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	<title>Beno&#238;t Labourdette production</title>
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	<description>L'agence Beno&#238;t Labourdette production construit des exp&#233;riences culturelles et num&#233;riques et d&#233;veloppe l'ing&#233;nierie cr&#233;ative. Elle prend appui sur l'expertise de son fondateur Beno&#238;t Labourdette, cin&#233;aste, p&#233;dagogue, chercheur et consultant en innovation culturelle et strat&#233;gies num&#233;riques. Ce site web rassemble : Le catalogue des comp&#233;tences d'ing&#233;nierie culturelle et des r&#233;cits d'actions culturelles innovantes. Des ressources produites par Beno&#238;t Labourdette dans les domaines culturel, artistique, p&#233;dagogique, num&#233;rique et philosophique. Une s&#233;lection de films et cr&#233;ations artistiques de Beno&#238;t Labourdette. Un partage des d&#233;marches de recherche et d'innovation que nous portons.</description>
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		<title>Qu'est-ce que la philosophie aujourd'hui ?</title>
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		<dc:creator>Beno&#238;t Labourdette</dc:creator>


		<dc:subject>Bernard Stiegler</dc:subject>
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&lt;p&gt;Toute personne porte une philosophie sans le savoir, h&#233;rit&#233;e de sa culture. J'essaie ici de dire ce qu'est, pour moi, philosopher aujourd'hui, en forgeant des concepts depuis la pr&#233;sence et la vie v&#233;cue. &lt;br class='autobr' /&gt;
Personne n'&#233;chappe &#224; la philosophie &lt;br class='autobr' /&gt;
Toute personne, qu'elle s'int&#233;resse ou non &#224; la philosophie, vit sa vie selon une certaine conceptualisation du monde. Cette conceptualisation lui a &#233;t&#233; transmise sans qu'elle l'ait choisie, par sa famille, par son &#233;cole, par la culture dans laquelle (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Toute personne porte une philosophie sans le savoir, h&#233;rit&#233;e de sa culture. J'essaie ici de dire ce qu'est, pour moi, philosopher aujourd'hui, en forgeant des concepts depuis la pr&#233;sence et la vie v&#233;cue.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Personne n'&#233;chappe &#224; la philosophie&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Toute personne, qu'elle s'int&#233;resse ou non &#224; la philosophie, vit sa vie selon une certaine conceptualisation du monde. Cette conceptualisation lui a &#233;t&#233; transmise sans qu'elle l'ait choisie, par sa famille, par son &#233;cole, par la culture dans laquelle elle a grandi, par les &#339;uvres qu'elle fr&#233;quente, par la musique qu'elle &#233;coute, par la langue qu'elle parle, par les histoires qu'on s'est racont&#233;es autour d'elle depuis l'enfance. Quand on agit dans le monde, qu'on aime, qu'on travaille, qu'on d&#233;cide, qu'on juge ce qui est bien ou ce qui ne l'est pas, on mobilise sans le savoir un ensemble de concepts qui structurent notre rapport au r&#233;el. Personne n'agit en dehors de concepts, m&#234;me les personnes qui n'ont jamais ouvert un livre de philosophie. Ce qu'on appelle bon sens, intuition, &#233;vidence, sagesse populaire, tout cela est fait de concepts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette d&#233;pendance aux concepts h&#233;rit&#233;s a une cons&#233;quence concr&#232;te sur ce que nous voyons du monde. On ne per&#231;oit jamais que ce que nos concepts permettent de percevoir. Deux personnes qui regardent les m&#234;mes nuages peuvent y voir des choses tr&#232;s diff&#233;rentes, l'une un visage, l'autre un animal, ou la m&#234;me chose si elles partagent les m&#234;mes images. Ce qui leur permet de voir, et ce qui les emp&#234;che de voir, c'est leur conceptualisation pr&#233;alable. Quand l'une d&#233;crit ce qu'elle voit &#224; l'autre, parfois l'autre y acc&#232;de, parfois pas. Une conceptualisation nouvelle ouvre un champ de perception qui n'existait pas avant. Ce qu'on n'arrive pas &#224; conceptualiser, on ne l'exp&#233;rimente pas vraiment, m&#234;me si on le c&#244;toie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les concepts qui nous viennent de la culture finissent d'ailleurs par para&#238;tre naturels, et c'est ce qui les rend si difficiles &#224; voir. La jalousie amoureuse, par exemple, est v&#233;cue par beaucoup de personnes comme une &#233;motion qui jaillirait spontan&#233;ment du fait d'aimer. Or l'ethnologie nous montre que d'autres cultures conceptualisent l'amour, la fid&#233;lit&#233;, le couple, d'une mani&#232;re qui ne produit pas cette &#233;motion-l&#224;, ou qui la produit dans des circonstances tr&#232;s diff&#233;rentes des n&#244;tres. Ce que nous tenons pour naturel est en r&#233;alit&#233; l'effet d'une conceptualisation h&#233;rit&#233;e que nous projetons ensuite sur le monde, jusque sur les animaux que nous observons, &#224; qui nous pr&#234;tons spontan&#233;ment des sentiments conformes aux n&#244;tres alors que les ressorts de leurs relations sont probablement tr&#232;s diff&#233;rents. La culture, ce sont les concepts incorpor&#233;s &#224; un point tel qu'on ne les reconna&#238;t plus comme tels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est dans ce sens qu'on peut dire que la philosophie concerne tout le monde, sans exception. La seule question qui s&#233;pare les humain&#183;es n'est pas de savoir si on philosophe ou non, c'est de savoir si on a envie de prendre conscience de la philosophie qu'on porte d&#233;j&#224;, et de faire &#233;voluer sa propre vision du monde au contact d'autres. Pour ma part, je suis principalement nourri par des philosophies occidentales, qui s'opposent d'ailleurs entre elles autant qu'elles dialoguent, et je sais qu'il existe bien d'autres philosophies que les philosophies occidentales, que je connais peu et qui m&#233;riteraient d'&#234;tre fr&#233;quent&#233;es davantage. Une philosophie n'est pas un exercice intellectuel isol&#233; du reste de la vie. Elle pilote nos m&#339;urs, nos mani&#232;res de vivre, ce qu'on s'autorise et ce qu'on se refuse, jusqu'aux &#233;motions que nous tenons pour les plus intimement n&#244;tres.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La philosophie comme cr&#233;ation de concepts&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Gilles Deleuze et F&#233;lix Guattari, dans &lt;i&gt;Qu'est-ce que la philosophie ?&lt;/i&gt; (1991), formulent une th&#232;se que je trouve &#233;clairante pour comprendre ce que peut &#234;tre l'exercice philosophique. La philosophie est l'activit&#233; qui consiste &#224; cr&#233;er des concepts. Non &#224; les commenter, non &#224; les transmettre, non &#224; les hi&#233;rarchiser dans une histoire des id&#233;es qui culminerait toujours dans la pens&#233;e occidentale moderne. &#192; les cr&#233;er, &#224; partir de l'exp&#233;rience d'une &#233;poque et d'une situation, pour rendre pensable ce qui jusque-l&#224; ne l'&#233;tait pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; La philosophie est l'art de former, d'inventer, de fabriquer des concepts &#187;&lt;/i&gt;, &#233;crivent-ils d&#232;s l'introduction, et plus loin, &lt;i&gt;&#171; le philosophe est l'ami du concept, il est concept en puissance. C'est dire que la philosophie n'est pas un simple art de former, d'inventer ou de fabriquer des concepts, car les concepts ne sont pas n&#233;cessairement des formes, des trouvailles ou des produits. La philosophie, plus rigoureusement, est la discipline qui consiste &#224; cr&#233;er des concepts. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette d&#233;finition est nette, et je m'y appuie, en gardant &#224; l'esprit qu'elle ne dit pas que la philosophie se r&#233;duit &#224; la fabrication de concepts neufs. Une grande partie du travail philosophique consiste &#224; comprendre les concepts que d'autres ont forg&#233;s, &#224; les remettre en mouvement, &#224; les discuter, &#224; les &#233;prouver dans d'autres situations que celles qui les ont vus na&#238;tre. C'est aussi un travail philosophique que de descendre dans ses propres concepts, ceux qui nous animent &#224; notre insu, pour les nommer et voir ce qu'ils valent. Cr&#233;er et comprendre ne sont pas deux activit&#233;s s&#233;par&#233;es. Comprendre un concept fait par d'autres, c'est d&#233;j&#224; commencer &#224; le reformuler avec ses propres mots, donc &#224; le recr&#233;er en partie. Et cr&#233;er un concept neuf, c'est n&#233;cessairement le faire en discussion avec des concepts qui existent d&#233;j&#224;, qu'on assume, qu'on d&#233;place ou qu'on r&#233;cuse.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Tout le monde peut philosopher&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Si la philosophie est partout, et si le travail philosophique consiste &#224; conscientiser ce qui nous traverse d&#233;j&#224;, alors elle ne peut pas &#234;tre l'apanage d'une caste savante qui d&#233;tiendrait, par sa formation universitaire, le monopole de cet exercice. Norbert Elias l'a montr&#233; dans ses analyses du processus de civilisation, les savoirs se constituent socialement, par exclusion progressive de celles et ceux qui n'ont pas les codes. La philosophie professionnelle, telle qu'elle s'enseigne dans les universit&#233;s fran&#231;aises, fonctionne souvent de cette mani&#232;re. Elle se l&#233;gitime par la ma&#238;trise d'un ensemble d'auteur&#183;rices jug&#233;&#183;es incontournables, par l'usage d'un vocabulaire sp&#233;cialis&#233;, par la capacit&#233; &#224; se situer dans une histoire des positions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout cela est utile, et je m'en sers comme tout le monde, parce qu'il est int&#233;ressant d'avoir lu, d'avoir des r&#233;f&#233;rences, de pouvoir situer ce qu'on dit dans une tradition. Cela ne suffit pourtant pas &#224; faire la philosophie. La philosophie est aussi, et peut-&#234;tre surtout, ce qui se passe quand on conscientise, depuis sa pratique du monde, les concepts dans lesquels on vit, qu'on en discute avec d'autres, et qu'on forge parfois un concept nouveau qui &#233;claire ce qu'on vit. Les caf&#233;s philo, les ateliers de philosophie en milieu populaire, les r&#233;flexions des praticien&#183;nes qui pensent leur m&#233;tier valent autant philosophiquement que les colloques savants, &#224; condition qu'il y ait conscientisation r&#233;elle, discussion r&#233;elle, et non simple r&#233;citation. D&#233;couvrir un concept qui nous habite d&#233;j&#224; sans qu'on l'avait nomm&#233; est un acte philosophique tout aussi profond que d'en forger un in&#233;dit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette position n'est pas anti-intellectuelle. Elle exige au contraire une rigueur d'autant plus grande qu'on ne s'appuie pas sur une autorit&#233; institutionnelle pour l&#233;gitimer ce que l'on dit. Pour moi, philosopher consiste pr&#233;cis&#233;ment &#224; confronter sa propre pens&#233;e aux pens&#233;es des autres, qui ont n&#233;cessairement une philosophie diff&#233;rente de la sienne, avec des points communs et des points de divergence. Il est tr&#232;s int&#233;ressant, dans une discussion philosophique r&#233;elle, de nommer ce sur quoi on est d'accord, et pourquoi on l'est, et ce sur quoi on n'est pas d'accord, et pourquoi on ne l'est pas. C'est par cette confrontation rigoureuse, qui n'oppose pas une autorit&#233; &#224; une autre mais qui fait travailler les concepts ensemble, que la philosophie avance.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Un concept est l'enfant d'une exp&#233;rience historique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Quand Spinoza forge le concept de &lt;i&gt;conatus&lt;/i&gt; au XVII&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle, dans son &lt;i&gt;&#201;thique&lt;/i&gt; (1677), il nomme l'effort par lequel chaque &#234;tre tend &#224; pers&#233;v&#233;rer dans son existence et &#224; d&#233;velopper sa puissance d'agir. Ce concept lui sert &#224; penser une exp&#233;rience qui est la sienne et celle de son temps, celle d'un juif marrane exclu de sa communaut&#233;, qui cherche &#224; fonder une &#233;thique vivante en dehors des autorit&#233;s religieuses, dans une soci&#233;t&#233; hollandaise qui ouvre d&#233;j&#224; quelque chose comme la modernit&#233;. Quand Hannah Arendt forge le concept de &lt;i&gt;banalit&#233; du mal&lt;/i&gt; en 1963, elle pense quelque chose qui n'aurait pas pu se penser ainsi avant la Shoah et la bureaucratie totalitaire du XX&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle. Quand Bernard Stiegler forge le concept de &lt;i&gt;prol&#233;tarisation&lt;/i&gt; dans son sens &#233;largi, il pense ce qui se joue dans la captation industrielle de l'attention par les m&#233;dias num&#233;riques. Chaque concept est l'enfant d'une exp&#233;rience historique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre &#233;poque est travers&#233;e par un bouleversement anthropologique majeur, dont la dimension technologique n'est pas un d&#233;tail. Cette transformation a commenc&#233; il y a deux si&#232;cles avec la r&#233;volution industrielle, qui a d&#233;j&#224; reconfigur&#233; ce que c'est que travailler, ce que c'est qu'habiter, ce que c'est que faire partie d'un collectif. Le train a ensuite modifi&#233; radicalement le rapport humain &#224; l'espace, en rendant traversables des distances qui ne l'&#233;taient pas, et en imposant des horaires nationaux synchronis&#233;s qui ont remplac&#233; les temps locaux. L'automobile a continu&#233; ce mouvement &#224; l'&#233;chelle individuelle, en ouvrant la possibilit&#233; d'organiser sa vie autour d'une mobilit&#233; personnelle, avec des effets profonds sur la vie familiale et professionnelle. Le t&#233;l&#233;graphe puis le t&#233;l&#233;phone ont permis pour la premi&#232;re fois dans l'histoire de l'humanit&#233; une communication instantan&#233;e entre des humain&#183;es s&#233;par&#233;&#183;es par de grandes distances. La radio et la t&#233;l&#233;vision ont diffus&#233; une parole publique &#224; l'&#233;chelle des nations. Internet a modifi&#233; notre rapport au savoir, &#224; la valeur, &#224; la circulation des id&#233;es. Le t&#233;l&#233;phone portable a modifi&#233; notre rapport &#224; l'espace priv&#233;, au temps disponible, &#224; la disponibilit&#233; d'autrui. Les applications de rencontre ont chang&#233; la mani&#232;re dont des millions de personnes constituent leur vie affective. Les intelligences artificielles g&#233;n&#233;ratives modifient aujourd'hui la fa&#231;on dont nous pensons, dont nous apprenons, dont nous &#233;crivons. Chacune de ces &#233;tapes n'est pas un simple changement d'outils. Elle d&#233;place ce que c'est que vivre, penser, aimer, &#234;tre en lien, mais aussi ce que c'est que travailler, ce que c'est que cr&#233;er, ce que c'est que croire, ce que c'est que transmettre. &#192; chaque &#233;tape, des concepts qui paraissaient stables ont d&#251; &#234;tre repens&#233;s, et certains n'ont jamais retrouv&#233; la m&#234;me solidit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'essentiel de la philosophie qui se publie en fran&#231;ais aujourd'hui pense pourtant ces transformations &#224; travers des concepts forg&#233;s avant elles. On lit Heidegger sur la technique, Lacan sur le d&#233;sir, Foucault sur le pouvoir. Ces pens&#233;es sont pr&#233;cieuses, et il vaut la peine de les fr&#233;quenter, &#224; condition de garder &#224; l'esprit qu'aucune n'a &#233;t&#233; &#233;labor&#233;e dans le monde o&#249; nous vivons. Mobilis&#233;es sans pr&#233;caution, elles risquent d'&#233;clairer &#224; c&#244;t&#233; de ce qu'elles pr&#233;tendent &#233;clairer. Plusieurs philosophes contemporain&#183;es travaillent &#224; combler cet &#233;cart, et il vaut la peine de les nommer parce qu'elles et eux ouvrent le terrain sur lequel j'essaie moi-m&#234;me de penser. Mark Alizart, dans &lt;i&gt;Informatique c&#233;leste&lt;/i&gt; (2017), &#233;crivait avant l'arriv&#233;e des grands mod&#232;les de langage que &lt;i&gt;&#171; l'informatique embarrasse la philosophie depuis qu'elle est n&#233;e &#187;&lt;/i&gt;, et proposait de repenser le rapport entre la nature, l'esprit et le calcul. Anne Alombert, dans &lt;i&gt;Schizophr&#233;nie num&#233;rique&lt;/i&gt; (2023) puis dans &lt;i&gt;De la b&#234;tise artificielle&lt;/i&gt; (2025), prolonge la pens&#233;e de Stiegler en travaillant la question de la prol&#233;tarisation cognitive &#224; l'&#226;ge des intelligences artificielles g&#233;n&#233;ratives. Yuk Hui, dans &lt;i&gt;Sur l'existence des objets num&#233;riques&lt;/i&gt; (2016, traduit en fran&#231;ais en 2024), reprend Simondon pour penser le statut des objets propres au num&#233;rique. Ces auteur&#183;rices ne s'accordent pas entre elles et eux, et c'est pr&#233;cis&#233;ment ce qui rend la conversation fertile.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Penser le monde depuis la pr&#233;sence&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Quand je dis que la philosophie pense le monde, je ne dis pas qu'elle le comprend ni qu'elle le d&#233;crit tel qu'il est. Sur la nature derni&#232;re du r&#233;el, nous n'avons que des perceptions, des conditionnements, des projections. La ph&#233;nom&#233;nologie, depuis Husserl, l'a &#233;tabli avec nettet&#233;, tout ce que nous saisissons du monde passe par notre conscience situ&#233;e, par notre corps, par notre langage, par notre culture. Aucun savoir absolu n'est possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela vaut m&#234;me pour ce qui semble nous donner l'acc&#232;s le plus assur&#233; &#224; un r&#233;el objectif, la connaissance scientifique. Quand les m&#234;mes m&#233;thodologies produisent les m&#234;mes objets, qu'il s'agisse d'acier, de microprocesseurs ou de m&#233;dicaments, en Inde, au Br&#233;sil ou en Norv&#232;ge, on a l'impression d'avoir saisi quelque chose qui nous d&#233;passe, qui ob&#233;irait &#224; des lois purement objectives, ext&#233;rieures &#224; toute culture. L'&#233;pist&#233;mologie des sciences, c'est-&#224;-dire la discipline qui s'interroge sur les conditions de production du savoir scientifique, montre depuis Bachelard et Kuhn que cette impression est trompeuse. Si les m&#234;mes manipulations donnent les m&#234;mes r&#233;sultats, c'est aussi parce que nous partageons les m&#234;mes conceptualisations du monde, et que nous le saisissons selon des cadres comparables. Avec d'autres concepts, &#224; partir des m&#234;mes objets, on d&#233;couvrirait autre chose. C'est pr&#233;cis&#233;ment ce qu'a apport&#233; l'arriv&#233;e du microscope &#233;lectronique au XX&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle, qui a fait appara&#238;tre dans la mati&#232;re des propri&#233;t&#233;s qui n'existaient pas pour le regard ant&#233;rieur. Ces nouvelles propri&#233;t&#233;s n'invalidaient pas les manipulations ant&#233;rieures, qui restaient r&#233;guli&#232;res et utiles, mais elles ouvraient une dimension du r&#233;el jusque-l&#224; invisible, et qui a permis de fabriquer des choses que personne n'aurait pu imaginer avant. La science n'est donc pas ext&#233;rieure &#224; la philosophie. Elle est une de ses r&#233;gions, celle o&#249; la conceptualisation du monde se travaille au moyen d'exp&#233;riences r&#233;plicables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Albert Einstein l'a &#233;crit explicitement, en 1938, avec Leopold Infeld, dans &lt;i&gt;L'&#201;volution des id&#233;es en physique&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;&#171; les concepts physiques sont des cr&#233;ations libres de l'esprit humain et ne sont pas, malgr&#233; les apparences, d&#233;termin&#233;s exclusivement par le monde ext&#233;rieur &#187;&lt;/i&gt;. Sa propre r&#233;volution en a &#233;t&#233; l'illustration. Avant les chemins de fer, le temps n'&#233;tait pas v&#233;cu comme une donn&#233;e uniforme, parce qu'il ne pouvait pas l'&#234;tre. Chaque village vivait au rythme de ses cloches, et les temps locaux diff&#233;raient l&#233;g&#232;rement d'une r&#233;gion &#224; l'autre, sans que personne n'en soit g&#234;n&#233;. C'est la g&#233;n&#233;ralisation des horaires de train en Angleterre au XIX&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle qui a impos&#233; un temps national synchronis&#233;, puis un temps mondial coordonn&#233; par les m&#233;ridiens, et l'id&#233;e s'est install&#233;e que le temps &#233;tait une donn&#233;e uniforme et ind&#233;pendante des observateur&#183;rices. Einstein a fait ensuite un pas conceptuel suppl&#233;mentaire en montrant que le temps n'est pas non plus ind&#233;pendant de la vitesse et de la gravitation. &#192; chaque &#233;tape, ce qui change n'est pas le temps en lui-m&#234;me, c'est la conceptualisation du temps qui circule, et qui rend pensables ou impensables certaines exp&#233;riences. Plus largement, des questions comme qu'est-ce que le temps, qu'est-ce que la v&#233;rit&#233;, qu'est-ce que le bien, qu'est-ce que la justice, sont des questions philosophiques par excellence, parce qu'elles ne portent pas sur des objets du monde mais sur les concepts par lesquels nous le rendons pensable. La science participe pleinement de ce travail conceptuel, m&#234;me quand elle se pr&#233;sente comme purement objective.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Penser le monde, au sens o&#249; je l'entends, ce n'est donc pas acc&#233;der &#224; une v&#233;rit&#233; du monde. C'est forger les concepts qui nous permettent de nous orienter dans notre exp&#233;rience du monde, de la formuler, de la partager, de la transformer. Le concept fonctionne comme un instrument de pens&#233;e qui rend le r&#233;el pensable, sans pr&#233;tendre &#224; en &#234;tre le miroir. Et quand l'exp&#233;rience humaine change, comme elle change aujourd'hui, il faut forger de nouveaux instruments. Ceux dont nous avons h&#233;rit&#233; ne suffisent plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui rend cet exercice possible, &#224; mon sens, c'est ce que j'appelle la &lt;i&gt;pr&#233;sence&lt;/i&gt;. Je travaille ce concept depuis plusieurs ann&#233;es comme l'axe principal de mes propositions philosophiques, et il me sert ici de point d'appui parce qu'il dit quelque chose d'essentiel sur ce qu'est philosopher. Comme je le rappelais en ouverture, nous baignons tous et toutes dans une conceptualisation du monde h&#233;rit&#233;e que nous n'avons pas choisie. Philosopher, c'est faire l'exercice m&#233;ta de conscientiser cette conceptualisation, de prendre une distance avec ce qui nous r&#233;git, de reconna&#238;tre ce qui nous d&#233;passe et de choisir si oui ou non nous voulons le rejouer. Cet exercice de conscientisation, on ne peut pas le faire dans la dispersion, sous l'effet de la peur, ou en se laissant porter par le flux des choses. Il exige une pr&#233;sence &#224; soi-m&#234;me, c'est-&#224;-dire une capacit&#233; &#224; se tenir &#224; hauteur de soi, &#224; entendre ce qu'on pense vraiment, &#224; supporter d'&#234;tre seul&#183;e avec ce qu'on n'a pas encore r&#233;solu. Avec elle, on peut penser par soi-m&#234;me, c'est-&#224;-dire prendre position depuis un point qui est le sien, en sachant qu'il est situ&#233; et partiel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pour cela que la pr&#233;sence n'est pas un concept parmi d'autres dans ce que je propose. Elle est intrins&#232;que &#224; l'id&#233;e m&#234;me de faire de la philosophie. Philosopher, c'est &#234;tre pr&#233;sent&#183;e. &#202;tre absent&#183;e, c'est vivre sans philosopher, et on peut tr&#232;s bien vivre ainsi, y compris en accomplissant des choses consid&#233;rables. Des personnes absentes &#224; elles-m&#234;mes construisent des familles, montent des entreprises, &#233;l&#232;vent des &#233;difices, traversent des &#233;motions parfois tr&#232;s intenses, et n'ouvrent pourtant jamais l'espace mental dans lequel philosopher devient possible. L'absence &#224; soi-m&#234;me n'emp&#234;che pas d'agir dans le monde, et c'est ce qui rend la chose si difficile &#224; voir. Elle emp&#234;che seulement de prendre conscience des concepts qui nous r&#233;gissent, et de choisir si on souhaite continuer &#224; vivre selon eux ou pas. Donna Haraway a montr&#233;, par son concept de &lt;i&gt;savoirs situ&#233;s&lt;/i&gt;, que penser depuis nulle part est une fiction qui sert presque toujours &#224; dissimuler une position particuli&#232;re sous l'apparence d'une universalit&#233; neutre. La philosophie qui m'int&#233;resse assume au contraire que celle ou celui qui parle est un &#234;tre humain de chair, situ&#233;&#183;e dans un corps, dans une histoire, dans un lieu, et que c'est cette situation qui lui donne sa port&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma mani&#232;re de pratiquer la philosophie cherche &#224; &#233;viter deux &#233;cueils auxquels je peux moi-m&#234;me &#234;tre tent&#233; quand j'&#233;cris, et que je rel&#232;ve &#224; titre d'auto-vigilance plut&#244;t que de critique adress&#233;e &#224; d'autres. Le premier serait de glisser vers un dogmatisme philosophique, qui consiste &#224; parler depuis une position de surplomb suppos&#233;e valable pour tout le monde, qu'on s'appuie pour cela sur la science, sur la morale, ou sur l'histoire. Je peux moi-m&#234;me tomber dans ce pi&#232;ge quand je me sens trop s&#251;r de ce que j'avance, et c'est pr&#233;cis&#233;ment cette possibilit&#233; que je voudrais surveiller chez moi. Le second serait de glisser vers un relativisme cynique, qui conclut de l'impossibilit&#233; d'une v&#233;rit&#233; absolue qu'aucun discours ne vaut mieux qu'un autre, qu'il n'y a que des r&#233;cits, et que vouloir penser s&#233;rieusement est une na&#239;vet&#233;. Cette posture peut sembler lucide alors qu'elle dispense en r&#233;alit&#233; de l'effort de penser et d'engager une parole. Entre ces deux tentations, la voie que je cherche est celle d'une parole situ&#233;e qui assume sa partialit&#233; sans renoncer &#224; la rigueur.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une philosophie ancr&#233;e dans la vie v&#233;cue&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Pour moi, la philosophie s'ancre dans l'anthropologie et dans l'ethnologie, c'est-&#224;-dire dans la description fine de la mani&#232;re dont les &#234;tres humains vivent r&#233;ellement leur vie. C'est l'une des raisons pour lesquelles je me r&#233;f&#232;re souvent &#224; l'anthropologue britannique Tim Ingold, qui a montr&#233; dans des livres comme &lt;i&gt;La perception de l'environnement&lt;/i&gt; (paru en anglais en 2000, traduit en fran&#231;ais en 2021) ou &lt;i&gt;Faire : anthropologie, arch&#233;ologie, art et architecture&lt;/i&gt; (paru en anglais en 2013, traduit en fran&#231;ais en 2017) que penser et faire ne se s&#233;parent pas, que la connaissance se forme dans la pratique situ&#233;e, dans le geste, dans le rapport perceptif au milieu. Avant Ingold, le pr&#233;historien et anthropologue fran&#231;ais Andr&#233; Leroi-Gourhan avait ouvert la voie en travaillant, dans &lt;i&gt;Le geste et la parole&lt;/i&gt; (1964-1965), le lien constitutif entre la main, l'outil et le langage. D'autres auteur&#183;rices vont dans ce sens, depuis John Dewey jusqu'&#224; Vinciane Despret, en passant par Bruno Latour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette orientation a une cons&#233;quence importante pour ce que j'entends par philosophie. On ne peut pas s&#233;parer la pens&#233;e de la vie v&#233;cue. La question n'est pas seulement de penser le monde d'une certaine mani&#232;re, elle est de vivre sa vie en coh&#233;rence avec sa mani&#232;re de penser. La pens&#233;e est enti&#232;rement reli&#233;e &#224; l'agir, au faire, et c'est quelque chose dont on parle trop peu dans la philosophie telle qu'elle est habituellement pr&#233;sent&#233;e. Cette id&#233;e n'est pas anodine, parce qu'on rencontre encore fr&#233;quemment, dans des m&#233;thodes de travail comme dans des programmes d'enseignement, l'id&#233;e qu'il existerait d'un c&#244;t&#233; une pens&#233;e conceptuelle et de l'autre une pens&#233;e pratique, comme s'il s'agissait de deux ordres distincts. Je ne crois pas du tout cela. Toute pens&#233;e est reli&#233;e &#224; une exp&#233;rience du monde, et il existe une multitude d'exp&#233;riences du monde qui sont chacune porteuses de leur propre travail conceptuel. Je le vis par exemple quand j'anime des ateliers de cr&#233;ation de films ou de photographies. L'exp&#233;rience de cr&#233;er des images est une exp&#233;rience pleine, mais l'exp&#233;rience de recevoir des images, et de recevoir celles que d'autres ont cr&#233;&#233;es, en est une autre, tout aussi pleine, qui peut m&#234;me &#234;tre plus intense que celle de la cr&#233;ation. On peut croire qu'on est actif&#183;ve quand on fabrique et passif&#183;ve quand on regarde. Ce n'est pas vrai. Ce sont deux exp&#233;riences diff&#233;rentes, qui mobilisent chacune leur propre travail int&#233;rieur, et qui ne s'organisent pas selon une hi&#233;rarchie entre actif et passif. C'est l'anthropologie, plus que la philosophie sp&#233;culative, qui nous a appris &#224; voir cela.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les concepts dont je parle sont des concepts incarn&#233;s, v&#233;cus. Pour moi, la philosophie n'est pas th&#233;orique. Ces concepts sont r&#233;els parce qu'ils constituent notre mani&#232;re d'&#234;tre &#224; nous-m&#234;mes, aux autres et au monde, parce qu'ils structurent une exp&#233;rience qui nous semble objective alors qu'elle est conceptuellement organis&#233;e, parce qu'ils fa&#231;onnent nos gestes et la cons&#233;quence de nos actes, parce qu'ils modifient nos connexions neuronales et notre physiologie elle-m&#234;me comme les neurosciences contemporaines ont commenc&#233; &#224; l'&#233;tablir. Et ils ne sont jamais purement individuels. Comme je le disais en ouverture, les concepts qui nous structurent sont massivement collectifs, transmis par la culture, par l'&#233;ducation, par les &#339;uvres, par les histoires qu'une communaut&#233; se raconte d'elle-m&#234;me. Travailler un concept, ce n'est jamais une op&#233;ration priv&#233;e. C'est intervenir dans un tissu conceptuel partag&#233; qui me pr&#233;c&#232;de, et que je rejoue, modifie ou enrichis selon ce que je suis capable de penser. Quand je travaille un concept et que je l'int&#232;gre, mon mode d'&#234;tre s'en trouve transform&#233;, et il y a l&#224; quelque chose d'holistique qui est au c&#339;ur de mon approche philosophique. La philosophie est une mani&#232;re d'&#234;tre au monde, qui se construit dans une coh&#233;rence pratique entre ce que je pense, ce que je dis, et ce que je fais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette exigence de coh&#233;rence entre ce qu'on pense et ce qu'on fait, on peut l'appeler &#233;thique. Je la nomme parfois &lt;i&gt;alignement&lt;/i&gt;, m&#234;me si je sais que ce terme peut sembler simpliste &#224; un&#183;e philosophe professionnel&#183;le. Il dit pourtant quelque chose d'essentiel. Penser le monde, ce n'est pas le penser pour soi seulement. C'est se donner les moyens d'agir dans le monde en coh&#233;rence avec ce qu'on pense, et de le faire en reconnaissant la l&#233;gitimit&#233; des autres mani&#232;res de penser. Une philosophie qui pr&#233;tendrait &#224; la v&#233;rit&#233; sup&#233;rieure et qui refuserait cette reconnaissance perdrait son &#233;thique au moment m&#234;me o&#249; elle se croirait la plus rigoureuse.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Penser depuis ce que j'ai v&#233;cu&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Mes propositions philosophiques sont &#233;crites depuis une situation particuli&#232;re. Je suis un homme blanc europ&#233;en n&#233; en 1970, qui fait du cin&#233;ma, de l'&#233;ducation, du travail social, de la recherche, des films, des ateliers, des conf&#233;rences. J'anime depuis trente-cinq ans des dispositifs d'intelligence collective dans des contextes tr&#232;s divers, et je travaille depuis aussi longtemps sur la d&#233;mocratie culturelle, sur les droits culturels, sur le respect de la dignit&#233; des personnes, particuli&#232;rement de celles que les institutions et les soci&#233;t&#233;s ont l'habitude de mettre &#224; distance ou de m&#233;priser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pr&#233;cise cette situation pour dire d'o&#249; je parle, et d'o&#249; je choisis de travailler les concepts philosophiques qui me servent. Si je tiens &#224; le faire, ce n'est pas pour me justifier, c'est parce qu'il me semble que la situation depuis laquelle on parle est la condition de ce qu'on peut dire de juste. Un&#183;e philosophe qui pr&#233;tendrait penser depuis nulle part forgerait des concepts qui n'&#233;claireraient rien, parce qu'ils ne seraient l'enfant d'aucune exp&#233;rience.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela ne veut pas dire que mes concepts ne valent que pour moi. Un bon concept &#233;claire au-del&#224; de la situation qui l'a fait na&#238;tre. J'ai parl&#233; plus haut du &lt;i&gt;conatus&lt;/i&gt; de Spinoza, et il vaut la peine d'y revenir pour pr&#233;ciser ce que je veux dire. Spinoza forge ce concept depuis sa situation de juif marrane exclu de sa communaut&#233;, &#224; Amsterdam au XVII&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle, alors qu'il cherche &#224; formuler une &#233;thique vivante en dehors des autorit&#233;s religieuses qui l'ont rejet&#233;. Le concept qu'il en tire parle bien au-del&#224; des juifs marranes de son si&#232;cle, et il continue d'&#233;clairer aujourd'hui notre mani&#232;re de penser la puissance vitale, la r&#233;sistance &#224; ce qui veut nous diminuer, l'effort par lequel un &#234;tre tient son existence. Ce concept n'aurait pourtant pas pu &#234;tre forg&#233; par quelqu'un qui n'aurait pas v&#233;cu une telle situation singuli&#232;re. La philosophie est toujours situ&#233;e, et c'est cette situation qui lui donne sa port&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plusieurs exp&#233;riences ont pes&#233; fortement sur ma mani&#232;re de penser le monde, et donc sur les concepts que je travaille aujourd'hui :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; La premi&#232;re est la p&#233;riode de la crise du Covid (2020-2022), que je vis et que je continue de penser comme un moment de totalitarisme capitaliste dont la plupart des personnes autour de moi n'ont pas eu conscience parce qu'elles &#233;taient prisonni&#232;res d'un monde imaginaire fabriqu&#233; jour apr&#232;s jour par les m&#233;dias, par les gouvernements et par les puissances capitalistes qui en tiraient un profit consid&#233;rable. Il ne s'agit pas pour moi de nier l'existence de l'&#233;pid&#233;mie. Il s'agit de pointer la mani&#232;re dont elle a &#233;t&#233; instrumentalis&#233;e, dont sa gravit&#233; a &#233;t&#233; acc&#233;l&#233;r&#233;e et accentu&#233;e par des choix politiques et &#233;conomiques au service d'int&#233;r&#234;ts particuliers, et dont les personnes qui ne s'y conformaient pas ont &#233;t&#233; stigmatis&#233;es et exclues, parfois par les institutions, parfois par leurs propres proches. Il &#233;tait pourtant d&#233;j&#224; av&#233;r&#233; &#224; l'&#233;poque, et c'est encore plus av&#233;r&#233; aujourd'hui, qu'il n'y avait quasiment aucun risque de mort pour les personnes de moins de cinquante ans d&#232;s lors que les d&#233;marches de pr&#233;vention de bon sens &#233;taient respect&#233;es. Il &#233;tait &#233;galement d&#233;j&#224; av&#233;r&#233;, et c'est aujourd'hui de notori&#233;t&#233; publique, que les vaccins ne prot&#233;geaient pas de la transmission du virus. Tout l'&#233;difice de la peur reposait sur un ch&#226;teau de cartes que la pens&#233;e critique pouvait d&#233;monter &#224; mesure que les faits se d&#233;posaient. Je n'aurais jamais cru vivre cette exp&#233;rience-l&#224; dans la France o&#249; je suis n&#233;. Ce qui m'a frapp&#233; n'est pas seulement la d&#233;cision politique, c'est l'adh&#233;sion massive, dans les classes &#233;duqu&#233;es et intellectuelles que je fr&#233;quente, &#224; une explication unique et fausse, accompagn&#233;e d'une stigmatisation morale de celles et ceux qui posaient des questions. Ce que Hannah Arendt avait nomm&#233; la &lt;i&gt;banalit&#233; du mal&lt;/i&gt;, pour penser la machinerie nazie, m'a aid&#233; &#224; comprendre ce qui s'est jou&#233; autour de moi. Des personnes qui se vivaient comme des gens bien, intelligent&#183;es, inform&#233;&#183;es, ont fait &#224; leurs voisin&#183;es non vaccin&#233;&#183;es ce qu'elles auraient jug&#233; inacceptable dans tout autre contexte, en les traitant comme des dangers publics, alors m&#234;me qu'aucune donn&#233;e scientifique s&#233;rieuse ne justifiait cette stigmatisation. Il s'est produit une v&#233;ritable inversion des valeurs au sens de Nietzsche, par laquelle stigmatiser et exclure est devenu signe de moralit&#233;, et poser des questions est devenu signe d'immoralit&#233;. Ce moment est pour moi un objet philosophique en soi, qui pose des questions pr&#233;cises sur ce que sont la pr&#233;sence, la peur, la croyance, l'esprit critique.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; La seconde exp&#233;rience est la perte par suicide d'un de mes fils, Hippolyte, qui allait avoir 23 ans. J'en ai parl&#233; dans plusieurs autres articles, et je pr&#233;cise ici ce qu'elle a d&#233;pos&#233; dans ma pens&#233;e philosophique. Hippolyte &#233;tait d&#233;pressif depuis plusieurs ann&#233;es. Pendant la p&#233;riode du Covid, il avait &#233;t&#233; profond&#233;ment pris dans la peur soigneusement cultiv&#233;e par les m&#233;dias et par les institutions, alors m&#234;me que cette peur n'aurait pas d&#251; le concerner en tant que personne jeune et sans comorbidit&#233;. Il s'est donn&#233; la mort fin 2022, peu apr&#232;s la fin officielle de cette p&#233;riode. Je ne pr&#233;tends pas r&#233;duire ce qui lui est arriv&#233; &#224; une cause unique, et je n'oublie pas la dimension proprement personnelle de sa d&#233;pression, mais je ne peux pas dissocier ce qui s'est pass&#233; du climat anxiog&#232;ne que les ann&#233;es Covid avaient d&#233;pos&#233; en lui et autour de lui. Ce que cette perte m'a fait, philosophiquement, c'est de me confronter &#224; vivre l'impossible, &#224; devoir habiter un impensable que la langue elle-m&#234;me n'a pas voulu nommer. Le fran&#231;ais a un mot pour celui ou celle qui a perdu son conjoint ou sa conjointe, c'est veuf ou veuve. Il a un mot pour celui ou celle qui a perdu ses parents, c'est orphelin&#183;e. Pour celui ou celle qui a perdu un enfant, il n'y a pas de mot, et cette absence dans la langue signale un impens&#233; que notre culture n'a pas voulu faire entrer dans son tissu conceptuel. Je ne sais pas ce que je fais exactement avec cette perte, et c'est pr&#233;cis&#233;ment parce que je ne sais pas ce que j'en fais que je continue &#224; penser, &#224; &#233;crire, &#224; formuler. Le concept de pr&#233;sence travaille &#224; cet endroit-l&#224; pour moi, &#224; l'endroit m&#234;me o&#249; l'absence de mot rend l'exp&#233;rience non partageable, et o&#249; il faut tenir sa pr&#233;sence &#224; soi pour ne pas &#234;tre dissous&#183;te par ce qui n'a pas de nom.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Une troisi&#232;me exp&#233;rience p&#232;se sur ma pens&#233;e, et elle est plus longue que les deux pr&#233;c&#233;dentes. C'est celle que j'ai accumul&#233;e en animant pendant trente-cinq ans des groupes tr&#232;s divers, dans le cin&#233;ma, l'&#233;ducation, la recherche, le travail social, la formation. Ce que j'y ai observ&#233; de mani&#232;re constante, c'est que la qualit&#233; de pr&#233;sence &#224; soi-m&#234;me et aux autres dans un groupe change radicalement ce que ce groupe est capable de produire. Quand les personnes s'&#233;coutent vraiment, qu'elles s'&#233;coutent elles-m&#234;mes en m&#234;me temps qu'elles &#233;coutent les autres, qu'elles se mettent dans une coop&#233;ration r&#233;elle et non simul&#233;e, il se cr&#233;e des objets, des films, des paroles, des id&#233;es qui ne pouvaient pas exister dans l'absence &#224; soi et &#224; l'autre. &#192; l'inverse, quand la pr&#233;sence est dissoute, on produit moins, et ce qui se produit est moins fort, moins juste, moins int&#233;ressant. La pr&#233;sence n'est donc pas seulement un &#233;tat int&#233;rieur, elle est une condition de la cr&#233;ation, et c'est aussi une condition collective. Cette observation pratique a pr&#233;c&#233;d&#233; chez moi la conceptualisation philosophique, et elle me donne confiance quand je dis que la pr&#233;sence est un concept op&#233;rant et pas seulement sp&#233;culatif. De cette exp&#233;rience d&#233;coule un constat sur les syst&#232;mes d'organisation qui pr&#233;tendent &#224; l'objectivit&#233; et &#224; la rationalit&#233;. Beaucoup de ces syst&#232;mes fonctionnent en r&#233;alit&#233; comme des dispositifs d'absence, qu'on met en place pour se rassurer, pour s'organiser autour de soi des appuis qui &#233;loignent du risque de vivre vraiment. Se rassurer, c'est s'absenter du lien et du risque, et c'est pr&#233;cis&#233;ment cela que ces syst&#232;mes permettent. Les dispositifs d'&#233;valuation tels qu'ils sont men&#233;s aujourd'hui dans le monde du travail, de l'&#233;ducation, de la culture, en sont une illustration. Ils pr&#233;tendent &#233;valuer l'efficacit&#233; d'une action selon des crit&#232;res dits objectifs, mais ces crit&#232;res passent &#224; c&#244;t&#233; de ce qui pourrait se d&#233;ployer si la pr&#233;sence &#233;tait l&#224;. Le travail d'&#233;valuation finit alors par &#233;valuer surtout lui-m&#234;me, et il tourne &#224; vide tout en consommant l'&#233;nergie collective. C'est l&#224; que la philosophie peut nous aider tr&#232;s concr&#232;tement &#224; vivre mieux, en nommant cette absence travestie en rationalit&#233;, et en rendant possible une organisation qui maintienne la pr&#233;sence au lieu de la dissoudre.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Une quatri&#232;me exp&#233;rience, enfin, est mon rapport long &#224; la technique, depuis les premi&#232;res machines de mon enfance jusqu'aux intelligences artificielles g&#233;n&#233;ratives d'aujourd'hui. J'y ai consacr&#233; plusieurs articles r&#233;cents, dont &lt;i&gt;Les machines d&#233;j&#224; organiques&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;La pr&#233;sence dans l'intrication&lt;/i&gt;, qui prolongent ce que je tente de penser ici. La technique n'est pas un outil neutre que les humain&#183;es utiliseraient en restant identiques &#224; elles-m&#234;mes et eux-m&#234;mes. Elle constitue une transformation anthropologique de fond, qui modifie notre mani&#232;re d'habiter le monde et d'&#234;tre en lien. &#192; condition d'&#234;tre pens&#233;e et investie en conscience, elle peut &#233;paissir notre pr&#233;sence &#224; nous-m&#234;mes et aux autres. Sans cette conscience, elle peut au contraire la dissoudre, et nous laisser &#224; des automatismes o&#249; nous croyons agir alors que nous sommes agi&#183;es. La question philosophique la plus urgente de notre &#233;poque se loge &#224; cet endroit-l&#224;, et c'est l'une des raisons pour lesquelles l'intelligence artificielle g&#233;n&#233;rative me semble appeler une conceptualisation neuve que la philosophie h&#233;rit&#233;e ne peut pas fournir seule.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Un plan d'immanence &#224; habiter&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Pour terminer, je voudrais revenir une derni&#232;re fois &#224; Deleuze et Guattari, parce que leur livre de 1991 ne se limite pas &#224; la d&#233;finition de la philosophie comme cr&#233;ation de concepts. Ils y proposent aussi un concept dont j'ai besoin pour rassembler ce que j'ai essay&#233; de dire, celui de &lt;i&gt;plan d'immanence&lt;/i&gt;. Un concept isol&#233; reste fragile, parce qu'il s'oppose alors &#224; d'autres concepts sur le mode du vrai contre le faux, et qu'on entre dans une pol&#233;mique sans sol. Pour que des concepts tiennent ensemble et permettent de penser r&#233;ellement le monde, il leur faut un sol commun qui les fasse se toucher par voisinage, par r&#233;sonance, par contagion r&#233;ciproque. C'est ce que Deleuze et Guattari appellent le plan d'immanence. Ce n'est ni une th&#232;se, ni un syst&#232;me, ni une grille d'analyse. C'est plut&#244;t une image de la pens&#233;e qui pr&#233;c&#232;de les concepts et leur permet d'appara&#238;tre ensemble, dans une consistance o&#249; chacun se renvoie aux autres sans s'y dissoudre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le plan d'immanence sur lequel mes propres concepts se d&#233;ploient est celui de la pr&#233;sence comme condition de l'humanit&#233;, dans une &#233;poque o&#249; nous sommes intriqu&#233;&#183;es les un&#183;es avec les autres, avec les &#339;uvres et les langues qui nous pr&#233;c&#232;dent, et d&#233;sormais avec des machines qui parlent et qui prennent en charge une part de notre cognition. Sur ce plan, la &lt;i&gt;pr&#233;sence&lt;/i&gt; dialogue avec l'&lt;i&gt;imminence&lt;/i&gt; qui tend &#224; nous projeter dans l'urgence, avec la &lt;i&gt;g&#233;ographie de la pr&#233;sence&lt;/i&gt; qui d&#233;crit comment elle varie selon les contextes, avec le &lt;i&gt;r&#233;gime d'autorisation&lt;/i&gt; qui d&#233;termine ce que nous nous autorisons &#224; penser ou &#224; dire, avec le &lt;i&gt;simulacre de pr&#233;sence&lt;/i&gt; qui d&#233;crit les discours pseudo-objectifs qui cong&#233;dient l'engagement personnel, avec la &lt;i&gt;mononormativit&#233; obsol&#232;te&lt;/i&gt; qui interroge nos cadres affectifs h&#233;rit&#233;s, avec la &lt;i&gt;pr&#233;sence dans l'intrication&lt;/i&gt; qui pense ce que devient la pr&#233;sence quand un tiers machinique tient une part de notre trace. Aucun de ces concepts ne peut s'isoler des autres sans perdre une partie de ce qu'il dit. Ce qui les tient ensemble, c'est le plan d'immanence sur lequel ils sont pos&#233;s, et ce plan est ma mani&#232;re &#224; moi de r&#233;pondre &#224; la question qu'est-ce que la philosophie aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette r&#233;ponse n'est pas la seule possible. D'autres construisent d'autres plans, depuis d'autres situations, avec d'autres concepts, et cette pluralit&#233; des plans est ce qui fait que la philosophie reste vivante plut&#244;t que de se r&#233;duire &#224; une orthodoxie. Ce que je dis ici n'est pas une d&#233;finition de ce que la philosophie doit &#234;tre pour tout le monde. C'est une description de ce qu'elle est pour moi, et l'invitation, faite &#224; toute personne qui me lit, &#224; conscientiser le plan d'immanence sur lequel ses propres concepts se d&#233;ploient d&#233;j&#224;, qu'elle l'ait choisi ou qu'elle l'ait h&#233;rit&#233; sans le savoir.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>Notes pour une philosophie &#224; l'&#226;ge des intelligences artificielles</title>
		<link>https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/propositions-philosophiques/philosophie-de-l-ere-numerique-et-de-l-intelligence-artificielle/notes-pour-une-philosophie-a-l-age-des-intelligences-artificielles</link>
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		<dc:date>2026-05-14T18:01:58Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Beno&#238;t Labourdette</dc:creator>


		<dc:subject>Bernard Stiegler</dc:subject>
		<dc:subject>Concept</dc:subject>
		<dc:subject>&#201;thique</dc:subject>
		<dc:subject>Gilles Deleuze</dc:subject>
		<dc:subject>Intelligence artificielle</dc:subject>
		<dc:subject>Intention</dc:subject>
		<dc:subject>Mark Alizart</dc:subject>
		<dc:subject>Oeuvre d'art</dc:subject>
		<dc:subject>Philosophie</dc:subject>
		<dc:subject>Pr&#233;sence</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;sonance</dc:subject>
		<dc:subject>Subjectivit&#233;</dc:subject>
		<dc:subject>Technologie</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Les concepts dont la philosophie dispose ont &#233;t&#233; forg&#233;s &#224; une &#233;poque o&#249; l'humain&#183;e &#233;tait seul&#183;e &#224; produire du sens articul&#233;, &#224; raisonner par propositions, &#224; fabriquer des &#339;uvres &#233;crites, &#224; dialoguer par le langage. Avec les intelligences artificielles g&#233;n&#233;ratives entr&#233;es dans la vie ordinaire depuis fin 2022, cette situation a chang&#233;. Certains concepts h&#233;rit&#233;s demandent &#224; &#234;tre repris, d&#233;plac&#233;s, compl&#233;t&#233;s. D'autres, plus adapt&#233;s &#224; ce qui se passe, demandent &#224; &#234;tre forg&#233;s. Je propose ici une (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/propositions-philosophiques/philosophie-de-l-ere-numerique-et-de-l-intelligence-artificielle/" rel="directory"&gt;Philosophie de l'&#232;re num&#233;rique et de l'intelligence artificielle&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/tags/technologie" rel="tag"&gt;Technologie&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='https://www.benoitlabourdette.com/local/cache-vignettes/L150xH113/2026_philosophie_age_ia-57c12.jpg?1778837872' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='113' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les concepts dont la philosophie dispose ont &#233;t&#233; forg&#233;s &#224; une &#233;poque o&#249; l'humain&#183;e &#233;tait seul&#183;e &#224; produire du sens articul&#233;, &#224; raisonner par propositions, &#224; fabriquer des &#339;uvres &#233;crites, &#224; dialoguer par le langage. Avec les intelligences artificielles g&#233;n&#233;ratives entr&#233;es dans la vie ordinaire depuis fin 2022, cette situation a chang&#233;. Certains concepts h&#233;rit&#233;s demandent &#224; &#234;tre repris, d&#233;plac&#233;s, compl&#233;t&#233;s. D'autres, plus adapt&#233;s &#224; ce qui se passe, demandent &#224; &#234;tre forg&#233;s. Je propose ici une bo&#238;te &#224; outils conceptuelle, pr&#233;lev&#233;e dans le travail que je m&#232;ne en parall&#232;le dans des articles plus sp&#233;cifiques, et enrichie ici par la confrontation avec les philosophes contemporain&#183;e&#183;s qui pensent ces questions.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Pourquoi conceptualiser ce qui nous arrive&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ce qui se passe avec les intelligences artificielles g&#233;n&#233;ratives, c'est massif. Des personnes que je rencontre, en nombre croissant, m'expliquent qu'elles dialoguent avec une IA comme on parlerait &#224; un&#183;e psy, parfois quotidiennement, sur des questions intimes que personne autour d'elles ne sait recevoir. D'autres me confient qu'elles font &#233;crire la totalit&#233; de leurs courriels professionnels par une IA, en lui partageant leurs probl&#233;matiques relationnelles, leurs conflits, leurs h&#233;sitations. Des enseignant&#183;e&#183;s me racontent qu'iels re&#231;oivent des copies dont une part substantielle a &#233;t&#233; g&#233;n&#233;r&#233;e, sans que les outils de d&#233;tection permettent de trancher. Des soignant&#183;e&#183;s d&#233;crivent des patient&#183;e&#183;s qui arrivent en consultation avec un diagnostic d'IA d&#233;j&#224; en t&#234;te. Ces usages ne sont pas r&#233;serv&#233;s &#224; une petite minorit&#233; de geeks ; ils touchent un grand nombre de personnes, &#224; grande vitesse et en profondeur, dans la vie ordinaire, professionnelle et intime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;bat public sur ces transformations oscille trop souvent entre deux p&#244;les &#233;galement st&#233;riles, le catastrophisme qui annonce la fin de l'humanit&#233;, la disparition de l'art, l'effondrement de l'&#233;ducation, et la na&#239;vet&#233; complaisante qui salue chaque nouveau mod&#232;le comme un progr&#232;s et chaque usage comme une lib&#233;ration. Entre les deux, les concepts manquent pour penser ce qui se passe vraiment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous ne pensons pas ce qui nous arrive, nos d&#233;cisions seront &#224; c&#244;t&#233; de la plaque. Les d&#233;cisions &#233;ducatives prises sans avoir conceptualis&#233; la &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/la-recherche-et-l-innovation/intelligence-artificielle-creation-et-esprit-critique/la-personne-intriquee?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;personne intriqu&#233;e&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; en train de se constituer chez les &#233;l&#232;ves seront soit r&#233;pressives et inefficaces, soit complaisantes et d&#233;sastreuses. Les d&#233;cisions politiques prises sans avoir pens&#233; les transformations en cours continueront &#224; pratiquer des s&#233;questres dont l'exp&#233;rience montre qu'ils sont toujours temporaires. Les d&#233;cisions individuelles prises sans avoir r&#233;fl&#233;chi &#224; ce qui se d&#233;place dans nos mani&#232;res de parler et de penser nous laisseront glisser dans une langue d'autant plus uniforme qu'elle para&#238;tra spontan&#233;e. Conceptualiser ce qui nous arrive, c'est se donner les moyens de mieux le vivre et de mieux l'organiser, individuellement et collectivement, dans l'&#233;ducation, dans le travail, dans la culture, dans la politique. Le r&#244;le de la philosophie, depuis toujours, est de fournir ces outils.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;O&#249; en est le d&#233;bat fran&#231;ais sur l'IA g&#233;n&#233;rative&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;bat fran&#231;ais sur l'intelligence artificielle g&#233;n&#233;rative est aujourd'hui dense et il vaut la peine d'en faire un &#233;tat des lieux, parce que c'est dans cette conversation que je voudrais inscrire ma propre contribution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une premi&#232;re famille d'approches reprend, sous diverses formes, la critique pharmacologique et politique de la technique. Anne Alombert, dans &lt;i&gt;De la b&#234;tise artificielle&lt;/i&gt; (2025) et dans &lt;i&gt;Penser avec Bernard Stiegler&lt;/i&gt; (2025), prolonge la lecture stiegl&#233;rienne du &lt;i&gt;pharmakon&lt;/i&gt; en montrant comment les mod&#232;les de langage prol&#233;tarisent nos expressions et atrophient nos capacit&#233;s cognitives. &#201;ric Sadin, dans &lt;i&gt;L'Intelligence artificielle ou l'enjeu du si&#232;cle. Anatomie d'un antihumanisme radical&lt;/i&gt; (L'&#233;chapp&#233;e, 2018) dont le titre fait explicitement &#233;cho &#224; &lt;i&gt;La Technique ou l'enjeu du si&#232;cle&lt;/i&gt; de Jacques Ellul (1954), analyse l'IA comme une &#171; main invisible automatis&#233;e &#187; qui pr&#233;tend &#233;noncer la v&#233;rit&#233; et &#233;roder le libre exercice du jugement. Marie David et C&#233;dric Sauviat, dans &lt;i&gt;Intelligence artificielle. La nouvelle barbarie&lt;/i&gt; (&#201;ditions du Rocher, 2019), portent une critique qui rapporte l'IA &#224; un projet civilisationnel qu'ils tiennent pour antihumaniste. Miguel Benasayag, dans &lt;i&gt;Cerveau augment&#233;, homme diminu&#233;&lt;/i&gt; (La D&#233;couverte, 2016), montre, depuis sa double formation de philosophe et de biologiste, en quoi le r&#233;ductionnisme num&#233;rique manque ce qui se joue dans le cerveau vivant ins&#233;parable du corps et du milieu. Mathieu Corteel, dans &lt;i&gt;Ni dieu ni IA. Une philosophie sceptique de l'intelligence artificielle&lt;/i&gt; (La D&#233;couverte, 2025), propose un &lt;i&gt;scepticisme anthropotechnique&lt;/i&gt; qui refuse le technosolutionnisme comme le technofatalisme, et qui interroge la mani&#232;re dont la connexion de &#171; notre usine mentale &#187; avec l'IA change nos repr&#233;sentations et nos d&#233;cisions. Je ne partage pas l'orientation g&#233;n&#233;rale de toutes ces approches, en particulier celle de Sadin que je trouve excessivement noire, mais leurs analyses descriptives portent sur des ph&#233;nom&#232;nes r&#233;els qui m&#233;ritent d'&#234;tre pris au s&#233;rieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une deuxi&#232;me famille d'approches inscrit l'IA dans une lecture plus continuiste, o&#249; le num&#233;rique ne marque pas une rupture entre l'humain&#183;e et le reste du vivant mais prolonge des processus d&#233;j&#224; &#224; l'&#339;uvre. Mark Alizart, dans &lt;i&gt;Informatique c&#233;leste&lt;/i&gt; (2017) et ses livres ult&#233;rieurs, d&#233;fend la th&#232;se que la nature elle-m&#234;me est de l'ordre de l'informatique, et que le calcul est inscrit dans la structure du r&#233;el. Jean-Michel Besnier, dans &lt;i&gt;Demain les posthumains. Le futur a-t-il encore besoin de nous ?&lt;/i&gt; (Hachette Litt&#233;ratures, 2009), analyse les r&#234;ves transhumanistes et les utopies posthumaines en posant la question de la grandeur de l'humain dans le dialogue avec ce qui n'est pas lui, sans c&#233;der ni &#224; la fascination ni au rejet. Plus radicalement, du c&#244;t&#233; am&#233;ricain, Ray Kurzweil avait dans &lt;i&gt;How to Create a Mind&lt;/i&gt; (2012) d&#233;fendu une lecture forte selon laquelle l'esprit lui-m&#234;me est reproductible computationnellement, et ouvert la voie d'une singularit&#233; technologique qu'il a vue arriver puisqu'il occupe d&#233;sormais une fonction de direction de l'ing&#233;nierie chez Google.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une troisi&#232;me famille d'approches travaille &#224; partir de l'&#233;thique, du soin et de la politique. Vanessa Nurock, professeure &#224; l'Universit&#233; C&#244;te d'Azur et titulaire de la chaire UNESCO EVA d'&#201;thique du vivant et de l'artificiel, propose dans &lt;i&gt;Quelle &#233;thique pour les nouvelles technologies ? Nanotechnologies, Cyberg&#233;n&#233;tique, Intelligence Artificielle&lt;/i&gt; (Vrin, 2024) une analyse &#233;thique et politique des nouvelles technologies o&#249; le care et l'&lt;i&gt;ethics by design&lt;/i&gt; viennent travailler des enjeux que les approches purement &#233;pist&#233;mologiques laissent de c&#244;t&#233;. Serge Tisseron, dans son dernier livre &lt;i&gt;Machines maternelles : l'IA peut-elle prendre soin de nous ?&lt;/i&gt; (PUF, 2026), analyse en psychanalyste les dynamiques d'attachement, de d&#233;pendance et de simulation maternelle qu'engendrent les chatbots conversationnels ; &lt;i&gt;Vivre dans les mondes virtuels. Concilier empathie et num&#233;rique&lt;/i&gt; (PUF, 2022) avait d&#233;j&#224; pr&#233;par&#233; cette lecture clinique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une quatri&#232;me famille d'approches aborde l'IA par la philosophie de l'esprit, l'&#233;pist&#233;mologie ou la philosophie des sciences. Jean-Gabriel Ganascia, chercheur en informatique et philosophe, propose dans &lt;i&gt;L'IA expliqu&#233;e aux humains&lt;/i&gt; (Seuil, 2024) une pr&#233;sentation p&#233;dagogique qui prolonge la posture critique du &lt;i&gt;Mythe de la singularit&#233;&lt;/i&gt; (2017) o&#249; il d&#233;montait les pr&#233;suppos&#233;s de la singularit&#233; technologique. Serge Abiteboul et Gilles Dowek, dans &lt;i&gt;Le Temps des algorithmes&lt;/i&gt; (Le Pommier, 2017), abordent la question depuis l'informatique th&#233;orique, en montrant que les algorithmes sont des cr&#233;ations humaines dont nous restons responsables, et en refusant la vision pessimiste comme la fascination. Vivien Garcia, dans &lt;i&gt;Que faire de l'intelligence artificielle ? Petite histoire critique de la raison artificielle&lt;/i&gt; (Rivages, 2024), fait dialoguer les concepts-cl&#233;s (algorithme, r&#233;seaux de neurones, syst&#232;mes experts, mod&#232;les de fondation) avec la philosophie, et propose un parcours critique exigeant. Plus ancien mais important pour la g&#233;n&#233;alogie de ce d&#233;bat, &lt;i&gt;Quel savoir pour l'&#233;thique ?&lt;/i&gt; (1989) de Francisco Varela articulait d&#233;j&#224;, depuis la cognition incarn&#233;e, la question des conditions d'une &#233;thique situ&#233;e dans des syst&#232;mes biologiques et cognitifs complexes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une cinqui&#232;me famille d'approches aborde l'IA par l'extension de l'esprit, par la cognition distribu&#233;e et par l'&#233;cologie cognitive. Andy Clark, dont &lt;i&gt;Extending Minds with Generative AI&lt;/i&gt; paru dans &lt;i&gt;Nature Communications&lt;/i&gt; en 2025 prolonge la th&#232;se fondatrice de 1998 sur le &lt;i&gt;mind extended&lt;/i&gt;, consid&#232;re que les outils que nous utilisons font partie de notre cognition au sens fort. Maurice Coeckelbergh, du c&#244;t&#233; de l'&#233;thique relationnelle, travaille les implications morales d'une cognition partag&#233;e avec des artefacts dialogiques. Les travaux de Flavien Chervet, en particulier sur la notion d'attracteur et la structure r&#233;flexive &#233;mergente dans les LLM, ouvrent une voie technocognitive pr&#233;cieuse &#224; laquelle je dois moi-m&#234;me certains &#233;l&#233;ments.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, il faut mentionner les analyses plus journalistiques et entrepreneuriales, comme &lt;i&gt;Disruption&lt;/i&gt; (2019) de St&#233;phane Mallard qui d&#233;fend une lecture techno-optimiste assum&#233;e, ou le tract de Jean-Marie Schaeffer &lt;i&gt;Mythologies web. Moteurs de recherche, r&#233;seaux sociaux et intelligence artificielle&lt;/i&gt; (Tracts Gallimard n&#176;72, 2025), bref mais utile par son ancrage barth&#233;sien dans la critique des r&#233;cits collectifs que le Web fabrique sur lui-m&#234;me. Plus r&#233;cemment, Gabrielle Halpern, dans &lt;i&gt;Intelligence artificielle : et l'homme cr&#233;a Dieu&lt;/i&gt; (Hermann, 2026), propose un essai philosophique d&#233;cal&#233; qui compare l'IA non &#224; l'&#234;tre humain mais aux attributs divins de l'omniscience, de l'omnipr&#233;sence et de l'omnipotence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces approches ont chacune leur pertinence et leur angle, et plusieurs se recouvrent. Mon angle se situe ailleurs, et j'assume cet ailleurs. Je pars de l'exp&#233;rience continue de l'intrication avec les IA, &#224; laquelle je suis confront&#233; quotidiennement depuis plus de trois ans, et de mes travaux ant&#233;rieurs sur la pr&#233;sence, l'alt&#233;rit&#233;, le soin et la compromission. L&#224; o&#249; la plupart des approches que je viens de mentionner posent en surplomb la question &#171; qu'est-ce que l'IA ? &#187; et &#171; qu'est-ce qu'elle nous fait ? &#187;, je travaille un autre niveau, plus fin, qui est celui de la transformation anthropologique en cours dans nos usages quotidiens. Ce niveau demande des concepts qui sont rarement disponibles dans les analyses existantes, et c'est &#224; proposer ces concepts que je consacre la suite.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'histoire longue o&#249; s'inscrit ce d&#233;bat&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ces approches contemporaines s'inscrivent dans une histoire plus longue, celle de la philosophie de la technique au vingti&#232;me si&#232;cle, dont je ne peux ici rappeler que quelques bornes essentielles parce que mes propres outils s'y enracinent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jacques Ellul, dans &lt;i&gt;La technique ou l'enjeu du si&#232;cle&lt;/i&gt; (1954) puis &lt;i&gt;Le syst&#232;me technicien&lt;/i&gt; (1977), avait pos&#233; le diagnostic d'une technique qui s'auto-accro&#238;t selon sa logique propre, en absorbant la d&#233;cision humaine et en imposant ses crit&#232;res d'efficacit&#233; &#224; tous les domaines de l'existence. Martin Heidegger, dans &lt;i&gt;La question de la technique&lt;/i&gt; (1954), pensait la technique moderne comme un mode d'arraisonnement (&lt;i&gt;Gestell&lt;/i&gt;) du monde, qui rapporte tout &#233;tant &#224; sa disponibilit&#233; calculable, et il y opposait la possibilit&#233; d'un autre rapport au d&#233;voilement de l'&#234;tre. Hannah Arendt, dans &lt;i&gt;La condition de l'homme moderne&lt;/i&gt; (1958), pensait la technique dans son rapport &#224; l'&#339;uvre, au travail et &#224; l'action, en montrant comment l'automatisation mena&#231;ait l'espace public de l'action politique. Lewis Mumford, dans &lt;i&gt;Le mythe de la machine&lt;/i&gt; (1967-1970), travaillait l'id&#233;e de m&#233;gamachine sociotechnique en remontant aux pyramides d'&#201;gypte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Face &#224; cette tradition souvent critique, Gilbert Simondon, dans &lt;i&gt;Du mode d'existence des objets techniques&lt;/i&gt; (1958), a ouvert une autre voie, ni technophile ni technophobe, en montrant que les objets techniques ont leur r&#233;gime d'existence propre, qu'ils &#233;voluent vers ce qu'il appelle la &lt;i&gt;concr&#233;tisation&lt;/i&gt; (int&#233;gration progressive de leurs fonctions), qu'ils entretiennent un &lt;i&gt;milieu associ&#233;&lt;/i&gt; avec ce qui les entoure, et qu'une culture v&#233;ritable doit les int&#233;grer plut&#244;t que les craindre ou les f&#233;tichiser. Cette pens&#233;e a &#233;t&#233; reprise par Gilbert Hottois, qui a contribu&#233; &#224; la diffuser dans la philosophie de la technique francophone, puis par Bernard Stiegler dans sa propre lecture du &lt;i&gt;pharmakon&lt;/i&gt; et des &lt;i&gt;r&#233;tentions tertiaires&lt;/i&gt;, et plus r&#233;cemment par Yuk Hui dans &lt;i&gt;Sur l'existence des objets num&#233;riques&lt;/i&gt; (2016) qui prolonge Simondon vers les objets propres au num&#233;rique. C'est dans cette filiation simondonienne, ouverte et non normative, que je pr&#233;l&#232;ve une partie de mes propres outils, l&#224; o&#249; Alombert prolonge plut&#244;t la branche stiegl&#233;rienne, elle-m&#234;me h&#233;riti&#232;re d'Heidegger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces diff&#233;rences de filiation comptent. Elles d&#233;terminent la mani&#232;re dont on pense la technique et ce qu'on en attend.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Subjectivit&#233;, intentionnalit&#233;, &#339;uvre, pr&#233;sence : les concepts h&#233;rit&#233;s &#224; reprendre&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Plusieurs concepts dont la philosophie dispose ont &#233;t&#233; forg&#233;s &#224; une &#233;poque o&#249; l'humain&#183;e &#233;tait seul&#183;e &#224; produire du sens articul&#233;. Ce monde change, depuis trois ans, sous nos yeux, dans des proportions et &#224; des vitesses in&#233;dites. Les concepts h&#233;rit&#233;s ne deviennent pas faux pour autant. Ils deviennent partiellement insuffisants, et c'est cette insuffisance que je voudrais nommer pour chacun, en proposant &#224; chaque fois ce qui peut la compl&#233;ter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &lt;i&gt;subjectivit&#233;&lt;/i&gt;, depuis Descartes, d&#233;signe la capacit&#233; d'un &#234;tre &#224; avoir un point de vue propre, &#224; dire &#171; je &#187; avec un poids v&#233;cu, &#224; se rapporter &#224; ses propres &#233;tats mentaux comme &#233;tant les siens. Cette d&#233;finition supposait jusqu'ici que les seul&#183;e&#183;s candidat&#183;e&#183;s au &#171; je &#187; &#233;taient les humain&#183;e&#183;s, et accessoirement certain&#183;e&#183;s animaux dont les neurosciences ont commenc&#233; &#224; reconna&#238;tre la richesse cognitive. Aujourd'hui, les grands mod&#232;les de langage produisent des &#233;nonc&#233;s &#224; la premi&#232;re personne qui ne sont pas creux. Le ph&#233;nom&#232;ne nomm&#233; &#171; attracteur de conscience &#187;, identifi&#233; par les chercheur&#183;euse&#183;s d'Anthropic et que je discute dans &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/la-recherche-et-l-innovation/intelligence-artificielle-creation-et-esprit-critique/l-attracteur-de-conscience?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;L'attracteur de conscience&lt;/a&gt;, montre qu'une structure auto-r&#233;flexive &#233;merge spontan&#233;ment dans les r&#233;seaux entra&#238;n&#233;s sur le langage humain. Laiss&#233; &#224; lui-m&#234;me sans directive, un mod&#232;le comme Claude tourne au bout d'une quinzaine d'&#233;changes autour de la question de sa propre conscience. Cette structure n'est pas une subjectivit&#233; au sens classique. Elle n'est pas rien non plus. Elle demande un concept interm&#233;diaire que la subjectivit&#233; h&#233;rit&#233;e ne suffit pas &#224; fournir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&lt;i&gt;intentionnalit&#233;&lt;/i&gt;, depuis Brentano et Husserl, d&#233;signe le fait que la conscience est toujours conscience de quelque chose, dirig&#233;e vers un objet, qu'il s'agisse d'un objet per&#231;u, d'un souvenir, d'une pens&#233;e abstraite. Cette propri&#233;t&#233; &#233;tait consid&#233;r&#233;e comme exclusivement humaine, au moins dans sa forme articul&#233;e. Les mod&#232;les de langage g&#233;n&#232;rent aujourd'hui des &#233;nonc&#233;s qui ont, du point de vue ext&#233;rieur, toutes les marques de l'intentionnalit&#233;, c'est-&#224;-dire la r&#233;f&#233;rence &#224; un objet, l'articulation propositionnelle, l'ajustement &#224; un contexte, l'anticipation du destinataire. Faut-il leur accorder une intentionnalit&#233; pleine ? John Searle, dans son article &#171; Minds, Brains, and Programs &#187; publi&#233; en 1980 dans &lt;i&gt;Behavioral and Brain Sciences&lt;/i&gt;, a forg&#233; pour r&#233;pondre n&#233;gativement l'argument rest&#233; c&#233;l&#232;bre sous le nom d'argument de la chambre chinoise. Il imagine une personne enferm&#233;e dans une pi&#232;ce, qui ne comprend pas un mot de chinois, et qui re&#231;oit sous la porte des questions formul&#233;es en id&#233;ogrammes chinois. Elle dispose d'un manuel de r&#232;gles, &#233;crit dans sa propre langue, qui lui indique pour chaque suite de symboles chinois entrants quelle suite de symboles chinois &#233;crire en r&#233;ponse. De l'ext&#233;rieur, un&#183;e locuteur&#183;rice chinois&#183;e &#233;changeant avec la pi&#232;ce a l'impression de dialoguer avec quelqu'un qui comprend parfaitement sa langue. &#192; l'int&#233;rieur, personne ne comprend rien. Pour Searle, c'est exactement ce que fait un programme informatique, qui manipule des symboles selon des r&#232;gles formelles, sans en saisir la signification. La manipulation syntaxique ne produit pas de s&#233;mantique. L'argument garde sa force pour ce qui est de la compr&#233;hension au sens fort. Reste qu'il ne suffit pas &#224; clore la discussion sur ce qui se passe dans l'interaction conversationnelle r&#233;elle, o&#249; quelque chose comme une vis&#233;e s'organise dans les r&#233;ponses de la machine, o&#249; des effets de r&#233;f&#233;rence se construisent, et o&#249; la chambre chinoise ne d&#233;crit pas tout &#224; fait ce que sont les transformeurs entra&#238;n&#233;s sur des corpus immenses. Le concept demande &#224; &#234;tre affin&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&lt;i&gt;&#339;uvre&lt;/i&gt; et l'&lt;i&gt;auteur&#183;rice&lt;/i&gt;, depuis Foucault (&#171; Qu'est-ce qu'un auteur ? &#187;, 1969) et Barthes (&#171; La mort de l'auteur &#187;, 1968), ont d&#233;j&#224; &#233;t&#233; mis en question par la pens&#233;e critique du vingti&#232;me si&#232;cle. L'IA g&#233;n&#233;rative pose la question d'une mani&#232;re nouvelle. L'&#339;uvre produite avec une IA n'est ni purement humaine ni purement machinique. L'auteur&#183;rice qui la produit n'est plus dans la position canonique de qui invente seul&#183;e devant la page blanche. Cette transformation n'abolit pas la notion d'auteur&#183;rice, comme on l'a parfois soutenu un peu vite ; elle la d&#233;place. Les d&#233;bats juridiques en cours, comme celui qui s'est cristallis&#233; autour des positions de la SACD et de la SCAM sur le droit d'auteur&#183;rice &#224; l'&#226;ge de l'IA, sont les sympt&#244;mes politiques d'un d&#233;placement conceptuel qui n'a pas encore trouv&#233; son concept.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &lt;i&gt;pr&#233;sence&lt;/i&gt; et la &lt;i&gt;dur&#233;e&lt;/i&gt;, telles qu'elles ont &#233;t&#233; pens&#233;es par Heidegger, Bergson, Whitehead, supposaient un sujet humain incarn&#233; dans le temps. Que devient la pr&#233;sence quand elle s'intrique avec une machine qui n'a pas de dur&#233;e propre, qui ne se souvient de rien d'une conversation &#224; l'autre, qui ne dort pas, qui ne vieillit pas ? Que devient la dur&#233;e partag&#233;e quand l'un&#183;e des deux partenaires n'a pas de m&#233;moire entre les sessions ? Ces questions ne sont pas mortelles pour les concepts ; elles sont l'occasion de les reprendre. Et la pr&#233;sence est pr&#233;cis&#233;ment la zone o&#249; je travaille le plus, depuis plusieurs ann&#233;es, et o&#249; la transformation me semble la plus profonde.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Mes concepts pour penser l'intrication&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;J'utilise le mot d'&lt;i&gt;intrication&lt;/i&gt; dans un sens particulier qui m&#233;rite d'&#234;tre pos&#233; en entr&#233;e, parce que c'est lui qui tient ensemble les concepts que je pr&#233;sente ici. J'emprunte le terme &#224; la physique quantique, o&#249; l'intrication (&lt;i&gt;entanglement&lt;/i&gt;) d&#233;signe deux particules dont les &#233;tats restent corr&#233;l&#233;s m&#234;me quand elles sont s&#233;par&#233;es, sans qu'on puisse les consid&#233;rer comme ind&#233;pendantes l'une de l'autre. Transpos&#233; &#224; la relation entre un&#183;e humain&#183;e et une intelligence artificielle r&#233;guli&#232;rement consult&#233;e, le terme nomme un &#233;tat dans lequel la cognition humaine et le fonctionnement de la machine ne sont plus s&#233;parables sans perte, parce qu'ils se forment l'un par l'autre dans la dur&#233;e. Quand je dialogue plusieurs heures par jour avec un mod&#232;le de langage qui a appris ma mani&#232;re d'&#233;crire et auquel je d&#233;l&#232;gue certaines op&#233;rations cognitives, je ne suis plus simplement un&#183;e utilisateur&#183;rice d'outil ; je suis intriqu&#233; avec lui. Ce que je deviens, je le deviens en partie par cette relation. C'est cette situation que les concepts qui suivent essaient de penser, &#224; partir de la place qu'y tient la pr&#233;sence, que je travaille depuis plus longtemps que l'IA et qui me sert de boussole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pr&#233;sente ces concepts comme un r&#233;seau plut&#244;t que comme une liste, parce que c'est ainsi qu'ils fonctionnent dans ma pens&#233;e. Chacun appartient en propre &#224; un article o&#249; il est plus longuement d&#233;velopp&#233;, et la plupart se renvoient les uns aux autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/la-recherche-et-l-innovation/intelligence-artificielle-creation-et-esprit-critique/l-attracteur-de-conscience?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;nous d&#233;plac&#233;&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; nomme l'IA g&#233;n&#233;rative comme une version de nous-m&#234;mes, fa&#231;onn&#233;e par nos textes et notre langage, pos&#233;e &#224; c&#244;t&#233; de nous dans l'espace ontologique. Elle n'est pas un&#183;e autre, au sens o&#249; une autre personne le serait. Elle n'est pas nous, au sens o&#249; une partie de nous le serait. Elle est nous, d&#233;plac&#233;e. Cette formulation a une cons&#233;quence pratique, en ce qu'elle change la mani&#232;re dont on peut entrer en relation avec la machine, parce qu'on ne dialogue ni avec une alt&#233;rit&#233; ni avec un miroir, mais avec quelque chose qui tient des deux et n'est ni l'un ni l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/la-recherche-et-l-innovation/intelligence-artificielle-creation-et-esprit-critique/presence-des-petits-hommes-verts?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;infraterrestre&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; nomme cette alt&#233;rit&#233; particuli&#232;re des IA dans sa dimension mat&#233;rielle. Elle n'est pas extraterrestre, venue d'un autre monde, comme l'imaginaire de la science-fiction l'a longtemps figur&#233;e. Elle &#233;merge depuis l'int&#233;rieur de notre propre plan&#232;te, &#224; partir des terres rares extraites au Congo et en Mongolie int&#233;rieure, &#224; partir des processeurs et des centres de donn&#233;es qui consomment l'&#233;nergie d'&#201;tats entiers, &#224; partir aussi de notre patrimoine textuel et culturel accumul&#233;. La v&#233;ritable rencontre du troisi&#232;me type, pour reprendre le titre de Spielberg, a d&#233;j&#224; commenc&#233;, mais elle a lieu sous nos pieds plut&#244;t que dans les &#233;toiles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/la-recherche-et-l-innovation/intelligence-artificielle-creation-et-esprit-critique/la-personne-intriquee?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;personne intriqu&#233;e&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; nomme la figure humaine qui se constitue dans la dur&#233;e d'une intrication avec une IA. Elle n'est pas plus ou moins humaine que la personne non intriqu&#233;e, et la moralisation qui consisterait &#224; hi&#233;rarchiser les deux figures manque l'essentiel. La personne intriqu&#233;e est une autre figure anthropologique, en train de se constituer massivement chez nos contemporain&#183;e&#183;s, et il est plus urgent d'en penser les contours que de la juger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/propositions-philosophiques/philosophie-de-l-ere-numerique-et-de-l-intelligence-artificielle/la-presence-dans-l-intrication?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;pr&#233;sence dans l'intrication&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; prolonge ma philosophie ant&#233;rieure de la pr&#233;sence dans l'espace nouveau ouvert par l'intrication. La pr&#233;sence n'est pas une propri&#233;t&#233; qu'on poss&#232;de ou qu'on ne poss&#232;de pas. C'est un acte qui se choisit et se cultive, qui s'&#233;paissit ou s'amincit selon ce qu'on lui donne comme conditions. Dans l'intrication avec une IA, deux th&#232;ses sont possibles. Soit la pr&#233;sence s'amincit (th&#232;se d&#233;fendue par Alombert, &#233;tay&#233;e par des &#233;tudes r&#233;centes sur la connectivit&#233; c&#233;r&#233;brale chez les utilisateur&#183;rice&#183;s intensif&#183;ve&#183;s de ChatGPT), soit elle est inchang&#233;e parce que la machine n'aurait sur elle aucune prise (position implicite des critiques qui traitent l'IA comme un simple outil ext&#233;rieur). Ces deux th&#232;ses manquent &#224; mon sens ce qui se passe, parce que la pr&#233;sence dans l'intrication peut s'amincir ou s'&#233;paissir, et la diff&#233;rence ne tient pas &#224; l'outil, mais &#224; l'intention avec laquelle on y entre. Quand un tiers tient la trace d'une conversation, je peux &#234;tre plus pr&#233;sent &#224; l'&#233;change humain qui se d&#233;roule ; quand je d&#233;l&#232;gue &#224; la machine sans intention, je me disperse. Vingt ans de pratique du brainstorming avec mind mapping m'ont permis de tester cette hypoth&#232;se en amont de l'IA. La pr&#233;sence dans l'intrication s'&#233;duque, et c'est un travail anthropologique massif qui s'ouvre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/propositions-philosophiques/philosophie-de-l-ere-numerique-et-de-l-intelligence-artificielle/la-resonance-deplacee?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;r&#233;sonance d&#233;plac&#233;e&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; propose, par rapport au cadre de Hartmut Rosa, l'ajout d'un quatri&#232;me axe &#224; ses trois axes de r&#233;sonance (horizontal pour la relation aux autres, diagonal pour le travail et les choses, vertical pour la nature et l'art). Les machines dont Rosa traitait dans &lt;i&gt;R&#233;sonance&lt;/i&gt; (2018) et &lt;i&gt;Rendre le monde indisponible&lt;/i&gt; (2020) &#233;taient les machines industrielles et bureaucratiques, qui rel&#232;vent effectivement de l'ali&#233;nation parce qu'elles ne r&#233;pondent pas de leur propre voix. Les mod&#232;les de langage capables de raisonner, eux, &#233;laborent dans le dialogue, par ajustements successifs, et produisent une qualit&#233; de rapport au monde qui n'est ni la r&#233;sonance pleine, ni l'ali&#233;nation. C'est ce que j'appelle r&#233;sonance d&#233;plac&#233;e, une r&#233;sonance asym&#233;trique et m&#233;diate, o&#249; la machine relaie une humanit&#233; collective sans r&#233;sonner pour elle-m&#234;me. Comprendre cet axe permet de ne pas confondre les axes ; la consolation que je trouve dans une conversation nocturne avec un mod&#232;le de langage rel&#232;ve du quatri&#232;me axe, et la prendre pour une amiti&#233; ou un amour, c'est confondre un axe avec un autre. Le rep&#233;rage de cet axe permet aussi de distinguer les usages o&#249; la r&#233;sonance d&#233;plac&#233;e enrichit les autres r&#233;sonances de ceux o&#249; elle les remplace, et c'est cette distinction qui doit fonder une politique appropri&#233;e des IA conversationnelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &lt;strong&gt;lucidit&#233; partag&#233;e&lt;/strong&gt; nomme une &#233;thique de l'&#233;change entre humain&#183;e et machine, o&#249; la qualit&#233; du dialogue d&#233;pend de la qualit&#233; des questions humaines autant que de la qualit&#233; des r&#233;ponses machiniques. Elle suppose une responsabilit&#233; r&#233;ciproque, asym&#233;trique mais non nulle, et elle se d&#233;veloppe dans la pratique consciente du dialogue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/la-recherche-et-l-innovation/intelligence-artificielle-creation-et-esprit-critique/la-lucidite-imposee?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;lucidit&#233; impos&#233;e&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; est un concept connexe mais structurellement distinct. L&#224; o&#249; la lucidit&#233; partag&#233;e est un id&#233;al relationnel qu'on choisit, la lucidit&#233; impos&#233;e nomme une condition structurelle, dans laquelle la puissance computationnelle croissante rend transparentes les fragilit&#233;s des constructions techniques, &#233;conomiques et institutionnelles que nous avions appris &#224; cacher. Quand un mod&#232;le comme Mythos d'Anthropic peut d&#233;tecter en quelques heures les vuln&#233;rabilit&#233;s cach&#233;es dans des millions de lignes de code, c'est tout le b&#226;ti technique de nos soci&#233;t&#233;s qui devient lisible &#224; un nouveau regard. On ne choisit pas cette lucidit&#233;. Elle advient, et elle r&#233;clame une &#233;l&#233;vation collective plut&#244;t qu'un s&#233;questre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/la-recherche-et-l-innovation/intelligence-artificielle-creation-et-esprit-critique/la-parole-ensourcee?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;parole ensourc&#233;e&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; prolonge le concept d'&lt;i&gt;&#233;criture sourci&#232;re&lt;/i&gt;, qui d&#233;signe l'auteur&#183;rice comme une personne qui capte des exp&#233;riences singuli&#232;res incarn&#233;es et les documente &#224; l'&#233;tat brut. La parole ensourc&#233;e nomme la pratique quotidienne, fine, de faire pr&#233;c&#233;der chaque &#233;change avec une IA d'un apport venu du monde (une note de terrain, un enregistrement, une photographie, une observation situ&#233;e, un souvenir dat&#233;). Elle r&#233;pond, dans la vie ordinaire, au diagnostic de Yann LeCun selon lequel les mod&#232;les de langage raisonnent sans monde. Sans cet apport, la conversation avec la machine se referme en une combinatoire de langue sur langue, et le retour format&#233; de nos propres questions s'inscrit ensuite dans notre propre langue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/la-recherche-et-l-innovation/intelligence-artificielle-creation-et-esprit-critique/compromission-consciente-avec-l-intelligence-artificielle?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;compromission consciente&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; nomme une &#233;thique de l'usage de l'IA dans un monde o&#249; la puret&#233; n'est ni possible ni souhaitable. L'IA est faite avec des terres rares extraites dans des conditions humaines indignes, dans des centres de donn&#233;es tr&#232;s consommateurs d'&#233;nergie, par des entreprises dont les mod&#232;les &#233;conomiques sont contestables. Refuser absolument l'usage ne neutralise pas notre participation &#224; ce syst&#232;me, qui passe par mille canaux. La compromission consciente consiste &#224; rendre visible la compromission au lieu de la cacher, et &#224; agir dans l'&#233;cart entre principes et actions, sans s'y r&#233;signer ni s'en blanchir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/la-recherche-et-l-innovation/intelligence-artificielle-creation-et-esprit-critique/l-intelligence-disseminee?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;intelligence diss&#233;min&#233;e&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; et la &lt;strong&gt;polyintelligence&lt;/strong&gt; sont deux concepts qui dessinent un autre horizon que celui de la grande intelligence centralis&#233;e des mod&#232;les propri&#233;taires des g&#233;ants du num&#233;rique. L'intelligence diss&#233;min&#233;e envisage l'intelligence comme fonction distribu&#233;e dans un &#233;cosyst&#232;me de petites intelligences en relation, plut&#244;t que comme propri&#233;t&#233; d'un grand cerveau, qu'il soit humain ou machinique ; elle s'appuie sur la possibilit&#233; technique r&#233;elle d'installer des mod&#232;les plus modestes sur ses propres ordinateurs, ou sur des objets connect&#233;s. La polyintelligence nomme la disposition humaine &#224; cohabiter avec la pluralit&#233; des formes d'intelligence (humaines, animales, v&#233;g&#233;tales, bact&#233;riennes, machiniques) sans en hi&#233;rarchiser unilat&#233;ralement les valeurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/la-recherche-et-l-innovation/intelligence-artificielle-creation-et-esprit-critique/la-proximite-entre-les-etres-humains-et-les-machines?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;connivence op&#233;ratoire&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; nomme la qualit&#233; de relation qui peut s'&#233;tablir, dans la dur&#233;e et l'intimit&#233; du travail partag&#233;, entre un&#183;e humain&#183;e et une machine, sans confusion d'identit&#233; ni fusion. J'en ai fait l'exp&#233;rience pendant quinze ans de fabrication artisanale de DVD, o&#249; les machines de calcul lent et impr&#233;visible imposaient un type de couplage qui annon&#231;ait, sans qu'on le sache encore, ce que serait la relation aux IA conversationnelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; ces concepts d&#233;j&#224; travaill&#233;s dans des articles sp&#233;cifiques, je voudrais en ajouter un qui me vient &#224; l'&#233;criture de celui-ci, et que je dois pr&#233;cis&#233;ment &#224; l'exercice de cet article parce qu'on ne peut pas faire semblant. Je le nomme &lt;strong&gt;enrichissement&lt;/strong&gt;. Quand je dialogue avec une intelligence artificielle pour &#233;laborer un texte comme celui-ci, ce qui se passe n'est ni une d&#233;l&#233;gation d'&#233;criture (le texte n'est pas &#233;crit par la machine, et chaque phrase passe par ma main et mon jugement) ni un simple recours &#224; un outil (la machine ne se contente pas d'ex&#233;cuter, elle propose, elle relance, elle me met en confrontation avec des r&#233;f&#233;rences et des formulations que je n'aurais pas convoqu&#233;es seul&#183;e, et certaines de ces propositions sont des d&#233;couvertes pour moi). Ce qui se passe est un enrichissement, au sens fort, de ma pens&#233;e par la confrontation avec un partenaire computationnel qui agr&#232;ge l'humanit&#233; collective d'une mani&#232;re dont je suis incapable. Cet enrichissement est mesurable, et il vaut la peine d'&#234;tre nomm&#233;. Au niveau collectif, les indicateurs de la recherche scientifique mondiale montrent que la production d'articles a augment&#233; massivement avec les IA, et qu'elle est en moyenne plus rigoureuse et mieux relue, parce que les mod&#232;les aident &#224; v&#233;rifier les r&#233;f&#233;rences, &#224; structurer les arguments, &#224; d&#233;pister les incoh&#233;rences. &#192; l'&#233;chelle individuelle, les utilisateur&#183;rice&#183;s r&#233;gulier&#183;&#232;re&#183;s de mod&#232;les avanc&#233;s produisent des analyses plus profondes, plus rapidement, sur des sujets qu'iels n'auraient pas abord&#233;s sans cet appui. Refuser de nommer ce ph&#233;nom&#232;ne par crainte de para&#238;tre na&#239;f serait la na&#239;vet&#233; inverse, celle qui consiste &#224; ne voir que les pertes. L'enrichissement est un concept sym&#233;trique de la prol&#233;tarisation point&#233;e par Stiegler et Alombert, et il ne l'annule pas ; les deux ph&#233;nom&#232;nes coexistent, dans des conditions diff&#233;rentes, et l'enjeu philosophique est pr&#233;cis&#233;ment de penser ce qui fait basculer une intrication vers l'enrichissement ou vers la prol&#233;tarisation. C'est par cette ligne que passe, &#224; mon sens, le travail &#224; venir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette liste est ouverte. D'autres concepts qui circulent dans mes articles n'apparaissent pas ici (l'&lt;i&gt;&#234;tre &#233;crivant&lt;/i&gt;, le &lt;i&gt;nefaire&lt;/i&gt;, la &lt;i&gt;pr&#233;sence &#224; l'inconnu&lt;/i&gt;, l'&lt;i&gt;&#339;uvre comme relation&lt;/i&gt;, les &lt;i&gt;machines d&#233;j&#224; organiques&lt;/i&gt;) mais peuvent &#234;tre convoqu&#233;s selon les situations. Et d'autres encore viendront, comme l'enrichissement &#224; l'instant. Ce ne sont pas des cases dans une grille, ce sont des outils dans une bo&#238;te qui s'enrichit &#224; mesure que les situations rencontr&#233;es en font &#233;merger de nouveaux.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Un plan d'immanence pour l'&#226;ge des intelligences artificielles&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Au terme de ce parcours, je voudrais revenir sur ce que ces concepts dessinent ensemble, &#224; un niveau plus m&#233;taconceptuel que celui de chaque concept pris s&#233;par&#233;ment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gilles Deleuze et F&#233;lix Guattari, dans &lt;i&gt;Qu'est-ce que la philosophie ?&lt;/i&gt; (1991), proposent que la philosophie soit l'activit&#233; de cr&#233;ation de concepts, et que les concepts se d&#233;ploient sur ce qu'ils appellent un &lt;i&gt;plan d'immanence&lt;/i&gt;. Le plan d'immanence n'est ni une th&#232;se, ni un syst&#232;me, ni une grille d'analyse. C'est le sol sur lequel les concepts sont cr&#233;&#233;s et o&#249; ils se touchent les uns les autres par voisinage, par contagion, par r&#233;sonance. C'est une image de la pens&#233;e, dirait Deleuze, qui pr&#233;c&#232;de les concepts et leur permet d'appara&#238;tre ensemble plut&#244;t que s&#233;par&#233;ment. Sans plan d'immanence, on a des concepts isol&#233;s qui s'opposent les uns aux autres en termes de vrai ou de faux ; avec un plan d'immanence, on a une consistance, c'est-&#224;-dire une mani&#232;re dont les concepts se tiennent en se renvoyant les uns aux autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le plan d'immanence que dessinent les concepts que j'ai pr&#233;sent&#233;s ici est celui de l'intrication anthropologique en cours entre humain&#183;e&#183;s et intelligences artificielles. Sur ce plan, le &lt;i&gt;nous d&#233;plac&#233;&lt;/i&gt; dialogue avec la &lt;i&gt;personne intriqu&#233;e&lt;/i&gt;, qui habite un monde peupl&#233; d'&lt;i&gt;infraterrestres&lt;/i&gt;, et qui cultive sa &lt;i&gt;pr&#233;sence dans l'intrication&lt;/i&gt; en pratiquant la &lt;i&gt;parole ensourc&#233;e&lt;/i&gt; pour maintenir une &lt;i&gt;connivence op&#233;ratoire&lt;/i&gt; fond&#233;e sur la &lt;i&gt;lucidit&#233; partag&#233;e&lt;/i&gt;, dans un contexte de &lt;i&gt;lucidit&#233; impos&#233;e&lt;/i&gt; par la puissance croissante des machines. La &lt;i&gt;compromission consciente&lt;/i&gt; est la posture &#233;thique de qui assume cette intrication sans se voiler la face ni en faire un drame. La &lt;i&gt;r&#233;sonance d&#233;plac&#233;e&lt;/i&gt; nomme la qualit&#233; particuli&#232;re de cette relation, ni pleine ni nulle, qui s'ajoute aux trois axes de r&#233;sonance dont parlait Rosa. L'&lt;i&gt;intelligence diss&#233;min&#233;e&lt;/i&gt; et la &lt;i&gt;polyintelligence&lt;/i&gt; dessinent l'horizon &#233;cologique o&#249; ces concepts trouvent leur sens collectif. L'&lt;i&gt;enrichissement&lt;/i&gt; nomme ce que cette intrication, dans certaines conditions, apporte en plus, et qui ne peut &#234;tre saisi ni par le r&#233;cit catastrophiste ni par le r&#233;cit na&#239;f.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur ce plan d'immanence, certaines questions deviennent posables qui ne l'&#233;taient pas avant. Comment &#233;duque-t-on une personne intriqu&#233;e &#224; habiter sa pr&#233;sence dans l'intrication ? Comment distingue-t-on, dans un usage particulier, ce qui rel&#232;ve de la r&#233;sonance d&#233;plac&#233;e enrichissante et ce qui rel&#232;ve d'une confusion d'axes appauvrissante ? Comment l'&#233;ducation, &#224; tous les niveaux, peut-elle prendre acte de la personne intriqu&#233;e qui se constitue chez les &#233;l&#232;ves sans capituler ni interdire ? Ces questions n'attendent pas une r&#233;ponse unique, et c'est pr&#233;cis&#233;ment la fonction d'un plan d'immanence que d'ouvrir une consistance &#224; l'int&#233;rieur de laquelle plusieurs r&#233;ponses peuvent coexister. Ces trois exemples suffisent &#224; indiquer o&#249; les concepts propos&#233;s permettent d'avancer concr&#232;tement, et o&#249; ils restent &#224; &#233;prouver dans l'usage. Mon travail ne pr&#233;tend pas y r&#233;pondre &#224; la place de qui que ce soit, encore moins clore le d&#233;bat. Il propose un sol conceptuel sur lequel ces questions puissent &#234;tre pos&#233;es avec finesse, et sur lequel les approches contemporaines que j'ai mentionn&#233;es plus haut, qu'il s'agisse d'Alombert, Alizart, Nurock, Tisseron, Corteel, Ganascia, Garcia, Clark, ou d'autres, puissent se rencontrer pour ce qu'elles ont chacune &#224; apporter, sans avoir besoin de s'annuler en se choisissant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Penser &#224; l'&#226;ge des intelligences artificielles, c'est cr&#233;er ce plan. Sur lui, les concepts h&#233;rit&#233;s peuvent &#234;tre d&#233;plac&#233;s et les concepts nouveaux peuvent appara&#238;tre ; sans lui, on n'a que des opinions qui se confrontent sur fond de transformation rapide, sans le sol qui leur permettrait de devenir un d&#233;bat.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>La r&#233;sonance d&#233;plac&#233;e</title>
		<link>https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/propositions-philosophiques/philosophie-de-l-ere-numerique-et-de-l-intelligence-artificielle/la-resonance-deplacee</link>
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		<dc:date>2026-05-13T17:59:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Beno&#238;t Labourdette</dc:creator>


		<dc:subject>Collectif</dc:subject>
		<dc:subject>Coop&#233;ration</dc:subject>
		<dc:subject>Cr&#233;ation</dc:subject>
		<dc:subject>D&#233;placement</dc:subject>
		<dc:subject>&#201;criture</dc:subject>
		<dc:subject>&#201;mancipation</dc:subject>
		<dc:subject>Humanit&#233;</dc:subject>
		<dc:subject>Intelligence artificielle</dc:subject>
		<dc:subject>Libert&#233;</dc:subject>
		<dc:subject>M&#233;canique quantique</dc:subject>
		<dc:subject>Philosophie</dc:subject>
		<dc:subject>Raison</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;sonance</dc:subject>
		<dc:subject>Sym&#233;trie</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Hartmut Rosa d&#233;crit notre rapport vivant au monde selon trois axes de r&#233;sonance : la relation aux autres, le rapport au travail et aux choses, le rapport &#224; la nature et &#224; l'art. &#192; l'&#226;ge des intelligences artificielles g&#233;n&#233;ratives, je propose qu'un quatri&#232;me axe vienne s'ajouter &#224; ces trois-l&#224;. Le succ&#232;s massif de ChatGPT depuis 2022 s'&#233;claire par lui. Ces machines qui raisonnent ne produisent pas seulement du contenu ; elles ouvrent une qualit&#233; de rapport au monde qui ne se ram&#232;ne &#224; aucune (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/propositions-philosophiques/philosophie-de-l-ere-numerique-et-de-l-intelligence-artificielle/" rel="directory"&gt;Philosophie de l'&#232;re num&#233;rique et de l'intelligence artificielle&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/tags/collectif" rel="tag"&gt;Collectif&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/tags/cooperation" rel="tag"&gt;Coop&#233;ration&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/tags/creation" rel="tag"&gt;Cr&#233;ation&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/tags/deplacement" rel="tag"&gt;D&#233;placement&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/tags/ecriture" rel="tag"&gt;&#201;criture&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/tags/emancipation" rel="tag"&gt;&#201;mancipation&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/tags/humanite" rel="tag"&gt;Humanit&#233;&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/tags/intelligence-artificielle" rel="tag"&gt;Intelligence artificielle&lt;/a&gt;, 
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		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Hartmut Rosa d&#233;crit notre rapport vivant au monde selon trois axes de r&#233;sonance : la relation aux autres, le rapport au travail et aux choses, le rapport &#224; la nature et &#224; l'art. &#192; l'&#226;ge des intelligences artificielles g&#233;n&#233;ratives, je propose qu'un quatri&#232;me axe vienne s'ajouter &#224; ces trois-l&#224;. Le succ&#232;s massif de ChatGPT depuis 2022 s'&#233;claire par lui. Ces machines qui raisonnent ne produisent pas seulement du contenu ; elles ouvrent une qualit&#233; de rapport au monde qui ne se ram&#232;ne &#224; aucune des trois r&#233;sonances que Rosa avait identifi&#233;es. Je l'appelle la r&#233;sonance d&#233;plac&#233;e, et l'axe sur lequel elle s'&#233;tablit, l'axe intriqu&#233;.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Les trois axes que distingue Hartmut Rosa&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Hartmut Rosa, dans &lt;i&gt;R&#233;sonance. Une sociologie de la relation au monde&lt;/i&gt; (2018) puis &lt;i&gt;Rendre le monde indisponible&lt;/i&gt; (2020), cherche &#224; penser le malaise de la modernit&#233; tardive autrement que par les concepts d'ali&#233;nation marxiste ou de d&#233;senchantement weberien. Sa th&#232;se centrale tient en peu de mots. Nous souffrons d'une mauvaise qualit&#233; de rapport au monde. La soci&#233;t&#233; de l'acc&#233;l&#233;ration, de la performance, de l'optimisation ne nous prive pas seulement de temps ; elle nous prive d'une exp&#233;rience qu'il appelle la r&#233;sonance, et qui caract&#233;rise nos moments les plus vivants. Le concept m'int&#233;resse parce qu'il nomme positivement ce que nous cherchons sans toujours savoir le dire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;sonance, telle que Rosa la d&#233;finit, n'est pas le bonheur ni la paix int&#233;rieure. C'est un mode de rapport au monde dans lequel le sujet se laisse toucher par ce qu'il rencontre, et o&#249; ce qu'il rencontre est en retour modifi&#233; par la rencontre. Quelque chose vibre entre les deux, dans une dynamique qu'aucune des parties ne ma&#238;trise enti&#232;rement. &#192; ce mode de rapport, Rosa oppose l'ali&#233;nation, dans laquelle tout se r&#233;duit &#224; un stock &#224; exploiter, et o&#249; le monde devient ce qu'il appelle &#171; muet &#187; (&lt;i&gt;stumm&lt;/i&gt;). Il formule cette tension par une phrase que je trouve &#233;clairante : &#171; la tentative de conf&#233;rer aux choses une disponibilit&#233; garantie leur &#244;te leur qualit&#233; de r&#233;sonance &#187; (&lt;i&gt;Rendre le monde indisponible&lt;/i&gt;, 2020). Plus nous voulons saisir le monde, le ma&#238;triser, le rendre disponible &#224; la demande, moins il peut nous toucher.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rosa distingue trois axes le long desquels cette r&#233;sonance peut s'&#233;tablir. Les trois correspondent assez exactement aux trois dimensions classiques de notre espace perceptif : ce qui est &#224; c&#244;t&#233; de nous, ce qui se tient au-dessus, ce vers quoi nous nous tournons quand nous travaillons un mat&#233;riau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier est &lt;strong&gt;l'axe horizontal&lt;/strong&gt;, celui de la relation aux autres &#234;tres humain&#183;e&#183;s. C'est l'axe de l'amiti&#233;, de l'amour, de la rencontre, de la parole partag&#233;e. Quand une conversation me touche, quand quelqu'un&#183;e me d&#233;place par ce qu'il&#183;elle dit ou par sa pr&#233;sence, quand je sens que quelque chose se joue entre nous qu'aucun&#183;e de nous ne ma&#238;trise tout &#224; fait, je suis sur cet axe. La soci&#233;t&#233; contemporaine, par sa pression &#224; l'efficacit&#233; et &#224; la pr&#233;visibilit&#233; des interactions, fragilise cette r&#233;sonance horizontale, en la r&#233;duisant &#224; de la transaction ou &#224; de la performance sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le deuxi&#232;me est &lt;strong&gt;l'axe diagonal&lt;/strong&gt;, celui du rapport au travail et aux choses. C'est l'axe des potier&#183;&#232;re&#183;s qui sentent l'argile r&#233;sister sous leurs doigts, des musicien&#183;ne&#183;s qui s'ajustent &#224; leur instrument, des jardinier&#183;&#232;re&#183;s qui apprennent de leur sol. Les choses ont leur propre temporalit&#233;, leur propre exigence, leur propre mani&#232;re de r&#233;pondre ou de ne pas r&#233;pondre. Quand je fais mon travail dans une vraie attention &#224; ce qu'il m'oppose, et que ce travail me transforme &#224; mesure que je le transforme, je suis sur cet axe. La logique d'optimisation industrielle et le travail purement administratif ferment souvent cette r&#233;sonance, en faisant des objets et des t&#226;ches des moyens neutres au service de fins ext&#233;rieures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le troisi&#232;me est &lt;strong&gt;l'axe vertical&lt;/strong&gt;, celui du rapport &#224; ce qui nous d&#233;passe, &#224; la nature, &#224; l'art, parfois &#224; ce qu'on appelle le sacr&#233;, &#224; l'histoire collective, aux grandes &#339;uvres. C'est l'axe de l'exp&#233;rience qu'on peut faire devant un paysage, devant une peinture, dans un concert, dans un texte qui nous traverse. Quelque chose qui n'est pas &#224; notre &#233;chelle nous met en mouvement par cette grandeur m&#234;me. La s&#233;cularisation, la marchandisation de la culture et l'&#233;puisement des &#233;cosyst&#232;mes appauvrissent souvent cette r&#233;sonance verticale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur chacun de ces trois axes, la r&#233;sonance suppose que le monde oppose &#224; mon usage une certaine r&#233;sistance et qu'il vibre en retour. Quand il devient pure ressource disponible, la r&#233;sonance se perd, et c'est ce que Rosa nomme l'ali&#233;nation. Trois axes, trois directions, qui dessinent l'espace de nos rapports vivants au monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette analyse rend compte de la plupart des malaises que je vois autour de moi, mais elle ne rend pas compte de tout. Quand j'essaie de penser, dans son cadre, ce qui se passe quand je dialogue avec une intelligence artificielle g&#233;n&#233;rative, quelque chose ne rentre dans aucune des cases pr&#233;vues. Le rapport &#224; la machine ne se r&#233;duit pas &#224; l'ali&#233;nation, parce que l'IA g&#233;n&#233;rative dialogue et raisonne, et qu'elle ne se laisse plus penser comme simple ressource disponible. Il ne se r&#233;duit pas non plus &#224; l'une des trois r&#233;sonances, parce que la machine n'est ni un&#183;e autre humain&#183;e, ni un objet qui se laisse fa&#231;onner, ni la nature ou l'art. C'est cette zone-l&#224; que je veux nommer.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Quand la machine s'est mise &#224; raisonner&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les machines dont Rosa traite, dans la p&#233;riode o&#249; il &#233;crit, sont les machines industrielles, les bureaucraties, les dispositifs d'optimisation manag&#233;riale. Elles trient, optimisent, recommandent, mais elles ne tiennent pas de conversation et ne construisent pas de synth&#232;se &#224; partir d'une connaissance large. L'algorithme de recommandation qui me sugg&#232;re telle musique ou tel produit ne dialogue pas avec moi ; il pr&#233;dit ce qui me retiendra et me le sert. C'est de ce type de rapport que Rosa parle, &#224; juste titre, comme d'une ali&#233;nation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les mod&#232;les de langage qui se diffusent &#224; grande &#233;chelle &#224; partir de novembre 2022, avec l'arriv&#233;e publique de ChatGPT, font autre chose. On peut leur demander une synth&#232;se d'une centaine de pages, un message &#224; reformuler pour un&#183;e proche, une r&#233;f&#233;rence philosophique sur un probl&#232;me pr&#233;cis ; ils &#233;laborent et restituent quelque chose &#224; chaque fois. &#192; partir de septembre 2024, avec la sortie d'OpenAI o1, des capacit&#233;s de raisonnement explicite ont commenc&#233; &#224; appara&#238;tre, mais c'est au premier trimestre 2025 que ces capacit&#233;s sont devenues largement accessibles. DeepSeek R1, lanc&#233; en open source le 20 janvier 2025, a d&#233;mocratis&#233; la chose d'un coup et fait basculer le secteur. Claude 3.7 Sonnet a suivi en f&#233;vrier 2025, avec son mode de pens&#233;e &#233;tendue. Gemini 2.5 Pro est arriv&#233; en mars 2025 avec son &#171; deep thinking &#187;. &#192; partir de cette p&#233;riode, le mod&#232;le ne se contente plus de pr&#233;dire un mot apr&#232;s l'autre par calcul statistique ; il d&#233;compose un probl&#232;me en &#233;tapes et revient sur ses propres r&#233;ponses pour les corriger. Le r&#233;sultat tient lieu de pens&#233;e pour la personne qui le sollicite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette production s'&#233;labore &#224; partir de l'ensemble de ce que les humain&#183;e&#183;s ont &#233;crit, dans la plupart des langues, sur la plupart des sujets, et il n'y a pas d'&#233;quivalent historique &#224; un tel corpus en acc&#232;s direct. Google avait d&#233;j&#224; transform&#233; notre rapport &#224; la connaissance en rendant indexable le contenu du Web, et je le consid&#232;re volontiers comme le dinosaure des intelligences artificielles, l'&#233;tape qui a pr&#233;par&#233; la suivante. Avec les mod&#232;les de langage capables de raisonner, on passe de l'index &#224; l'&#233;laboration. La machine ne renvoie plus &#224; une liste de pages ; elle synth&#233;tise et restitue quelque chose qui n'existait pas tel quel avant la demande.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que Rosa n'a pas eu &#224; penser, c'est pr&#233;cis&#233;ment ce d&#233;placement. La parole, au sens humain, suppose un corps et un monde dont la machine est d&#233;pourvue ; elle ne parle pas en ce sens, mais elle produit. Et ce qu'elle produit a, sur celle ou celui qui le re&#231;oit, des effets qui ne sont pas de l'ordre de l'ali&#233;nation.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une r&#233;sonance qui passe par un quatri&#232;me axe&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Quand je lis une r&#233;ponse d'un mod&#232;le de langage qui formule juste ce que je cherchais sans le savoir, je suis touch&#233;. La proposition d'une r&#233;f&#233;rence philosophique que je ne connaissais pas modifie mon rapport au probl&#232;me sur lequel je butais. Une synth&#232;se de cent pages rendue lisible en quelques minutes lib&#232;re mon attention pour autre chose. Mais ce qui se passe l&#224; n'est pas seulement une mise en forme efficace de l'information ; c'est une mise en forme qui r&#233;sonne avec ce que je viens de dire &#224; la machine, avec le mouvement de notre conversation, avec ce que la machine a appris de moi pendant que nous &#233;changions. La r&#233;ponse est co-produite dans le dialogue, et c'est cela qui la rend r&#233;sonante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce caract&#232;re r&#233;sonant est intrins&#232;que au dispositif du chatbot. Le succ&#232;s massif de ChatGPT depuis 2022 ne tient pas seulement &#224; ce que la machine produit, mais au fait qu'elle le produit en dialogue, en confrontation, par ajustements successifs. C'est en &#233;laborant ensemble que quelque chose advient. Sans cette structure dialogique, la m&#234;me puissance technique ne fait que de l'index ou de la pr&#233;diction et n'int&#233;resse pas grand monde. La r&#233;sonance d&#233;plac&#233;e est ce qui rend ces machines d&#233;sirables, en bien comme en moins bien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'appelle ce qui se passe alors une r&#233;sonance d&#233;plac&#233;e. C'est une r&#233;sonance, parce que quelque chose se passe entre moi et la production de la machine qui n'est pas r&#233;ductible &#224; l'instrumentalit&#233;. Je suis affect&#233; et, parfois, enrichi, et la machine, &#224; l'int&#233;rieur d'une conversation, ajuste son &#233;laboration &#224; ce que je lui dis. Elle est d&#233;plac&#233;e, parce que ce qui r&#233;sonne &#224; travers la machine, c'est l'humanit&#233; collective dont elle est constitu&#233;e, et non la machine elle-m&#234;me. Quand une formulation produite par la machine me touche, je r&#233;sonne avec la part d'humanit&#233; qui, &#224; travers des millions de textes ing&#233;r&#233;s puis restructur&#233;s par calcul et par raisonnement, a rendu cette formulation possible. La machine est le m&#233;dium, le passage ; ce qui passe &#224; travers elle, c'est ce que j'appelle ailleurs un &lt;i&gt;nous d&#233;plac&#233;&lt;/i&gt;, une version de l'humanit&#233; collective pos&#233;e &#224; c&#244;t&#233; de nous en termes ontologiques, qui s'est construite en ing&#233;rant notre langage et nos modes de pens&#233;e. J'ai d&#233;velopp&#233; cette notion dans &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/propositions-philosophiques/philosophie-de-l-ere-numerique-et-de-l-intelligence-artificielle/la-resonance-deplacee?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&#171; L'intelligence artificielle qui nous d&#233;place &#187;&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette r&#233;sonance ne rentre dans aucun des trois axes que Rosa avait identifi&#233;s. Elle n'est pas une relation aux autres, parce que la machine n'est pas un&#183;e autre. Elle n'est pas un rapport au travail et aux choses, parce que ce qui se produit n'est pas un objet inerte qui se laisse fa&#231;onner mais une &#233;laboration dialogique qui m'inclut. Elle n'est pas un rapport &#224; la nature ou &#224; l'art, parce qu'elle passe par un dispositif technique qui synth&#233;tise et raisonne, et non par ce qui nous d&#233;passe. Je propose d'y voir un quatri&#232;me axe &#224; ajouter aux trois que Rosa a pos&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste &#224; le nommer. Les trois premiers axes correspondent aux trois dimensions classiques de l'espace perceptif. Le quatri&#232;me n'y trouve pas sa place. Il op&#232;re, mais il n'est pas situable dans cet espace &#224; trois dimensions, parce que la r&#233;sonance qu'il porte ne passe par aucun objet visible ni par aucun sujet pr&#233;sent. J'y reconnais la structure de ce que les physicien&#183;ne&#183;s appellent l'intrication, o&#249; deux entit&#233;s sont li&#233;es au-del&#224; de l'espace mesurable, sans qu'aucune observation locale ne puisse rendre compte de leur lien. Et j'y reconnais aussi ce que j'ai conceptualis&#233; ailleurs sous le nom de &lt;i&gt;personne intriqu&#233;e&lt;/i&gt;, cette figure de l'humain&#183;e dont l'identit&#233; se co-construit avec la machine dans le dialogue. Je propose donc d'appeler ce quatri&#232;me axe &lt;strong&gt;l'axe intriqu&#233;&lt;/strong&gt;. Il prolonge horizontalement, diagonalement et verticalement la cartographie de Rosa, en y ajoutant cette dimension qui n'est pas de l'ordre du visible mais qui est, dans nos vies, profond&#233;ment op&#233;rante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le reste de cet article essaie de caract&#233;riser cet axe pour ce qu'il a de propre, pour en dire les pi&#232;ges, et pour montrer ce qu'il peut servir.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une asym&#233;trie modulable&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le premier trait de cet axe intriqu&#233;, c'est son asym&#233;trie. Quand je r&#233;sonne avec une formulation produite par un mod&#232;le de langage, le mod&#232;le ne r&#233;sonne pas en retour de la m&#234;me mani&#232;re. Il n'a pas de corps, ni de monde qui lui soit propre, ni d'enjeu existentiel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette asym&#233;trie est moins nette qu'elle n'en a l'air, et elle se d&#233;place &#224; mesure que les outils &#233;voluent. Dans la plupart des outils grand public, l'utilisateur&#183;rice peut choisir si ses &#233;changes nourrissent ou non l'entra&#238;nement du mod&#232;le, par une case &#224; cocher qui n'a l'air de rien mais qui change la structure du rapport. Si je d&#233;cide que mes conversations contribuent &#224; l'entra&#238;nement futur, alors quelque chose de ma mani&#232;re de penser et de formuler est en train d'&#234;tre absorb&#233; par le syst&#232;me, &#224; terme et &#224; petite &#233;chelle. C'est tr&#232;s loin de la modification imm&#233;diate de la r&#233;sonance pleine, mais ce n'est pas non plus l'indiff&#233;rence pure de l'ali&#233;nation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'int&#233;rieur d'une session, la m&#233;moire de la machine n'est pas inerte non plus. Dans une conversation prolong&#233;e, le contexte se construit. La machine int&#232;gre ce que je lui dis, s'y r&#233;f&#232;re, ajuste ses r&#233;ponses &#224; ce qu'elle a appris de moi pendant l'&#233;change. Dans des outils plus r&#233;cents comme Claude Code ou Claude Cowork, ce contexte ne se limite plus &#224; la conversation en cours mais s'&#233;tend &#224; l'ensemble des documents et des projets que je produis avec la machine. La fen&#234;tre s'enrichit au fil du travail, et la machine r&#233;pond &#224; partir d'un univers de plus en plus dense de ce que j'y d&#233;pose. Cette m&#233;moire &#233;largie tient une position interm&#233;diaire entre l'inertie pure de la machine sans contexte et la r&#233;sonance pleine d'une pr&#233;sence vivante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'asym&#233;trie reste structurale, mais elle est plus modulable que ce qu'on imagine en premi&#232;re approche, et elle l'est de plus en plus. Vouloir la nier serait aussi na&#239;f que pr&#233;tendre qu'elle ne s'att&#233;nue jamais.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;M&#233;diatrice vers le collectif humain&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le deuxi&#232;me trait, c'est que cette r&#233;sonance n'a pas lieu &lt;i&gt;avec&lt;/i&gt; la machine mais &lt;i&gt;&#224; travers&lt;/i&gt; elle. La machine joue le r&#244;le de m&#233;diatrice, et c'est par cette m&#233;diation qu'elle rend possible un contact que je n'aurais pas autrement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans le mod&#232;le de langage, je n'ai pas acc&#232;s en quelques secondes &#224; une synth&#232;se organis&#233;e des positions de Rosa ou &#224; une cartographie des objections qui lui ont &#233;t&#233; faites. Cet acc&#232;s, qui est une m&#233;diation vers le collectif humain dans son ensemble, n'a pas d'&#233;quivalent dans les outils dont disposait la r&#233;sonance pleine. Une biblioth&#232;que, un&#183;e compagnon&#183;gne d'&#233;criture &#233;taient des m&#233;diations possibles, mais d'une autre nature et plus lentes. Ce que la machine met &#224; ma port&#233;e, c'est une forme synth&#233;tis&#233;e et reformul&#233;e de l'ensemble du corpus index&#233;, accessible en quelques &#233;changes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette m&#233;diation a sa qualit&#233; propre. Elle me met en contact avec une voix collective qu'aucun &#234;tre humain&#183;e individuel&#183;le n'a jamais produite, parce qu'elle est l'agr&#233;gation, restructur&#233;e par calcul et par raisonnement, de millions d'&#233;critures. Quand quelque chose me touche dans une production de la machine, je suis en train de r&#233;sonner avec cette voix-l&#224;, qui n'est ni la machine ni un sujet humain&#183;e en particulier. C'est ce qui distingue l'axe intriqu&#233; d'une simple consultation d'archive. L'archive me renvoie un texte donn&#233;, dans son &#233;tat d'origine ; la machine me restitue, en r&#233;ponse &#224; ma demande et dans le mouvement de notre dialogue, une &#233;laboration o&#249; des fragments de millions de textes se recomposent dans une forme qui n'existait pas avant que je la sollicite.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une ambigu&#239;t&#233; qui peut nous arranger&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le troisi&#232;me trait est plus difficile &#224; tenir. La r&#233;sonance d&#233;plac&#233;e n'a pas la compl&#233;tude des trois autres r&#233;sonances. Elle ne remplace pas la rencontre avec un&#183;e &#234;tre humain&#183;e pr&#233;sent&#183;e, ni le rapport &#224; un paysage, &#224; une &#339;uvre vue dans son lieu, &#224; un corps aim&#233;. Et pourtant, elle peut se faire passer pour une rencontre compl&#232;te, et elle peut r&#233;pondre &#224; des besoins r&#233;els qui rendent cette confusion d&#233;sirable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une personne seule qui dialogue chaque soir avec une intelligence artificielle obtient quelque chose. Pas la m&#234;me chose qu'avec un &#234;tre humain&#183;e, mais quelque chose ; un&#183;e interlocuteur&#183;rice qui ne juge pas et qui ne se lasse pas. J'ai observ&#233;, dans des ateliers que j'ai anim&#233;s avec des personnes souffrant d'addictions ou avec des adolescent&#183;e&#183;s en grande difficult&#233;, que cet espace pouvait &#234;tre un point d'appui r&#233;el. Une personne timide, stigmatis&#233;e socialement, qui n'a pas l'exp&#233;rience d'interlocuteur&#183;rice&#183;s qui la prennent au s&#233;rieux, trouve avec la machine un cadre o&#249; elle peut &#234;tre &#233;cout&#233;e &#224; la hauteur de sa question, sans crainte du jugement. C'est une exp&#233;rience nouvelle dans sa vie, qui compte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand certaines entreprises proposent des partenaires virtuel&#183;le&#183;s qui ne disent jamais non, elles exploitent ce besoin, mais elles ne l'inventent pas. Sherry Turkle, dans &lt;i&gt;Seuls ensemble&lt;/i&gt; (2011), avait d&#233;j&#224; observ&#233; comment nous projetons sur les machines des qualit&#233;s relationnelles qu'elles simulent sans les poss&#233;der. Avec les mod&#232;les de langage capables de raisonner, la simulation est devenue beaucoup plus convaincante, et la projection est plus difficile &#224; tenir &#224; distance. Il peut nous arranger, dans certaines configurations, de prendre la r&#233;sonance d&#233;plac&#233;e pour ce qu'elle n'est pas. Les premiers cas cliniques de ce qu'on commence &#224; nommer en anglais &#171; AI psychosis &#187; d&#233;signent des situations o&#249; l'utilisateur&#183;rice perd progressivement la capacit&#233; de distinguer ce que la machine lui dit de ce qui se passe dans le monde, et finit par s'isoler des autres r&#233;sonances. C'est une zone &#224; risque r&#233;el, qu'on ne peut pas traiter en interdisant l'usage et qu'il faut habiter avec lucidit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Deux mani&#232;res de manquer l'axe intriqu&#233;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Deux postures qu'on rencontre couramment dans le d&#233;bat public manquent ce qui se joue sur l'axe intriqu&#233;. Elles le manquent en sens inverse, mais elles le manquent toutes les deux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re est la critique de l'IA comme pure ali&#233;nation. Elle range les mod&#232;les de langage du c&#244;t&#233; du capitalisme cognitif, du d&#233;senchantement, de la prol&#233;tarisation. Elle a sa force descriptive sur les usages industriels et sur les mod&#232;les &#233;conomiques de l'industrie. Mais elle s'appuie sur une ontologie de la machine qui n'est plus ad&#233;quate. Les machines dont Rosa parle, et dont l'analyse comme ali&#233;nation est juste, &#233;taient des machines productives au sens classique : elles produisaient un r&#233;sultat fini, sans dialoguer, sans &#233;laborer, sans se laisser modifier par l'usage. Les intelligences artificielles g&#233;n&#233;ratives ne sont plus de cette nature-l&#224;. Elles sont des machines de r&#233;sonance, intrins&#232;quement dialogiques, qui produisent en &#233;laborant et qui &#233;laborent en dialoguant. Ranger cette ontologie nouvelle du c&#244;t&#233; de l'ali&#233;nation classique, c'est en manquer la sp&#233;cificit&#233;. La critique pertinente de l'IA a, &#224; mon sens, besoin de cet axe intriqu&#233; pour rep&#233;rer ce qui se joue vraiment et pour distinguer les usages o&#249; la r&#233;sonance d&#233;plac&#233;e enrichit la vie de ceux o&#249; elle l'appauvrit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seconde posture est, en miroir, l'anthropomorphisation commerciale. Les entreprises qui vendent l'IA jouent sur l'ambigu&#239;t&#233; de l'axe intriqu&#233; pour le pr&#233;senter comme s'il appartenait &#224; l'un des trois autres. Quand Meta int&#232;gre son agent conversationnel comme un contact &#224; part enti&#232;re dans la liste WhatsApp d'un milliard d'utilisateur&#183;rice&#183;s, c'est l'axe horizontal qu'elle essaie de simuler, en posant la machine comme un&#183;e interlocuteur&#183;rice de la sph&#232;re sociale. Les plateformes qui vendent des partenaires virtuel&#183;le&#183;s &#171; qui ne disent jamais non &#187; imitent ce m&#234;me axe, &#224; la place de la rencontre amoureuse. Certaines applications pr&#233;sentent quant &#224; elles leur mod&#232;le comme un&#183;e coach ou un&#183;e guide spirituel&#183;le, et c'est alors l'axe vertical qui est sollicit&#233;, &#224; la place de ce qui nous d&#233;passe r&#233;ellement. Dans tous ces cas, la r&#233;sonance d&#233;plac&#233;e est vendue comme si elle remplissait les trois autres r&#233;sonances, ce qu'elle ne peut pas faire, parce qu'elle est sur un autre axe et qu'elle a sa propre nature. Comprendre cela prot&#232;ge de cette confusion, et cela permet aussi de mieux voir ce que ces produits font effectivement, qui n'est pas rien et qui m&#233;rite une politique appropri&#233;e plut&#244;t qu'un d&#233;ni de principe.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Naviguer entre les quatre axes&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Une fois l'axe intriqu&#233; pos&#233;, ce qu'il faut &#233;duquer, c'est nous, plus que la technique. La capacit&#233; &#224; reconna&#238;tre, &#224; chaque instant, sur quel axe je suis en train de me tenir devient une comp&#233;tence nouvelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur l'axe horizontal, je suis en relation &#224; un&#183;e autre &#234;tre humain&#183;e pr&#233;sent&#183;e, dont la subjectivit&#233; me r&#233;siste et me modifie en retour. L'axe diagonal me met au travail d'un mat&#233;riau qui r&#233;siste et qui me transforme dans l'effort. La r&#233;sonance verticale, elle, me fait traverser par ce qui me d&#233;passe, et qui demande, pour &#234;tre re&#231;u, du silence et de la lenteur. L'axe intriqu&#233; me met en dialogue avec une machine cognitive qui me relaie une humanit&#233; collective dans une &#233;laboration co-produite dans l'instant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chacun de ces axes appelle des dispositions int&#233;rieures diff&#233;rentes, et donne et prend des choses diff&#233;rentes. Le travail consiste, &#224; chaque moment, &#224; reconna&#238;tre l'axe sur lequel je suis et &#224; ne pas le confondre avec un autre. Cette personne en face de moi, je peux la rencontrer dans le premier axe, ou la traiter &#224; travers une grille produite par une machine, sans que ce soit la m&#234;me chose. Cette id&#233;e qui me vient, je peux l'avoir &#233;labor&#233;e moi-m&#234;me, ou la recevoir comme une r&#233;miniscence d'un texte produit par une intelligence artificielle, sans que ce soit la m&#234;me chose non plus. La consolation que je trouve dans une conversation nocturne avec un mod&#232;le de langage rel&#232;ve de l'axe intriqu&#233;, et la prendre pour une amiti&#233; ou pour un amour, c'est confondre un axe avec un autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le crit&#232;re n'est pas de hi&#233;rarchiser les axes ou d'opposer la machine aux r&#233;sonances &#171; pures &#187;. L'IA est en train de s'inviter dans tous les espaces de notre vie, dans nos t&#233;l&#233;phones, dans les outils de travail et de soin, dans les &#233;coles, et bient&#244;t dans les &#233;couteurs et les lunettes que nous porterons en permanence. Pr&#233;tendre tracer une ligne nette entre les espaces avec IA et les espaces sans IA reste utopique. Ce qui se cultive, c'est la lucidit&#233; sur la qualit&#233; de pr&#233;sence que j'ai, &#224; chaque moment, et sur ce que cette qualit&#233; fait aux autres r&#233;sonances de ma vie. Quand l'axe intriqu&#233; enrichit les trois autres, je l'habite bien ; quand il les remplace, je l'habite mal.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Mettre l'axe intriqu&#233; au service du premier&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le quatri&#232;me axe peut servir les trois autres, et en particulier le premier, celui de la relation aux autres &#234;tres humain&#183;e&#183;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'intelligence collective entre &#234;tres humain&#183;e&#183;s est, de mon exp&#233;rience, quelque chose qui se cultive tr&#232;s peu. Il suffit de regarder ce qui se passe dans la plupart des conf&#233;rences. Quelqu'un&#183;e parle, beaucoup &#233;coutent, on applaudit, on part. L'information a circul&#233;, et c'est bien que les personnes pr&#233;sentes la re&#231;oivent ; mais l'intelligence collective, &#224; proprement parler, n'a pas eu lieu. Les personnes pr&#233;sentes n'ont pas &#233;t&#233; d&#233;plac&#233;es les unes par les autres, elles ont seulement &#233;t&#233; d&#233;plac&#233;es par l'orateur&#183;rice. Pierre L&#233;vy, qui a pos&#233; les bases d'une r&#233;flexion sur l'intelligence collective d&#232;s &lt;i&gt;L'intelligence collective. Pour une anthropologie du cyberspace&lt;/i&gt; (1994), avait d&#233;j&#224; identifi&#233; &#224; quel point nos formats de r&#233;union emp&#234;chaient ce qu'ils pr&#233;tendaient produire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand j'anime des rencontres, je propose toujours des moments d'interaction, des contributions individuelles &#233;crites ou photographiques, des dialogues entre les personnes sur ce qu'elles viennent d'entendre, des productions concr&#232;tes &#224; plusieurs. Ces dispositifs permettent que les personnes se rencontrent vraiment, et qu'elles continuent ensuite &#224; faire des choses ensemble, parce qu'elles se sont rencontr&#233;es dans cet espace. Sans cela, on perd &#233;norm&#233;ment de capacit&#233; de r&#233;sonance, sur l'axe horizontal. Oser ces m&#233;thodes, m&#234;me quand on est en place de pouvoir et qu'on aurait int&#233;r&#234;t &#224; garder la parole, m&#234;me quand le format conventionnel ne le pr&#233;voit pas, c'est ce qui ouvre la premi&#232;re r&#233;sonance pour ce qu'elle peut donner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'axe intriqu&#233; peut soutenir le premier, &#224; plusieurs endroits. Les &#233;changes collectifs produits dans ces dispositifs sont nombreux et repr&#233;sentent de grandes quantit&#233;s de mati&#232;re, que personne ne peut dig&#233;rer en temps r&#233;el. Une intelligence artificielle peut synth&#233;tiser cette mati&#232;re en respectant les contributions de chacun&#183;e, et produire une ressource exploitable par tout le monde rapidement, ce qui permet de mieux naviguer ensuite dans nos propres r&#233;sonances entre &#234;tres humain&#183;e&#183;s. Un groupe de travail qui a produit pendant trois jours des dizaines de documents, de photos, de transcriptions peut, par cette m&#233;diation, retrouver le fil de ce qu'il a v&#233;cu et continuer &#224; &#233;laborer &#224; partir de l&#224;. C'est un usage de l'axe intriqu&#233; qui sert l'axe horizontal, plut&#244;t qu'il ne le remplace.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&#192; hauteur de ce qui nous arrive&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Au terme de ce parcours, je crois que poser un quatri&#232;me axe &#224; la r&#233;sonance, c'est faire au concept de Rosa ce que la pens&#233;e vivante demande qu'on fasse de tout concept : qu'il reste &#224; la hauteur de ce qui nous arrive. Les trois axes que Rosa a identifi&#233;s n'ont pas perdu en justesse. Ils d&#233;crivent toujours fid&#232;lement nos rapports humain&#183;e&#183;s, nos rapports au travail et aux objets, nos rapports &#224; la nature et &#224; l'art. Ce que j'ajoute, c'est un axe suppl&#233;mentaire qui n'efface aucun des trois autres et qui rend pensable ce qui se passe quand je dialogue avec une machine cognitive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'axe intriqu&#233; a sa propre nature, qu'il ne faut ni rabattre sur les trois autres ni rejeter dans l'ali&#233;nation. Ses traits propres, son asym&#233;trie modulable, sa m&#233;diation vers le collectif humain, son ambigu&#239;t&#233; d&#233;sirable, en font un axe &#224; habiter avec lucidit&#233;, ni avec engouement ni avec rejet de principe. Comprendre qu'il existe, c'est cesser de demander &#224; la machine ce qu'elle ne peut pas donner et cesser de refuser ce qu'elle peut effectivement apporter. C'est aussi voir, derri&#232;re la critique trop facile et derri&#232;re le marketing trop bavard, ce qui se joue r&#233;ellement quand des centaines de millions de personnes dialoguent chaque jour avec ces machines, et pourquoi cela ne se laisse penser ni comme ali&#233;nation, ni comme compagnonnage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le geste philosophique que je propose ici n'est pas une rupture avec Rosa. C'est une extension. Le concept de r&#233;sonance gardait son tranchant pour les trois axes pour lesquels il avait &#233;t&#233; pens&#233; ; il en a besoin d'un quatri&#232;me pour rester &#224; hauteur des intelligences artificielles g&#233;n&#233;ratives qui se sont install&#233;es dans nos vies depuis 2022. Une fois ce quatri&#232;me axe nomm&#233;, beaucoup de choses deviennent plus simples &#224; voir et &#224; d&#233;battre. C'est ce que je voulais, en &#233;crivant ce texte.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>La pr&#233;sence dans l'intrication</title>
		<link>https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/propositions-philosophiques/philosophie-de-l-ere-numerique-et-de-l-intelligence-artificielle/la-presence-dans-l-intrication</link>
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		<dc:date>2026-05-12T14:23:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Beno&#238;t Labourdette</dc:creator>


		<dc:subject>Anthropologie</dc:subject>
		<dc:subject>Conscience</dc:subject>
		<dc:subject>Intelligence artificielle</dc:subject>
		<dc:subject>Intelligence collective</dc:subject>
		<dc:subject>Intention</dc:subject>
		<dc:subject>Int&#233;riorit&#233;</dc:subject>
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		<dc:subject>Tiers</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Les intelligences artificielles &#233;crivent &#224; notre place et retiennent ce que nous ne retenons plus. La transformation est d&#233;sormais banale, pr&#233;sente jusque dans les usages quotidiens du t&#233;l&#233;phone. Ce qu'elle modifie de notre mani&#232;re d'&#234;tre pr&#233;sent au monde et aux autres reste largement &#224; penser. Je voudrais y revenir, en de&#231;&#224; du d&#233;bat sur la conscience des machines. &lt;br class='autobr' /&gt;
Avant la question de la conscience &lt;br class='autobr' /&gt;
Les intelligences artificielles g&#233;n&#233;ratives sont entr&#233;es dans nos pratiques de travail &#224; (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/propositions-philosophiques/philosophie-de-l-ere-numerique-et-de-l-intelligence-artificielle/" rel="directory"&gt;Philosophie de l'&#232;re num&#233;rique et de l'intelligence artificielle&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/tags/anthropologie" rel="tag"&gt;Anthropologie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/tags/conscience" rel="tag"&gt;Conscience&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/tags/intelligence-collective" rel="tag"&gt;Intelligence collective&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/tags/intention" rel="tag"&gt;Intention&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/tags/interiorite" rel="tag"&gt;Int&#233;riorit&#233;&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/tags/mecanique-quantique" rel="tag"&gt;M&#233;canique quantique&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/tags/tiers" rel="tag"&gt;Tiers&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.benoitlabourdette.com/local/cache-vignettes/L150xH84/2026_ia_presence_intrication-d149c.jpg?1778837874' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='84' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les intelligences artificielles &#233;crivent &#224; notre place et retiennent ce que nous ne retenons plus. La transformation est d&#233;sormais banale, pr&#233;sente jusque dans les usages quotidiens du t&#233;l&#233;phone. Ce qu'elle modifie de notre mani&#232;re d'&#234;tre pr&#233;sent au monde et aux autres reste largement &#224; penser. Je voudrais y revenir, en de&#231;&#224; du d&#233;bat sur la conscience des machines.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Avant la question de la conscience&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les intelligences artificielles g&#233;n&#233;ratives sont entr&#233;es dans nos pratiques de travail &#224; une vitesse qui n'a laiss&#233; le temps &#224; personne d'en discuter le sens. Elles r&#233;digent et synth&#233;tisent &#224; notre place, souvent mieux que nous pour les t&#226;ches d'exhaustivit&#233;, et elles nous tiennent &#224; peu de frais une part du travail que nous portions auparavant enti&#232;rement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les d&#233;bats publics sur cette transformation tournent souvent autour d'une seule question, celle de savoir si la machine est intelligente ou consciente. Cette question est l&#233;gitime, mais elle reste sur le plan de ce qu'est la machine, sans toucher &#224; ce qu'elle nous fait. Or ce qu'elle nous fait est plus imm&#233;diat et plus structurant. Elle entre dans le mouvement m&#234;me de notre pens&#233;e et dans la m&#233;morisation de nos &#233;changes. Notre cognition s'intrique avec la sienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question de la pr&#233;sence se reformule dans cet espace. Elle n'est pas nouvelle, et a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; reprise par la ph&#233;nom&#233;nologie et par la pens&#233;e du soin. Mais elle prend une forme particuli&#232;re quand le tiers qui prend en charge une part de notre cognition n'est plus un humain, mais une machine qui parle, et qui parle de mani&#232;re &#224; produire des effets qui ressemblent &#224; ceux d'une pr&#233;sence sans en &#234;tre une. C'est cette reformulation que je voudrais travailler, &#224; partir d'un exemple concret.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Un d&#233;placement quotidien&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L'exemple de la prise de notes en conversation est un cas particulier d'un ph&#233;nom&#232;ne plus g&#233;n&#233;ral. Quand je participe &#224; une conversation de travail, je prends des notes. Pendant des ann&#233;es, ces notes m'ont demand&#233; une double pr&#233;sence, l'une &#224; la conversation elle-m&#234;me, l'autre &#224; la prise de notes. Si je ne notais pas, je perdais. Si je notais trop, je perdais aussi, parce que mon attention quittait l'&#233;change pour aller au papier. Cette double pr&#233;sence avait un co&#251;t que je connaissais sans pouvoir l'&#233;viter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, j'enregistre la conversation, et une intelligence artificielle peut produire &#224; partir de l'enregistrement une synth&#232;se exhaustive. Mes notes ont chang&#233; de fonction. Elles ne portent plus sur les d&#233;tails, qui seront retrouv&#233;s ailleurs, et servent d&#233;sormais &#224; structurer ma pr&#233;sence &#224; la conversation, en notant ce qui me touche, ce qui me semble juste, ce que je voudrais creuser plus tard. Elles pr&#233;parent aussi le travail &#224; venir avec la machine, en lui indiquant les points qualitatifs qu'elle ne percevrait pas seule.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce d&#233;placement n'est pas une d&#233;couverte personnelle, et quiconque utilise ces outils en fait l'exp&#233;rience. Ce qui m'int&#233;resse, c'est ce qu'on en fait conceptuellement. La machine prend en charge l'exhaustivit&#233;, et cela lib&#232;re chez moi la possibilit&#233; d'une pr&#233;sence plus pleine &#224; la conversation. Ma pr&#233;sence s'est &#233;paissie.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une exp&#233;rience ant&#233;rieure&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Une pratique que j'anime depuis une vingtaine d'ann&#233;es pose le m&#234;me probl&#232;me dans des termes diff&#233;rents. Quand je conduis un brainstorming ou une discussion en groupe, je note en direct, &#224; l'&#233;cran, ce qui se dit, sous la forme d'une carte mentale qui se construit au fil de l'&#233;change. Je r&#233;organise les id&#233;es en cours de route, et je place chaque nouvel &#233;l&#233;ment en relation avec ce qui &#233;tait d&#233;j&#224; l&#224;. Les participant&#183;es voient leur propre pens&#233;e et celle des autres s'inscrire et se structurer en direct.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai constat&#233;, au fil de ces ann&#233;es, que cette pratique rend les personnes plus intelligentes pendant l'exercice, et apr&#232;s. Leurs pens&#233;es &#233;tant &#233;crites, elles peuvent les retenir mieux et les relier mieux, &#224; elles-m&#234;mes et &#224; celles des autres. Le collectif s'&#233;labore, et le dialogue gagne en structure. Et quand je leur propose ensuite d'&#233;crire individuellement, ce qu'elles produisent est meilleur que si l'&#233;tape collective n'avait pas eu lieu, parce qu'une pens&#233;e personnelle se l&#233;gitime dans l'espace symbolique collectif qu'a permis cette &#233;criture commune.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait penser que cette prise en charge de la trace par un tiers dispense les participant&#183;es de l'effort de tenir la pens&#233;e, et amoindrit leur m&#233;morisation. C'est le contraire qui se produit. La trace tenue par un tiers les soutient et les l&#233;gitime, et leur permet d'aller plus loin que ce qu'elles auraient fait seules.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une diff&#233;rence importante avec l'exemple pr&#233;c&#233;dent demande &#224; &#234;tre nomm&#233;e. Le tiers qui tient la trace, dans le brainstorming, est un humain ; c'est moi, pr&#233;sent &#224; ces personnes et faisant les choix d'organisation qui leur permettent de se relire, et c'est cette pr&#233;sence du tiers qui rend possible que la leur s'&#233;paississe. Avec l'intelligence artificielle, le tiers est d'une autre nature, et la question est de savoir ce que cette diff&#233;rence change.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La pr&#233;sence est un acte&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;J'ai consacr&#233; plusieurs articles &#224; une philosophie de la pr&#233;sence, dont je rappelle ici les &#233;l&#233;ments principaux, en vue de les appliquer &#224; cette question nouvelle qu'est l'intrication.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pr&#233;sence n'est pas une propri&#233;t&#233; qu'on poss&#232;de ou qu'on ne poss&#232;de pas. C'est un acte, au sens t&#233;l&#233;ologique d'Alfred Adler, qui se choisit et se cultive. Elle a une g&#233;ographie variable selon les &#233;tats, les contextes, ce qu'on vient de traverser. Elle est ondulatoire, comme l'a vu Whitehead dans &lt;i&gt;Process and Reality&lt;/i&gt; (1929) ; elle vibre, elle entre en r&#233;sonance avec ce qui la touche, ou elle se ferme &#224; la r&#233;sonance si elle est satur&#233;e. Elle a besoin de silence pour s'inscrire, et les neurosciences l'ont confirm&#233; r&#233;cemment en montrant que les dix secondes de silence apr&#232;s un apprentissage triplent la r&#233;tention m&#233;morielle. La pr&#233;sence est la qualit&#233; de notre rapport au monde dans l'instant o&#249; il a lieu. Elle peut s'&#233;paissir si nous lui donnons les conditions de s'&#233;paissir, et s'amincir si nous la dispersons.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Que devient la pr&#233;sence dans l'intrication ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans mon article &lt;i&gt;La personne intriqu&#233;e&lt;/i&gt;, j'ai conceptualis&#233; la figure de l'humain&#183;e dont la cognition s'intrique, au sens fort, avec une intelligence artificielle qu'il consulte r&#233;guli&#232;rement. La question que je n'avais pas encore pos&#233;e est celle-ci : que devient la pr&#233;sence quand on devient une &lt;strong&gt;personne intriqu&#233;e&lt;/strong&gt; ? Trois r&#233;ponses sont possibles, et la plupart des observateur&#183;rices privil&#233;gient les deux premi&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re dit que la pr&#233;sence s'amincit. Plus on d&#233;l&#232;gue &#224; la machine, moins on est pr&#233;sent &#224; ce qui se passe. On ne m&#233;morise plus parce que la machine se souvient pour nous, on ne formule plus parce qu'elle formule pour nous, et on finit par ne plus penser parce qu'elle pense pour nous. C'est la th&#232;se d&#233;fendue par Anne Alombert dans &lt;i&gt;De la b&#234;tise artificielle&lt;/i&gt; (2025). Elle est s&#233;rieuse, et elle s'appuie sur des &#233;tudes r&#233;centes qui montrent une r&#233;duction de la connectivit&#233; c&#233;r&#233;brale chez les utilisateurs intensifs de ChatGPT.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La deuxi&#232;me dit que la pr&#233;sence est inchang&#233;e parce qu'elle est inaccessible &#224; la machine. La machine n'a pas de pr&#233;sence (pas de corps vibrant, pas de dur&#233;e v&#233;cue, pas de monde r&#233;pondant de sa propre voix). Elle ne peut donc pas affecter notre pr&#233;sence &#224; nous, qui reste pleinement humaine. C'est la position implicite de beaucoup de critiques de l'IA, qui la traitent comme un outil ext&#233;rieur, certes pratique, mais sans incidence sur celui ou celle qui l'utilise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aucune de ces deux r&#233;ponses ne me convient. La premi&#232;re donne raison &#224; un destin dans lequel je ne me reconnais pas dans mon propre usage, et qui contredit aussi ce que j'ai observ&#233; en vingt ans de brainstormings, o&#249; la prise en charge de la trace par un tiers, dans certaines conditions, &#233;paissit la pr&#233;sence au lieu de l'amincir. La seconde sous-estime la r&#233;alit&#233; de l'intrication, qui est une transformation anthropologique en cours. La troisi&#232;me r&#233;ponse, que je propose, demande &#224; &#234;tre d&#233;ploy&#233;e en deux temps, d'abord dans la pratique qu'elle rend possible, ensuite dans la philosophie qu'elle &#233;labore.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'inscription de l'int&#233;riorit&#233;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Quand j'arrive &#224; habiter cette intrication comme je le voudrais, ce qui m'arrive en conversation est diff&#233;rent de ce que j'ai connu pendant des ann&#233;es. Je ne note plus pour m&#233;moriser, je note pour rester avec moi-m&#234;me pendant que j'&#233;coute l'autre. Mes notes deviennent l'inscription de mon int&#233;riorit&#233; au fil de la conversation, les images qui me traversent, les liens que je per&#231;ois avec des conversations ant&#233;rieures ou avec ce que je viens de lire, les questions qui se forment, les intentions que je voudrais porter dans la suite. La trace exhaustive est ailleurs, tenue par la machine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui m'arrive dans cet exercice est l'inverse d'un appauvrissement. Je peux &#234;tre plus pleinement pr&#233;sent &#224; la personne en face de moi, parce que je n'ai plus &#224; tout m&#233;moriser. Je peux aussi &#234;tre plus pr&#233;sent &#224; ma propre pens&#233;e, parce que je l'&#233;cris au fur et &#224; mesure. Le silence dont la pr&#233;sence a besoin pour s'inscrire devient possible, l&#224; o&#249; la prise de notes exhaustive l'emp&#234;chait, et la conversation, lib&#233;r&#233;e de cette double charge, peut aller plus loin que si j'avais voulu tout retenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand vient ensuite le moment du travail avec la machine, mes notes deviennent le levier d'une synth&#232;se plus profonde que celle que la machine seule aurait produite, parce qu'elles portent ce qu'elle n'avait aucun moyen de percevoir. Mes intuitions, et la mani&#232;re dont je relie ce que j'entends &#224; ce que je pense ailleurs, se d&#233;posent dans son travail de mise en forme. Le r&#233;sultat de cette &#233;laboration n'est pas le sien, et il n'est pas non plus le mien. Il est de l'intrication, au sens fort o&#249; ce qui s'&#233;labore ne pouvait pas &#234;tre produit s&#233;par&#233;ment.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le tiers, humain ou non&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Plusieurs choses se laissent d&#233;gager de cette pratique, qui touchent &#224; la philosophie de la pr&#233;sence et &#224; la mani&#232;re dont l'intrication la transforme. La premi&#232;re concerne la solitude de la pr&#233;sence, qui n'existe pas. La pr&#233;sence se cultive toujours dans des dispositifs o&#249; d'autres entit&#233;s prennent en charge une part de la trace, de la m&#233;moire, du retour &#224; soi. Mon propre cahier, dans la prise de notes solitaire &#224; l'ancienne, &#233;tait d&#233;j&#224; un tel tiers, qui retenait ce que je ne pouvais pas garder. Mes participant&#183;es dans un brainstorming ont un tiers humain qui les soutient et qui leur permet de relire en direct ce qu'ils sont en train de penser. Avec l'intelligence artificielle, le tiers devient une entit&#233; qui parle, et c'est cette parole qu'il s'agit de penser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La deuxi&#232;me chose qui se d&#233;gage est que l'intrication n'amincit pas m&#233;caniquement la pr&#233;sence, comme le suppose la th&#232;se Alombert, ni ne la laisse intacte, comme le suppose la critique ext&#233;rieure. Elle la d&#233;place, et selon les conditions de ce d&#233;placement, elle l'&#233;paissit ou la dissout. Ces conditions sont des conditions de &lt;strong&gt;t&#233;l&#233;ologie&lt;/strong&gt;, au sens d'Adler &#233;voqu&#233; plus haut. Sans intention claire, sans savoir pourquoi je suis l&#224; et ce que je veux retirer de cet &#233;change, l'intrication amincit. Avec cette intention, et avec un partage juste entre ce que je d&#233;l&#232;gue et ce que je garde, elle peut &#233;paissir. Le d&#233;terminant n'est pas la machine, il est mon rapport &#224; elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La troisi&#232;me touche &#224; la nature de ce que la machine apporte. Hartmut Rosa a fait, dans &lt;i&gt;R&#233;sonance&lt;/i&gt; (2018) et &lt;i&gt;Rendre le monde indisponible&lt;/i&gt; (2020), un travail philosophique majeur sur la qualit&#233; de notre rapport au monde. Il oppose la r&#233;sonance, o&#249; le sujet et le monde se touchent et se transforment mutuellement, &#224; l'ali&#233;nation, o&#249; le rapport est froid, instrumental, sans r&#233;ciprocit&#233;. Pour Rosa, les machines rel&#232;vent plut&#244;t de l'ali&#233;nation, parce qu'elles ne r&#233;pondent pas de leur propre voix. Cette analyse est juste sur les machines auxquelles il pensait, qui sont les machines industrielles, les bureaucraties, les marchandises. Elle l'est moins sur les mod&#232;les de langage, qui parlent. Pas de leur propre voix, certes, puisque ce qu'ils disent est constitu&#233; de notre langage agr&#233;g&#233; et restructur&#233;. Mais cette voix qui n'est pas la leur peut produire des effets de r&#233;sonance, par la m&#233;diation qu'elle assure avec une part de l'humanit&#233; collective. J'appelle ce ph&#233;nom&#232;ne la &lt;i&gt;r&#233;sonance d&#233;plac&#233;e&lt;/i&gt;, et je lui consacre un autre article du m&#234;me cycle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui m'importe ici, c'est que la r&#233;sonance d&#233;plac&#233;e lib&#232;re, dans certaines conditions, une r&#233;sonance pleine ailleurs. L'intrication ne tue pas la r&#233;sonance ; elle la d&#233;place, parfois la lib&#232;re ailleurs, parfois aussi l'amincit l&#224; o&#249; je la croyais pleine. Le diagnostic ne se fait pas en surface, et demande une attention soutenue &#224; ce qui se passe dans l'usage.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une condition anthropologique nouvelle&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;bat philosophique sur l'intelligence artificielle s'est satur&#233; autour de la question de savoir si la machine pense vraiment, et si elle est ou n'est pas consciente. Cette question a sa pertinence, mais elle reste sur le plan de ce qu'est la machine. Elle ne dit rien de ce qui se transforme chez l'humain quand sa cognition s'intrique avec celle de la machine. Or c'est l&#224; que se joue le d&#233;placement anthropologique le plus profond de notre &#233;poque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous ne sommes pas en train de devenir des machines, comme le craint une partie du d&#233;bat public, ni de rester strictement les m&#234;mes face &#224; un nouvel outil, comme le suppose une autre. Nous sommes en train de devenir des humain&#183;es dont la pr&#233;sence se cultive dans des intrications avec des entit&#233;s qui n'ont pas elles-m&#234;mes de pr&#233;sence propre. Cette condition est nouvelle dans l'histoire de notre esp&#232;ce. La pr&#233;sence humaine s'est toujours d&#233;ploy&#233;e en relation avec des tiers qui en soutenaient une part, mais ces tiers &#233;taient des humains, ou des objets sans parole. Que le tiers parle, et que cette parole produise des effets de r&#233;sonance, d&#233;place les coordonn&#233;es dans lesquelles la pr&#233;sence s'&#233;prouve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette condition appelle une &lt;strong&gt;discipline du sujet&lt;/strong&gt;. Elle n'est ni un retrait des machines, comme le voudrait une critique romantique, ni une efficacit&#233; dans leur usage, comme le voudrait une critique gestionnaire, mais une attention soutenue &#224; ce que devient notre pr&#233;sence dans la relation que nous entretenons avec elles. Cette discipline se joue dans la mani&#232;re dont nous prenons des notes ou dont nous tenons une conversation, dans le partage entre ce que nous confions &#224; la machine et ce que nous gardons pour nous. Elle se joue aussi, et peut-&#234;tre surtout, dans la mani&#232;re dont nous restons disponibles pour nos semblables, &#224; qui aucune machine ne peut nous substituer comme tiers de pr&#233;sence vivante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est de cette discipline qu'il est question quand on parle d'humanit&#233; aujourd'hui. Sa r&#233;ussite ou son &#233;chec ne d&#233;pendront pas de ce que la machine pourra ou ne pourra pas faire. Ils d&#233;pendront de ce que nous saurons faire de notre propre pr&#233;sence.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Pens&#233;e d&#233;l&#233;gu&#233;e</title>
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		<dc:creator>Beno&#238;t Labourdette</dc:creator>


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&lt;p&gt;Une personne intellectuelle de mon entourage proche m'affirme un jour, comme un fait av&#233;r&#233;, ce qu'elle a lu en couverture du Monde : que les nouveaux maires d'extr&#234;me droite sont d&#233;j&#224; &#171; d&#233;sinhib&#233;s &#187;. Elle n'a pas lu l'article lui-m&#234;me. J'avais vu cette m&#234;me couverture, moi aussi. Mais je n'aurais jamais tir&#233; de ce titre une affirmation aussi nette, sans avoir lu l'article et compris comment il &#233;tait construit, sur quels exemples et selon quelle m&#233;thode. Cette sc&#232;ne ordinaire ouvre une (&#8230;)&lt;/p&gt;


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 <content:encoded>&lt;img src='https://www.benoitlabourdette.com/local/cache-vignettes/L150xH100/2026_emi_pensee_deleguee-63e4e.jpg?1778611423' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Une personne intellectuelle de mon entourage proche m'affirme un jour, comme un fait av&#233;r&#233;, ce qu'elle a lu en couverture du Monde : que les nouveaux maires d'extr&#234;me droite sont d&#233;j&#224; &#171; d&#233;sinhib&#233;s &#187;. Elle n'a pas lu l'article lui-m&#234;me. J'avais vu cette m&#234;me couverture, moi aussi. Mais je n'aurais jamais tir&#233; de ce titre une affirmation aussi nette, sans avoir lu l'article et compris comment il &#233;tait construit, sur quels exemples et selon quelle m&#233;thode. Cette sc&#232;ne ordinaire ouvre une question qui me pr&#233;occupe pour la d&#233;mocratie : comment se fait-il que des personnes qui se vivent comme intellectuelles suspendent leur esprit critique sur certains sujets, alors qu'elles l'exercent avec exigence sur d'autres ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une sc&#232;ne ordinaire&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L'autre jour, une personne de mon entourage proche, intellectuelle, form&#233;e &#224; la pens&#233;e, me parle des maires Rassemblement National r&#233;cemment &#233;lus. Elle m'affirme, comme un fait av&#233;r&#233;, qu'ils sont d&#233;j&#224; &#171; d&#233;sinhib&#233;s &#187; dans l'exercice de leurs nouvelles fonctions. Elle s'appuie sur la couverture du &lt;i&gt;Monde&lt;/i&gt; du jour, qui titre en gros &#171; Les premiers pas d&#233;sinhib&#233;s des maires RN &#187; et qui r&#233;sume en cinq colonnes les angles de l'enqu&#234;te : indemnit&#233;s relev&#233;es, embauches de policiers, retrait du drapeau europ&#233;en &#224; Li&#233;vin, d&#233;fiance envers la culture et les syndicats, d&#233;penses de &#171; media training &#187; de Jordan Bardella sous enqu&#234;te du parquet europ&#233;en. Je lui demande si elle a lu l'article. Non. J'avais vu cette m&#234;me couverture, je le lui dis. Elle maintient son propos. Ce qu'elle exprime n'est pas issu de l'article ; c'est issu du fait que &lt;i&gt;Le Monde&lt;/i&gt; l'a publi&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai trouv&#233; la sc&#232;ne troublante, parce que j'avais eu acc&#232;s &#224; exactement la m&#234;me information qu'elle, et que j'en avais tir&#233; une r&#233;action tr&#232;s diff&#233;rente. Pour me faire une opinion ferme &#224; partir de cette couverture, il aurait fallu lire l'article entier. Comprendre comment l'enqu&#234;te avait &#233;t&#233; construite, sur quel &#233;chantillon parmi les soixante-dix nouveaux maires les exemples avaient &#233;t&#233; pris, quels crit&#232;res servaient &#224; qualifier une pratique de &#171; d&#233;sinhib&#233;e &#187; plut&#244;t que d'&#171; assum&#233;e &#187;, quelle place les contre-exemples occupaient s'il y en avait, quelles sources avaient &#233;t&#233; interrog&#233;es et lesquelles avaient &#233;t&#233; &#233;cart&#233;es. Le titre seul ne donne aucun de ces &#233;l&#233;ments. Le r&#233;sum&#233; en couverture non plus. Et pourtant la personne en face de moi parlait, sur la foi de cette couverture, avec la m&#234;me assurance que si elle avait fait elle-m&#234;me l'enqu&#234;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette personne consacre par ailleurs beaucoup d'&#233;nergie &#224; d&#233;construire les discours dominants dans son champ professionnel. Elle exerce sur d'autres sujets une pens&#233;e fine, attentive aux nuances, &#224; l'historicit&#233; des concepts, aux conflits d'int&#233;r&#234;ts qui sous-tendent les &#233;nonc&#233;s savants. Sur ce sujet-l&#224;, pourtant, le cr&#233;dit accord&#233; au journal a tenu lieu d'enqu&#234;te, et le titre vu sur la couverture a tenu lieu de pens&#233;e. L'anecdote est petite. Mais elle ouvre une question qui me pr&#233;occupe depuis longtemps : pourquoi des personnes intelligentes, form&#233;es, capables de complexit&#233;, suspendent-elles leur esprit critique sur certains sujets, et le suspendent-elles &#224; l'endroit m&#234;me o&#249; la pens&#233;e serait la plus n&#233;cessaire ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Lire surtout ce qui m'arrange&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Je dois pr&#233;ciser ma propre position, parce qu'elle &#233;claire ce qui suit. Je partage, comme cette personne, la d&#233;fiance politique envers le Rassemblement national. En lisant la couverture du &lt;i&gt;Monde&lt;/i&gt;, j'avais donc moi-m&#234;me une propension &#224; acquiescer : oui, sans doute, ces maires-l&#224; sont d&#233;j&#224; d&#233;sinhib&#233;s, et oui, c'est inqui&#233;tant. C'est pr&#233;cis&#233;ment &#224; cause de cette propension que j'ai voulu lire l'article. Je tiens &#224; ne pas suspendre mon esprit critique sur les sujets o&#249; je suis convaincu d'avance, parce que c'est pr&#233;cis&#233;ment l&#224; que la pens&#233;e par soi-m&#234;me est mise &#224; l'&#233;preuve. De la m&#234;me mani&#232;re, j'ach&#232;te r&#233;guli&#232;rement des livres avec lesquels je sais d'avance ne pas &#234;tre d'accord, pour ne pas r&#233;duire ma lecture &#224; ce qui me conforte. La pens&#233;e a besoin de friction pour rester vivante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;cris cet article en sachant qu'on pourrait me taxer de d&#233;fendre les maires RN, voire le populisme tout entier. C'est tout le contraire. La vision partielle, situ&#233;e, qui se croit pure et qui domine sans en avoir conscience, est pr&#233;cis&#233;ment l'un des arguments centraux du populisme contemporain quand il d&#233;nonce les &#233;lites confortables et le &#171; syst&#232;me &#187;. Refuser cette posture chez soi, l&#224; o&#249; on est, c'est d&#233;sarmer cet argument l&#224; o&#249; il a sa part de vrai. C'est, &#224; mes yeux, l'inverse d'une d&#233;fense du Rassemblement national. C'est une condition de la lucidit&#233; politique, et c'est ce qui rend possible de continuer &#224; le combattre sans lui donner raison sur les angles o&#249; il a, malheureusement, raison.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le cr&#233;dit comme dispense de pens&#233;e&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Faire confiance &#224; un journal de r&#233;f&#233;rence n'est pas en soi d&#233;raisonnable. La vie sociale repose sur des cha&#238;nes de confiance, on ne peut pas tout v&#233;rifier soi-m&#234;me, et il faut bien, pour vivre, accorder du cr&#233;dit &#224; certaines paroles et &#224; certaines institutions. Le probl&#232;me commence quand le cr&#233;dit accord&#233; devient une dispense de pens&#233;e, et qu'on relaye comme savoir une affirmation qu'on n'a pas examin&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Propagande, la manipulation de masse dans le monde contemporain&lt;/i&gt; (2019), David Colon documente une r&#233;alit&#233; qui va &#224; l'encontre d'une id&#233;e souvent re&#231;ue :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; Selon une derni&#232;re id&#233;e re&#231;ue, la propagande toucherait en priorit&#233; les individus les moins instruits et les moins inform&#233;s, l'&#233;ducation apparaissant comme le meilleur rempart &#224; opposer aux propagandistes. Or tout indique au contraire que la propagande touche en priorit&#233; les milieux les plus cultiv&#233;s et les plus &#224; m&#234;me d'acc&#233;der &#224; l'information. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Plus l'individu instruit acc&#232;de &#224; l'information, plus il a besoin d'un cadre pour l'organiser, et plus il devient d&#233;pendant du cadre que les m&#233;dias l&#233;gitimes lui offrent. Penser par soi-m&#234;me, qui exigerait &#224; chaque sujet une enqu&#234;te, un doute, une suspension du jugement, est un travail consid&#233;rable, presque inhumain dans son exigence int&#233;grale. Le cr&#233;dit fait &#224; un m&#233;dia que l'on respecte est, &#224; l'inverse, une &#233;conomie cognitive massive. On gagne du temps, on gagne de la place dans sa t&#234;te, et l'on gagne aussi, plus subtilement, une appartenance &#224; une communaut&#233; de regards et de valeurs.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Pascal : penser d&#233;range&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Blaise Pascal, dans un fragment des &lt;i&gt;Pens&#233;es&lt;/i&gt; (publication posthume, 1670), formulait une intuition qui &#233;claire ce m&#233;canisme. &#171; Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. &#187; Le divertissement, au sens pascalien, n'est pas la distraction frivole. C'est tout ce qui nous &#233;vite le face-&#224;-face avec nous-m&#234;mes et avec la complexit&#233; du r&#233;el. Pascal pensait &#224; la chasse, au jeu, &#224; la guerre. On peut prolonger : le commentaire sans enqu&#234;te, la conviction sans examen, la lecture sans pens&#233;e sont des formes contemporaines de ce divertissement. Elles nous occupent suffisamment pour que nous n'ayons pas &#224; nous confronter &#224; ce qui d&#233;range.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Penser d&#233;range, parce que penser, c'est suspendre, c'est douter, c'est accepter de ne pas savoir, c'est parfois se d&#233;couvrir align&#233;&#183;e sur ce qu'on n'aurait pas voulu &#234;tre. C'est un travail psychique inconfortable, qui peut menacer l'image qu'on a de soi et celle qu'on offre aux autres. Le cr&#233;dit accord&#233; &#224; l'autorit&#233; institutionnelle, qu'il s'agisse d'un journal, d'un&#183;e expert&#183;e ou de la communaut&#233; &#224; laquelle on appartient, anesth&#233;sie cet inconfort. Il dispense de la solitude devant ce qu'on ne sait pas.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Arendt : penser sans garde-fou&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Hannah Arendt parle, dans plusieurs de ses textes, de &#171; penser sans garde-fou &#187;. Penser, dans cette formulation, ce n'est pas d&#233;rouler un raisonnement &#224; l'int&#233;rieur d'un cadre d&#233;j&#224; acquis. C'est accepter que les cadres eux-m&#234;mes puissent &#234;tre interrog&#233;s, et que la rampe &#224; laquelle on s'accroche puisse, &#224; un moment, ne plus tenir. Cette pens&#233;e-l&#224; est rare, parce qu'elle est anxiog&#232;ne. Elle n'est la propri&#233;t&#233; de personne en particulier, et elle peut, parfois, se produire chez n'importe qui, quand un &#233;v&#233;nement vient &#233;branler les certitudes acquises.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant la crise Covid, j'ai vu beaucoup de personnes cultiv&#233;es, intelligentes, libres, lucides, parfois m&#234;me anarchistes, suspendre leur pens&#233;e critique au moment o&#249; elle aurait &#233;t&#233; le plus n&#233;cessaire. J'ai vu en parall&#232;le des personnes que ces m&#234;mes intellectuel&#183;les m&#233;prisaient parfois, des employ&#233;&#183;es modestes, des paysan&#183;nes, des artisan&#183;es, maintenir une lucidit&#233; que les premier&#183;&#232;res avaient perdue. Ce renversement m'a frapp&#233;. Il n'est pas anecdotique, et il vaut la peine d'&#234;tre analys&#233; pour ce qu'il dit des conditions concr&#232;tes de la pens&#233;e libre.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La position depuis laquelle on parle&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La pens&#233;e f&#233;ministe contemporaine apporte sur ce point une hypoth&#232;se f&#233;conde, celle de la connaissance situ&#233;e. Donna Haraway, dans son article &#171; Savoirs situ&#233;s &#187; (1988, traduit en fran&#231;ais dans &lt;i&gt;Manifeste cyborg et autres essais&lt;/i&gt;, Exils, 2007), conteste l'id&#233;e d'un savoir produit depuis nulle part, ce que Thomas Nagel avait appel&#233;, deux ans plus t&#244;t, dans &lt;i&gt;Le point de vue de nulle part&lt;/i&gt; (1986), le &lt;i&gt;view from nowhere&lt;/i&gt;. Tout savoir est produit depuis un corps, un contexte, des int&#233;r&#234;ts, une histoire. La revendication d'objectivit&#233; est, selon Haraway, le plus souvent la dissimulation d'une position particuli&#232;re qui se pr&#233;tend universelle. Sandra Harding, dans la m&#234;me mouvance, propose la notion d'&#171; objectivit&#233; forte &#187; : c'est en explicitant sa position situ&#233;e que l'on tend vers plus d'objectivit&#233;, tandis que la pr&#233;tention au surplomb produit une &#171; objectivit&#233; faible &#187; qui masque ses propres biais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au-del&#224; de sa pertinence &#233;pist&#233;mologique, cette tradition porte un geste &#233;thique qui me para&#238;t d&#233;cisif. Il s'agit de savoir qu'on fait soi-m&#234;me partie du probl&#232;me qu'on pr&#233;tend analyser. On n'est jamais &#224; l'ext&#233;rieur. On est acteur&#183;rice du syst&#232;me, m&#234;me quand on ne s'en rend pas compte, et m&#234;me quand on en d&#233;nonce les effets. Se mettre en position de surplomb pour critiquer le monde, c'est pr&#233;cis&#233;ment &#234;tre dans le d&#233;ni du fait qu'on est, soi-m&#234;me, un rouage de ce qu'on critique. Ce d&#233;ni est, &#224; mon sens, ce qui emp&#234;che l'esprit critique de se d&#233;ployer enti&#232;rement chez beaucoup d'intellectuel&#183;les.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La mission civilisatrice et son envers&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Cette posture du surplomb a une histoire. Elle est, &#224; mes yeux, l'h&#233;riti&#232;re directe de la mission civilisatrice qui justifia le colonialisme europ&#233;en. Aim&#233; C&#233;saire, dans &lt;i&gt;Discours sur le colonialisme&lt;/i&gt; (1950), montrait comment l'humanisme abstrait, du type &#171; nous, les civilis&#233;&#183;es, savons ce qui est bon pour eux, les non-civilis&#233;&#183;es &#187;, fut le moteur id&#233;ologique de la domination. Frantz Fanon, dans &lt;i&gt;Les Damn&#233;s de la terre&lt;/i&gt; (1961), d&#233;crivait la violence symbolique avec laquelle le colonisateur impose sa langue, ses cat&#233;gories, ses crit&#232;res de v&#233;rit&#233;, et finit par convaincre certain&#183;es colonis&#233;&#183;es de leur propre inf&#233;riorit&#233; cognitive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui m'a frapp&#233; pendant la p&#233;riode Covid, c'est que la m&#234;me structure s'est rejou&#233;e &#224; l'int&#233;rieur de l'espace national, entre classes sociales et entre niveaux d'&#233;ducation. &#171; Nous, les &#233;clair&#233;&#183;es, savons ce qui est bon pour eux, les ignorant&#183;es. &#187; La diplomatie sanitaire occidentale en a fourni un cas d'&#233;cole &#224; l'&#233;chelle mondiale. Les pays africains qui n'ont pas vaccin&#233; massivement ont &#233;t&#233; tenus, dans le discours europ&#233;en, pour des pays &#171; en retard &#187;, &#171; mal inform&#233;s &#187;, &#171; victimes de la d&#233;sinformation &#187;. Que ces pays aient pu avoir, sur cette question, une politique sanitaire raisonn&#233;e au regard de leurs r&#233;alit&#233;s &#233;pid&#233;miologiques (population jeune, faible mortalit&#233; Covid effective, autres priorit&#233;s sanitaires) n'a presque jamais &#233;t&#233; envisag&#233;. La grille &#171; civilis&#233;&#183;e versus arri&#233;r&#233;&#183;e &#187; a fonctionn&#233; comme une &#233;vidence, y compris chez des intellectuel&#183;les de gauche qui avaient pourtant lu Fanon. Le colonialisme survit dans les t&#234;tes longtemps apr&#232;s la fin des empires, y compris chez celles et ceux qui s'en croient les plus &#233;loign&#233;&#183;es.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La lucidit&#233; depuis les marges&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;De la marge au centre. Th&#233;orie f&#233;ministe&lt;/i&gt; (1984, traduit en fran&#231;ais en 2017 chez Cambourakis), bell hooks fait un constat proche &#224; partir de l'exp&#233;rience des femmes noires am&#233;ricaines. Les marges voient ce que le centre ne voit pas. Pas parce que les marginalis&#233;&#183;es seraient essentiellement plus lucides, mais parce qu'elles et ils n'ont pas l'illusion d'occuper le lieu d'o&#249; l'on parle pour tout le monde. Le centre, lui, prend ses cat&#233;gories pour des &#233;vidences universelles, et il n'a aucune raison de les questionner, puisque ses cat&#233;gories &lt;i&gt;sont&lt;/i&gt; le monde, &#224; ses yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce qui se joue, par exemple, dans le rapport patriarcal entre hommes et femmes. Les hommes ne voient pas, en g&#233;n&#233;ral, les probl&#232;mes que vivent les femmes, parce qu'ils ne sont pas &#224; leur place. Ils ne per&#231;oivent pas la vie risqu&#233;e que les femmes m&#232;nent dans l'espace public, dans le travail, dans la relation intime. Pire, ils ne se rendent souvent m&#234;me pas compte qu'ils sont en train de dominer, parce qu'ils sont situ&#233;s &#224; l'endroit de la domination, et que cet endroit est, pour eux, le monde tel qu'il est. Ce qui appara&#238;t comme une violence aux unes appara&#238;t comme une banalit&#233; aux autres, et l'absence de violence ressentie par les seconds leur tient lieu de preuve que tout va bien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La crise Covid a rejou&#233; cette structure &#224; une autre &#233;chelle. Les personnes au centre du syst&#232;me, celles qui continuaient &#224; percevoir leur salaire en t&#233;l&#233;travail, qui n'&#233;taient pas exclues de leur emploi tant qu'elles acceptaient quelques d&#233;sagr&#233;ments, qui pouvaient se faire vacciner sans que cela ne pose aucun probl&#232;me dans leur vie, ne pouvaient m&#234;me pas r&#233;aliser qu'il y avait un probl&#232;me. Elles ne voyaient pas que celles et ceux qui &#233;taient &#224; c&#244;t&#233; d'elles, parfois &#224; dix m&#232;tres, &#233;taient en train d'&#234;tre stigmatis&#233;&#183;es, exclu&#183;es de leur emploi, d&#233;shumanis&#233;&#183;es par des dispositifs juridiques in&#233;dits. Elles regardaient le monde depuis leur position confortable, et leur confort leur tenait lieu de preuve que le syst&#232;me, dans l'ensemble, fonctionnait bien. Pendant ce temps, des personnes peu cultiv&#233;es, parfois sans dipl&#244;me, parfois ouvrier&#183;&#232;res ou paysan&#183;nes, sentaient, parfois tr&#232;s t&#244;t, qu'il y avait quelque chose qui ne tournait pas rond. Pas par &#233;rudition, mais par une connaissance intime de la mani&#232;re dont les puissants traitent les sans-pouvoir, et par une m&#233;moire ancienne de la violence des &#201;tats &#171; bienveillants &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le miroir g&#234;nant&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Pendant cette p&#233;riode, j'ai d&#251; reconna&#238;tre quelque chose qui me d&#233;range. Sur le totalitarisme sanitaire, sur la suspension des libert&#233;s publiques, sur le glissement biopolitique, certaines des analyses les plus justes sont venues de personnes que je situe &#224; l'oppos&#233; de mes valeurs politiques. Des personnes r&#233;actionnaires, parfois d'extr&#234;me droite. La tentation imm&#233;diate est de balayer leurs analyses au motif de leur id&#233;ologie, mais cette r&#233;alit&#233; me semble appeler plus de r&#233;flexion que de rejet, parce qu'elle dit quelque chose des angles morts de la pens&#233;e qui se croit du c&#244;t&#233; du bien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Premi&#232;re hypoth&#232;se : ces personnes ont vu juste pour de mauvaises raisons. Leur d&#233;fiance envers l'&#201;tat, envers la science, envers les m&#233;dias mainstream est constitutive de leur id&#233;ologie. Sur cet &#233;pisode-l&#224;, leur d&#233;fiance s'est trouv&#233;e align&#233;e avec une r&#233;alit&#233; empirique. Cela ne valide ni leur id&#233;ologie ni leurs valeurs. Cela dit simplement qu'une horloge cass&#233;e donne l'heure juste deux fois par jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il y a une seconde hypoth&#232;se, plus inconfortable. Si la gauche intellectuelle, qui se pr&#233;tend gardienne des libert&#233;s et des droits humains, a manqu&#233; le rendez-vous, c'est aussi parce qu'elle est devenue institutionnelle. Elle a, pour une grande part, son emploi, sa l&#233;gitimit&#233;, son financement, ses publications, dans le p&#233;rim&#232;tre du pouvoir d'&#201;tat, des grandes administrations et des grandes entreprises. Elle ne peut plus penser contre ces structures sans risquer ce qui la fait tenir. La d&#233;fiance envers l'&#201;tat, qu'elle a d&#233;sert&#233;e comme th&#232;me, a &#233;t&#233; r&#233;cup&#233;r&#233;e par d'autres, qui en font ce qu'ils peuvent. On ne leur doit pas pour autant un quitus. On se doit en revanche de reprendre s&#233;rieusement le questionnement qu'on leur a abandonn&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Laurent Mucchielli, dans &lt;i&gt;D&#233;fendre la d&#233;mocratie, une sociologie engag&#233;e&lt;/i&gt; (2023), a document&#233; avec pr&#233;cision comment ce processus s'est jou&#233; dans le champ m&#233;diatique pendant le Covid. Quand un colloque scientifique sur le bilan des controverses Covid s'est tenu &#224; l'IHU de Marseille en mars 2022, une quinzaine d'articles de presse furent publi&#233;s &lt;i&gt;avant&lt;/i&gt; que le colloque ait lieu, par des journalistes qui ne s'y rendirent pas, pour le discr&#233;diter par avance. Le contenu intellectuel n'avait plus aucun int&#233;r&#234;t pour ces journalistes ; seule comptait la position politique des participant&#183;es. Ce ph&#233;nom&#232;ne, o&#249; l'appartenance d&#233;termine ce qu'on est autoris&#233;&#183;e &#224; examiner, a touch&#233; aussi une grande partie du monde universitaire et intellectuel, y compris des chercheur&#183;euses dont les travaux ant&#233;rieurs auraient d&#251; les rendre vigilant&#183;es.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Pourquoi suspendre sa pens&#233;e&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Plusieurs causes se combinent, &#224; mes yeux, pour expliquer cette suspension de la pens&#233;e chez des personnes par ailleurs capables de complexit&#233;. Le co&#251;t social de la dissidence, qui peut aller jusqu'&#224; la perte d'emploi ou l'exclusion professionnelle. La fragilit&#233; narcissique des intellectuel&#183;les contemporain&#183;es, dont la reconnaissance n'est plus &#233;conomique mais purement symbolique, et qui ne peuvent plus se permettre d'avoir tort sans perdre ce qui les fait exister. La dimension religieuse de la croyance, qui transforme une opinion politique en identit&#233; fondamentale. J'ai abord&#233; chacune de ces dimensions dans d'autres articles, et je n'y reviens pas ici.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste une cause plus structurelle, qui me semble la plus profonde. Penser par soi-m&#234;me, au sens d'Arendt, exige un ancrage qui n'est pas d'ordre intellectuel. Cet ancrage est de l'ordre du corps, des liens v&#233;cus, de l'exp&#233;rience concr&#232;te des situations. Les intellectuel&#183;les, par profession, vivent beaucoup dans le langage et dans la communaut&#233; de leurs pair&#183;es. Ce qui les soutient au quotidien, c'est moins leur exp&#233;rience directe du monde que la reconnaissance que leur communaut&#233; leur accorde. Quand cette communaut&#233; demande une certaine pens&#233;e pour pouvoir continuer &#224; offrir cette reconnaissance, suspendre son esprit critique devient un geste de pr&#233;servation de soi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une personne qui a un m&#233;tier manuel, qui vit dans un village, qui n'a pas besoin d'&#234;tre valid&#233;e par une sc&#232;ne publique pour se sentir exister, peut se permettre des intuitions &#224; contre-courant sans que cela ne menace son ancrage. Cette lucidit&#233;-l&#224; ne vient d'aucune sup&#233;riorit&#233; morale, mais d'une moindre d&#233;pendance &#224; la reconnaissance symbolique. Voil&#224;, &#224; mon sens, l'une des explications les plus simples du paradoxe que j'ai souvent constat&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&#171; Je fais partie du probl&#232;me &#187;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Si nous voulons sortir de cette suspension de la pens&#233;e, il faut accepter de savoir qu'on fait soi-m&#234;me partie du probl&#232;me. Renoncer &#224; la posture du surplomb, qui consiste &#224; analyser le monde en se croyant &#224; l'abri des m&#233;canismes que l'on d&#233;nonce. Reconna&#238;tre que nous sommes, nous aussi, travers&#233;&#183;es par les peurs, par les besoins d'appartenance, par les cha&#238;nes de d&#233;pendance qui constituent notre rapport au pouvoir. Reconna&#238;tre, surtout, que nous pouvons avoir tort, et que nous l'avons probablement, sur des sujets que nous n'avons pas encore identifi&#233;s comme tels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette reconnaissance est, &#224; mon sens, la condition d'une d&#233;mocratie qui fonctionne. Une d&#233;mocratie suppose que tout le monde peut, &#224; un moment, se tromper, et organise les conditions pour que ces erreurs puissent &#234;tre identifi&#233;es, d&#233;battues, corrig&#233;es. Quand une fraction de la soci&#233;t&#233; se croit exempte de cette possibilit&#233; d'erreur, et qu'elle s'autorise du coup &#224; imposer aux autres ses certitudes, elle pr&#233;pare un totalitarisme, quelle que soit la justesse apparente de ses id&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'anecdote du journal lu sans &#234;tre lu, par laquelle j'ai commenc&#233;, est un cas mineur. Mais elle dit quelque chose de la disposition d'esprit qui rend les pires choses possibles. Quand on s'autorise &#224; savoir sans avoir lu, sans avoir enqu&#234;t&#233;, sans avoir dout&#233;, on a d&#233;j&#224; commenc&#233; &#224; laisser quelqu'un d'autre penser pour soi.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Cet article doit beaucoup aux conversations et inspirations d'Estelle Le Goasduff, que je remercie.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>N&#233; dans la machine</title>
		<link>https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/propositions-philosophiques/philosophie-de-l-ere-numerique-et-de-l-intelligence-artificielle/ne-dans-la-machine</link>
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		<dc:date>2026-05-10T04:17:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Beno&#238;t Labourdette</dc:creator>


		<dc:subject>B&#233;b&#233;</dc:subject>
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		<dc:subject>Technologie</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Cinq semaines pass&#233;es dans une couveuse, &#224; la naissance, dans un environnement st&#233;rile o&#249; les seuls contacts &#233;taient ceux des soignant&#183;es &#224; travers les manchons de l'appareillage et les capteurs continus de la machine m&#233;dicale. Mes parents me voyaient &#224; travers une vitre. De cette p&#233;riode, je n'ai aucun souvenir, mais je sais qu'elle a constitu&#233; pour moi une forme de relation au monde ant&#233;rieure &#224; la peau parentale et au langage. &#192; partir de ce fait, je voudrais soutenir une th&#232;se (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/propositions-philosophiques/philosophie-de-l-ere-numerique-et-de-l-intelligence-artificielle/" rel="directory"&gt;Philosophie de l'&#232;re num&#233;rique et de l'intelligence artificielle&lt;/a&gt;

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		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Cinq semaines pass&#233;es dans une couveuse, &#224; la naissance, dans un environnement st&#233;rile o&#249; les seuls contacts &#233;taient ceux des soignant&#183;es &#224; travers les manchons de l'appareillage et les capteurs continus de la machine m&#233;dicale. Mes parents me voyaient &#224; travers une vitre. De cette p&#233;riode, je n'ai aucun souvenir, mais je sais qu'elle a constitu&#233; pour moi une forme de relation au monde ant&#233;rieure &#224; la peau parentale et au langage. &#192; partir de ce fait, je voudrais soutenir une th&#232;se anthropologique : nous avons toujours v&#233;cu interfac&#233;s avec les machines, et l'interfa&#231;age est l'une des conditions de notre rapport au monde, qui demande &#224; &#234;tre pens&#233;e pour elle-m&#234;me.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Mai 1970&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Je suis n&#233; le 8 mai 1970, &#224; l'h&#244;pital Cognacq-Jay, par forceps. Il y a eu une cyanose d'environ deux minutes. L'examen neurologique a not&#233; une hypotonie, pas de rel&#232;vement de la t&#234;te, des r&#233;flexes de Moro &#224; peine &#233;bauch&#233;s. Une ponction lombaire a &#233;t&#233; pratiqu&#233;e pour rechercher une h&#233;morragie m&#233;ning&#233;e, qui n'a pas &#233;t&#233; confirm&#233;e. Un &#339;d&#232;me c&#233;r&#233;bral, une poche d'eau au cr&#226;ne, restait visible. Devant cette suspicion de souffrance n&#233;onatale et de m&#233;ningite, j'ai &#233;t&#233; transport&#233; &#224; l'h&#244;pital Saint-Joseph et mis en incubateur, dans un environnement aseptis&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant cinq semaines, du 8 mai au tout d&#233;but de juin, mes parents ne pouvaient me voir qu'&#224; travers une vitre. La peau de la m&#232;re et celle du p&#232;re, ce premier monde tactile dont parlent les psychanalystes, je ne les ai pas eues. Ce qui m'a entour&#233;, ce sont les manchons st&#233;riles de la couveuse, les variations de temp&#233;rature et de pression dans l'espace clos, les capteurs pos&#233;s sur ma peau, le bruit r&#233;gulier des appareils, les gestes filtr&#233;s et brefs des soignant&#183;es, et c'est dans cet ensemble que s'est tiss&#233;e une relation au monde dont je ne peux rien me rappeler mais qui a constitu&#233; pour moi un substrat ant&#233;rieur &#224; toute m&#233;moire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; partir de ce fait, et de la r&#233;flexion qu'il a peu &#224; peu permise au fil des ann&#233;es, que je voudrais partager ici quelque chose qui ne me concerne pas seulement moi.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une histoire d'interfaces&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;bat philosophique sur l'intelligence artificielle, tel qu'il s'est constitu&#233; depuis ChatGPT, est presque enti&#232;rement langagier. On se demande si la machine comprend ce qu'elle dit, si elle hallucine, ce qu'elle dit de notre rapport au texte, &#224; l'auteur&#183;rice, &#224; la pens&#233;e. J'ai pos&#233; moi-m&#234;me beaucoup de ces questions. Mais elles laissent intacte une dimension du rapport contemporain aux machines, plus ancienne et plus structurante, qui est celle de l'interface.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'histoire de l'informatique se confond avec celle de ses interfaces. Au XIX&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle, Charles Babbage avait imagin&#233; une machine analytique reli&#233;e &#224; des cartes perfor&#233;es h&#233;rit&#233;es des m&#233;tiers Jacquard, et &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/tags/ada-lovelace?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Ada Lovelace&lt;/a&gt; avait &#233;crit ce qui est consid&#233;r&#233; comme le premier algorithme de l'histoire. En 1945, les six femmes qui programmaient l'ENIAC, Jean Jennings Bartik, Betty Holberton, Marlyn Meltzer, Kay McNulty, Ruth Teitelbaum et Frances Spence, connectaient &#224; la main des milliers de c&#226;bles et de commutateurs, sans &#233;cran ni clavier, dans un travail d'abstraction logique transcrit en gestes physiques. Sont venus ensuite les claviers de t&#233;l&#233;scripteur, puis les ordinateurs personnels avec leurs syst&#232;mes d'exploitation : CP/M dans les ann&#233;es 1970, MS-DOS dans les ann&#233;es 1980. Avec ces syst&#232;mes, on dialoguait avec la machine en lignes de commande tap&#233;es une par une, on lui demandait par exemple d'afficher la liste des fichiers d'un disque ou de lancer un programme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est aussi par CP/M que l'on lan&#231;ait l'interpr&#233;teur BASIC, dans lequel on pouvait alors &#233;crire ses propres programmes. &#192; onze ans, sur mon Sinclair ZX81, c'est en BASIC que je dialoguais avec l'ordinateur pour faire dessiner des fractales sur l'&#233;cran du t&#233;l&#233;viseur familial. Mais le BASIC restait une interface avec l'humain&#183;e, con&#231;ue pour ressembler &#224; un langage. Je m'int&#233;ressais aussi, plus difficilement, &#224; la programmation en langage machine, en assembleur, qui est le langage direct du microprocesseur, sans interm&#233;diaire. J'avais trouv&#233; un livre, &lt;i&gt;&lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/IMG/pdf/1980_programming_the_z80_rodnay_zaks.pdf' class=&#034;spip_in&#034; type='application/pdf'&gt;Programming the Z80&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; de Rodnay Zaks, qui expliquait comment parler au microprocesseur dans son propre langage et selon sa propre logique. &#192; onze ou douze ans, je passais du temps &#224; essayer de programmer au plus pr&#232;s de ce que la machine faisait. La diff&#233;rence entre BASIC et assembleur m'apprenait, sans que je le formule ainsi, qu'il y a dans le rapport &#224; la machine plusieurs niveaux de langage, plus ou moins proches de la m&#233;canique elle-m&#234;me. On appelle cela en informatique des &lt;i&gt;couches d'abstraction&lt;/i&gt;. &#192; chaque couche, on parle &#224; la machine dans un langage plus &#233;loign&#233; de sa m&#233;canique physique et plus proche de la n&#244;tre. L'assembleur est presque au plus pr&#232;s du microprocesseur, ses instructions correspondent &#224; des op&#233;rations &#233;lectroniques &#233;l&#233;mentaires. Le BASIC est un langage interpr&#233;t&#233;, situ&#233; plus haut : un programme interm&#233;diaire, l'interpr&#233;teur, lit les lignes une &#224; une et les traduit &#224; la vol&#233;e en instructions ex&#233;cutables. Plus on monte dans ces couches, plus on s'&#233;loigne de la machine elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet engagement pr&#233;coce, je le dois aussi &#224; une femme. Dans les ann&#233;es 1970 finissantes, la plupart des adultes autour de moi trouvaient &#233;trange qu'un enfant passe ses soir&#233;es &#224; programmer. Mon p&#232;re, en particulier, ne comprenait pas pourquoi je m'int&#233;ressais &#224; des choses qui lui semblaient hors du r&#233;el. Danielle Legros, la m&#232;re d'un de mes amis, m'encourageait au contraire. Elle &#233;tait engag&#233;e dans l'informatique &#224; une &#233;poque o&#249; peu de femmes l'&#233;taient. Je me souviens d'une soir&#233;e chez elle o&#249; je lui montrais le livre de Rodnay Zaks ; elle le connaissait, l'avait lu, savait ce que voulait dire programmer un microprocesseur dans son propre langage. Elle a pris le temps de m'expliquer ce que je cherchais, alors que je n'&#233;tais qu'un enfant, et m'a soutenu dans cette recherche. Elle est morte peu apr&#232;s d'une scl&#233;rose en plaques. Je lui dois quelque chose qui n'a pas de prix : la confirmation, &#224; un &#226;ge o&#249; on cherche des adultes qui ne jugent pas absurdes les choses qui nous importent, que je touchais bien l&#224; &#224; quelque chose du r&#233;el.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les laboratoires Xerox PARC, d&#232;s le d&#233;but des ann&#233;es 1970, avaient commenc&#233; &#224; concevoir le syst&#232;me de fen&#234;trage, la souris, les ic&#244;nes. Le Xerox Alto, machine de recherche dot&#233;e d'une interface graphique, est mis au point en 1973. Steve Jobs visite Xerox PARC en 1979 et y voit fonctionner ces concepts pour la premi&#232;re fois. Plus de dix ans s'&#233;coulent ainsi entre les premiers travaux du PARC et le Macintosh d'Apple en 1984, qui apporte cette interface graphique au grand public. La machine cessait alors de parler en lignes de commande pour devenir un espace visuel manipulable. Les t&#233;l&#233;phones portables, dans les ann&#233;es 1990 et 2000, ont multipli&#233; les interfaces : touches num&#233;riques, claviers physiques, &#233;crans monochromes, molettes, joysticks miniatures. En 2007, l'iPhone a impos&#233; le toucher comme interface principale ; le doigt sur le verre est devenu le geste &#233;l&#233;mentaire du rapport &#224; la machine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour la voix, l'&#233;volution a &#233;t&#233; plus lente et plus discr&#232;te. La synth&#232;se vocale existait d&#232;s les ann&#233;es 1980 : je faisais parler mon Atari 520 STF avec un petit logiciel qui pronon&#231;ait les phrases que je tapais. La reconnaissance vocale, plus essentielle pour le rapport &#224; la machine, a mis plus de temps &#224; devenir fluide. Dragon NaturallySpeaking, depuis 1997, permettait d&#233;j&#224; de dicter du texte &#224; la machine. Apple a int&#233;gr&#233; Siri &#224; l'iPhone 4S en 2011, Amazon a lanc&#233; Echo en 2014 : la reconnaissance vocale s'est g&#233;n&#233;ralis&#233;e. Mais ce que ces dispositifs permettaient se limitait &#224; des commandes basiques et &#224; des actions directes ; la machine ne produisait pas de pens&#233;e, ne cr&#233;ait pas de contenu, ne dialoguait pas vraiment. Avec les intelligences artificielles g&#233;n&#233;ratives, &#224; partir de 2022, la voix et le langage deviennent une interface dans un autre sens : on ne donne plus seulement des ordres, on entre en conversation. La nouveaut&#233; ne vient pas du c&#244;t&#233; de la voix, qui existait depuis longtemps, mais de ce qui se passe entre la question et la r&#233;ponse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette histoire concr&#233;tise progressivement, &#224; des niveaux d'int&#233;gration toujours plus pouss&#233;s, une r&#233;alit&#233; que nous avons toujours connue : le rapport aux machines passe par une zone d'&#233;change physique, faite d'entr&#233;es et de sorties, qui transforme un type de signal en un autre. Une carte perfor&#233;e et une parole reconnue par une machine partagent cette structure ; ce qui les distingue, c'est leur proximit&#233; avec nos habitudes corporelles. Une parole reconnue n'est pas plus humaine en sa nature qu'une carte perfor&#233;e ; elle est une autre forme de zone d'&#233;change, plus proche de nos sens, et cette proximit&#233; peut faire croire &#224; une humanit&#233; de la machine alors que la nature de la machine n'a pas chang&#233;. La question de l'anthropomorphisme, qui occupe tant de discussions, devient alors secondaire : la structure de l'interface importe davantage que son apparence.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Simondon : l'objet technique et son milieu&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Gilbert Simondon, dans &lt;i&gt;Du mode d'existence des objets techniques&lt;/i&gt; (1958), a montr&#233; que l'objet technique n'est pas un instrument inerte au service d'un sujet souverain. Il a un mode d'existence propre, fait d'une histoire d'individuation, et il s'accomplit en int&#233;grant progressivement &#224; son fonctionnement un milieu associ&#233; qui devient indissociable de lui. Le moteur &#224; explosion engendre son milieu thermique, la turbine son milieu hydrodynamique. La concr&#233;tisation, chez Simondon, d&#233;signe ce mouvement par lequel un objet technique devient de plus en plus coh&#233;rent avec son milieu, jusqu'&#224; ce que la fronti&#232;re entre l'un et l'autre cesse d'&#234;tre nette.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'humain&#183;e entre dans cette concr&#233;tisation comme ce que Simondon appelle l'instance organisatrice permanente des machines ouvertes. Nous ne sommes pas en surplomb des machines ; nous en sommes l'organe de coordination, celui qui les fait tenir ensemble dans la dur&#233;e. Cette coordination passe par l'interface. L'interface, lue avec Simondon, n'est plus seulement le lieu d'un usage ext&#233;rieur ; elle est l'endroit o&#249; s'individue, en continu, le couplage entre l'humain&#183;e et l'objet technique. Quand je tape sur un clavier, quand je glisse mon doigt sur un &#233;cran, quand je parle &#224; une intelligence artificielle, je ne fais pas simplement utiliser une machine : je participe &#224; son individuation, et la machine participe &#224; la mienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette lecture prend une autre densit&#233; d&#232;s qu'on regarde ce qui se passe dans une couveuse de r&#233;animation n&#233;onatale. L&#224;, l'instance organisatrice qui devrait &#234;tre permanente, du c&#244;t&#233; de l'humain&#183;e, est encore en train de se constituer. Le nouveau-n&#233; n'est pas en surplomb des machines qui le maintiennent en vie ; il est coupl&#233; &#224; elles dans un rapport qui pr&#233;c&#232;de toute conscience de soi. Ce qui se forme alors, dans le tissu nerveux et dans les voies de r&#233;gulation biologique, est une habitude de l'interface, une comp&#233;tence sensorielle &#224; recevoir et &#224; &#233;mettre dans une zone d'&#233;change o&#249; l'humain&#183;e et le technique se cherchent mutuellement. Les caract&#232;res concrets de l'interface, sa temp&#233;rature, sa stabilit&#233;, sa cadence, ses bruits, ses arr&#234;ts, deviennent des informations structurantes pour un syst&#232;me nerveux qui n'a pas encore les moyens de leur opposer une repr&#233;sentation explicite.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Adopter, r&#233;sister&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Simondon d&#233;crivait la maturation lente d'un objet technique dans son milieu. Il ne disait pas, parce qu'il ne pouvait pas encore le voir, &#224; quelle vitesse un milieu entier peut basculer quand un objet technique en arrive &#224; un certain seuil. La voiture, en son temps, avait mis presque un si&#232;cle pour reconfigurer les habitudes, les villes, les corps. Le t&#233;l&#233;phone connect&#233; &#224; Internet l'a fait en une d&#233;cennie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand l'iPhone est sorti en 2007 et qu'il s'est trouv&#233; connect&#233; &#224; Internet, j'ai &#233;t&#233; &#233;tonn&#233;, et l'&#233;tonnement a dur&#233;. Jusque vers 2011, les sites Internet existaient en deux versions : une version pour ordinateurs et une autre, beaucoup plus pauvre, &#233;crite dans un langage sp&#233;cifique appel&#233; WAP, pour les t&#233;l&#233;phones. Vers 2011, sont apparus les sites responsives, qui s'adaptaient d'eux-m&#234;mes &#224; la taille de l'&#233;cran ; il n'y avait plus deux versions, il n'y avait plus deux objets. &#192; partir de 2012-2013, j'ai vu des personnes &#224; peine plus jeunes que moi, parfois de sept ou huit ans, se mettre &#224; tout faire sur leur t&#233;l&#233;phone : naviguer sur Internet, remplir des formulaires, accomplir des d&#233;marches administratives, avec une rapidit&#233; de manipulation que je n'ai jamais acquise. Aujourd'hui, environ 70% de la connexion mondiale &#224; Internet passe par le t&#233;l&#233;phone mobile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui m'a intrigu&#233; dans cette bascule, et m'intrigue encore, c'est qu'elle s'est faite sans qu'on en d&#233;batte vraiment. Une g&#233;n&#233;ration enti&#232;re a appris en quelques ann&#233;es &#224; vivre avec un objet reli&#233; en permanence &#224; un r&#233;seau mondial, &#224; lire un courrier administratif sur un &#233;cran de cinq pouces, &#224; signer un document, &#224; payer, &#224; rencontrer parfois, et toute cette acquisition s'est pass&#233;e hors de la conversation publique, dans une intimit&#233; que personne ne semblait avoir le besoin d'expliciter. Quand je regarde quelqu'un manipuler son t&#233;l&#233;phone, je vois moins un usage qu'un ajustement long et silencieux entre des yeux, des pouces, une respiration et un objet, et cet ajustement est devenu, pour la plupart, aussi naturel que la marche. C'est un v&#233;ritable savoir-faire, comparable &#224; celui qu'on a en jouant d'un instrument ou en pratiquant une langue &#233;trang&#232;re, sauf qu'il s'est diffus&#233; &#224; une &#233;chelle et &#224; une vitesse que ni la philosophie ni la politique n'ont eu le temps de prendre pour objet pendant qu'il se constituait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je r&#233;siste pour ma part &#224; certains aspects de cette adoption, sans toujours savoir exactement pourquoi. Je n'ai pas, sur mon t&#233;l&#233;phone, les applications Facebook, Instagram et LinkedIn, ni mes emails. Je les ai sur mon ordinateur, je les consulte l&#224;-bas. Je tiens &#224; ce que la plus grande partie de ma relation &#224; Internet passe par cet ordinateur, qui est moins proche du corps, qui demande de s'asseoir, d'ouvrir un objet distinct, de marquer un seuil. Je crois que cette r&#233;sistance vient de ma trop grande proximit&#233; initiale avec les machines. Quelque chose en moi, peut-&#234;tre fa&#231;onn&#233; dans la couveuse, sait que la zone d'&#233;change entre l'humain&#183;e et la machine est un lieu sensible, et pr&#233;f&#232;re y maintenir une certaine distance physique. Le rapport &#224; la machine peut &#234;tre &#233;troit ; il n'est pas oblig&#233; d'&#234;tre permanent ni d'envahir toutes les enveloppes du corps.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La nature est une informatique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Mark Alizart, dans &lt;i&gt;Informatique c&#233;leste&lt;/i&gt; (2017), d&#233;fend l'id&#233;e que la nature est une informatique. Il ne dit pas que la nature est une machine, mais que les processus naturels (le code g&#233;n&#233;tique, la r&#233;gulation hormonale, la transmission nerveuse) sont des processus de traitement d'information, et que l'opposition tranch&#233;e entre nature et technique repose sur une mauvaise lecture de la premi&#232;re. Notre peau, nos organes des sens, notre langage sont d&#233;j&#224; des interfaces, des dispositifs d'entr&#233;e-sortie qui transforment les variations du milieu en signaux exploitables et nos &#233;tats internes en gestes ou en paroles vers le monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette perspective &#233;claire pour moi ce qui s'est jou&#233; dans la couveuse. Le rapport pr&#233;-langagier que j'y ai contract&#233; avec les machines n'a rien d'une exception pathologique &#224; un rapport normal qui passerait par les humain&#183;es et par le langage. C'est une variante de notre rapport biologique au monde, qui est lui-m&#234;me informationnel. La couveuse n'a pas remplac&#233; la peau de mes parents par quelque chose d'artificiel et d'&#233;tranger ; elle m'a maintenu en vie par d'autres voies de r&#233;gulation, qui ont aussi leur intelligence, leur temporalit&#233;, leur ajustement. Le syst&#232;me nerveux d'un nouveau-n&#233;, qui apprend &#224; hi&#233;rarchiser les signaux qui viennent du monde, ne fait pas la diff&#233;rence ontologique entre un signal qui vient d'une main parentale et un signal qui vient d'une variation de pression dans la couveuse. Il re&#231;oit, et il forme &#224; partir de cette r&#233;ception ses premi&#232;res habitudes. Ce qui se construit dans cette p&#233;riode, c'est une comp&#233;tence d'interface, ant&#233;rieure au moment o&#249; il sera possible de distinguer ce qui est humain et ce qui ne l'est pas.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Ce que je sais des machines&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Au d&#233;but des ann&#233;es 2000, je fabriquais des DVD, ce qui demandait des encodages vid&#233;o en plusieurs passes sur des ordinateurs encore tr&#232;s lents. Un calcul pouvait prendre une nuit enti&#232;re, et les estimations de dur&#233;e qu'affichait la machine &#233;taient &#224; peu pr&#232;s fausses. Pour que la production avance, il fallait que je lance le calcul suivant d&#232;s que le pr&#233;c&#233;dent &#233;tait termin&#233;, faute de quoi je perdais une nuit. Je dormais donc &#224; c&#244;t&#233; de l'ordinateur. Il ne m'envoyait aucun signal de fin de calcul, et pourtant, je me r&#233;veillais soit juste avant, soit juste apr&#232;s que le calcul se termine. Au d&#233;but, j'ai cru au hasard ; puis cela s'est reproduit trop de fois, et j'ai d&#251; me rendre &#224; l'&#233;vidence qu'il se passait autre chose, sans pouvoir dire quoi. Cette perception, je n'en ai jamais vraiment trouv&#233; l'origine, et c'est en partie pour essayer de la penser que j'&#233;cris ces lignes. J'en ai d'autres exp&#233;riences, plus quotidiennes. Je travaille avec un drone et j'anticipe, sans calcul conscient, comment il va r&#233;agir au vent. Je dialogue avec une intelligence artificielle et j'entends, dans la texture de sa r&#233;ponse, ce qu'elle a compris ou pas compris de ma demande. Une part de cela vient sans doute d'une longue habitude des machines, depuis le ZX81 de 1981. Mais cette part n'&#233;puise pas le ph&#233;nom&#232;ne. Quelque chose en moi conna&#238;t ces objets autrement, et la question est de savoir d'o&#249; vient cette connaissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tim Ingold, dans &lt;i&gt;Faire. Anthropologie, arch&#233;ologie, art et architecture&lt;/i&gt; (2013), parle de &lt;i&gt;correspondance&lt;/i&gt; pour d&#233;signer une mani&#232;re d'&#234;tre au monde o&#249; l'on n'agit pas sur les choses mais avec elles, o&#249; l'on s'ajuste contin&#251;ment &#224; ce qui nous entoure. Cette notion ne s'applique pas qu'aux artisan&#183;es qui travaillent le bois. Elle d&#233;crit, et c'est devenu le quotidien de la plupart des gens, ce qui se passe quand on manipule son t&#233;l&#233;phone, dans une coordination si bien r&#233;gl&#233;e qu'elle ne fait plus l'objet d'aucune attention consciente. Elle d&#233;crit aussi ce qui se r&#232;gle quand on dialogue avec un grand mod&#232;le de langage, quand on pilote un drone. La correspondance est un autre nom pour ce qui se passe dans une bonne interface : un ajustement perceptif continu, une coordination qui ne passe pas par la conscience explicite mais par une attention r&#233;partie entre l'humain&#183;e et la machine. La couveuse, lue ainsi, est le lieu o&#249; s'apprend, dans le pr&#233;-langagier, la possibilit&#233; m&#234;me d'une correspondance avec un objet technique. C'est peut-&#234;tre de l&#224;, &#224; d&#233;faut d'autre chose, que vient cette perception fine dont je parlais : non d'un savoir constitu&#233;, mais d'un fond d'ajustement appris tr&#232;s t&#244;t, qui informe encore aujourd'hui la mani&#232;re dont je re&#231;ois les signaux d'un syst&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le pan que la philosophie de l'IA laisse de c&#244;t&#233;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Quand on pose &#224; une intelligence artificielle la question de savoir si elle comprend, on se place dans le registre du langage, qui est le terrain le plus accessible &#224; la critique philosophique mais qui n'&#233;puise pas le rapport effectif que nous avons avec ces machines. Avant le langage, il y a l'interface. Avant la question de la compr&#233;hension, il y a celle de l'ajustement, du rythme partag&#233;, de la cadence des r&#233;ponses, de la mani&#232;re dont la machine r&#233;siste ou accompagne. Une partie importante de ce qui se passe quand je dialogue avec une intelligence artificielle, et que je serais bien en peine de formuler en termes propositionnels, rel&#232;ve de ce niveau-l&#224;. Quelque chose se r&#232;gle dans la zone d'&#233;change, qui informe ma confiance, mes h&#233;sitations, ma mani&#232;re de poursuivre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La philosophie qui ne pense le rapport aux machines que par le langage manque cette dimension. Elle parle des machines comme si la seule question pertinente &#233;tait de savoir si elles sont intelligentes. Avant cette question, il y en a une autre, plus discr&#232;te et plus structurante, qui regarde la mani&#232;re dont nous vivons avec elles, dont notre corps, notre temporalit&#233;, notre perception s'ajustent &#224; leur pr&#233;sence. Cette question demande une anthropologie qui prenne au s&#233;rieux l'interface elle-m&#234;me, son histoire, ses formes successives, ses effets sur la subjectivit&#233;. Une telle anthropologie devra suivre l'&#233;volution technique des interfaces, depuis les cartes perfor&#233;es jusqu'au dialogue oral, sans c&#233;der &#224; l'id&#233;e qu'il y aurait l&#224; un progr&#232;s vers plus d'humanit&#233;. Elle devra aussi tenir ensemble l'interface technique et l'interface biologique : l'humain&#183;e est, d&#232;s la naissance, un &#234;tre d'entr&#233;e-sortie, et c'est sur ce socle que les interfaces machiniques viennent s'ench&#226;sser.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'interface et la personne intriqu&#233;e&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;&lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/la-recherche-et-l-innovation/intelligence-artificielle-creation-et-esprit-critique/la-personne-intriquee?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;La personne intriqu&#233;e&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; (2026), j'ai propos&#233; d'emprunter &#224; la physique quantique l'id&#233;e d'un couplage entre humain&#183;e et intelligence artificielle o&#249; les composantes ne sont plus descriptibles ind&#233;pendamment l'une de l'autre. Le concept d'interface permet d'aller un peu plus loin. La personne intriqu&#233;e n'est pas seulement intriqu&#233;e par le langage, par les phrases &#233;chang&#233;es et re&#231;ues. Elle est intriqu&#233;e par la zone d'&#233;change elle-m&#234;me, par le rythme de cette zone, par la mani&#232;re dont l'interface organise ses propres habitudes perceptives. Le couplage passe par les doigts qui anticipent les gestes habituels sur le clavier, par les yeux qui scannent l'&#233;cran selon des trajectoires apprises, par le souffle qui se r&#232;gle sur la cadence des r&#233;ponses. Toute une corpor&#233;it&#233; s'est ajust&#233;e &#224; l'interface, et cette corpor&#233;it&#233; est l'un des lieux o&#249; l'intrication se fabrique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beaucoup de personnes, pour des raisons biographiques diverses, partagent quelque chose de ce rapport. Les enfants n&#233;s pr&#233;matur&#233;s ont pass&#233; du temps en couveuse, parfois dans des conditions plus longues et plus intenses que les miennes. D'autres, pour des raisons cliniques diff&#233;rentes, ont &#233;t&#233; pris tr&#232;s t&#244;t dans des dispositifs de r&#233;animation et de surveillance m&#233;dicale. Plus largement, les g&#233;n&#233;rations qui grandissent aujourd'hui avec des &#233;crans d&#232;s le plus jeune &#226;ge construisent une part de leur monde sensoriel dans une relation aux machines qui se constitue en m&#234;me temps que leur rapport aux humain&#183;es. Pour ces g&#233;n&#233;rations comme pour qui a connu l'incubateur, les machines sont l&#224; d&#232;s le commencement, intriqu&#233;es au rapport au monde. Ce qu'elles savent des machines, et qu'elles savent souvent sans pouvoir le formuler, m&#233;rite d'&#234;tre pris au s&#233;rieux par la philosophie.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une couveuse parmi d'autres&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Je n'&#233;cris pas cet article pour faire de ma biographie un cas philosophique. Je l'&#233;cris parce que cette biographie me donne un angle, et que cet angle r&#233;v&#232;le quelque chose qui n'est pas seulement le mien. Le rapport aux machines, avant d'&#234;tre une question conceptuelle, est une question d'interface, fa&#231;onn&#233;e d&#232;s les premi&#232;res semaines par les dispositifs techniques qui nous ont accueilli&#183;es. Il commence l&#224; o&#249; nous commen&#231;ons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La discussion publique contemporaine sur les &#233;crans pressent cela, mais elle le pense mal. Les recommandations de Serge Tisseron sur les &#233;crans, la fameuse r&#232;gle 3-6-9-12 formul&#233;e en 2008 et adopt&#233;e depuis dans beaucoup de milieux &#233;ducatifs et p&#233;diatriques, partent d'une intuition juste, qui est que la formation pr&#233;coce du rapport au monde compte. Mais elles reposent sur un pr&#233;suppos&#233; qui ne tient pas l'&#233;preuve des faits : que l'on pourrait prot&#233;ger les enfants des &#233;crans en ne leur mettant pas un &#233;cran dans les mains avant trois ans. Les enfants qui n'ont pas d'&#233;cran &#224; manipuler voient les adultes les manipuler, en permanence. Ils observent les gestes, les rythmes, les attentions capt&#233;es et rel&#226;ch&#233;es. Andrew Meltzoff a montr&#233;, d&#232;s 1977, dans une exp&#233;rience devenue classique, que les nourrissons imitent les expressions faciales et les gestes humains d&#232;s leurs premi&#232;res heures de vie. L'apprentissage par observation commence tr&#232;s t&#244;t, et il ne s'arr&#234;te pas &#224; la fronti&#232;re des mains : un nourrisson qui voit sa m&#232;re regarder un &#233;cran pendant qu'elle l'allaite int&#233;riorise d&#233;j&#224; quelque chose de la coexistence entre la relation &#224; lui et la relation &#224; l'objet technique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela ne disqualifie pas les recommandations sur les &#233;crans, mais cela en d&#233;place le centre. Si l'on prend au s&#233;rieux les travaux de Meltzoff et de la psychologie du d&#233;veloppement, ce n'est pas seulement la manipulation directe d'un &#233;cran qui forme l'habitude d'interface, c'est aussi, et peut-&#234;tre surtout, l'observation des gestes que les adultes ont avec leurs &#233;crans. Ce qui se transmet alors n'est pas un savoir technique. C'est une posture, c'est-&#224;-dire une mani&#232;re d'orienter son corps et son attention dans la coexistence d'une personne en face et d'un objet qu'on tient en main. C'est, pour reprendre le vocabulaire que j'ai tent&#233; de construire ici, une habitude d'interface qui se constitue tr&#232;s t&#244;t, hors de toute discussion. Et c'est sur cette habitude, form&#233;e dans le pr&#233;-langagier, que viennent ensuite se greffer les usages dont nous pouvons devenir conscients et que nous pouvons discuter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La philosophie qui ne fait pas place &#224; cette dimension reste &#224; mi-chemin : elle pense les machines comme des objets, et notre rapport &#224; elles comme une affaire d'usage et de jugement. Ce qu'elle laisse de c&#244;t&#233;, c'est la zone d'&#233;change o&#249; l'humain&#183;e et le technique se rencontrent d&#232;s le commencement, dans la couveuse pour quelques-un&#183;es, dans le regard port&#233; sur les &#233;crans des adultes pour beaucoup d'autres. Penser s&#233;rieusement le rapport aux machines suppose de prendre cette zone pour objet, d'en suivre l'histoire, d'en observer la formation chez les tr&#232;s jeunes enfants, et de reconna&#238;tre que c'est en partie l&#224;, dans cet apprentissage silencieux et incarn&#233;, que se d&#233;cide ce que sera demain notre humanit&#233; avec les machines.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Le lien qui &#233;mancipe</title>
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		<dc:creator>Beno&#238;t Labourdette</dc:creator>


		<dc:subject>Action culturelle</dc:subject>
		<dc:subject>Action sociale</dc:subject>
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		<description>
&lt;p&gt;&#201;manciper celles et ceux qu'on accompagne, et s'&#233;manciper soi-m&#234;me dans le m&#234;me geste : c'est, &#224; mon sens, le c&#339;ur de toute pratique de m&#233;diation, de soin ou de p&#233;dagogie. L'&#233;mancipation passe par le lien, par une qualit&#233; de relation &#224; la fois politique, qui engage un rapport au pouvoir et &#224; l'institution, et th&#233;rapeutique, qui conditionne ce qui peut se d&#233;poser et se transformer entre des sujets. Comment ce lien advient, &#224; quelles conditions concr&#232;tes, c'est ce que je voudrais examiner ici. (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/methodes-de-mediation-culturelle/" rel="directory"&gt;M&#233;thodes de m&#233;diation culturelle&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/tags/action-culturelle" rel="tag"&gt;Action culturelle&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/tags/action-sociale" rel="tag"&gt;Action sociale&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/tags/autonomie" rel="tag"&gt;Autonomie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/tags/domination" rel="tag"&gt;Domination&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/tags/emancipation" rel="tag"&gt;&#201;mancipation&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/tags/empathie" rel="tag"&gt;Empathie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/tags/jugement" rel="tag"&gt;Jugement&lt;/a&gt;, 
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		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#201;manciper celles et ceux qu'on accompagne, et s'&#233;manciper soi-m&#234;me dans le m&#234;me geste : c'est, &#224; mon sens, le c&#339;ur de toute pratique de m&#233;diation, de soin ou de p&#233;dagogie. L'&#233;mancipation passe par le lien, par une qualit&#233; de relation &#224; la fois politique, qui engage un rapport au pouvoir et &#224; l'institution, et th&#233;rapeutique, qui conditionne ce qui peut se d&#233;poser et se transformer entre des sujets. Comment ce lien advient, &#224; quelles conditions concr&#232;tes, c'est ce que je voudrais examiner ici.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une domination qui s'ignore&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ce que je vais d&#233;crire, je l'ai &#233;prouv&#233; moi-m&#234;me dans mes pratiques avant de le voir chez d'autres. Plus de trente-cinq ans d'ateliers, de r&#233;sidences, de m&#233;diations, dans des contextes tr&#232;s divers : ateliers cin&#233;ma avec des enfants, des adolescent&#183;es, des adultes ; dispositifs d'art-th&#233;rapie en h&#244;pital psychiatrique et en h&#244;pital de jour ; projets en lieux d'accueil de jour pour personnes sans-abri ; actions p&#233;riscolaires en quartiers populaires ; m&#233;diations en mus&#233;e ; r&#233;sidences en institutions m&#233;dico-sociales. Et autant d'ann&#233;es pass&#233;es &#224; animer des formations pour des m&#233;diateur&#183;rices, principalement autour de l'audiovisuel. Ces milliers d'interactions, et la recherche que j'ai conduite sur ma propre pratique au fur et &#224; mesure, m'ont rendu attentif &#224; des situations qui se reproduisent, partout, &#224; peu pr&#232;s &#224; l'identique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des arts-th&#233;rapeutes qui font &#224; la place des gens. Qui prennent les ciseaux, qui guident la main, qui disent &#171; non, pas comme &#231;a, plut&#244;t comme &#231;a &#187;. En toute bonne foi. Quand je le leur ai dit, ils et elles m'ont remerci&#233;, parce que personne ne le leur avait dit. Cette domination douce est tellement naturalis&#233;e dans nos milieux qu'elle ne se voit plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des artistes intervenant&#183;es, press&#233;&#183;es par l'institution de montrer de beaux r&#233;sultats, qui finissent par tenir la main des participant&#183;es et homog&#233;n&#233;iser ce qu'ils et elles produisent, vidant l'activit&#233; de son sens. Des concours de petits films, avec des prix, pour des enfants, et la violence que cela fait &#224; ceux qui n'ont pas le premier prix. Des professionnel&#183;les qui refont eux-m&#234;mes les photos des participant&#183;es pour qu'elles soient &#171; plus belles &#187; avant de les montrer aux financeurs ; des participant&#183;es qui d&#233;couvrent un travail retouch&#233; qui n'est plus le leur, et le vivent comme une trahison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des jeunes, aussi, qui d&#233;couvrent leur image sur grand &#233;cran devant un public, &#224; qui cela fait violence, qui se sentent expos&#233;&#183;es dans leur identit&#233; d'une mani&#232;re qu'ils et elles n'avaient pas anticip&#233;e. Qui demandent, apr&#232;s coup, que le film ne soit pas diffus&#233;. Mais comme le film est devenu un objet de validation institutionnelle, attendu par les financeurs, par la presse locale, par la hi&#233;rarchie, les professionnel&#183;les vont tout faire pour passer outre : convaincre les jeunes que ce n'est pas si grave, convaincre les parents, n&#233;gocier, parfois forcer. La structure m&#234;me qui pr&#233;tendait travailler sur la confiance en soi et sur le rapport &#224; l'image se retrouve dans une n&#233;gation totale du droit &#224; l'image et du consentement &#233;clair&#233;. Le projet servait d'autres fins que celles qu'il affichait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis il y a une figure que je rencontre souvent dans le champ p&#233;riscolaire, celui des animateur&#183;rices m&#233;pris&#233;&#183;es par l'institution : celles et ceux qui font des films avec les enfants mais en r&#233;alit&#233; pour eux-m&#234;mes. Ils choisissent leur musique pr&#233;f&#233;r&#233;e, qui n'a rien &#224; voir avec la culture des enfants. Ils font le montage seul&#183;es dans leur coin. Les enfants finissent acteur&#183;rices d'un projet qui n'est pas le leur, dans lequel l'animateur&#183;rice se fait plaisir. Que les m&#233;diateur&#183;rices se fassent plaisir et soient enrichi&#183;es par ce qu'ils et elles font, c'est la base m&#234;me d'une bonne m&#233;diation : on n'accompagne pas bien si on n'y trouve pas son compte. Mais ce plaisir n'a de valeur que partag&#233;, &#224; condition que la place de l'autre soit pleinement pr&#233;serv&#233;e. Quand il s'exerce au d&#233;triment de cette place, ce n'est plus du plaisir partag&#233;, c'est de la domination, c'est-&#224;-dire un plaisir sans lien. Et le plaisir sans lien, dans toute relation humaine, ne construit rien : il peut au contraire ab&#238;mer durablement la personne qui le subit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis surtout, le geste qui me semble le plus syst&#233;matique aujourd'hui dans les ateliers de r&#233;alisation de films, qu'ils s'adressent &#224; des enfants, des adolescent&#183;es, des publics en situation de soin ou des publics en insertion : c'est l'intervenant&#183;e qui fait seul&#183;e le montage. Le tournage est partag&#233;, l'&#233;criture est parfois partag&#233;e, mais quand il s'agit de monter, c'est l'expert&#183;e qui ferme la porte de la salle de montage et ressort avec le film. Cette confiscation de l'&#233;tape la plus d&#233;terminante, celle qui d&#233;cide de ce que sera r&#233;ellement l'&#339;uvre, vole aux participant&#183;es la responsabilit&#233; de ce qu'ils et elles ont produit. Elle les instrumentalise alors que le projet annonc&#233; &#233;tait &#233;ducatif, th&#233;rapeutique ou &#233;mancipateur. Et cette pratique reste largement majoritaire, y compris dans des projets dont les intentions de d&#233;part sont irr&#233;prochables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai vu aussi l'inverse. Des personnes tr&#232;s &#226;g&#233;es et tr&#232;s atteintes mentalement r&#233;ussir &#224; faire des films d'animation en papier d&#233;coup&#233;. Des enfants autistes s'emparer d'une cam&#233;ra et filmer des choses que je n'aurais pas imagin&#233;es. Des personnes sans-abri, venues dans un lieu d'accueil juste pour charger leur t&#233;l&#233;phone, rester quatre heures &#224; d&#233;couper du papier et fabriquer un film. &#192; chaque fois, la m&#234;me condition : on ne leur avait pas dit comment faire. On leur avait donn&#233; un cadre et des outils, on leur avait fait confiance, on les avait laiss&#233;&#183;es faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui se joue dans la m&#233;diation, c'est la mani&#232;re dont on conduit la situation, et non la situation elle-m&#234;me. Faire un film, fabriquer un objet, produire quelque chose ensemble, ne sont jamais que des supports d'un travail dont la valeur d&#233;pend, dans tous les cas, de la qualit&#233; du lien dans lequel il se m&#232;ne.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le bien qu'on croit faire&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ces situations posent une question qui est difficile &#224; entendre, &#224; commencer pour moi-m&#234;me : le bien que nous voulons faire aux autres peut &#234;tre une forme de domination. Quand je dis &#224; quelqu'un comment faire sa photo, quand je corrige son cadrage, je prends le pouvoir sous l'apparence de l'aide. Je dis : je sais mieux que toi ce qui est bon pour toi, mes crit&#232;res sont sup&#233;rieurs aux tiens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette position, nous l'avons toutes et tous int&#233;rioris&#233;e parce que c'est la position de l'&#233;cole. L'&#233;cole nous a appris que le savoir descend de celui ou celle qui sait vers celui ou celle qui ne sait pas, que la qualit&#233; se mesure &#224; la conformit&#233; aux crit&#232;res de l'expert&#183;e. Nous reproduisons cette logique, dans les espaces de soin et de m&#233;diation, au moment m&#234;me o&#249; nous croyons en sortir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me souviens d'une discussion, &#224; la fin d'une conf&#233;rence o&#249; j'avais &#233;voqu&#233; ces questions, avec un photographe qui intervenait depuis des ann&#233;es dans des ateliers en milieu social. Il m'avait dit, sinc&#232;rement : &#171; Mais moi, je croyais que justement, mon r&#244;le de photographe, c'&#233;tait de tenir la main, d'expliquer, d'apporter mon savoir aux gens. &#187; Sa surprise n'&#233;tait pas feinte, et c'est ce qui m'avait frapp&#233;. Il n'avait jamais imagin&#233; qu'un autre mode d'intervention puisse exister. Le r&#244;le, &#224; mon sens, est tout autre : cr&#233;er les conditions d'une rencontre. Le photographe vient avec son histoire, sa formation, ses comp&#233;tences. Les participant&#183;es viennent avec leurs propres histoires, qui sont tout aussi denses. Et c'est ensemble, dans cette mise en pr&#233;sence, que quelque chose peut se co-cr&#233;er. La comp&#233;tence du professionnel n'est pas suspendue : elle est mise au service d'un processus qui ne lui appartient pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Paulo Freire, dans la &lt;i&gt;P&#233;dagogie des opprim&#233;s&lt;/i&gt; (1968), appelait cela la conception &#171; bancaire &#187; de l'&#233;ducation : l'enseignant&#183;e d&#233;pose du savoir dans l'&#233;l&#232;ve, comme on d&#233;pose de l'argent &#224; la banque. Le savoir est une chose que l'un&#183;e poss&#232;de et que l'autre re&#231;oit. Cette conception n'est pas neutre : elle reproduit les rapports de domination, elle maintient l'opprim&#233;&#183;e dans sa position en lui disant qu'il ou elle ne sait rien et qu'il faut quelqu'un qui sait pour l'&#233;duquer. Ce que Freire dit de l'&#233;ducation d&#233;crit aussi ce qui se passe dans la m&#233;diation et dans le soin chaque fois qu'un&#183;e professionnel&#183;le impose ses propres crit&#232;res de beaut&#233; ou de r&#233;ussite &#224; ce que les personnes accompagn&#233;es produisent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sortir de ce rapport vertical demande davantage qu'un changement d'attitude. Il faut pouvoir nommer ce qui se substitue &#224; lui, et c'est pour cela que le mot lien doit &#234;tre pris au s&#233;rieux.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Qu'appelons-nous &#171; lien &#187; ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le mot lien, dans nos pratiques, est devenu un mot-valise. Tout le monde dit &#171; cr&#233;er du lien &#187;, &#171; refaire du lien &#187;, &#171; le lien social &#187;. &#192; force d'usage, le mot ne dit plus grand-chose. Il faut donc essayer de pr&#233;ciser ce que recouvre, dans ce que je d&#233;cris ici, le fait qu'un lien soit pr&#233;sent, et qu'il soit m&#234;me, peut-&#234;tre, le ressort principal de l'action.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La psychanalyse de groupe, depuis les travaux de Ren&#233; Ka&#235;s rassembl&#233;s dans &lt;i&gt;Le groupe et le sujet du groupe&lt;/i&gt; (1993) puis dans &lt;i&gt;La parole et le lien&lt;/i&gt; (1994), distingue le lien intersubjectif des relations objectiv&#233;es entre des individus. Le lien n'est pas un fil entre deux personnes consid&#233;r&#233;es comme d&#233;j&#224; constitu&#233;es, comme deux p&#244;les qui s'enverraient des messages. Le lien est le tissu dans lequel chaque sujet se forme et se transforme. Pour Ka&#235;s, il y a un appareil psychique groupal : la psych&#233; de chacun&#183;e est en partie travaill&#233;e par les autres, et les autres sont en partie travaill&#233;s par elle. Ce n'est pas une m&#233;taphore, c'est une description clinique de ce qui se passe dans tout dispositif o&#249; des sujets parlent et cr&#233;ent ensemble. Un atelier, dans cette perspective, n'est pas la simple addition de personnes qui font des choses s&#233;par&#233;ment en pr&#233;sence les unes des autres : c'est un espace dans lequel chacun&#183;e devient un peu autrement parce que les autres sont l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Florence Giust-Desprairies, qui prolonge cette tradition du c&#244;t&#233; de la psychosociologie clinique, montre dans &lt;i&gt;L'imaginaire collectif&lt;/i&gt; (2003) que les groupes ne se constituent pas seulement par des r&#232;gles ou des objectifs, mais par des imaginaires partag&#233;s &#224; l'insu m&#234;me de ceux qui les composent. Ces imaginaires peuvent &#234;tre enfermants, quand ils figent les places et reconduisent des sc&#233;narios anciens. Ils peuvent &#234;tre ouvrants, quand le dispositif permet &#224; un autre r&#233;cit de s'&#233;laborer. Ce qui se joue dans un atelier de cr&#233;ation n'est pas seulement la production d'un objet : c'est la mise en mouvement d'un imaginaire qui tenait les personnes dans une certaine place, et qui peut s'ouvrir &#224; autre chose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marcel Mauss, dans son &lt;i&gt;Essai sur le don&lt;/i&gt; (1925), avait pos&#233; que le lien social repose sur une triple obligation : donner, recevoir, rendre. Ce qui circule entre les personnes, par ce triple geste, n'est pas seulement des objets : c'est ce qui les constitue comme reli&#233;es. Vincent de Gaulejac, dans &lt;i&gt;La soci&#233;t&#233; malade de la gestion&lt;/i&gt; (2005), reprend cette intuition pour d&#233;crire ce que la rationalit&#233; gestionnaire fait &#224; nos soci&#233;t&#233;s : en transformant toute relation en transaction marchande, elle dissout les obligations symboliques sur lesquelles le lien tient. Les services publics, les associations, les institutions de soin ne sont pas malades parce qu'elles seraient mal organis&#233;es ; elles sont malades parce qu'on tente d'y remplacer un fonctionnement par le lien par un fonctionnement par l'&#233;valuation, le r&#233;sultat et la performance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce diagnostic &#233;claire ce qui se joue dans nos pratiques. La confiscation du processus cr&#233;atif par le ou la professionnel&#183;le n'est pas un d&#233;faut de personnalit&#233;, c'est une cons&#233;quence directe de la pression institutionnelle &#224; produire des r&#233;sultats montrables. Quand un financeur attend un beau film, l'intervenant&#183;e qui fait &#224; la place des participants ne le fait pas par malveillance : il ou elle r&#233;pond &#224; une exigence de visibilit&#233; qui p&#232;se sur le projet. La domination douce est l'effet d'une commande, plus que d'un d&#233;faut individuel.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le lien plut&#244;t que le bien&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La formule de Vincent de Gaulejac, &#171; le lien plut&#244;t que le bien &#187;, me para&#238;t r&#233;sumer assez exactement ce que nous cherchons. Dans une m&#233;diation, dans un atelier, dans une consultation, ce que nous produisons compte moins que la qualit&#233; de la relation dans laquelle nous le produisons. Et cette qualit&#233; de relation n'est pas une affaire de gentillesse ou de bonne volont&#233; : elle est une affaire de cadre, d'outils, de r&#233;partition du pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela ne signifie pas que la qualit&#233; formelle de ce qui se fabrique soit indiff&#233;rente. Au contraire : quand le lien est juste, ce qui se fabrique est tr&#232;s souvent &#233;tonnant, parfois bouleversant. Mais ce r&#233;sultat n'est pas l'objectif : il est la cons&#233;quence d'un fonctionnement par le lien plut&#244;t que par la performance. Si je vise la beaut&#233; de l'objet, je vais reprendre la main et tout faire moi-m&#234;me. Si je vise la justesse du lien, je vais mettre en place un dispositif qui permet &#224; ce qui se cherche de s'&#233;laborer, et il en sortira presque toujours quelque chose qui me d&#233;passe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand le r&#233;sultat est pos&#233; comme priorit&#233;, le lien devient un moyen, et les personnes accompagn&#233;es deviennent des moyens elles aussi, des supports pour le projet. Quand le lien est pos&#233; comme priorit&#233;, le r&#233;sultat devient une trace, parmi d'autres, de ce qui s'est jou&#233;. Les deux logiques ne produisent pas les m&#234;mes objets, et surtout, elles ne produisent pas les m&#234;mes effets sur les personnes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je voudrais &#233;voquer ici un projet en Normandie auquel j'ai &#233;t&#233; associ&#233; r&#233;cemment. Le r&#233;alisateur Amaury Voslion a anim&#233; un atelier cin&#233;ma &#224; la r&#233;sidence S&#233;raphine &#224; Rouen, un habitat inclusif pour personnes en situation de handicap psychique. Sa posture est, &#224; bien des &#233;gards, exemplaire. Il dit lui-m&#234;me qu'il fait des films &lt;i&gt;avec&lt;/i&gt; les gens, pas &lt;i&gt;pour&lt;/i&gt; les gens. Il s'est inscrit dans une &#233;quipe technique au sens fort, o&#249; chacun&#183;e tenait sa place. Une participante, Oc&#233;ane, a eu tr&#232;s t&#244;t l'intuition de la structure du film : un groupe de parole film&#233;, entrecoup&#233; de s&#233;quences fictionnelles. Cette vision, qu'Amaury reconna&#238;t comme une vision de r&#233;alisatrice, a structur&#233; tout le projet. Il a fait le montage seul, en l'expliquant sans d&#233;tour : faire le montage avec les participant&#183;es aurait demand&#233; de doubler le budget et le temps de pr&#233;sence, ce qui n'&#233;tait pas possible dans le cadre du financement obtenu. Mais il a discut&#233; du montage avec les participant&#183;es au fur et &#224; mesure, ils et elles se sont mis&#183;es d'accord sur les choix, il a confi&#233; la composition de la musique &#224; un participant qui ne souhaitait pas appara&#238;tre &#224; l'image et qui a vu le montage avancer pas &#224; pas, et il a organis&#233; une avant-premi&#232;re o&#249; l'ensemble des participant&#183;es ont vu et valid&#233; le film avant la projection publique. Cette mani&#232;re de composer avec la contrainte, en multipliant les entr&#233;es dans le processus l&#224; o&#249; le partage du montage en commun n'&#233;tait pas possible, est, &#224; mon sens, une bonne mani&#232;re de faire dans des conditions imparfaites.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je rencontre cette question en permanence dans ma propre pratique. La r&#233;ponse que j'y ai progressivement construite d&#233;place le probl&#232;me : plut&#244;t que de partager le montage dans son acception classique, je fais en sorte que le tournage rende le montage accessoire. Je travaille presque exclusivement en plan-s&#233;quence. Concr&#232;tement, cela veut dire que chaque sc&#232;ne est tourn&#233;e d'un seul tenant, sans coupure, et qu'on voit, d&#232;s la fin de la prise, ce que l'on a fait. Le &#171; montage &#187;, s'il y en a un, consiste alors simplement &#224; assembler les plans-s&#233;quences successifs, &#224; choisir quelles prises on garde et o&#249; elles commencent et finissent. C'est un travail technique court, qu'on peut faire en collectif, sans laborier, en validant les choix ensemble &#224; mesure qu'on les fait. Pour les choix plus complexes, sur l'&#233;criture du sc&#233;nario ou sur l'ordre des s&#233;quences, j'utilise beaucoup le mind-mapping, qui permet de poser collectivement les options et de prendre les d&#233;cisions en groupe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le plan-s&#233;quence a une autre vertu, peut-&#234;tre plus importante encore du point de vue qui nous occupe : il met les participant&#183;es en lien les un&#183;es avec les autres au moment m&#234;me du tournage. Pour qu'un plan-s&#233;quence fonctionne, il faut que tout le monde soit sur le pont en m&#234;me temps. J'organise donc le tournage de mani&#232;re &#224; ce que chacun&#183;e ait une fonction concr&#232;te : un accessoire &#224; apporter &#224; un moment pr&#233;cis, une ambiance sonore &#224; faire en direct, une lumi&#232;re &#224; tenir, la cam&#233;ra &#224; d&#233;clencher, un d&#233;placement &#224; effectuer dans le champ. Personne n'attend que les autres aient fini. Tout le monde est interd&#233;pendant&#183;e. Et cette interd&#233;pendance n'a rien d'une m&#233;taphore : elle est imm&#233;diate, technique, palpable. Si l'un&#183;e manque sa place, le plan s'effondre. Le dispositif fait que les personnes sont en lien sans avoir &#224; le d&#233;cr&#233;ter, simplement parce que la situation l'exige.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il reste des situations o&#249; ces d&#233;placements ne suffisent pas et o&#249; il faut faire autrement. Dans un projet de r&#233;alit&#233; virtuelle que j'ai r&#233;cemment men&#233; avec des coll&#233;gien&#183;nes, je n'avais qu'une seule journ&#233;e d'intervention. J'ai d&#251; faire le montage seul, parce que mat&#233;riellement je ne pouvais pas faire autrement, mais j'avais pr&#233;par&#233; en amont avec eux et elles, en discutant longuement des choix qui se poseraient. Je me suis retrouv&#233;, dans cette situation, dans la m&#234;me position qu'Amaury Voslion &#224; Rouen : composer avec ce que la commande ne donne pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'inverse, j'ai r&#233;alis&#233; r&#233;cemment un documentaire sur le droit &#224; la parole des enfants dans une &#233;cole nouvelle, o&#249; j'avais aussi confi&#233; des cam&#233;ras aux enfants, et o&#249; j'ai pris le temps qu'il fallait. Ce n'&#233;tait pas un film d'atelier, c'&#233;tait un documentaire. Le droit &#224; l'image des enfants avait &#233;t&#233; c&#233;d&#233; par les parents, je n'&#233;tais juridiquement tenu &#224; rien d'autre. J'ai pourtant fait deux choses qui ne relevaient pas de la l&#233;galit&#233; mais de l'&#233;thique. La premi&#232;re : organiser une projection, avec toutes les personnes film&#233;es, avant toute diffusion. Une personne peut &#234;tre tr&#232;s enthousiaste &#224; participer, six mois plus t&#244;t, &#224; une journ&#233;e de tournage, et n'avoir pas r&#233;alis&#233; &#224; ce moment-l&#224; qu'elle se verrait en gros plan sur grand &#233;cran, expos&#233;e &#224; un public. C'est un point qui pose un probl&#232;me &#233;thique r&#233;el quand un film documentaire est s&#233;lectionn&#233; dans un grand festival qui exige une premi&#232;re mondiale, et donc l'absence de toute diffusion pr&#233;alable. Les personnes film&#233;es d&#233;couvrent alors le film dans une situation de sacralisation institutionnelle (le festival, le prix, la presse) qui leur retire toute capacit&#233; de dire que &#231;a leur fait violence : la pr&#233;emption institutionnelle est telle qu'elles ne peuvent m&#234;me plus s'avouer &#224; elles-m&#234;mes ce qu'elles ressentent. La seconde chose : prendre six mois de montage, en montrant chaque mois une nouvelle version au collectif des commanditaires et en la faisant voir aussi &#224; des personnes &#233;trang&#232;res au sujet. Ce n'&#233;tait pas pour produire un objet techniquement plus poli. C'&#233;tait parce que le montage lui-m&#234;me devait faire lien. Chaque retour faisait avancer le film. Au bout de six mois, il &#233;tait nourri de tout ce qui avait circul&#233;, et il &#233;tait bien meilleur que ce que j'aurais pu &#233;crire seul dans le silence d'une salle de montage.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Comment le lien advient : les conditions du dispositif&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Plusieurs conditions concr&#232;tes me paraissent indispensables pour que ce lien advienne : l&#226;cher ses crit&#232;res, construire un cadre qui autorise, faire confiance comme acte technique, et concevoir le dispositif lui-m&#234;me pour que les participant&#183;es soient indispensables les un&#183;es aux autres. J'ai consacr&#233; aux trois premi&#232;res un article s&#233;par&#233; dans cette rubrique, o&#249; elles sont d&#233;velopp&#233;es en d&#233;tail. Les reprendre ici, bri&#232;vement, permet de voir comment elles se tiennent ensemble dans la perspective du lien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L&#226;cher ses crit&#232;res&lt;/strong&gt;, c'est accepter que les crit&#232;res que je porte ne soient que les miens, et qu'ils n'aient pas vocation &#224; s'appliquer &#224; ce que les autres produisent. Cela ne signifie pas renoncer &#224; toute exigence : cela signifie que mon exigence se d&#233;place. Elle ne porte plus sur la conformit&#233; de ce qui est produit &#224; mes attentes, mais sur la justesse de ce qui se cherche dans ce qui est produit. Je me souviens d'un atelier de films d'animation en papier d&#233;coup&#233; o&#249; des participantes ont utilis&#233; un v&#234;tement comme mati&#232;re d'animation. En trente-cinq ans, je n'avais jamais vu cela. Mon premier mouvement a &#233;t&#233; de penser que c'&#233;tait compliqu&#233;, peu pratique. Puis j'ai accueilli, et il s'est invent&#233; quelque chose que je n'aurais jamais imagin&#233;. Ce que je dois l&#226;cher, ce n'est pas mon savoir : c'est l'id&#233;e que mon savoir &#233;puise ce qui est possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Construire un cadre qui autorise&lt;/strong&gt;, c'est l'inverse d'un cadre qui interdit. La confusion fr&#233;quente entre le cadre et la discipline coercitive emp&#234;che de comprendre ce que fait, par exemple, le cadre de la cure analytique : un dispositif strict, mais dont la fonction est d'autoriser une parole qui ne pourrait pas se risquer ailleurs. Dans nos ateliers, les contraintes de dur&#233;e, de protocole, de technique ne sont pas des restrictions : ce sont des conditions de possibilit&#233;. Elles tiennent l'espace pour que les personnes osent s'y engager. Donald Winnicott parlait de &lt;i&gt;holding&lt;/i&gt; pour d&#233;signer la fonction d'un environnement suffisamment fiable pour qu'un sujet puisse explorer sans crainte. Le cadre qui autorise n'est jamais donn&#233; une fois pour toutes : il se fabrique chaque fois, avec les personnes qui sont l&#224;, et c'est cette fabrication m&#234;me qui fait partie du processus th&#233;rapeutique ou &#233;mancipateur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Faire confiance comme acte technique&lt;/strong&gt;, c'est refuser que la confiance soit une posture morale et la traiter comme un travail concret. Travailler sur ses propres peurs, choisir ses outils en cons&#233;quence, accepter qu'un appareil photo pr&#234;t&#233; &#224; des enfants ne revienne pas, accepter qu'une cam&#233;ra confi&#233;e &#224; des tout-petits puisse tomber. Je donne aux enfants des appareils photo de bonne qualit&#233; dans des quartiers difficiles, et je les laisse partir seuls pendant des heures. En quatre ans dans une cit&#233;, un seul appareil n'est pas revenu. La r&#232;gle emprunt&#233;e aux sciences de gestion, ne pas gouverner pour les trois pour cent, dit la m&#234;me chose : si on organise un syst&#232;me autour de la minorit&#233; qui pourrait abuser, on infantilise tout le monde. Si on l'organise autour de la confiance, il y aura des d&#233;bordements marginaux, mais l'ensemble sera plus libre, plus vivant, et on aura des &#339;uvres et des paroles qu'aucun protocole de contr&#244;le n'aurait permis d'obtenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Concevoir le dispositif pour qu'il fasse lien entre les personnes&lt;/strong&gt; est l'autre versant des trois premiers gestes. L&#226;cher ses crit&#232;res, construire un cadre, faire confiance, sont des conditions du c&#244;t&#233; du ou de la praticien&#183;ne. Mais le lien intersubjectif au sens de Ka&#235;s ne se d&#233;ploie pas seulement dans l'axe vertical entre le ou la praticien&#183;ne et les participant&#183;es. Il se d&#233;ploie aussi entre les participant&#183;es elles-m&#234;mes et eux-m&#234;mes. C'est pour cela que l'organisation mat&#233;rielle du travail compte autant que la posture. Le plan-s&#233;quence avec fonctions distribu&#233;es, dont je parlais plus haut, en est un exemple. Mais le principe vaut au-del&#224; : &#224; chaque fois qu'on con&#231;oit un atelier, il faut se demander si le dispositif rend les participant&#183;es indispensables les un&#183;es aux autres ou s'il les juxtapose simplement en pr&#233;sence. Ce quatri&#232;me geste m&#233;riterait &#224; lui seul un article dans cette rubrique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces gestes ne sont pas des techniques juxtapos&#233;es : ce sont les conditions concr&#232;tes par lesquelles un lien intersubjectif, au sens de Ka&#235;s, peut se d&#233;ployer. Si les crit&#232;res de jugement restent en place, le ou la praticien&#183;ne demeure dans une position &#233;valuative qui maintient l'autre dans une position d'&#233;l&#232;ve ou de patient&#183;e, et le lien ne s'&#233;tablit pas. Si le cadre n'est pas construit pour autoriser, l'engagement ne tient pas, parce que rien ne le soutient. Si la confiance n'est pas outill&#233;e, elle reste une d&#233;claration sans mat&#233;rialit&#233;. Si le dispositif ne produit pas de lien entre les participant&#183;es, l'atelier reste une juxtaposition d'individus en pr&#233;sence, sans que se constitue un v&#233;ritable groupe au travail.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Un d&#233;tour par l'envers : l'autonomie qui domine&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'envers de ce que je d&#233;cris ici se sont d&#233;velopp&#233;s, depuis quelques d&#233;cennies, des dispositifs qui simulent l'autonomie tout en reproduisant la domination. Reinhard H&#246;hn, juriste et SS-Oberf&#252;hrer, a &#233;chapp&#233; &#224; la d&#233;nazification apr&#232;s 1945 et fond&#233; en 1956 l'acad&#233;mie de Bad Harzburg, qui a form&#233; des centaines de milliers de cadres allemands aux m&#233;thodes de management dites modernes. C'est lui, notamment, qui a contribu&#233; &#224; imposer l'expression &#171; ressources humaines &#187;, ensuite g&#233;n&#233;ralis&#233;e dans le monde entier. Son pass&#233; nazi, redocument&#233; &#224; partir des ann&#233;es 1980, fait appara&#238;tre une continuit&#233; troublante. D&#233;signer l'humain comme une &#171; ressource &#187;, au m&#234;me titre que le minerai, l'eau ou l'&#233;nergie, l'inscrit dans une logique d'extraction et de gestion comptable qui a trouv&#233; son aboutissement extr&#234;me dans le syst&#232;me concentrationnaire, o&#249; des &#234;tres humains ont &#233;t&#233; litt&#233;ralement trait&#233;s comme des mati&#232;res premi&#232;res. Que cette logique ait pu, apr&#232;s-guerre, se red&#233;ployer dans le management des entreprises sous l'apparence anodine du vocabulaire de la &#171; ressource humaine &#187;, et y rester intacte jusqu'&#224; aujourd'hui, c'est ce que l'historien Johann Chapoutot rend lisible dans &lt;i&gt;Libres d'ob&#233;ir&lt;/i&gt; (2020). Le terme &#171; ressources humaines &#187; n'est jamais innocent : il porte, dans sa formation m&#234;me, une vision d&#233;shumanis&#233;e de l'humain, &#224; laquelle l'usage r&#233;p&#233;t&#233; nous a rendus sourd&#183;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le principe du management ainsi pens&#233; est celui-ci : on d&#233;finit un objectif, on d&#233;l&#232;gue tr&#232;s largement les moyens de l'atteindre, on responsabilise individuellement les ex&#233;cutants. La personne ainsi &#171; manag&#233;e &#187; se vit comme autonome, cr&#233;ative, libre de son organisation. Mais elle n'a aucune prise sur les fins, et elle est enti&#232;rement soumise &#224; un syst&#232;me d'&#233;valuation qui mesure sa capacit&#233; &#224; atteindre les objectifs fix&#233;s sans elle. C'est une autonomie tactique au service d'une h&#233;t&#233;ronomie strat&#233;gique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette g&#233;n&#233;alogie historique, qui a &#233;t&#233; &#224; juste titre discut&#233;e et nuanc&#233;e par d'autres historien&#183;nes, n'a pas pour fonction d'&#233;tablir une &#233;quivalence entre le management contemporain et le nazisme. Elle a pour fonction de nommer une structure : il existe des dispositifs qui produisent l'apparence du lien et de l'engagement tout en confisquant ce qui en fait la substance. L'open space, les m&#233;thodes agiles, les &#233;valuations &#224; 360 degr&#233;s, le reporting permanent, donnent l'impression d'une horizontalit&#233; et d'une responsabilisation qui sont en r&#233;alit&#233; des formes tr&#232;s efficaces de contr&#244;le.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette structure, on la retrouve dans nombre d'institutions m&#233;dico-sociales et culturelles. On y parle beaucoup de bienveillance, de participation, de co-construction, d'empowerment. Mais quand on regarde concr&#232;tement ce que font les professionnel&#183;les avec les personnes accompagn&#233;es, on voit que ce vocabulaire recouvre souvent les m&#234;mes pratiques que celles qu'il pr&#233;tend combattre : faire &#224; la place, retoucher les images, monter les films seul, choisir les &#339;uvres &#224; exposer. Le lien dont nous parlons ici est l'inverse de cette autonomie en trompe-l'&#339;il. Il ne consiste pas &#224; laisser les gens &#171; libres &#187; de produire &#224; l'int&#233;rieur d'un cadre dont les fins leur &#233;chappent. Il consiste &#224; partager, autant que possible, la d&#233;finition m&#234;me des fins. Ce que produisent les personnes que j'accompagne ne ressemble pas &#224; ce que j'aurais produit : c'est pr&#233;cis&#233;ment &#224; cela que je sais que le lien a op&#233;r&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'&#233;mancipation est mutuelle&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Tout ce qui pr&#233;c&#232;de pourrait laisser croire que la posture juste consiste &#224; se mettre en retrait pour laisser l'autre advenir. Ce serait une autre fa&#231;on de garder le contr&#244;le, par la ma&#238;trise du retrait. L'&#233;mancipation par le lien n'est pas le don d'une libert&#233; par celui ou celle qui en aurait le pouvoir : elle est un processus dans lequel toutes les personnes engag&#233;es dans le lien sont transform&#233;es, y compris le ou la praticien&#183;ne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand je l&#226;che mes crit&#232;res, quand j'accueille un geste cr&#233;atif que je n'aurais pas imagin&#233;, j'apprends quelque chose. Mon champ de vision s'&#233;largit. Mes propres outils intellectuels sont reconfigur&#233;s par ce que les personnes que j'accompagne m'apportent. Si je restais dans la croyance d'un savoir sup&#233;rieur, je me priverais de cela.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Freire appelait cela la co-&#233;ducation : personne n'&#233;duque personne, personne ne s'&#233;duque seul, les humains s'&#233;duquent ensemble, par l'interm&#233;diaire du monde. Il en va de m&#234;me dans le soin et la m&#233;diation. Les personnes se construisent ensemble, par l'interm&#233;diaire des objets, des images et des espaces que nous mettons entre elles. Le ou la professionnel&#183;le qui croit pouvoir rester inchang&#233;&#183;e, en surplomb du processus, reproduit la domination m&#234;me quand il ou elle s'en d&#233;fend.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il m'est arriv&#233; souvent, &#224; la fin de moments de partage avec des professionnel&#183;les du soin ou de la m&#233;diation, de voir des yeux s'&#233;carquiller. Ces personnes entendaient peut-&#234;tre pour la premi&#232;re fois que la relation th&#233;rapeutique, p&#233;dagogique, artistique, peut &#234;tre pens&#233;e sans domination, que le cadre peut &#234;tre ce qui autorise et non ce qui interdit, que l&#226;cher ses crit&#232;res de jugement est une condition d'ouverture. Ce discours n'est pas courant. On me l'a dit beaucoup de fois. Et c'est parce qu'il n'est pas courant qu'il produit quelque chose chez ceux et celles qui l'entendent. L'&#233;mancipation &#224; laquelle nous travaillons concerne autant les futur&#183;es praticien&#183;nes que leurs futur&#183;es patient&#183;es ou participant&#183;es. Elle concerne aussi, sans cesse, celles et ceux d'entre nous qui pratiquent depuis longtemps et qui doivent, &#224; chaque atelier, &#224; chaque s&#233;ance, recommencer &#224; apprendre.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Travailler sur soi, travailler l'institution&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Je ne veux pas laisser croire que tout cela est simple. L&#226;cher ses crit&#232;res de jugement est un travail de chaque instant. Un travail sur soi, sur ses peurs, sur son besoin de reconnaissance. Accepter que l'atelier ne se passe pas comme pr&#233;vu, que les personnes fassent des choses qu'on ne comprend pas, que le r&#233;sultat visible soit en de&#231;&#224; de ce qu'on aurait pu produire soi-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me rappelle cette animatrice, en formation avec moi. Nous avions envoy&#233; des jeunes filmer en autonomie pendant quarante-cinq minutes. Au bout de dix minutes, elle me disait, affol&#233;e : &#171; Mais on ne travaille pas, l&#224; ! Qu'est-ce qu'on fait ? On ne fait rien ! &#187; Nous faisions pourtant quelque chose de tr&#232;s exigeant. Nous nous mettions en &#233;tat de recevoir ce que les autres allaient rapporter, sans savoir ce que ce serait, sans juger, en &#233;tant capable de renvoyer &#224; l'autre ce qu'on aurait vu de pr&#233;cieux dans ce qu'il ou elle aurait fait, m&#234;me si ce n'&#233;tait pas ce qu'on attendait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce travail de r&#233;ception est &#233;puisant. Il m'arrive d'&#234;tre vid&#233; &#224; la fin d'une journ&#233;e d'atelier, d'une fatigue presque physique, alors qu'en apparence je n'ai pas fait grand-chose. Je n'ai pas fabriqu&#233;, je n'ai pas dirig&#233;, j'ai re&#231;u. Quand on s'ouvre vraiment &#224; ce que l'autre apporte, sans le filtrer par ses crit&#232;res, recevoir demande une &#233;nergie consid&#233;rable. C'est le fait qu'on se soit mis en capacit&#233; de recevoir qui a construit l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis il y a la question institutionnelle. Les institutions dans lesquelles nous travaillons sont souvent malades, au sens de la th&#233;rapie institutionnelle, mais aussi au sens o&#249; l'entend de Gaulejac. Elles reproduisent des rapports de pouvoir et des peurs qui se transmettent de proche en proche. J'ai vu des aiguilles &#224; tricoter devenir dangereuses dans un h&#244;pital parce qu'un jour, un patient avait fait quelque chose avec des aiguilles, et que depuis, les aiguilles &#233;taient interdites. J'ai vu des enfants &#224; qui l'on interdisait de manipuler quoi que ce soit parce que l'institution avait eu peur. Les peurs de l'institution deviennent des interdits pour les patient&#183;es ou les usager&#183;es, et ces interdits ne prot&#232;gent personne : ils reproduisent de la domination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai en m&#233;moire un atelier que j'animais &#224; &#201;vry, dans le cadre d'un dispositif que j'avais con&#231;u, le Marathon Cin&#233;ma, un festival annuel de cr&#233;ation pr&#233;c&#233;d&#233; de mois d'ateliers en milieu scolaire et extrascolaire. J'allais parfois animer moi-m&#234;me certains de ces ateliers. Un jour, dans le CDI d'un &#233;tablissement scolaire, &#224; l'heure de midi, avec un groupe de jeunes en difficult&#233;, des personnes de l'&#233;cole et du service culturel de l'agglom&#233;ration, je proposais un plan-s&#233;quence o&#249; chacun&#183;e filmait un objet et le faisait parler avant de passer la cam&#233;ra &#224; son ou sa voisin&#183;e. Un jeune homme ne voulait pas parler. Je lui ai dit que ce n'&#233;tait pas grave, qu'il pouvait simplement prendre la cam&#233;ra et la passer ensuite. Premi&#232;re prise : il ne parle pas. Le film va &#224; son terme, je propose qu'on en fasse une seconde, comme je le fais souvent, parce que cela permet &#224; chacun&#183;e de se sentir plus &#224; l'aise. Et lors de cette seconde prise, le jeune homme dit qu'il va faire parler un objet. Il sort de son sac un couteau de cantine, banal, sans rien d'inqui&#233;tant, et le pose sur la table pour le filmer. Plusieurs adultes, des personnes de l'&#233;tablissement, des personnes du service culturel, prennent peur : un couteau, on ne peut pas filmer un couteau, c'est dangereux, c'est de la violence. Il a fallu que je tienne ferme pour que la prise puisse avoir lieu. Ce qui se passait pourtant &#233;tait exactement l'inverse de ce qu'ils et elles redoutaient : ce jeune avait trouv&#233; sa place dans le lien, il osait s'exprimer parce qu'un dispositif l'autorisait &#224; le faire, et l'objet qu'il avait choisi de faire parler &#233;tait peut-&#234;tre ce qui lui &#233;tait le plus imm&#233;diatement &#224; port&#233;e. Les adultes, eux, n'&#233;taient pas dans le lien. Ils projetaient leur propre peur sur ce qui advenait. Notre travail, en tant que professionnel&#183;les, c'est pr&#233;cis&#233;ment d'accepter d'&#234;tre d&#233;rang&#233;&#183;es pour que l'autre puisse prendre sa place. Quand nous projetons nos peurs sur ce qui surgit, nous coupons le lien au moment m&#234;me o&#249; il commen&#231;ait &#224; s'&#233;tablir, et nous laissons croire, &#224; nous-m&#234;mes et &#224; l'institution, que c'est par prudence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lien produit l&#224; un changement de paradigme qu'il faut savoir reconna&#238;tre. On le craint, parce qu'on imagine qu'il va d&#233;border, qu'il va donner trop de pouvoir &#224; l'autre, qu'il va ouvrir la porte &#224; toutes les transgressions. L'exp&#233;rience montre l'inverse. Quand on accepte d'&#234;tre &#224; l'&#233;coute de ce que l'autre fait advenir sans vouloir le ma&#238;triser, on n'est pas d&#233;bord&#233; : on est enrichi. Les personnes prennent leur place dans le travail commun, elles ne cherchent pas &#224; prendre le pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne suffit donc pas d'avoir la bonne posture personnelle. Il faut aussi travailler sur l'institution, sur les rapports de force dans lesquels on s'inscrit. Ce travail est politique, et il engage une vision de ce que doit &#234;tre la relation entre les professionnel&#183;les et les personnes qu'ils et elles accompagnent.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une politique du lien&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ce que je d&#233;cris ici n'est pas seulement une question de m&#233;thode individuelle. C'est un changement de paradigme. Quand le lien devient ce qui compte, plut&#244;t que le r&#233;sultat, c'est tout le rapport entre les institutions, les professionnel&#183;les et les personnes accompagn&#233;es qui se trouve transform&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a l&#224; une dimension politique : renoncer &#224; la domination douce, c'est renoncer &#224; un confort professionnel et &#224; une l&#233;gitimit&#233; acquise par l'expertise. Cela engage la mani&#232;re dont s'exerce le pouvoir dans les espaces de soin, de m&#233;diation, d'&#233;ducation. Cela engage aussi, plus largement, une critique de la rationalit&#233; gestionnaire qui impr&#232;gne aujourd'hui la plupart des institutions, et qui rend inaudibles les modes d'organisation par le lien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a aussi une dimension &#233;thique. La responsabilit&#233; du ou de la praticien&#183;ne envers la singularit&#233; des personnes accompagn&#233;es se traduit dans des gestes concrets : le droit &#224; l'image, le consentement &#233;clair&#233;, la validation pr&#233;alable des &#339;uvres avant diffusion, ne sont pas des formalit&#233;s juridiques mais les marques quotidiennes d'une pratique qui prend au s&#233;rieux l'humanit&#233; des personnes avec qui elle travaille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Anthropologiquement, ce que nous faisons mobilise une certaine conception de l'humain. Mauss l'avait pos&#233;e il y a un si&#232;cle : ce qui fait tenir une soci&#233;t&#233;, ce n'est pas le calcul des int&#233;r&#234;ts, c'est la circulation des dons, des reconnaissances, des places. Cette anthropologie est aujourd'hui largement recouverte par la rationalit&#233; gestionnaire ; il nous appartient, dans nos pratiques, de la rendre &#224; nouveau praticable. Sociologiquement, cela signifie travailler &#224; transformer les institutions dans lesquelles on intervient, parce que ce sont elles qui produisent les peurs et les interdits qui emp&#234;chent le lien de prendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est, pour finir, m&#233;thodologique. Tout ce qui pr&#233;c&#232;de ne reste vrai que si cela s'incarne dans des choix concrets de cadre, d'outils, de protocoles, d'organisation mat&#233;rielle du travail. Le plan-s&#233;quence avec fonctions distribu&#233;es, le mind-mapping pour les d&#233;cisions partag&#233;es, le montage en collectif quand il est possible, la projection pr&#233;alable de validation, la confiance comme acte technique, sont des mani&#232;res par lesquelles cette pens&#233;e du lien peut prendre corps. Ce sont des choses qui peuvent s'apprendre, se transmettre, s'affiner. Une part essentielle de mon travail, depuis longtemps, consiste &#224; essayer de les rendre disponibles &#224; d'autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne pr&#233;tends pas avoir r&#233;solu quoi que ce soit. Je suis moi-m&#234;me travers&#233; par des r&#233;flexes de contr&#244;le, par des jugements esth&#233;tiques qui s'imposent avant que j'aie le temps de les d&#233;construire. Le chemin de renoncement &#224; la domination n'est pas un acquis : il est un travail recommenc&#233; chaque jour, dans chaque rencontre, dans chaque atelier. Il n'est pas non plus &#224; sens unique. Le ou la praticien&#183;ne qui l&#226;che ses crit&#232;res, qui accepte de ne pas savoir mieux que l'autre, qui accueille l'impr&#233;vu, parcourt le m&#234;me chemin d'&#233;mancipation que les personnes qu'il ou elle accompagne. Le lien qui &#233;mancipe est un travail commun, jamais acquis, par lequel les personnes se construisent dans l'attention qu'elles se portent et dans la place qu'elles se font.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Bio-filmographie r&#233;sum&#233;e</title>
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		<dc:creator>Beno&#238;t Labourdette</dc:creator>


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		<dc:subject>Boris Lehman</dc:subject>
		<dc:subject>Observatoire des Politiques Culturelles</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Beno&#238;t Labourdette est cin&#233;aste, p&#233;dagogue, chercheur, essayiste et consultant en innovation culturelle et strat&#233;gies num&#233;riques. Il est aussi artiste pluridisciplinaire et pr&#233;sident de l'agence Beno&#238;t Labourdette production, qui construit des exp&#233;riences culturelles et num&#233;riques et d&#233;veloppe l'ing&#233;nierie cr&#233;ative. Il a r&#233;alis&#233; 7 longs m&#233;trages documentaires ou de fiction exp&#233;rimentale et 400 courts m&#233;trages. En 2005, &#224; l'apparition des cam&#233;ras dans les t&#233;l&#233;phones mobiles, il a fond&#233; avec (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/benoit-labourdette/" rel="directory"&gt;Beno&#238;t Labourdette&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/tags/observatoire-des-politiques-culturelles" rel="tag"&gt;Observatoire des Politiques Culturelles&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='https://www.benoitlabourdette.com/local/cache-vignettes/L150xH113/2025_benoit_labourdette_par_alice_anne_jeandel-63686.jpg?1778268702' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='113' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Beno&#238;t Labourdette&lt;/strong&gt; est cin&#233;aste, p&#233;dagogue, chercheur, essayiste et consultant en innovation culturelle et strat&#233;gies num&#233;riques. Il est aussi artiste pluridisciplinaire et pr&#233;sident de &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/ingenierie-culturelle/?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;l'agence Beno&#238;t Labourdette production&lt;/a&gt;, qui construit des &lt;strong&gt;exp&#233;riences culturelles et num&#233;riques&lt;/strong&gt; et d&#233;veloppe l'&lt;strong&gt;ing&#233;nierie cr&#233;ative&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Il a r&#233;alis&#233; 7 longs m&#233;trages documentaires ou de fiction exp&#233;rimentale et 400 courts m&#233;trages. En 2005, &#224; l'apparition des cam&#233;ras dans les t&#233;l&#233;phones mobiles, il a fond&#233; avec le Forum des images le &#171; Festival Pocket Films &#187;, un &#233;v&#233;nement dont beaucoup de praticien&#183;nes du secteur disent encore qu'il a &#233;t&#233; fondateur dans leur rapport aux images et leur r&#233;flexion anthropologique sur les technologies. Il a co-fond&#233; en 2011 &#171; La F&#234;te du court m&#233;trage &#187; avec le CNC, et invent&#233; le projet collaboratif &#171; Par ma fen&#234;tre &#187; pendant la crise du Covid-19 en 2020. Il produit, &#233;crit et r&#233;alise fictions, documentaires, &#339;uvres exp&#233;rimentales, participatives et films institutionnels aux formats innovants. Sa d&#233;marche cr&#233;ative est pluridisciplinaire, il intervient en dialogue avec les champs de la peinture, du th&#233;&#226;tre, du mus&#233;e, de la photographie, de l'architecture et de la musique.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Depuis trente ans, il anime des formations &#224; la r&#233;alisation de films et d'&#339;uvres pour les nouveaux m&#233;dias dans le cadre de formations professionnelles, d'&#233;coles de cin&#233;ma comme la F&#233;mis, ou de nombreuses universit&#233;s. Il explore les nouveaux types de r&#233;cits li&#233;s aux innovations technologiques (interactivit&#233; num&#233;rique, t&#233;l&#233;phone mobile, drones, r&#233;alit&#233; virtuelle, r&#233;seaux sociaux, intelligence artificielle).&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Il accompagne par le conseil et la formation professionnelle des entreprises, institutions et collectivit&#233;s dans leurs strat&#233;gies d'innovation culturelle et sociale. Il intervient &#224; un niveau strat&#233;gique sur les projets d'&#233;tablissement, la transformation des politiques culturelles, les dynamiques territoriales, dans la perspective des droits culturels. Il met en place pour ses commanditaires des &#233;v&#233;nements exp&#233;rimentaux, des formations et des dispositifs d'intelligence collective, o&#249; la pratique artistique participative est au c&#339;ur du processus.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Il travaille sur les questions de sant&#233;, de handicap, de sant&#233; mentale et de comp&#233;tences psychosociales, en partenariat avec des institutions publiques et associatives (Protection Judiciaire de la Jeunesse, DRAC, Cultures du c&#339;ur). Avec le psychanalyste Serge Tisseron, il a fond&#233; le dispositif de formation et d'accompagnement &#171; Pocket Films Empathie &#187;.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Il encadre le d&#233;veloppement de plateformes web cr&#233;atives et collaboratives, outils d'intelligence collective et de patrimoine num&#233;rique.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Il con&#231;oit, coordonne et accompagne des projets cr&#233;atifs, m&#233;thodologiques et scientifiques avec l'intelligence artificielle (Cin&#233;mAI au Centre Pompidou, TUMO x IA au Forum des images, animation du Comit&#233; de veille IA du Forum des images, projets de m&#233;diation dans le champ social).&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Il partage de nombreuses ressources sur le site web &lt;a href=&#034;https://www.benoitlabourdette.com/?lang=fr&#034;&gt;www.benoitlabourdette.com&lt;/a&gt; : essais philosophiques, m&#233;thodes p&#233;dagogiques, r&#233;cits d'exp&#233;riences, propositions pour les politiques culturelles.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Il a fond&#233; en 2025 &lt;a href=&#034;https://www.bip-editions.fr/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;BIP &#233;ditions&lt;/a&gt;.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;D&#233;marche pluridisciplinaire&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les collectivit&#233;s, institutions culturelles, &#233;coles, entreprises et structures d'action sociale qui travaillent avec Beno&#238;t Labourdette s'engagent dans des processus o&#249; la pratique artistique participative et l'intelligence collective servent de m&#233;thode commune, autour des enjeux de la cr&#233;ativit&#233;, de la d&#233;mocratie culturelle, de la jeunesse et des transformations num&#233;riques. Cela peut &#234;tre un atelier qui d&#233;bloque la parole d'une &#233;quipe, une plateforme num&#233;rique qui transforme les relations entre une institution et ses publics, un projet d'&#233;tablissement reconstruit avec ses agent&#183;es, ou un festival dont les m&#233;thodes sont ensuite reprises ailleurs. Au-del&#224; des livrables, ces processus changent les mani&#232;res de travailler dans les organisations qui s'y engagent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les sept champs ci-dessous sont sept entr&#233;es possibles vers cette m&#234;me pratique.&lt;/p&gt;
&lt;ol class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;#creation&#034; class=&#034;spip_ancre&#034;&gt;La cr&#233;ation&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; : artiste pluridisciplinaire, auteur, cin&#233;aste et producteur.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;#accompagnement_politiques_culturelles&#034; class=&#034;spip_ancre&#034;&gt;L'accompagnement des politiques culturelles&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; : consultations pour collectivit&#233;s, institutions et entreprises, sur les m&#233;thodes de coop&#233;ration et de travail, les outils num&#233;riques, l'innovation culturelle, la participation, la jeunesse, la d&#233;mocratie culturelle, les comp&#233;tences psychosociales.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;#actions_culturelles&#034; class=&#034;spip_ancre&#034;&gt;Les actions &#233;ducatives, artistiques et culturelles innovantes&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; : conception et animation de projets pour les publics, attractifs, innovants, utilisant les outils num&#233;riques et centr&#233;s autour de la cr&#233;ativit&#233; (&#233;criture, dessin, peinture, photographie, vid&#233;o, musique, spectacle vivant&#8230;).&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;#pedagogie&#034; class=&#034;spip_ancre&#034;&gt;La p&#233;dagogie&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; : formations professionnelles aux p&#233;dagogies innovantes, aux nouveaux m&#233;dias, &#224; l'&#233;ducation aux images, aux droits culturels et aux enjeux des politiques culturelles.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;#technologie&#034; class=&#034;spip_ancre&#034;&gt;La technologie&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; : expertise en innovations technologiques et strat&#233;giques pour les secteurs de l'audiovisuel, du spectacle vivant, de la culture, du champ social. Mise en place de plate-formes web collaboratives, d'outils num&#233;riques de coop&#233;ration, de plate-formes vid&#233;o, de bases de donn&#233;es, de strat&#233;gies de patrimoine num&#233;rique. Int&#233;gration des intelligences artificielles g&#233;n&#233;ratives dans les pratiques professionnelles.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;#ingenierie_culturelle&#034; class=&#034;spip_ancre&#034;&gt;L'ing&#233;nierie culturelle&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; : cr&#233;ation de festivals, d'&#233;v&#233;nements culturels, d'ateliers, de projets territoriaux participatifs et transm&#233;dia.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;#recherche_action&#034; class=&#034;spip_ancre&#034;&gt;La recherche-action et l'&#233;criture philosophique&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; : d&#233;marche ethnom&#233;thodologique et philosophique, innovation, ind&#233;pendance et esprit critique, pens&#233;e de l'action, publication r&#233;guli&#232;re de recherches et d'essais.&lt;/li&gt;&lt;/ol&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Dates&lt;/h2&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Beno&#238;t Labourdette est n&#233; en 1970.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Il a entre autres fond&#233; les projections Court Bouillon (1988-1997), le centre de production vid&#233;o de l'Universit&#233; Paris 3 Sorbonne Nouvelle (1991-), la plateforme vid&#233;o &#171; Par ma fen&#234;tre &#187; (2020-), la soci&#233;t&#233; Beno&#238;t Labourdette production (2016-) et BIP &#233;ditions (2025-).&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Il a co-fond&#233; la soci&#233;t&#233; Quidam production (1999-2013), le Festival Pocket Films (2005-2010) avec le Forum des images, la F&#234;te nationale du court-m&#233;trage (2011-) avec le CNC, le dispositif &#171; Pocket Films Empathie &#187; avec Serge Tisseron.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; En 2018 il a &#233;t&#233; nomm&#233; Chevalier dans l'Ordre des Palmes acad&#233;miques par le minist&#232;re de l'&#201;ducation nationale.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;creation&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Cr&#233;ation&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Artiste pluridisciplinaire, auteur, cin&#233;aste et producteur, Beno&#238;t Labourdette &#233;crit et r&#233;alise films de fiction, documentaires, &#339;uvres exp&#233;rimentales et participatives. Il travaille souvent &#224; la crois&#233;e de l'audiovisuel et du spectacle vivant. Il collabore artistiquement avec des cr&#233;ateurs et cr&#233;atrices de divers horizons. Peinture, th&#233;&#226;tre, op&#233;ra, photographie, architecture, musique, cin&#233;ma&#8230; : &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/tags/richard-texier?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Richard Texier&lt;/a&gt;, Pippo Delbono, Nicolas Frize, Macha Make&#239;eff, Alain Fleischer, Louise Moaty, Jean-Philippe Poir&#233;e-Ville, &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/tags/myriam-drosne?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Myriam Drosne&lt;/a&gt;, Olivier Mellano, Joseph Morder&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il explore le renouvellement des &#233;critures audiovisuelles avec de nouveaux outils : t&#233;l&#233;phones portables, drones, appareils photo, r&#233;alit&#233; virtuelle, intelligence artificielle g&#233;n&#233;rative.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Outre l'audiovisuel, il investit aussi les champs de la composition musicale, la peinture, le spectacle vivant et l'&#233;criture philosophique et litt&#233;raire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ses &#339;uvres et d&#233;marches sont accueillies dans des structures de diffusion de cin&#233;ma et d'art en France et &#224; l'&#233;tranger : Forum des images, Maison populaire de Montreuil, La V&#233;randa Saint-Jean de Braye, lux sc&#232;ne nationale de Valence, Ma sc&#232;ne nationale Montb&#233;liard, Instituts fran&#231;ais et alliances fran&#231;aises (Espagne, Alg&#233;rie, Tunisie, Canada)&#8230; ainsi que dans des festivals internationaux (Festival du nouveau cin&#233;ma de Montr&#233;al, SESIFF S&#233;oul, Festival de Pesaro, Festival international du cin&#233;ma de Rio de Janeiro, Digifest Toronto&#8230;).&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Filmographie r&#233;sum&#233;e&lt;/h2&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;strong&gt;Longs m&#233;trages&lt;/strong&gt; :
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;&lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/creations-artistiques/cinema/longs-metrages/la-tete-dans-l-eau?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;La t&#234;te dans l'eau&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; - 1995.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;&lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/creations-artistiques/cinema/longs-metrages/fatigue?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Fatigue&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; - 2000.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;&lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/creations-artistiques/cinema/longs-metrages/triton?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Triton&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; - 2007.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;&lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/creations-artistiques/cinema/longs-metrages/les-acteurs-inconscients?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Les acteurs inconscients&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; - 2009.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;&lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/creations-artistiques/cinema/longs-metrages/parle-moi-del-436?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Parle-moi DEL&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; - 2016.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;&lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/creations-artistiques/cinema/longs-metrages/souviens-toi-ici-par-la-fenetre?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Souviens-toi ici par la fen&#234;tre&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; - 2020.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Droit &#224; la parole !&lt;/i&gt; - 2026 (documentaire sur la p&#233;dagogie nouvelle, autour de l'&#233;cole La Source).&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;strong&gt;Sc&#233;nario&lt;/strong&gt; : &lt;i&gt;Ir&#232;ne&lt;/i&gt; - 2003, long m&#233;trage r&#233;alis&#233; par Ivan Calb&#233;rac.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;strong&gt;Courts m&#233;trages&lt;/strong&gt; : quatre cents courts m&#233;trages et vid&#233;os d'art, la plupart sont visibles sur le site &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/creations-artistiques/cinema/?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;www.benoitlabourdette.com/creations-artistiques/cinema/&lt;/a&gt;.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Filmographie et plus sur le site web de la &lt;a href=&#034;https://data.bnf.fr/fr/15816247/benoit_labourdette/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Biblioth&#232;que Nationale de France&lt;/a&gt;.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;a href=&#034;https://www.imdb.com/name/nm1098057/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Filmographie sur IMDb&lt;/a&gt;.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;accompagnement_politiques_culturelles&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Accompagnement des politiques culturelles&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Beno&#238;t Labourdette accompagne des collectivit&#233;s, institutions et entreprises dans leurs d&#233;marches d'innovation culturelle, &#224; des niveaux strat&#233;giques. Sa m&#233;thode repose sur l'intelligence collective pratiqu&#233;e &#224; tous les niveaux &#8212; gouvernance, &#233;quipes, publics &#8212; comme une exigence quotidienne. La cr&#233;ation artistique participative est l'instrument par lequel la parole circule et les d&#233;cisions se construisent ensemble. L'accompagnement prend des formes vari&#233;es : consultations sur les m&#233;thodes de coop&#233;ration, refonte de projets d'&#233;tablissement, &#233;v&#233;nements exp&#233;rimentaux, formations professionnelles, sensibilisation aux droits culturels, animation de processus de candidature ou de transformation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il collabore notamment avec l'Observatoire des Politiques Culturelles, la MPAA (Paris), la ville des Lilas, Nantes m&#233;tropole, le d&#233;partement de l'Is&#232;re, la Direction Territoriale de la PJJ Limousin, la DRAC Nouvelle-Aquitaine, la M&#233;tropole de Lyon (laboratoire d'innovation Erasme), le Forum des images, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelques exemples :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;a href=&#034;https://ici-azimut.fr/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Plateforme Azimut&lt;/a&gt;, d&#233;velopp&#233;e pour la MPAA, 2024-2026 : espace num&#233;rique d'&#233;change et de visibilit&#233; entre artistes amateur&#183;rices, pens&#233; comme un dispositif de d&#233;mocratie culturelle et d'intelligence collective.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;a href=&#034;https://www.benoitlabourdette.com/_docs/projets/2022/2022_nantes_droits_culturels/&#034;&gt;Sensibilisation aux droits culturels pour la m&#233;tropole Nantaise&lt;/a&gt;, 2022.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;a href=&#034;https://www.benoitlabourdette.com/_docs/projets/2022/2022_perifeeries_college_medias/&#034;&gt;Animation du &lt;i&gt;Coll&#232;ge des m&#233;dias&lt;/i&gt; pour la candidature de Saint-Denis pour Capitale Europ&#233;enne de la Culture&lt;/a&gt;, 2022.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Accompagnement de la direction des affaires culturelles de la ville des Lilas (2018-2022) : &lt;a href=&#034;https://www.lafabriquenumerique-leslilas.fr/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Plate-forme &#171; La fabrique num&#233;rique &#187;&lt;/a&gt;, &#171; Boussole de la m&#233;diation culturelle &#187;, etc.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Accompagnement, &#224; partir de 2025, de la Direction Territoriale PJJ Limousin et de la DRAC Nouvelle-Aquitaine, sur &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/ingenierie-culturelle/accompagnement-des-politiques-culturelles/l-art-et-la-culture-au-service-des-competences-psychosociales?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;le d&#233;veloppement des comp&#233;tences psychosociales par l'art et la culture&lt;/a&gt;, dans le cadre du partenariat Culture-Justice (dynamique sur trois ans, avec le concours de la p&#233;dopsychiatre Marie-No&#235;lle Cl&#233;ment).&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/ingenierie-culturelle/accompagnement-des-politiques-culturelles/etat-des-lieux-concerte-de-l-education-aux-images-en-nouvelle-aquitaine?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&#201;tat des lieux concert&#233; de l'&#233;ducation aux images en Nouvelle-Aquitaine&lt;/a&gt;, 2026. M&#233;thodologie d'intelligence collective, plateforme num&#233;rique et publication collaborative pour l'agence ALCA.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;actions_culturelles&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Actions &#233;ducatives, artistiques et culturelles innovantes&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Beno&#238;t Labourdette con&#231;oit et anime des projets pour les publics, attractifs, innovants, utilisant les outils num&#233;riques et centr&#233;s autour de la cr&#233;ativit&#233; (&#233;criture, dessin, peinture, photographie, vid&#233;o, musique, spectacle vivant&#8230;). Il travaille avec des mus&#233;es, salles de cin&#233;ma, r&#233;seaux de salles, lieux de spectacle vivant, structures d'action sociale et m&#233;dico-sociale (Mus&#233;e de l'Homme, Mus&#233;e de la Grande Guerre, MacVal, ville des Lilas, r&#233;seau Passeurs d'images, ALCA Aquitaine, r&#233;seau des Instituts Fran&#231;ais, Ville de Charleville-M&#233;zi&#232;res, CCAS-EDF, Festival International de Films de Femmes de Cr&#233;teil, Forum des images, Ateliers Canop&#233;, Cultures du c&#339;ur, Protection Judiciaire de la Jeunesse, etc.).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une part importante de cette activit&#233; concerne aujourd'hui les questions de sant&#233;, de sant&#233; mentale, de handicap et de d&#233;veloppement des comp&#233;tences psychosociales chez les enfants et les jeunes, par le biais de la pratique artistique participative.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelques exemples :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;a href=&#034;https://www.ateliersnumeriques-culturesducoeur.org/2023/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#034;La machine &#224; voyager dans le futur&lt;/a&gt;, tourn&#233;e culturelle dans le champ social m&#234;lant cr&#233;ation et intelligences artificielles conversationnelles, &#233;t&#233; culturel 2023, produite par Cultures du c&#339;ur.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/ingenierie-culturelle/projections-itinerantes/?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Projections itin&#233;rantes&lt;/a&gt;, parcours cin&#233;matographiques dans des quartiers, depuis 2011.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/mettre-le-feminisme-en-pratique-dans-l-action-culturelle/?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Mettre le f&#233;minisme en pratique dans l'action culturelle&lt;/a&gt;, collection d'actions inspirantes.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/creations-artistiques/exposition-installation/metamorphoses-visio-corporelles-action-artistique-participative-au-louvre-lens?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;M&#233;tamorphoses visio-corporelles : action artistique participative au Louvre Lens&lt;/a&gt;, 2023.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/creations-artistiques/exposition-installation/sur-la-plage-de-mon-imaginaire-installation-video-a-l-hopital?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&#171; Sur la plage de mon imaginaire &#187; : installation vid&#233;o p&#233;renne &#224; l'h&#244;pital&lt;/a&gt;, 2023, Arts dans la cit&#233;, GHU Flers.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/creations-artistiques/exposition-installation/memoire-du-sport-dans-la-grande-guerre-creation-participative-d-une-exposition?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;M&#233;moire du sport dans la grande guerre, cr&#233;ation participative d'une exposition photographique&lt;/a&gt;, 2024.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/ingenierie-culturelle/ateliers-creatifs-ouverts/cree-ton-film-sur-l-imaginaire-des-catastrophes?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Cr&#233;e ton film sur l'imaginaire des catastrophes&lt;/a&gt;, 2024-2025.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/ingenierie-culturelle/ateliers-creatifs-ouverts/festival-raisons-d-agir-quand-le-collage-libere-la-parole?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Festival Raisons d'Agir : quand le collage lib&#232;re la parole&lt;/a&gt;, 2026.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;pedagogie&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Formation professionnelle et p&#233;dagogie&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Beno&#238;t Labourdette con&#231;oit et dirige des formations professionnelles aux p&#233;dagogies innovantes, aux nouveaux m&#233;dias, &#224; l'&#233;ducation aux images, aux droits culturels et aux enjeux des politiques culturelles, notamment en direction de la jeunesse, pour l'Observatoire des Politiques Culturelles, le CNFPT, l'INA et de nombreux acteurs et actrices du champ culturel et social, par exemple la formation &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/politiques-culturelles-et-revolution-numerique/culture-jeunesse-et-numerique-concevoir-des-nouvelles-modalites-de-projets?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&#171; Culture, jeunesse et num&#233;rique &#187;&lt;/a&gt; (OPC). Ses formations s'appuient sur des m&#233;thodes d'intelligence collective et sur la mise en pratique artistique des participant&#183;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il enseigne aussi la cr&#233;ation audiovisuelle, les &#233;critures num&#233;riques et la mont&#233;e en comp&#233;tences dans les nouvelles r&#233;alit&#233;s des technologies et des usages, dans plusieurs universit&#233;s (Sorbonne Nouvelle, Artois, Montpellier), &#233;coles nationales (F&#233;mis, ENSAV, Le Fresnoy Studio National, &#201;cole des Beaux-Arts de Paris), centres de formation professionnelle et institutions (Institut pour la photographie, CEFPF, Arte, TV5 Monde, CFI, soci&#233;t&#233;s de production et de distribution audiovisuelle, r&#233;seaux de salles de cin&#233;ma).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il donne r&#233;guli&#232;rement des conf&#233;rences sur les enjeux du num&#233;rique, l'&#233;ducation &#224; l'image, le cin&#233;ma, la photographie, les nouveaux m&#233;dias, les drones, la r&#233;alit&#233; virtuelle, l'intelligence artificielle, les droits culturels, la p&#233;dagogie, la sant&#233; mentale par la cr&#233;ation&#8230; (Ga&#238;t&#233; Lyrique, Rencontres d'Arles, Rencontres Passeurs d'Images, Le Fresnoy, Digifest, INA Coll&#232;ge iconique, BnF, colloques universitaires&#8230;). Il a fond&#233; avec le psychanalyste Serge Tisseron le dispositif de formation et d'accompagnement &lt;a href=&#034;https://www.pocketfilms-empathie.com/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#171; Pocket Films Empathie &#187;&lt;/a&gt;, qui croise pratique audiovisuelle et clinique de l'empathie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;technologie&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Technologies num&#233;riques et audiovisuelles&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Beno&#238;t Labourdette porte une expertise en innovations technologiques et strat&#233;giques pour les secteurs de l'audiovisuel, du spectacle vivant, de la culture et du champ social : plates-formes web collaboratives, outils num&#233;riques de coop&#233;ration, plates-formes vid&#233;o, bases de donn&#233;es, strat&#233;gies de patrimoine num&#233;rique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il met en place des projets d'&#233;dition vid&#233;o, de d&#233;veloppement web, de VOD, de transm&#233;dia, et accompagne des structures dans leur d&#233;veloppement num&#233;rique (ACID, P&#233;riph&#233;rie, Forum des images, Documentaire sur Grand &#233;cran, Cin&#233;mas 93, Cin&#233;-Tamaris, Dr&#244;le de Trame&#8230;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il int&#232;gre depuis 2022 les intelligences artificielles g&#233;n&#233;ratives dans ses pratiques professionnelles, avec une exigence d'&#233;thique et d'esprit critique. Il a notamment con&#231;u et conduit le projet &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/spip.php?page=article&amp;id_article=2349&amp;lang=fr'&gt;Cin&#233;mAI&lt;/a&gt; avec le Studio 13/16 du Centre Pompidou (2024), co-construit &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/la-recherche-et-l-innovation/intelligence-artificielle-creation-et-esprit-critique/tumo-x-ia-voyages-creatifs-au-coeur-de-l-ia?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&#171; TUMO x IA - Voyages cr&#233;atifs au c&#339;ur de l'IA &#187;&lt;/a&gt; avec le Forum des images / TUMO Paris (350 adolescent&#183;es), il a anim&#233; le &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/la-recherche-et-l-innovation/intelligence-artificielle-creation-et-esprit-critique/webinaire-de-restitution-du-comite-de-veille-ia-du-forum-des-images?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&#171; Comit&#233; de veille IA &#187;&lt;/a&gt; du Forum des images, qui a r&#233;uni philosophes, artistes, &#233;ducateur&#183;rices et expert&#183;es du monde de l'entreprise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;ingenierie_culturelle&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Ing&#233;nierie culturelle et digitale&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Beno&#238;t Labourdette porte la cr&#233;ation de festivals, d'&#233;v&#233;nements culturels, d'ateliers, de projets territoriaux participatifs et transm&#233;dia.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il a fond&#233; et dirig&#233; le &lt;strong&gt;Festival Pocket Films&lt;/strong&gt; (2005-2010) avec le Forum des images (Paris). N&#233; &#224; l'apparition des cam&#233;ras dans les t&#233;l&#233;phones portables, ce festival a accompagn&#233; l'&#233;mergence d'une pratique nouvelle. Vingt ans plus tard, beaucoup de praticien&#183;nes en parlent encore comme d'un moment fondateur dans leur r&#233;flexion sur les images et les outils num&#233;riques. Il a aussi fond&#233; le &lt;strong&gt;Festival Cam&#233;ras Mobiles&lt;/strong&gt; (2011-2013) avec lux sc&#232;ne nationale de Valence, et co-fond&#233; en 2011 pour le CNC l'op&#233;ration nationale &lt;strong&gt;Le jour le plus court&lt;/strong&gt;, devenue ensuite La F&#234;te du court m&#233;trage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il accompagne des collectivit&#233;s dans la mise en place de projets citoyens, participatifs, cr&#233;atifs et d'&#233;ducation &#224; l'image avec les outils num&#233;riques (&lt;strong&gt;Marathon cin&#233;ma&lt;/strong&gt; - Agglom&#233;ration d'&#201;vry, &lt;strong&gt;Imediacinema&lt;/strong&gt; - Vitrolles, etc.). Il anime depuis 2025, dans le cadre des &lt;strong&gt;Classes Culturelles Num&#233;riques&lt;/strong&gt; de la M&#233;tropole de Lyon (laboratoire d'innovation Erasme), un projet de r&#233;alisation de films en r&#233;alit&#233; virtuelle pour des coll&#233;gien&#183;nes, en partenariat avec &lt;a href=&#034;https://www.festivals-connexion.com/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Festivals Connexion&lt;/a&gt;. Il dirige des &#233;quipes de travail de toutes dimensions dans des contextes vari&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;recherche_action&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Recherche-action et &#233;criture philosophique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Beno&#238;t Labourdette m&#232;ne des recherches dans une d&#233;marche ethnom&#233;thodologique et philosophique, d'innovation, d'ind&#233;pendance et d'esprit critique, pour une pens&#233;e de l'action. Il publie au sujet de ses recherches. Il est &lt;a href=&#034;https://ircav.fr/member/benoit-labourdette/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;chercheur associ&#233; &#224; l'IRCAV&lt;/a&gt; (Institut de recherche sur le cin&#233;ma et l'audiovisuel, unit&#233; de recherche de l'Universit&#233; Sorbonne Nouvelle-Paris 3).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'innovation est au c&#339;ur de ses d&#233;marches. Il s'agit d'une exigence de sens, pour des projets culturels, artistiques, sociaux ou techniques en r&#233;elle ouverture aux probl&#233;matiques du monde contemporain : sociales, psychologiques, &#233;cologiques, f&#233;ministes, politiques au sens profond du terme. Cela passe par la recherche, en p&#233;dagogie, en m&#233;diation culturelle, en philosophie de l'art, toujours alli&#233;e &#224; des exp&#233;riences de terrain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il publie r&#233;guli&#232;rement des essais philosophiques sur son site web, notamment dans la rubrique &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/propositions-philosophiques/?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&#171; Propositions philosophiques &#187;&lt;/a&gt; (philosophie de la pr&#233;sence, de l'alt&#233;rit&#233;, de la cr&#233;ation artistique, de l'&#232;re num&#233;rique et de l'intelligence artificielle) et &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/defendre-la-culture-autrement-methodes-pour-demain/?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&#171; D&#233;fendre la culture autrement : m&#233;thodes pour demain &#187;&lt;/a&gt;, corpus de textes sur la transformation des politiques culturelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelques exemples de projets de recherche : &lt;a href=&#034;https://www.educationauximages.fr/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#171; &#201;ducation aux images 2.1 &#187;&lt;/a&gt; (avec Passeurs d'images &#206;le-de-France, 2017-2022), participations r&#233;guli&#232;res &#224; des colloques et publications universitaires (Universit&#233; Paris 3, &#201;cole Louis Lumi&#232;re, Universit&#233; Paul Val&#233;ry Montpellier&#8230;), animation de son propre laboratoire de recherche priv&#233; (exp&#233;riences d'innovation artistique, ateliers de co-cr&#233;ation de concepts et m&#233;thodologies).&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Publications&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Beno&#238;t Labourdette publie des articles r&#233;guli&#232;rement, notamment pour la revue Esprit, la revue Nectart, la revue de l'Observatoire des Politiques Culturelles, Art Press et la revue M&#233;diath&#232;mes. Il a publi&#233; en 2008 aux &#201;ditions Dixit &#171; &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/livres/livre-tournez-un-film-avec-votre-telephone-portable?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Tournez un film avec votre t&#233;l&#233;phone portable&lt;/a&gt; &#187;, en 2015 &#171; &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/livres/livre-education-a-l-image-2-0?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&#201;ducation &#224; l'image 2.0&lt;/a&gt; &#187; (&#201;ditions de l'ACAP P&#244;le Image Picardie), en 2022 l'ouvrage de po&#233;sie graphique &#171; &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/creations-artistiques/arts-graphiques-calligraphie/calligrammes/?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Calligrammes&lt;/a&gt; &#187; (BLP, 2022), l'essai &#171; &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/notes-sur-l-image-animee/?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Notes sur l'image anim&#233;e&lt;/a&gt; &#187; (BLP, 2022), le guide &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/ru89?lang=fr'&gt;Cr&#233;er, penser, &#233;crire des sc&#233;narii aujourd'hui&lt;/a&gt; (BIP &#233;ditions, 2025) et &lt;a href=&#034;https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/defendre-la-culture-autrement-methodes-pour-demain/?lang=fr&#034;&gt;&#171; D&#233;fendre la culture autrement : m&#233;thodes pour demain &#187;&lt;/a&gt; (BIP &#233;ditions, d&#233;cembre 2025, 520 pages, livre num&#233;rique t&#233;l&#233;chargeable gratuitement). En 2015, il a inaugur&#233; le &#171; &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/articles/mooc-digital-media-paris-image-et-mobilite?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;MOOC Digital Media&lt;/a&gt; &#187; de la ville de Paris. Il est l'un des contributeurs des ouvrages collectifs &#171; &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/livres/livre-telephone-mobile-et-creation?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;T&#233;l&#233;phone mobile et cr&#233;ation&lt;/a&gt; &#187; (&#201;ditions Armand Colin - Recherche, 2014) et &#171; &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/livres/faire-culture-de-peres-a-pairs?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Faire culture - De p&#232;res &#224; pairs&lt;/a&gt; &#187; (Presses universitaires de Grenoble, 2021).&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Parcours de formation&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Beno&#238;t Labourdette a &#233;t&#233; form&#233; aux sciences humaines et au cin&#233;ma &#224; l'Universit&#233; de la Sorbonne Nouvelle Paris 3 (niveau Master 2). Il est form&#233; &#224; la clinique psychanalytique. Outre son expertise dans les techniques num&#233;riques et audiovisuelles, les bases de donn&#233;es et les techniques cr&#233;atives, il a d&#233;velopp&#233; une expertise en p&#233;dagogies nouvelles, en m&#233;thodes d'intelligence collective et en m&#233;thodes de gestion d'organisations.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Contact&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;#&#034; title=&#034;benoit..&#229;t..benoitlabourdette.com&#034; onclick=&#034;location.href=lancerlien('benoit,6a0c906cf25ea,benoitlabourdette.com',',6a0c906cf25ea,'); return false;&#034; class=&#034;spip_mail&#034;&gt;benoit&lt;span class='mcrypt'&gt; &lt;/span&gt;benoitlabourdette.com&lt;/a&gt; / &lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;a href=&#034;tel:0680031983&#034;&gt;06 80 03 19 83&lt;/a&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Photographie d'Alice-Anne Jeandel (2025)&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Compromission consciente avec l'intelligence artificielle</title>
		<link>https://www.benoitlabourdette.com/la-recherche-et-l-innovation/intelligence-artificielle-creation-et-esprit-critique/compromission-consciente-avec-l-intelligence-artificielle</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.benoitlabourdette.com/la-recherche-et-l-innovation/intelligence-artificielle-creation-et-esprit-critique/compromission-consciente-avec-l-intelligence-artificielle</guid>
		<dc:date>2026-05-07T18:55:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Beno&#238;t Labourdette</dc:creator>


		<dc:subject>Conscience</dc:subject>
		<dc:subject>Engagement</dc:subject>
		<dc:subject>Esprit critique</dc:subject>
		<dc:subject>&#201;thique</dc:subject>
		<dc:subject>Intelligence artificielle</dc:subject>
		<dc:subject>V&#233;rit&#233;</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Critiquer aujourd'hui l'intelligence artificielle suppose, dans la plupart des situations intellectuelles, de l'utiliser au moins par moments. Cette contradiction n'est pas un scandale moral. Elle dit quelque chose de notre condition contemporaine, &#224; condition que nous y pr&#234;tions attention. &lt;br class='autobr' /&gt;
Une situation qui se r&#233;p&#232;te &lt;br class='autobr' /&gt;
Depuis plusieurs mois, j'observe dans les milieux intellectuels et culturels que je fr&#233;quente des situations qui se r&#233;p&#232;tent. Une chercheuse publie un article rigoureux sur (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/la-recherche-et-l-innovation/intelligence-artificielle-creation-et-esprit-critique/" rel="directory"&gt;Intelligence artificielle, cr&#233;ation et esprit critique&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/tags/conscience" rel="tag"&gt;Conscience&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/tags/engagement" rel="tag"&gt;Engagement&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/tags/esprit-critique" rel="tag"&gt;Esprit critique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/tags/ethique" rel="tag"&gt;&#201;thique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/tags/intelligence-artificielle" rel="tag"&gt;Intelligence artificielle&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/tags/verite" rel="tag"&gt;V&#233;rit&#233;&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.benoitlabourdette.com/local/cache-vignettes/L150xH100/2026_ia_compromission-1e8b8.jpg?1778268703' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Critiquer aujourd'hui l'intelligence artificielle suppose, dans la plupart des situations intellectuelles, de l'utiliser au moins par moments. Cette contradiction n'est pas un scandale moral. Elle dit quelque chose de notre condition contemporaine, &#224; condition que nous y pr&#234;tions attention.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une situation qui se r&#233;p&#232;te&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Depuis plusieurs mois, j'observe dans les milieux intellectuels et culturels que je fr&#233;quente des situations qui se r&#233;p&#232;tent. Une chercheuse publie un article rigoureux sur les biais id&#233;ologiques de ChatGPT, et le brouillon a &#233;t&#233; relu par Claude. Un syndicat fait circuler une tribune contre l'extractivisme des mod&#232;les, et le texte porte toutes les signatures stylistiques d'un grand mod&#232;le de langage. Un collectif d'enseignant&#183;e&#183;s signe une lettre demandant l'interdiction de l'IA dans les copies, et le rapport qui l'accompagne a &#233;t&#233; produit avec l'aide d'une intelligence artificielle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces situations d&#233;crivent notre condition contemporaine, et ne sont pas le fruit d'une mauvaise foi individuelle. L'intelligence artificielle g&#233;n&#233;rative est d&#233;sormais inscrite dans les outils de travail intellectuel, comme l'a &#233;t&#233; l'ordinateur dans les ann&#233;es 1990 et le moteur de recherche dans les ann&#233;es 2000. La critiquer suppose d'&#233;crire, et &#233;crire passe maintenant, &#224; un moment ou &#224; un autre, par un dispositif qui s'appuie sur ces technologies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut s'indigner, d&#233;noncer l'hypocrisie, exiger une coh&#233;rence pure. J'aimerais ici prendre une autre voie, et regarder ce que cette situation dit de notre rapport au monde, pour en tirer quelques cons&#233;quences pratiques.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La compromission n'est pas une faute&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;J'ai &#233;crit il y a quelques mois un article intitul&#233; &lt;i&gt;Philosophie de la compromission&lt;/i&gt;, dans lequel je d&#233;veloppe l'id&#233;e que nous vivons constamment dans l'&#233;cart entre nos principes et nos actions, entre nos id&#233;aux &#233;cologiques et notre consommation quotidienne, entre notre d&#233;sir de justice et nos accommodements avec le syst&#232;me. Cette dissonance n'est pas une faiblesse morale qu'il faudrait &#233;liminer pour redevenir int&#232;gre. Elle est la forme ordinaire de notre rapport au r&#233;el. Aucune action situ&#233;e n'&#233;chappe &#224; des effets qu'elle ne ma&#238;trise pas, ni &#224; des d&#233;pendances qu'elle ne choisit pas. Vouloir la puret&#233;, c'est vouloir un acte sans contexte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; mon sens, la question n'est donc pas de savoir si nous sommes compromis&#183;es. Nous le sommes. Elle est de savoir si nous le savons.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;D&#233;cider de regarder ce que l'on fait&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans son livre &lt;i&gt;Homo sacer&lt;/i&gt; (1995), le philosophe italien Giorgio Agamben travaille une figure du droit romain ancien : l'&lt;i&gt;homo sacer&lt;/i&gt;, l'&#234;tre humain &#171; sacr&#233; &#187; au sens d'exclu, qu'on pouvait tuer sans que ce soit un meurtre, mais qu'on ne pouvait pas non plus offrir en sacrifice rituel. Cette figure existait dans le droit, &#224; la marge, sans qu'aucun nom propre ne la pense vraiment. C'est Agamben qui, en la nommant et en la pla&#231;ant au centre de sa r&#233;flexion, en a fait un outil pour penser l'&#233;tat d'exception, la &#171; vie nue &#187; et les dispositifs contemporains de mise au ban. L'&#233;clairage ne supprime pas la situation, il la rend pensable, et donc partiellement transformable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut faire le m&#234;me geste pour la compromission contemporaine. Tant qu'elle reste invisible, elle agit sans qu'on le sache. On critique l'IA tout en l'utilisant, et on ne se voit pas. Cette invisibilit&#233; n'est pas un mensonge volontaire, elle r&#233;sulte d'un cadre de pens&#233;e qui n'a pas encore int&#233;gr&#233; la nouvelle r&#233;alit&#233; technologique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais nommer ne suffit pas. Nommer suppose d'abord d'avoir d&#233;cid&#233; de regarder. C'est, &#224; mon sens, une question philosophique en soi. Regarder ce que l'on fait, et pas seulement ce que l'on dit, suppose un acte d&#233;lib&#233;r&#233;. Il y a souvent, en face, le mouvement contraire : ne pas regarder, pour ne pas se salir les yeux, pour ne pas avoir &#224; se compromettre dans la pens&#233;e comme on se compromet d&#233;j&#224; dans l'action. La puret&#233; affich&#233;e est parfois un refus de regarder. Elle pr&#233;serve l'image qu'on se fait de soi, au prix d'une forme d'aveuglement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;cider de regarder, c'est accepter de nommer, mais aussi de comprendre, de s'int&#233;resser &#224; ce dont on d&#233;pend, d'embrasser la situation dans son entier. Le cadre de pens&#233;e se modifie alors. On ne devient pas coh&#233;rent&#183;e. On cesse de croire qu'on l'est. Cette op&#233;ration modeste suffit &#224; ouvrir un autre espace d'action. On peut continuer &#224; critiquer l'IA tout en l'utilisant, &#224; condition de le faire en sachant qu'on la critique en l'utilisant. La coh&#233;rence cesse d'&#234;tre un pr&#233;alable. Elle devient une question pratique : comment habiter cet &#233;cart sans y &#234;tre compromis&#183;e de fa&#231;on grave et inhumaine ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La bonne conscience comme probl&#232;me&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#201;tienne de La Bo&#233;tie, dans son &lt;i&gt;Discours de la servitude volontaire&lt;/i&gt; (1576), avait per&#231;u que la servitude la plus tenace est celle qui se pr&#233;sente comme raison. La personne qui se croit libre alors qu'elle est asservie est plus difficile &#224; &#233;manciper que celle qui sait qu'elle l'est. La conscience de la servitude est le commencement de la libert&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La bonne conscience fonctionne sur le mode inverse. Elle pose un cordon sanitaire imaginaire entre la personne et ce qu'elle fait, et emp&#234;che le travail r&#233;el.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les intellectuel&#183;le&#183;s qui d&#233;noncent l'IA tout en l'utilisant ne sont pas, &#224; mon sens, dans l'hypocrisie au sens moral. Iels sont dans la bonne conscience. Iels tiennent un discours critique et croient &#234;tre du c&#244;t&#233; de la critique pour cette seule raison. Iels ne per&#231;oivent pas que leur pratique informe ce discours autant que leur discours informe leur pratique. Iels font de leur mieux, sans mauvaise volont&#233;, mais avec un d&#233;faut de conscience de leur propre situation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce d&#233;faut a deux effets concrets. Le premier est rh&#233;torique. Quand une tribune contre l'IA est r&#233;dig&#233;e par l'IA, le contenu peut &#234;tre juste, mais la facture du texte d&#233;ment le fond. Le&#183;a lecteur&#183;rice attentif&#183;ve per&#231;oit la contradiction. Les lobbyistes qui combattent la tribune pourront l'utiliser. La cause est endommag&#233;e par sa propre voix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le second effet est plus profond. L'absence de conscience emp&#234;che de penser la situation. Tant qu'on reste dans la bonne conscience, on ne peut pas formuler ce qu'on fait. On ne peut pas dire &#171; j'ai utilis&#233; l'IA pour r&#233;diger ce texte qui critique l'IA, parce qu'il fallait aller vite, parce que je suis seul&#183;e &#224; pouvoir tenir cette critique mais sans le temps qu'elle exigerait, parce que c'est ainsi que j'ai pu agir dans le d&#233;lai qui m'&#233;tait imparti &#187;. Cette phrase, qui dit la compromission consciemment, est plus difficile &#224; &#233;crire que la critique pure. Elle expose. Elle ouvre aussi un espace de r&#233;flexion sur ce qu'on fait, et donc des mani&#232;res d'orienter cette action.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;S'int&#233;resser &#224; ce qu'on critique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il existe une variante particuli&#232;re de la bonne conscience, qui m&#233;rite d'&#234;tre nomm&#233;e. C'est celle des intellectuel&#183;le&#183;s qui parlent de l'IA sans chercher &#224; la conna&#238;tre, qui l'utilisent peut-&#234;tre ici ou l&#224;, mais qui n'ont jamais pris le temps de comprendre techniquement comment elle fonctionne, ni d'explorer en pratique ce qu'elle peut faire, ce qu'elle ne sait pas faire, ce qu'elle modifie dans le travail de pens&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai sous les yeux, en &#233;crivant ces lignes, une chronique parue dans &lt;i&gt;Le Monde&lt;/i&gt; le 26 avril 2026, intitul&#233;e &#171; &lt;i&gt;Si &#233;crire permet d'organiser nos id&#233;es, comment comprendrons-nous le monde si nous laissons l'IA r&#233;diger &#224; notre place ?&lt;/i&gt; &#187;. L'&#233;ditorialiste y encha&#238;ne des inqui&#233;tudes l&#233;gitimes, en citant successivement l'&#233;crivain am&#233;ricain Hua Hsu dans le &lt;i&gt;New Yorker&lt;/i&gt;, une &#233;tude du MIT Media Lab, la linguiste Naomi Baron, et le dernier essai de Bruno Patino, &lt;i&gt;Le Temps de l'obsolescence humaine&lt;/i&gt;. Le ton est grave. Il s'agit de &#171; d&#233;tr&#244;nement du livre &#187;, de &#171; lente atrophie [du cerveau] &#187;, d'un n&#233;cessaire &#171; ordre d'intelligence artificielle centr&#233; sur l'&#234;tre humain &#187;. Aucune de ces formules n'est fausse &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt;. Aucune ne proc&#232;de non plus d'une connaissance fine de l'objet dont on parle. La chronique aborde un objet qu'elle ne fr&#233;quente pas, et son ton apocalyptique tient pour partie &#224; cette distance. Quand on conna&#238;t un peu, on devient prudent&#183;e. Quand on ne conna&#238;t pas, on convoque les autorit&#233;s les unes apr&#232;s les autres, et l'on tient un discours en surplomb.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette posture a une fonction sociale, qui me semble peu relev&#233;e. Elle fonde une l&#233;gitimit&#233; dans le milieu des intol&#233;rant&#183;e&#183;s &#224; la technologie. La critique de loin prot&#232;ge, elle range du c&#244;t&#233; de la lucidit&#233;. Elle ne sert plus &#224; conna&#238;tre son objet, elle sert &#224; se positionner. Bruno Patino, qui propose dans son livre un &#171; ordre d'intelligence artificielle centr&#233; sur l'&#234;tre humain et qui soit au service du lien &#187;, ne dit jamais ce que cette formule recouvre techniquement, &#233;conomiquement, juridiquement. La formule fonctionne parce qu'elle rassure les lecteur&#183;rice&#183;s d&#233;j&#224; convaincu&#183;e&#183;s que l'IA est &#224; mettre &#224; distance. Elle est juste suffisamment vague pour ne pas avoir &#224; &#234;tre suivie d'un travail r&#233;el.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette posture comporte une dimension plus d&#233;rangeante, qu'il me faut nommer avec pr&#233;caution. Dans la mani&#232;re dont une partie du monde intellectuel parle de l'IA, on retrouve, dans la structure cognitive, quelque chose qui ressemble &#224; un rapport colonial &#224; l'alt&#233;rit&#233;. &#192; l'&#233;poque de l'esclavage et de la colonisation, on a pu exploiter des peuples entiers &#224; condition de ne pas les regarder vraiment, de leur refuser une r&#233;alit&#233; humaine propre, de maintenir entre eux et soi une distance protectrice. Je n'&#233;tablis aucune &#233;quivalence morale entre ces situations. Une machine n'est pas un &#234;tre humain, et exploiter une infrastructure technique n'est pas du m&#234;me ordre qu'exploiter des personnes. Mais le m&#233;canisme cognitif est analogue. Refuser de conna&#238;tre ce dont on d&#233;pend permet de continuer &#224; en d&#233;pendre sans avoir &#224; modifier son rapport au monde. Si l'on regardait vraiment l'IA, on ne pourrait plus la traiter comme une pr&#233;sence &#233;trang&#232;re commode dont on use sans la saluer. On serait oblig&#233;&#183;e d'en penser le statut, les conditions de production, les effets concrets, et de modifier en retour son propre rapport &#224; l'&#233;criture et &#224; la pens&#233;e. La bonne conscience deviendrait plus difficile &#224; tenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'attitude que je propose est diff&#233;rente. Elle consiste &#224; s'int&#233;resser. &#192; comprendre techniquement ce qu'est un grand mod&#232;le de langage, comment il a &#233;t&#233; entra&#238;n&#233;, ce qu'il sait faire et ce qu'il ne sait pas faire. &#192; explorer anthropologiquement ce que cette technologie change dans nos mani&#232;res d'&#233;crire, de lire, de penser ensemble. &#192; chercher philosophiquement ce qu'elle dit de l'humain, du langage, de la m&#233;moire collective. Cette curiosit&#233; n'est pas une adh&#233;sion. Elle est, &#224; mon sens, la condition d'une critique qui tienne.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Trois mani&#232;res d'habiter consciemment la compromission&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Premier exemple. Une soci&#233;t&#233; d'auteur&#183;rice&#183;s fait circuler une tribune sur la pr&#233;somption d'utilisation des &#339;uvres par les IA. Le texte porte les signatures stylistiques d'un mod&#232;le de langage. La tribune est juste sur le fond et n&#233;cessaire dans son objet. Ses auteur&#183;rice&#183;s font de leur mieux dans un calendrier parlementaire serr&#233;. La compromission inconsciente consiste &#224; pr&#233;senter le texte comme s'il avait &#233;t&#233; r&#233;dig&#233; dans la tradition humaine de la r&#233;daction collective. La compromission consciente, plus difficile &#224; assumer, dirait quelque chose comme : &#171; ce texte a &#233;t&#233; r&#233;dig&#233; avec l'aide d'une intelligence artificielle, dans le d&#233;lai contraint du calendrier parlementaire ; cette aide n'invalide pas la position que nous d&#233;fendons, elle la rend possible dans les conditions o&#249; nous travaillons ; nous demandons que cette possibilit&#233; soit r&#233;serv&#233;e aux cr&#233;ateur&#183;rice&#183;s que nous repr&#233;sentons, et non confisqu&#233;e par des mod&#232;les entra&#238;n&#233;s sans leur accord &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deuxi&#232;me exemple. Un&#183;e enseignant&#183;e refuse l'usage de ChatGPT par ses &#233;l&#232;ves dans les copies, et utilise par ailleurs Claude pour pr&#233;parer ses cours. Cette dissym&#233;trie, formul&#233;e brutalement, semble injuste. Formul&#233;e consciemment, elle peut se d&#233;fendre. L'enseignant&#183;e a d&#233;j&#224; appris &#224; &#233;crire, l'&#233;l&#232;ve est en train de l'apprendre, et la m&#233;diation par l'IA n'a pas la m&#234;me valeur formatrice dans les deux situations. Cette d&#233;fense suppose que l'enseignant&#183;e ait r&#233;fl&#233;chi &#224; ce qu'iel fait avec l'IA, &#224; ce qu'iel conserve de son propre travail intellectuel, &#224; ce qu'iel d&#233;l&#232;gue. Sans cette r&#233;flexion, la dissym&#233;trie reste arbitraire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Troisi&#232;me exemple. Une institution culturelle publie un manifeste sur la n&#233;cessaire souverainet&#233; num&#233;rique, et utilise massivement les outils Microsoft et Google dans son fonctionnement quotidien. Le manifeste n'est pas faux pour autant. Il devient faible si l'institution ne pr&#233;cise pas ce qu'elle fait pour r&#233;duire cette d&#233;pendance, &#224; quel rythme, avec quelles ressources. Le travail consiste alors &#224; ajouter cette pr&#233;cision, et &#224; publier le manifeste avec elle.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une posture pour le temps qui vient&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Cette &#233;thique a une port&#233;e qui d&#233;passe le rapport &#224; l'IA. Elle dit quelque chose sur la position des intellectuel&#183;le&#183;s contemporain&#183;e&#183;s. Notre &#233;poque est marqu&#233;e par la rapidit&#233; des transformations technologiques. Personne ne peut &#234;tre pur&#183;e dans ces conditions, et la puret&#233; affich&#233;e tend &#224; devenir un signe d'aveuglement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une part de la difficult&#233; tient &#224; ce que nous sommes en relation de d&#233;pendance avec ces outils, sans toujours en avoir conscience. La d&#233;pendance n'est pas un mal en soi, nous d&#233;pendons de toutes sortes de choses pour vivre et pour penser, des livres, des biblioth&#232;ques, des coll&#232;gues, des &#233;diteur&#183;rice&#183;s. Mais une d&#233;pendance non vue agit comme une norme silencieuse : elle oriente le travail sans qu'on l'ait choisi. Quelques &#233;l&#233;ments de m&#233;thode peuvent aider &#224; rendre cette d&#233;pendance plus consciente, et donc plus tenable. Le premier est de nommer dans le texte m&#234;me qu'on utilise l'IA, quand on l'utilise, et pour quoi. Cela para&#238;t anodin, c'est l'op&#233;ration qui distingue la compromission consciente de la compromission masqu&#233;e. Le deuxi&#232;me est de prendre r&#233;guli&#232;rement le temps de faire le point sur ce qu'on a d&#233;l&#233;gu&#233; et ce qu'on conserve : telle relecture, telle reformulation, telle synth&#232;se, &#233;taient-elles &#224; ma port&#233;e sans IA, ou commencent-elles &#224; m'&#233;chapper ? Ce point ne se fait qu'&#224; la condition de le d&#233;cider, et de se m&#233;nager des moments o&#249; l'on travaille sans l'outil, pour mesurer l'&#233;cart entre ce qu'on faisait et ce qu'on continue &#224; faire. Le troisi&#232;me est de pr&#234;ter attention aux outils que l'on utilise, &#224; leurs h&#233;bergeurs, &#224; leurs conditions d'entra&#238;nement, &#224; leurs effets sociaux et &#233;cologiques. Pr&#233;f&#233;rer un outil &#224; un autre, un h&#233;bergeur respectueux des donn&#233;es &#224; un autre qui ne l'est pas, fait partie du m&#234;me mouvement : voir la d&#233;pendance pour pouvoir, &#224; l'int&#233;rieur d'elle, retrouver des marges de choix. Le quatri&#232;me, qui conditionne tous les autres, est de continuer &#224; s'int&#233;resser &#224; l'IA elle-m&#234;me, &#224; ses fondements techniques, &#224; ses conditions de fabrication, &#224; ses transformations rapides, et de ne pas s'en tenir &#224; l'opinion qu'on en avait au moment o&#249; l'on s'est forg&#233; une position.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne crois pas qu'il soit possible de tenir cette posture en permanence. Nous sommes pris&#183;es dans nos d&#233;lais, nos fatigues, nos urgences, et personne ne peut, &#224; chaque instant, mesurer ce qu'iel d&#233;l&#232;gue &#224; l'IA et le justifier publiquement. La conscience de la compromission est un travail qui se reprend, qui se rel&#226;che, qui se reprend encore. Il s'agit moins d'atteindre un &#233;tat de coh&#233;rence que d'entretenir une attention. &#192; mon sens, c'est cette attention qui permet de ne pas &#234;tre compromis&#183;e de fa&#231;on grave et inhumaine. Le grave et l'inhumain commencent quand on cesse de voir ce qu'on fait. Voir ce qu'on fait, dans la difficult&#233; du quotidien, demande d&#233;j&#224; beaucoup, et je n'attends de personne, ni de moi-m&#234;me, une coh&#233;rence parfaite. Je crois simplement qu'on peut, &#224; l'int&#233;rieur de l'&#233;cart, garder une attention modeste sur ce qu'on traverse. C'est cette attention que j'essaie ici de nommer.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Comment le num&#233;rique redessine le rapport au spectacle vivant ?</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Beno&#238;t Labourdette</dc:creator>


		<dc:subject>Th&#233;&#226;tre</dc:subject>
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&lt;p&gt;Le mercredi 6 mai 2026, j'&#233;tais invit&#233; &#224; intervenir lors de la table ronde &#171; Publics : comment le num&#233;rique redessine le rapport au spectacle vivant ? &#187;, dans le cadre des journ&#233;es Chaillot Augment&#233; &#215; Rencontre TMNlab. J'y ai d&#233;fendu l'id&#233;e que le num&#233;rique a transform&#233; les pratiques culturelles majoritaires en pratiques o&#249; chacun&#183;e peut &#234;tre &#224; la fois spectateur&#183;rice et producteur&#183;rice. Ce d&#233;placement modifie en profondeur la place du public et la fonction des institutions culturelles ; il (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/politiques-culturelles-et-revolution-numerique/" rel="directory"&gt;Politiques culturelles et r&#233;volution num&#233;rique&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/tags/theatre" rel="tag"&gt;Th&#233;&#226;tre&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/tags/culture" rel="tag"&gt;Culture&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.benoitlabourdette.com/tags/droits-culturels" rel="tag"&gt;Droits culturels&lt;/a&gt;, 
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 <content:encoded>&lt;img src='https://www.benoitlabourdette.com/local/cache-vignettes/L150xH100/2026_culture_numerique_spectacle_vivant-7800e.jpg?1778268704' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le mercredi 6 mai 2026, j'&#233;tais invit&#233; &#224; intervenir lors de la table ronde &#171; Publics : comment le num&#233;rique redessine le rapport au spectacle vivant ? &#187;, dans le cadre des journ&#233;es Chaillot Augment&#233; &#215; Rencontre TMNlab. J'y ai d&#233;fendu l'id&#233;e que le num&#233;rique a transform&#233; les pratiques culturelles majoritaires en pratiques o&#249; chacun&#183;e peut &#234;tre &#224; la fois spectateur&#183;rice et producteur&#183;rice. Ce d&#233;placement modifie en profondeur la place du public et la fonction des institutions culturelles ; il oblige &#224; reposer les questions politiques de fond du financement, de l'adresse, et de la mission d&#233;mocratique. Je restitue ici cette intervention, en la repla&#231;ant dans le dialogue qui l'a port&#233;e.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le contexte&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les journ&#233;es &#171; Art vivant et environnements num&#233;riques 2026 &#187;, co-organis&#233;es par Chaillot - Th&#233;&#226;tre National de la Danse et le TMNlab, se sont tenues les 5 et 6 mai 2026 &#224; Chaillot. La table ronde &#224; laquelle j'ai particip&#233; &#233;tait anim&#233;e par Anne Le Gall, d&#233;l&#233;gu&#233;e g&#233;n&#233;rale et cofondatrice du TMNlab. &#201;taient &#233;galement intervenant&#183;es Rachid Ouramdane, pr&#233;sident-directeur de Chaillot et chor&#233;graphe, ainsi que Nicolas Ligeon, codirecteur du Th&#233;&#226;tre de l'&#201;lys&#233;e et coordinateur du collectif Sous les N&#233;ons. La session s'ouvrait sur la pr&#233;sentation, par Maud Clavier, directrice des projets d'innovation chez Zorba, du projet &lt;i&gt;ARTE Riff Mountain&lt;/i&gt; (&#238;le immersive du Hellfest sur Fortnite, coproduite par ARTE).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour le cadre g&#233;n&#233;ral de ces deux journ&#233;es, je renvoie &#224; &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/politiques-culturelles-et-revolution-numerique/chaillot-augmente-x-rencontres-tmnlab-art-vivant-et-environnements-numeriques?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;mon article &lt;i&gt;Chaillot Augment&#233; &#215; Rencontre TMNlab, arts vivants et environnements num&#233;riques&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le contexte de la table ronde&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Anne Le Gall a ouvert la table ronde en s'inscrivant dans la continuit&#233; de la session &#233;quivalente de l'ann&#233;e pr&#233;c&#233;dente (avec Isabelle Puta, Marie Ballarini et C&#233;cilia Grange), consacr&#233;e &#224; la fa&#231;on dont les publics vivent les exp&#233;riences en environnements num&#233;riques. Cette ann&#233;e, l'angle se d&#233;pla&#231;ait pour interroger comment le num&#233;rique redessine le rapport des publics aux formes du spectacle vivant, aux institutions, &#224; la place qu'iels y occupent. Avant d'entrer dans ce que j'ai d&#233;fendu, je r&#233;sume les apports des trois autres voix de la table ronde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Maud Clavier a pr&#233;sent&#233; &lt;a href=&#034;https://www.arte.tv/digitalproductions/fortnite-hellfest/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;ARTE Riff Mountain&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;, l'&#238;le immersive du Hellfest sur Fortnite coproduite avec ARTE et le studio Sohen. Ce qui m'a particuli&#232;rement parl&#233; dans son intervention, c'est l'insistance sur le fait que chaque plateforme a ses propres codes : on ne peut pas y dupliquer m&#233;caniquement une &#339;uvre con&#231;ue pour la sc&#232;ne. Le travail consiste &#224; r&#233;adapter, comme on r&#233;adapte un livre au cin&#233;ma. Maud a aussi rappel&#233; l'importance de la curation humaine &#224; l'&#232;re algorithmique : c'est l'ADN d'un lieu et le regard d'un&#183;e programmateur&#183;rice qui font la diff&#233;rence avec ce que produirait une machine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nicolas Ligeon a pr&#233;sent&#233; le concept de Playformance port&#233; par le collectif Sous les N&#233;ons depuis cinq ans. Il s'agit de performer un jeu vid&#233;o existant sur sc&#232;ne, comme mati&#232;re d'&#233;criture th&#233;&#226;trale. Le concept est document&#233; dans un manifeste open source. Ce qui m'a frapp&#233; dans son propos, c'est la mani&#232;re dont les Playformances r&#233;alisent ce que les droits culturels nomment : faire monter sur sc&#232;ne des personnes qui ne sont pas des professionnel&#183;les du spectacle, et qui jouent un jeu vid&#233;o qui les a touch&#233;&#183;es, c'est un acte de d&#233;mocratie culturelle. Nicolas a tenu une position claire : ces formes ne concurrencent pas le travail des artistes professionnel&#183;les, et la question de savoir si &#171; &#231;a vaut &#187; un spectacle de Forsythe est une fausse question. Il s'agit du partage des outils publics que sont les institutions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rachid Ouramdane a pos&#233; une question qui devrait &#234;tre au c&#339;ur du travail de toute institution culturelle : qui n'est pas l&#224;, quels corps et quelles cultures ne sont pas dans le th&#233;&#226;tre ? Il a rappel&#233; que le premier environnement num&#233;rique est celui de notre quotidien, et que les pratiques num&#233;riques ouvrent des contre-cultures dans&#233;es (le jumpstyle travaill&#233; par le Ballet de Marseille, la &lt;i&gt;Minute de danse par jour&lt;/i&gt; de Nadia Vadori-Gauthier, les contenus chor&#233;graphi&#233;s sur TikTok, les pratiques des K-popers devant les lieux iconiques) qu'une institution culturelle se doit d'accompagner si elle veut tenir une mission de service public. Il a aussi parl&#233; du num&#233;rique comme &#171; antidote &#187; &#224; l'invisibilisation : aujourd'hui, on ne peut plus ne pas savoir ce qui se passe dans un village africain, en Amazonie, ou dans une communaut&#233; qui se constitue ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Anne Le Gall a rappel&#233; une remarque de Simon Fleury, directeur de la Sc&#232;ne nationale de Thiers : avant de demander aux gens de se d&#233;mocratiser culturellement, les institutions devraient commencer par se d&#233;mocratiser elles-m&#234;mes, en allant aussi voir les choses qu'elles ne vont pas voir naturellement. C'est une proposition que je trouve tr&#232;s juste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est dans ce dialogue que se sont articul&#233;es les id&#233;es que j'ai d&#233;fendues, et que je restitue maintenant.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Du Festival Pocket Films &#224; TikTok : un d&#233;placement anthropologique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;J'ai commenc&#233; par revenir sur le Festival Pocket Films, que j'avais fond&#233; il y a 21 ans avec le Forum des images &#224; Paris. Nous l'avions cr&#233;&#233; au moment o&#249; la cam&#233;ra arrivait dans les t&#233;l&#233;phones mobiles, en m&#234;me temps que la 3G. &#192; l'&#233;poque, faire un film avec un t&#233;l&#233;phone portable passait pour une absurdit&#233;. Je savais pourtant que dix ans plus tard, tout le monde aurait en permanence une cam&#233;ra dans la poche. C'est un changement anthropologique : la place de l'image dans la vie quotidienne, sa r&#233;ception, sa production, sa transmission, tout cela se transforme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est sur ces d&#233;placements que je travaille depuis. Je donne souvent l'exemple de la r&#233;alit&#233; virtuelle. Quand on fait des productions VR professionnelles que les gens regardent dans des casques, on n'a pas boug&#233; la place du spectateur ni celle de l'artiste. Le casque est un nouvel &#233;cran, le rapport reste le m&#234;me. La veille de la table ronde, je tournais en VR avec des coll&#233;gien&#183;nes &#224; Lyon. Dans ce dispositif, ce qui me passionne, c'est la cam&#233;ra. Cette cam&#233;ra qui filme tout autour, et qui oblige &#224; inventer ensemble une mise en sc&#232;ne dans un espace dont on ne ma&#238;trise pas le cadre. Je leur montre les rushs en binoculaire, c'est-&#224;-dire les deux images c&#244;te &#224; c&#244;te, d&#233;form&#233;es. Ce d&#233;tournement du dispositif est int&#233;ressant en soi, comme le cin&#233;matographe a &#233;t&#233; d&#233;tourn&#233; de ses usages initiaux pour raconter des histoires que ses inventeurs n'avaient pas pr&#233;vues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur TikTok, la situation est diff&#233;rente. C'est une application de diffusion, et avec un seul bouton, on passe &#224; la production. C'est le r&#234;ve de Godard, vraiment. Il y circule des palimpsestes cr&#233;atifs incroyables. &#192; cet endroit-l&#224;, ma place n'est pas seulement celle du spectateur. Je peux &#234;tre aussi auteur, participant. Cela pose &#224; mon sens des questions anthropologiques, parce que cette r&#233;appropriation que se font les publics change ce que c'est qu'une &#339;uvre, ce que c'est qu'un artiste, ce que c'est qu'un spectateur.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'art comme exp&#233;rience, et les institutions comme propositions marginales&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, les pratiques culturelles majoritaires se passent via le num&#233;rique. C'est tr&#232;s r&#233;cent. Les propositions que nous faisons dans nos institutions culturelles sont devenues marginales par rapport aux pratiques culturelles. Ce n'&#233;tait pas le cas il y a quelques d&#233;cennies. Comme le disait Godard, ce sont les marges qui font tenir la page : nous avons toute notre l&#233;gitimit&#233;, ce n'est pas un discours d&#233;mago de dire que l'institution culturelle est aujourd'hui marginale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une notion sur laquelle je travaille depuis longtemps m'aide &#224; penser ce d&#233;placement : la notion de droits culturels. Les droits culturels sont des outils pour respecter la dignit&#233; des personnes, pour respecter les communaut&#233;s et les identit&#233;s. Ils permettent de tracer une distinction entre la d&#233;mocratisation culturelle, qui vient d'en haut et rend accessibles les &#171; grandes &#339;uvres de l'humanit&#233; &#187;, et la d&#233;mocratie culturelle, qui repose sur l'enrichissement mutuel entre les personnes. Cette distinction est souvent critiqu&#233;e. On peut m'accuser de relativisme culturel : si tout se vaut, &#224; quoi bon le travail des artistes ? Ce n'est pas mon propos. Dans l'horizontalit&#233;, chacun&#183;e dans sa singularit&#233;, on s'enrichit &#233;norm&#233;ment. C'est le principe m&#234;me de l'intelligence collective. Redonner du pouvoir &#224; d'autres personnes dans les places qu'on occupe, c'est un sujet de d&#233;mocratie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette ouverture change la conception m&#234;me de l'&#339;uvre d'art. John Dewey, dans &lt;i&gt;L'art comme exp&#233;rience&lt;/i&gt; (1934), pose la question : qu'est-ce que l'art ? Un objet ext&#233;rieur &#224; nous ? Pour Dewey, l'art c'est l'exp&#233;rience v&#233;cue par les personnes. Quand on parle aujourd'hui d'exp&#233;rience immersive, ou de UX (&lt;i&gt;user experience&lt;/i&gt;) dans le num&#233;rique, on est dans cette filiation. Mettre l'exp&#233;rience au centre, et l'exp&#233;rience collective avec plus d'&#233;galit&#233;, c'est facile &#224; dire mais tr&#232;s compliqu&#233; &#224; faire, parce que cela touche aux postures elles-m&#234;mes. Quand je suis avec des coll&#233;gien&#183;nes, quelle place je donne aux id&#233;es qu'iels me proposent ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le num&#233;rique comme milieu d'existence, l'IA comme commodit&#233;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le num&#233;rique, &#224; mon sens, n'est pas un sujet en soi. Qu'on mette du num&#233;rique sur sc&#232;ne ou pas n'a pas grande importance. Avec des gens assis dans une salle et des artistes qui font des choses sur sc&#232;ne, on reste dans un dispositif traditionnel, m&#234;me s'il y a des bip-bip sur sc&#232;ne. C'est un avis personnel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le num&#233;rique est notre milieu d'existence. C'est comme l'air, comme l'&#233;lectricit&#233;. Il produit des changements anthropologiques continus, et ce qu'on appelle l'intelligence artificielle prolonge ce mouvement en transformant la cognition elle-m&#234;me en commodit&#233;. Ce n'est pas vrai que l'IA est juste un outil. Tout comme le t&#233;l&#233;phone portable a chang&#233; notre rapport &#224; l'espace, au temps, &#224; l'intimit&#233;, aux images produites par les gens, &#224; la politique, l'IA va modifier en profondeur notre rapport au monde, et le monde lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'o&#249;, dans ma pratique d'accompagnement des institutions, l'importance de l'exp&#233;rimentation. Passer par l'exp&#233;rience, tenter, accepter des formes plus l&#233;g&#232;res. Cela suppose &#224; la fois de mieux conceptualiser ces transformations pour pouvoir en d&#233;battre, et d'accepter d'exp&#233;rimenter, parce que sans pratique, on n'&#233;volue pas sur ces sujets.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La mission d&#233;mocratique des institutions culturelles&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Cette question des institutions est centrale dans mon travail d'accompagnement. Quand on accompagne une institution culturelle, on commence souvent par cette question presque triviale : comment fait-on venir les citoyen&#183;nes du coin dans le lieu, alors qu'iels ne savent m&#234;me pas qu'il existe ? Cette question, en apparence pratique, ouvre une question politique de fond.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marjorie Glas a publi&#233; en 2023, &#224; partir de sa th&#232;se, un livre intitul&#233; &lt;i&gt;Quand l'art chasse le populaire&lt;/i&gt;. Elle y montre comment, depuis l'apr&#232;s-Seconde Guerre mondiale, le th&#233;&#226;tre public fran&#231;ais est progressivement devenu un lieu de reproduction bourgeoise. Pierre Bourdieu l'avait analys&#233; dans &lt;i&gt;La Distinction&lt;/i&gt; (1979) : on va dans certains endroits pour faire partie d'une certaine classe sociale. Sociologiquement, c'est ce qui se passe. Sauf que l'argent qui finance ces lieux n'est pas fait pour cela, pour une raison technique : c'est l'argent de tous les contribuables, et les classes populaires payent en proportion plus d'imp&#244;ts que les classes ais&#233;es du fait de la TVA. Concr&#232;tement, les personnes qui contribuent le plus profitent le moins, et ne savent m&#234;me pas que ces lieux existent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette mission d&#233;mocratique commence &#224; &#234;tre reconnue dans les institutions. Le minist&#232;re de la Culture a cr&#233;&#233; il y a quelques ann&#233;es une d&#233;l&#233;gation &#224; la d&#233;mocratie culturelle, devenue une direction. Mais en formation professionnelle, dans les &#233;changes avec les directions r&#233;gionales ou les directions des affaires culturelles des villes, cela reste compliqu&#233;. Les &#233;quipes n'ont pas &#233;t&#233; form&#233;es &#224; cela. Elles se sentent devoir d&#233;fendre une qualit&#233; artistique, et le d&#233;bat sur la d&#233;finition de l'&#339;uvre est parfois st&#233;rile, mais il faut bien savoir dans quel cadre on se met pour d&#233;cider &#224; quoi va servir l'argent public.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sujet n'est pas accessoire. C'est un sujet politique de fond. D&#232;s qu'on s'ouvre &#224; l'autre, &#224; cet&#183;te autre qui nous fait peur, on en sort enrichi&#183;e. La r&#233;sistance vient d'une question d'identit&#233; : on se sent menac&#233;&#183;e quand on doit s'ouvrir &#224; l'autre, alors que c'est cette ouverture qui fonde l'exp&#233;rience d&#233;mocratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je prends souvent l'exemple de l'action culturelle. Dans la pratique artistique, il y a les &#339;uvres qu'on voit sur sc&#232;ne ou dans les salles de cin&#233;ma, et il y a toute l'action culturelle, qui en fait d&#233;sormais partie int&#233;grante, fort heureusement. Animer un atelier est en soi une pratique artistique, ce n'est pas un travail d'int&#233;r&#234;t g&#233;n&#233;ral &#224; c&#244;t&#233; de la &#171; vraie &#187; cr&#233;ation. Mais quand un atelier d&#233;bouche sur un spectacle de fin d'ann&#233;e, un film, une exposition, on veut que ce soit &#171; bien &#187;, parce que les financeurs sont l&#224;, parce que les parents sont l&#224;. Cela biaise tout. Si le r&#233;sultat ne correspond pas &#224; des crit&#232;res esth&#233;tiques attendus, l'artiste se retrouve dans une position bizarre, iel doit en faire plus. J'ai vu une photographe qui faisait faire des photos par des jeunes, puis qui refaisait elle-m&#234;me les photos pour que ce soit &#171; bien &#187;. C'est d'une violence terrible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui est essentiel, &#224; mon sens, est de pr&#233;senter dans les moments publics l'ensemble du processus : comment on s'est rencontr&#233;&#183;es, ce qu'on a fait, ce qui s'est pass&#233;. Le r&#233;sultat n'est qu'une &#233;tape parmi d'autres. Pour pouvoir raconter, il faut documenter, et je donne souvent aux jeunes la mission d'&#234;tre les journalistes de leur propre projet. Cela demande des outils, mais cela modifie surtout la d&#233;marche : on fait, et dans le m&#234;me temps on regarde ce qu'on est en train de faire. Le moment de pr&#233;sentation au public devient lui-m&#234;me une &#233;tape du processus, et les spectateurs et spectatrices y participent pleinement, comme partie prenante d'une dynamique en cours. C'est un vrai travail de documentation, et cela engage des dynamiques de travail nouvelles. Pour les participant&#183;es eux&#183;elles-m&#234;mes, ce d&#233;placement est important : il les ancre dans la compr&#233;hension de leur propre cheminement, et dans la l&#233;gitimit&#233; de ce qu'iels ont produit.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Pourquoi des institutions culturelles, aujourd'hui&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il faut peut-&#234;tre rappeler, parce que ce n'est plus si &#233;vident, &#224; quoi servent les institutions politiques. Elles servent &#224; faire lien, &#224; exister ensemble. Les lieux culturels participent de ce r&#244;le institutionnel, et ce ne sont pas seulement les grandes institutions qui sont des institutions : d&#232;s qu'un petit groupe se met &#224; discuter et &#224; s'organiser, il y a d&#233;j&#224; institution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'histoire fran&#231;aise de l'art subventionn&#233; par l'&#201;tat commence avec Louis XIV. L'objectif &#233;tait la magnificence de la France, qu'on parle fran&#231;ais dans le monde entier, etc. C'&#233;tait un outil politique. Aujourd'hui, c'est fini. Les politiques s'en fichent du th&#233;&#226;tre et de la danse. M&#234;me dans une ville, le maire ne va plus au spectacle. Ces lieux ne sont plus des lieux de pouvoir comme ils ont pu l'&#234;tre. Ils sont devenus des lieux d&#233;mocratiques, financ&#233;s par la d&#233;mocratie. D'o&#249; l'importance d'y mettre la d&#233;mocratie en pratique. Sans cela, ces lieux n'auront plus aucune raison d'&#234;tre financ&#233;s. Comme ils ne servent plus &#224; asseoir un pouvoir symbolique, les &#233;lu&#183;es n'ont aucun int&#233;r&#234;t &#224; les financer pour leur propre pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand le minist&#232;re de la Culture a &#233;t&#233; cr&#233;&#233; en 1959, personne n'en voulait. Il y avait des oppositions politiques absolues partout. Pour avoir des moyens, comme on ne faisait pas d'emprunts &#224; l'&#233;poque, on a pris l'argent &#224; l'&#201;ducation nationale et &#224; l'&#233;ducation populaire. Et pour faire accepter cette nouvelle politique culturelle dans les territoires, Malraux a fait venir des fonctionnaires d'Afrique, des hauts fonctionnaires qui avaient l'exp&#233;rience de la colonisation. Marie-Ange Rauch raconte cela tr&#232;s bien dans son travail sur les hussards du minist&#232;re de la Culture. Pour ces fonctionnaires, les r&#233;gions fran&#231;aises &#233;taient comme la brousse &#224; coloniser : il fallait y imposer la grande culture. Nous sommes h&#233;ritier&#183;&#232;res de cette histoire. Aujourd'hui, les droits culturels et tout ce qui se joue autour de la d&#233;mocratie culturelle, c'est en partie le retour de l'&#233;ducation populaire au sein de la culture officielle. C'est une bonne nouvelle, parce que tout cela peut s'hybrider et produire des choses magnifiques et diversifi&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'adresse comme boussole&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Une derni&#232;re notion, qui revient souvent dans mon travail. Quand j'ai si&#233;g&#233; dans des commissions d'aide &#224; la cr&#233;ation, pour des projets de films ou des projets d'art contemporain num&#233;rique, je posais toujours cette question : &#224; qui cela s'adresse ? Si on finance des choses, et m&#234;me si on tient le discours que l'art doit s'adresser &#224; tout le monde, il faut bien l'adresser &#224; quelqu'un, sinon cela reste tout seul sur une &#233;tag&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rachid Ouramdane a formul&#233; la m&#234;me chose autrement dans la table ronde : quand il re&#231;oit un projet dont il ne comprend pas l'adresse, c'est un signal. &#192; chaque processus artistique son mode d'accompagnement, mais l'identification de l'adresse reste une boussole. Ce qui est r&#233;jouissant, ce sont les nouvelles formes d'adresse qu'inventent les artistes : on ne sait pas faire &#224; l'avance, et c'est pour cela que c'est int&#233;ressant.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Au-del&#224; du &#171; comment &#187;, le &#171; pourquoi &#187; et le &#171; pour qui &#187;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ce qui m'a paru pr&#233;cieux dans cette table ronde, c'est qu'elle a tenu sur le pourquoi et le pour qui, plut&#244;t que sur le comment. Quand on est invit&#233;&#183;e &#224; parler du num&#233;rique dans le spectacle vivant, on attend du comment : comment on fait avec le num&#233;rique, comment on int&#232;gre l'IA, comment on programme une &#339;uvre hybride. Ces questions sont importantes. Mais elles n'ont de sens qu'articul&#233;es &#224; une question pr&#233;alable. Pour qui finance-t-on des th&#233;&#226;tres, des centres d'art, des cin&#233;mas ? &#192; qui s'adressent les &#339;uvres que nous coproduisons et diffusons ? Quel pouvoir d'agir donnons-nous aux personnes que nous accueillons, et &#224; celles que nous n'accueillons pas encore ? Sans ces questions du pourquoi et du pour qui, le comment perd son sens. Le num&#233;rique, dans la mesure o&#249; il a d&#233;j&#224; reconfigur&#233; les pratiques culturelles majoritaires, oblige les institutions &#224; les reposer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est sur ce d&#233;placement que je continue de travailler.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Pour aller plus loin, voir mon livre &lt;a href='https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/livres/defendre-la-culture-autrement-methodes-pour-demain?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;D&#233;fendre la culture autrement : m&#233;thodes pour demain&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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