Les films verticaux

Réflexion et point de départ d’expérimentations.
24 juin 2020. Publié par Benoît Labourdette.
Temps de lecture : 4 min  
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Les images animées se verticalisent. Cela est loin d’être anecdotique et produit des impacts sur notre représentation du monde. Quels changements philosophiques cela opère ? Comment les explorer ? Comment les partager ?

Des images de plus en plus adressées

Depuis 2013 à peu près, les vidéos tournées avec les téléphones mobiles sont devenues majoritairement verticales, et sociales : elles sont quasiment toujours adressées, soit à une seule personne, soit à un groupe de personnes, connues ou inconnues. La vidéo est devenue l’outil de nouvelles formes de conversation. Elle n’en perd pas moins toute la richesse de son langage. Bien au contraire, il s’y invente des genres nouveaux, des sujets, des formes d’expression, extrêmement riches.

Bien-sûr, on peut porter un jugement négatif a priori. Du fait de la masse immense de productions, on n’y trouve qu’une petite proportion d’objets dignes d’intérêt, au delà de leur simple fonction sociale. Mais, tout comme YouTube a ouvert à des formes audiovisuelles spécifiques, TikTok et autres sont des espaces d’invention qui peuvent être passionnants. En 2020, TikTok est la deuxième application la plus téléchargée, derrière Zoom, pour 2 milliards d’utilisateurs. Il me semble important de s’en saisir dans le champ éducatif.

Un exemple : les « Lettres à un jeune poète » de Rainer Maria Rilke (1929) ne sont qu’une compilation de lettres qu’il avait adressées à un jeune aspirant écrivain, parmi les milliards de lettres qui sont écrites, et pourtant c’est devenu un objet littéraire essentiel dans notre histoire culturelle, qui a soutenu bien des vocations d’artistes.

Expérimentations

En tant que cinéaste, après avoir exploré (si ce n’est fondé, en 2005 avec la création du Festival Pocket Films) le téléphone mobile en tant que caméra, puis les pico-projecteurs à partir de 2011, les drones à partir de 2013, la vidéo live à partir de 2016, la réalité virtuelle à partir de 2017, mon prochain domaine d’expérimentation se situe dans cette verticalité visuelle, qui dessine une partie du futur des images animées. Depuis plusieurs années, j’expérimente régulièrement la production, la réalisation et la projection de films en format vertical, parmi bien d’autres expériences, en ressentant l’enjeu en termes d’évolution des représentations, dont les artistes doivent se saisir pour les défricher, les éclairer, avec d’autres lumières que celles du commerce des réseaux sociaux.

Mais depuis un an à peu près que ces images verticales sont absolument entrées dans le quotidien de tout un chacun, ces expérimentations sont devenues une nécessité ontologique dans mon travail artistique. Je dois m’y pencher attentivement, non pas dans une attitude personnelle d’exploration, mais dans une démarche d’adresse des images, cette adresse étant, à mon sens, consubstantielle au fait que les images se verticalisent.

Je cherchais des espaces d’expérimentation collective et de création autour de ce concept de verticalité. J’avais prévu d’animer un stage d’une semaine à la Fémis en mars 2020 autour de ces thématiques avec l’outil TikTok, malheureusement le confinement n’a pas rendu possible ce stage. Puis est venue la proposition de Jacques Froger (Clair Obscur) de réfléchir à un projet de résidence artistique dans un collège à Rennes en 2020/2021. C’est de façon évidente que cette étape dans mon parcours artistique, « Les films verticaux » s’est imposée à moi pour le projet de résidence. C’est une approche qui me semble pertinente et importante pour les adolescents, par rapport aux enjeux qu’ils traversent et qui les traversent.

Pédagogie

Mes démarches créatives sont quasiment toujours pédagogiques et mes démarches pédagogiques sont toujours créatives. J’ai depuis toujours fait un lien étroit entre création - diffusion - transmission de savoirs, en réalisant des films, en créant des événements culturels (Festival Pocket Films en 2005, Fête nationale du court métrage en 2011, Par ma fenêtre en 2020, etc.) associés à des espaces pédagogiques et créatifs.

Ce partage de mes questionnements de création se fait toujours en ouverture aux idées des autres, dans le sens où j’ai à apporter aux autres, mais j’ai aussi beaucoup à recevoir. En l’occurrence, sur ce sujet des images verticales, les adolescents, pour qui cette culture est bien plus ancrée que pour moi (pour qui les images « normales » sont horizontales) ont énormément à me faire découvrir. A travers ces échanges, nous grandiront mutuellement je pense, sans aucune démagogie : je leur donnerai de la confiance, de la maîtrise technique et esthétique, ce qui leur permettra d’exprimer plus en profondeur leur point de vue, de mettre en forme leur regard de façon plus rigoureuse que s’ils étaient seuls. Grâce à moi, je l’espère, ils feront ce « pas de côté » auquel la créativité ouvre : voir les choses d’un autre point de vue que celui auquel ils étaient habitués. C’est à dire construire sa pensée critique sur les images, donc une part importante de sa compétence citoyenne.

Philosophie des images verticales

Qu’est-ce qu’une image ? A quoi les images servent-elles ?

Les images sont relation étroite avec le corps humain, puisqu’elles sont fabriquées et consommées principalement par et pour les êtres humains. Ainsi l’image horizontale du cinéma vise à situer l’humain dans son contexte. Elle s’est élargie au fil des ans pour proposer des représentations de « réalité virtuelle », de plus en plus immersives. Au XIXe Siècle, le cinéma a succédé aux Panoramas, et fut inventé à peu près en même temps que la psychanalyse. Il met en scène l’espace du rêve, d’un autre monde symbolique, qui nous permet de nous découvrir plus en profondeur. C’est en cela qu’il est fascinant.

Mais aujourd’hui que les images animées sont devenues conversationnelles, que les humains sont tous ou presque équipés de cette « prothèse de vision à distance » qu’est le téléphone mobile (qui n’a de téléphone que son nom !), l’image se verticalise.

En termes philosophiques, l’image est en train de changer de fonction pour les humains. La relation entre l’image verticale et la verticalité de notre corps, qui est une des grandes caractéristiques de notre différence des autres espèces vivantes (avec le pouce opposable et l’énorme volume du cerveau) est significative, à mon sens, d’une révolution dans le rapport au monde, à soi, au réel.

Nous faisons des images verticales, donc nous ne voyons plus le monde de la la même manière. Quel est le monde que nous sommes en train de créer, avec ces images ? Sans jugement de valeur, c’est un espace essentiel à explorer, à conscientiser.

Pour mémoire, le premier film de long métrage en format vertical est « God in my pocket » réalisé par Arnaud Labaronne en 2006 dans le cadre du Festival Pocket Films que je dirigeais. Il était visionnaire.

L’image est devenue un langage que tout un chacun « parle » au quotidien, beaucoup plus qu’avant la démocratisation des outils numériques. Ainsi les enjeux des images touchent plus que jamais notre existence de façon très directe, aux niveaux psychologique, sociologique, politique, artistique... Il me semble essentiel de ne pas faire l’économie d’une pensée critique sur les images, leurs technologies, leurs usages. Pour penser, rien de tel qu’expérimenter, chercher, conceptualiser, mettre en commun. Je partage ici des ressources, projets et expériences autour des images, je l’espère utiles, dans les (...)