistique dans toutes ses composantes et de permettre la démocratisation et la diffusion des œuvres culturelles.

Le ministère de la Culture a pour mission de rendre accessible au plus grand nombre les œuvres capitales de la France et de l’humanité dans les domaines du patrimoine, architecture, arts plastiques, arts vivants, cinéma et communication. Il favorise le développement des œuvres artistiques dans toutes leurs composantes dans les territoires et de par le monde. Il est le garant des enseignements artistiques.

Source : site internet www.gouvernement.fr.

Ces missions sont engagées dans deux directions : la démocratisation culturelle, pour rendre les œuvres accessibles au public, et la démocratie culturelle qui consiste à favoriser les pratiques artistiques des publics. Ces deux facettes des politiques culturelles sont complémentaires, et gagnent toujours à être associées, à mon sens. Il y a de nombreux débats dans les enjeux politiques et financiers entre ces deux perspectives, dont la réponse réside dans ce que l’on nomme aujourd’hui les droits culturels. C’est un sujet en soi, que je ne traite pas ici, les projets culturels dont je parle relèvent indifféremment des deux approches.

Mais qu’est-ce au juste que la « création artistique » ? Le philosophe François Jullien est l’un des penseurs contemporains qui explorent le plus en profondeur les mystères et potentialités de la création artistique. Voici un extrait de son livre « Dé-coïncidence, d’où viennent l’art et l’existence » (2017, Editions Grasset) :

En quoi l’art est une leçon, non plus seulement de vie, comme on l’a tant dit, pour décorer la vie ou parce qu’on sculpterait sa vie. Qu’on esthétise sa vie autant qu’on veut, la notion d’« art de vivre » est malheureuse : elle est compromise avec le renoncement à l’aventureux propre à la sagesse et repliée dans la convenance. En revanche, l’exigence de dé-coïncidence propre à l’art, et qu’éclaire plus radicalement la modernité, met d’emblée à l’œuvre, l’inscrivant dans le sensible, la capacité propre à l’ex-istence. Dans la dé-coïncidence, l’art et l’existence découvrent leur commune origine, et d’abord à l’encontre de la « Création » : découvrent que le nouveau - l’inouï - est effectivement possible, mais précisément du fait qu’il n’est pas naïvement un commencement. Du fait qu’il procède d’un dégagement et d’un désenlisement faisant tenir hors de l’enfermement en un monde et son adéquation adaptée. Ou que c’est par sortie des gonds sous lesquels se tiennent scellés les possibles, out of joint — des possibles qu’on ne soupçonnait pas — que vient une audace qui, dans son défi, peut redéployer de l’infini et permet d’enfin commencer. Ce que fait paraître chaque œuvre d’art, en somme : qu’un premier matin du monde, alors, devient fugitivement à portée.

Dé-coïncidence, d’où viennent l’art et l’existence ?, François Jullien, 2017 (page 136).

Pour synthétiser, François Jullien démontre donc que la création artistique est par essence antifragile, car l’art a pour nature de toujours réinventer, de réinstituer des premières fois à chacune de ses occurrences. C’est une leçon de vie. L’essence de la création artistique est d’être aventureuse, inconvenante, dé-coïncidente.

4. Antifragilité d’une approche résolument artistique et innovante de la culture

La création artistique est ce que les projets culturels ont pour mission de développer et diffuser, alors nourrissons-nous de sa logique profonde de fonctionnement, permettons lui de s’exprimer pleinement. Ne cherchons pas à réduire ce qui est la plus grande force de l’art : l’exigence de l’audace. Assumons une prise de risque dans les projets culturels eux-mêmes, sans laquelle on détruirait le sens de l’art, qu’on est pourtant là pour défendre ! Cette audace est précisément ce qui va aider nos projets culturels à devenir antifragiles. On peut lui donner son nom : innovation.

La démarche de construction d’un projet culturel doit donc être innovante pour être antifragile. Mais comment identifier que l’on est bien dans une attitude d’audace et d’innovation, et non pas dans une course pour se rassurer en essayant de tout prévoir ? Comment identifier des critères pour nous guider ? C’est une question de relation à « l’erreur » et à « l’incertitude » : cherche-t-on à éviter à tout prix l’incertitude, c’est à dire le risque d’erreur, ou se prépare-t-on de façon active à les recevoir pour s’en enrichir ? Nassim Nicholas Taleb le résume très bien :

L’erreur fait que certaines choses se cassent, et d’autres, non. Certaines théories s’effondrent, et d’autres, non. L’innovation est précisément une chose à laquelle l’incertitude profite ; et certaines personnes restent assises à attendre l’incertitude et l’utilisent comme un matériau brut, exactement comme le faisaient nos ancêtres chasseurs. [...] une vie éthique ne l’est pas quand elle est dénuée de risques personnels.

Antifragile, Nassim Nicholas Taleb, 2018 (page 512).

On pourrait synthétiser ces idées en une formule :

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L’innovation n’est donc pas un vain mot, qui signifierait suivre les modes, dans une forme de fuite en avant démagogique et souvent technophile, comme faire absolument des projets « numériques » ou utiliser systématiquement les « réseaux sociaux » sans même vraiment savoir pourquoi.

L’innovation c’est une démarche, une méthode, qui intègre au cœur de son processus l’ouverture à l’inattendu, et s’en enrichit. C’est une attitude d’ouverture face à ce qui, a priori, nous déstabilise et que nous aurions tendance à rejeter par peur. Mais attention, l’innovation n’est pas non plus une simple auberge espagnole désordonnée. Un projet innovant peut être extrêmement vaste et structuré, mais il doit cultiver son agilité, qui réside dans l’attitude de chacun face à l’imprévu : « ça me surprend, ça m’inquiète, ça me déstabilise, eh bien je vais faire de mon mieux pour faire avec et je vais essayer de découvrir comment je peux m’en enrichir ! ».

5. Une méthode : le travail du deuil

Il est contre-intuitif d’accepter l’imprévu, car l’imprévu représente la perte de ce que l’on attendait. C’est forcément une déception au départ, contre laquelle nous luttons par réflexe : déni, colère, culpabilisation, etc. Nous voudrions bien pouvoir nous enrichir de cette nouvelle situation, comme le préconise Nassim Nicholas Taleb, mais force est de constater que notre cerveau ne nous amène pas dans cette direction de façon spontanée, loin de là.

Pour pouvoir adopter une démarche antifragile, que ce soit au niveau individuel ou de façon collective (dans le cadre d’un projet), il faut apprendre à traverser très souvent les étapes du travail du deuil. C’est généralement un processus assez lent, car peu conscientisé. C’est un entraînement au deuil qu’il faut pratiquer, afin de se mettre de plus en plus en capacité d’en franchir les étapes de façon agile. Les 5 étapes du travail du deuil sont :

  1. Le choc et le déni.
  2. La colère.
  3. La négociation.
  4. La dépression.
  5. L’acceptation (ou résilience).

Il est important de savoir que ces étapes peuvent tout à fait être vécues de façon désordonnée, avec sauts et retours en arrière, ce qui est particulièrement déstabilisant.

L’antifragilité est donc avant tout un véritable travail sur soi, dynamique et difficile, car il est à produire précisément dans les moments où l’on est mis en grande difficulté, quand on a perdu ce qu’on imaginait et qu’on est pris dans nos réactions imprévisibles face à cette perte. Donc, la méthode, c’est de s’exercer au travail du deuil, à haute vitesse. Aller plus vite à faire le deuil, afin de pouvoir, grâce à la résilience que le travail du deuil produit, envisager les opportunités qui se trouvent derrière cette perte.

En réalité, l’antifragilité est au cœur de notre système d’apprentissage dès l’enfance. Dans son livre Apprendre à résister (2019), le psychologue de l’éducation Olivier Houdé explique par les neurosciences que dès l’enfance et tout au long de la vie, l’apprentissage et la réflexion passent par la résistance cognitive (une autre façon de nommer l’antifragilité) :

La résistance cognitive est la capacité de notre cerveau à inhiber les automatismes de pensée pour nous permettre de réfléchir. Mais cela va bien au-delà : cette capacité est également essentielle dans de nombreuses situations de la vie de tous les jours. Nous devons en effet apprendre à résister aux automatismes de pensée lorsqu’ils sont simplificateurs et dangereux.

6. Un chemin semé d’embûches constructives

Se préparer à l’imprévisible pour en tirer profit, dans le secteur culturel, c’est adopter, collectivement et dans la structure des systèmes que l’on met en place, que ce soit le planning, la technique, l’organisation dans les équipes, le travail artistique, la communication, etc., une attitude de prise de distance, un temps de pensée moins réflexe, contre-intuitif, bref, une véritable algorithmie, qui passe par le partage des informations, allié à de l’autonomie dans les décisions.

La méthode pour adopter cette attitude, nous venons de le voir plus haut, c’est le travail du deuil, qui semble de prime abord plus lent, mais qui permet de construire dans le réel, et non dans le fantasme de ce que l’on a perdu et que l’on voudrait retrouver. L’enjeu est de réussir à se remettre au plus vite en prise avec le réel, qui vient de changer de façon imprévisible et irréversible.

Cela nous amène à des endroits que l’on n’avait pas prévus. C’est déstabilisant de prime abord, mais les projets culturels n’en seront que meilleurs, plus ancrés dans le réel, et répondant d’autant mieux à leurs objectifs initiaux, car ils auront su s’adapter à la réalité changeante.

Développer l’antifragilité dans la construction et l’exploitation des projets culturels, c’est choisir le chemin le moins facile, le plus risqué, le plus agile, le moins rassurant, un chemin d’innovations successives. C’est le chemin qui se heurtera au plus d’écueils, mais qui est garant que le projet en ressorte grandi et pérenne.

Choisir ce type d’approche a des impacts en profondeur sur les formes des projets artistiques, les méthodes de travail, la formation professionnelle, les attitudes de management, etc. Si cette démarche est très difficile, c’est surtout parce qu’elle implique d’accepter la perte d’une forme de pouvoir de domination, de maîtrise. Elle implique un changement de rapport au monde, qui va à l’encontre des idées majoritaires sur l’action et l’organisation efficaces. Ainsi, il arrive souvent que les personnes qui fragilisent le plus les projets en soient les dirigeants eux-mêmes (artistes, élus, directeurs, etc.), car lâcher leur pouvoir leur fait trop peur. Prendre ces risques est à mon avis la meilleure garantie pour construire des projets culturels ambitieux, qui rempliront pleinement leurs objectifs, dans notre monde incertain.

Ce texte est l’introduction à la méthode antifragile pour les projets culturels. Il sera suivi par d’autres textes qui développeront des propositions de terrain.

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Merci à Robinson Labourdette pour la découverte du travail de Nassim Nicholas Taleb, ainsi qu’à Véronique Guiho-Leroux et Isabelle Altounian pour leurs relectures attentives.

Portfolio
A quoi sert la culture ? Qu’est-ce que le cinéma ? Va-t-on retourner dans les lieux culturels ? Faut-il repenser les propositions culturelles pour les adapter ? Mais les adapter à quoi et comment ? Ce sont des questions fondamentales qui se posent aujourd’hui aux acteurs du domaine culturel (comme dans bien d’autres domaines...). Dès le début du confinement en mars 2020, de nombreuses initiatives et alternatives à distance ont été inventées. La pratique culturelle d’après-confinement sera, peut-être, bien différente de celle d’avant. Quoi qu’il en soit, dans la période de transition, les lieux culturels (...)