Bellapoarch, ou la Joconde du XXIe Siècle ?

Analyse d’un succès.
20 septembre 2020. Publié par Benoît Labourdette.
Temps de lecture : 6 min  
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Une vidéo de 10 secondes postée sur le réseau social TikTok le 18 août 2020 a fait, un mois plus tard, plus de 400 millions de vues, et le plus grand nombre de « J’aime » depuis le début de ce réseau social. Hypothèse sur les raisons de ce succès mondial, qui me semblent en relation étroite avec les raisons du succès sans précédent de la Joconde de Léonard de Vinci.

Film d’analyse

Le film visionnable ici est un objet d’analyse, à regarder en parallèle de la lecture de cet article. Il est divisé en 9 parties de 10 secondes chacune, séparées par 1 seconde de noir. Faites des pauses dans les noirs :

  1. Musique seule.
  2. Clip « M to the B » de Bellapoarch.
  3. Le clip « M to the B », sans la bande son.
  4. La Joconde de Léonard de Vinci.
  5. La Joconde (détail du visage).
  6. Le clip « M to the B », sans la bande son.
  7. Clip « M to the B » de Bellapoarch.
  8. Duo avec une autre TikTokeuse.
  9. Clip « M to the B » avec l’image de Vladimir Poutine.

Histoire de la vidéo « M to the B »

J’ai écrit cet article précisément un mois après que cette vidéo ait été postée sur le réseau social TikTok.

TikTok existe depuis 2016. En 2020, c’est le réseau social qui connaît le plus fort développement, en termes d’usage et d’audience. Il s’agit d’une application mobile, qui propose à ses utilisateurs de créer de courtes vidéos (de 10 secondes à 1 minute maximum), très souvent des playbacks sur des morceaux musicaux. A partir d’un même morceau, des milliers ou des millions de personnes vont chacune réaliser une vidéo, surprenante, inédite, comme en un vaste jeu créatif.

L’application contient des outils de montage, de doublage et de playback très élaborés, qui sont pensés pour développer la créativité. TikTok a 7 millions d’utilisateurs en France, 100 millions aux Etats-Unis. Les vidéos sont « poussées » par un algorithme, c’est à dire que la vidéo suivante est proposée automatiquement, en fonction d’une analyse très fine de vos intérêts.

Par exemple, si vous faites un « film » en plusieurs plans, vous pouvez recommencer le tournage du premier plan autant de fois que nécessaire, jusqu’à ce que vous soyez satisfait. Puis vous tournez le deuxième plan, que vous pouvez aussi recommencer autant de fois que nécessaire, mais par contre vous ne pourrez jamais modifier le premier plan, et ainsi de suite. L’expérience utilisateur (UX) est pensée pour une exigence créative. Et les vidéos qui sont les plus regardées sont celles qui proposent les contenus les plus « qualitatifs ».

L’extrait de 10 secondes de la chanson « It’s M to the B » (2016) de la jeune rappeuse anglaise Millie B. a été choisi par l’utilisateur « Lamadabe », qui travaille à sélectionner des extraits dans le but qu’ils deviennent « viraux ». Cette chanson est un « clash », une jeune femme qui répond à une autre dans le cadre d’un « conflit chanté ». Un grand nombre de « TikTokeurs » (plus de 15 millions) ont commencé à faire des vidéos à partir de cet extrait, dont l’utilisatrice « Bellapoarch », qui a réalisé le clip dont nous parlons ici. C’est une jeune femme de 19 ans des Philippines, engagée dans l’armée américaine, adepte de tatouages sur tout le corps et ayant réalisé des photos à consonnance érotique sur Instagram.

  • 1 et 2 : Ecoutez la chanson seule, puis regardez le clip.
  • 3 : Vous pouvez ensuite regarder le même clip, sans le son, afin d’observer les images plus en détail.

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Hypothèse sur les raisons du succès

On peut de prime abord, bien-sûr, se trouver dans l’incompréhension et juger négativement un tel succès, pour une simple vidéo amateur, qui ne semble pas être un objet artistique. Mais les raisons du succès mondial, inégalé, du tableau « La Joconde » de Léonard de Vinci (peint entre 1503 et 1519) sont elles artistiques, sociologiques, technologiques ?

Sans porter de jugement sur des critères artistiques, je propose l’hypothèse que les raisons du succès de la Joconde sont sensiblement les mêmes que les raisons du succès de la vidéo de Bellapoarch. La Joconde nous permet peut-être de mieux comprendre le succès fulgurant de cette vidéo.

Pourquoi la Joconde est-elle si connue ? Pourquoi est-elle à ce point plus célèbre que bien d’autres tableaux, a priori du même niveau de qualité artistique ? Il existe une assez abondante littérature sur le sujet, dont voici une courte synthèse non exhaustive :

  • Le vol du tableau au début du XXe Siècle.
  • Le fait qu’au début du XXe Siècle aussi, il semblerait qu’une erreur d’une imprimeur sur une commande de cartes postales du tableau ait fait qu’il a fallu « écouler » 100 000 cartes postales, donnant à la Joconde une audience singulière.
  • Le très grand nombre d’imitations et reprises, avec effet boule de neige.
  • Et surtout les nuances si particulières, si complexes, dans le sourire et dans les yeux de ce personnage.

Les couches successives

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  • 4 et 5 : Regardez le tableau « La Joconde », puis le détail du visage.
  • 6 : Regardez ensuite à nouveau « M to the B » sans la bande son.

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Léonard de Vinci a construit cette incroyable complexité de nuances de l’expression du visage (surtout la bouche et les yeux) en peignant un très grand nombre de couches semi-transparentes les unes au dessus des autres, grâce à une technique picturale de l’époque, le « sfumato », et ce sur une période de 15 ans.

Si l’on regarde attentivement à nouveau le clip, on constate aussi l’extrême finesse de chaque expression du visage, et surtout, en 10 secondes, la succession très rapide d’expressions nuancées. Léoanard de Vinci, avec les techniques de son temps, avait superposé des couches semi-transparentes. Aujourd’hui, Bellapoarch a enchaîné les expressions les unes à la suite des autres dans un très court laps de temps, ce que permet la technique audiovisuelle (que Léonard de Vinci n’avait pas à disposition). Ainsi, elle fabrique elle aussi une superposition des expressions du visage, qui est temporelle. Les couches sont successives, mais cela donne bien au spectateur une sensation de superposition. On peut aussi constater la présence d’un pansement sur le menton, qui met en abyme le principe de la superposition.

Par ailleurs, Bellapoarch utilise le filtre « Zoom » de TikTok, qui donne ce mouvement extrêmement particulier du cadrage dans la profondeur, surtout sensible dans la deuxième moitié de la vidéo avec le mouvement de la tête en rythme : le cadrage de l’image semble « respirer » de façon synchrone avec le rythme qui anime le corps. C’est, tout comme le fut le sfumato, un type de mouvement de caméra extrêmement singulier de notre temps, qu’elle emploie à plein dès son apparition (on peut penser par exemple à Stanley Kubrick, qui avait employé à plein la technique de prise de vue « Steadycam », encore à l’état de prototype, pour le film « Shining » — 1979, effet technique permettant une nature du mouvement de la caméra qui est intrinsèque au sujet même du film).

On pourrait objecter que cet effet vidéo apporté par l’application TikTok est « facile » :

  • 7 : Regardez une nouvelle fois le clip.
  • 8 : Puis regardez un « duo », dans lequel une autre jeune femme essaie d’imiter Bellapoarch.

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On constate de façon éclatante à quel point l’autre jeune femme semble « gauche » par rapport à Bellapoarch, dont le visage contient des traits et expressions exceptionnels (ce dont Bellapoarch n’est peut-être que la simple récipendiaire, même si elle le travaille depuis des années pour ses photos pour Instagram et dans un grand nombre d’autres vidéos sur d’autres chansons, et d’ailleurs parfois elle chante elle-même a capella).

Je ne prétends pas comparer la compétence artistique de Bellapoarch avec celle de Léonard de Vinci, je cherche juste à comprendre ce qui fait que cette vidéo fascine les êtres humains autant que peut le faire la Joconde. Mais, tout comme Léonard de Vinci en son temps, Bellapoarch s’inscrit elle-même dans une « couche » de l’histoire des arts et des techniques, dont elle réussit à faire cristalliser dans ce clip un très très grand nombre de traits, d’une façon absolument unique.

Le pouvoir de l’extrême nuance

Pourquoi « La Joconde » et pas un autre tableau ? Pourquoi « M to the B » et pas une autre vidéo ?

Au premier regard, ce tableau et cette vidéo ne semblent pas essentiellement différents des millions d’autres. Ils sont même très ressemblants à beaucoup d’autres tableaux et vidéos. Mais ce qui fait leur particularité unique, c’est le travail de la nuance jusqu’à l’extrême : pendant des années pour Léonard de Vinci, à peindre et repeindre par transparence sur son tableau, et pour Bellapoarch, à travailler ses expressions du visage pour son image publique depuis des années aussi.

Ces deux objets partagent donc un travail de « l’extrême nuance ». Ils ne semblent pas extraordinaire de prime abord. Mais c’est pourtant leur finesse presque ultime dans le travail technique, qui touche les êtres humains avec une puissance phénoménale.

Alors, bien-sûr, peut-être qu’au moment où vous lisez ces lignes, la Joconde est toujours le tableau le plus connu du monde, et que par contre, la vidéo de Bellapoarch est enterrée dans l’oubli du rythme rapide de l’enchaînement des modes sur les réseaux sociaux.

Cela n’infirme pas mon hypothèse. D’une part le temps vécu au XXIe Siècle ne se déroule pas à la même vitesse que le temps vécu au XXIe Siècle, et d’autre part, ce que partagent ces deux objets, qui me semble très important, c’est le fait que le plus grand pouvoir de l’humanité réside dans le travail sur les nuances les plus fines et non dans la démonstration de force ; c’est sans doute une voie des plus pertinentes pour éclairer les phénomènes humains et agir.

  • 9 : En guise de clin d’oeil, un playback sur le même morceau, avec l’image de Vladimir Poutine, qui imite Bellapoarch.

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Portfolio
Bellapoarch, ou la Joconde du XXI<sup class="typo_exposants">e</sup> Siècle ? - 1. © Benoît Labourdette. Bellapoarch, ou la Joconde du XXI<sup class="typo_exposants">e</sup> Siècle ? - 2. © Benoît Labourdette.
L’image est devenue un langage que tout un chacun « parle » au quotidien, beaucoup plus qu’avant la démocratisation des outils numériques. Ainsi les enjeux des images touchent plus que jamais notre existence de façon très directe, aux niveaux psychologique, sociologique, politique, artistique... Il me semble essentiel de ne pas faire l’économie d’une pensée critique sur les images, leurs technologies, leurs usages. Pour penser, rien de tel qu’expérimenter, chercher, conceptualiser, mettre en commun. Je partage ici des ressources, projets et expériences autour des images, je l’espère utiles, dans les (...)