Un point fixe (pensée 383)

19 juin 2023. Publié par Benoît Labourdette.
  3 min
 |  Télécharger en PDF

Comment savoir si nous avons raison ou si c’est l’autre qui a raison ?


Dans la mise en scène de ce film, le texte apparaît d’un seul tenant. Cela peut sembler simpliste. C’est pour symboliser qu’une pensée du monde doit tenir compte des différents points de vue ensemble pour tendre à une vérité. Si le texte apparaissait au fur et à mesure, il pourrait être fragmenté, fragilisé par un parti pris.

Texte de la « pensée 383 » de Blaise Pascal

Texte situé en page 431 du manuscrit original.

Ceux qui sont dans le dérèglement disent à ceux qui sont dans l’ordre que ce sont eux qui s’éloignent de la nature, et ils la croient suivre : comme ceux qui sont dans un vaisseau croient que ceux qui sont au bord fuient. Le langage est pareil de tous côtés. Il faut avoir un point fixe pour en juger. Le port juge ceux qui sont dans un vaisseau ; mais où prendrons-nous un port dans la morale ?

Le Covid-19, un cas d’école philosophique

La période Covid-19 par exemple, entre 2020 et 2022, fut un cas d’école récent éclatant d’un obscurcissement de la raison. La majorité a cru à une seule réalité. C’est le point de vue du bateau (le vaisseau) de Blaise Pascal : une vision d’un unique point de vue, provenant d’une peur cultivée par des discours univoques, avec la certitude d’avoir raison et que les autres ont tort, et même sont dangereux. Cela a amené à une déshumanisation et une discrimination terrible de ceux qui étaient restés au port, si on poursuit la métaphore employée par Pascal. Les « non vaccinés » étaient exclus de la vie sociale et de l’activité économique, via le « pass sanitaire », alors même que la recherche médicale n’avait pas cherché à savoir si les « vaccins » protégeaient de la transmission du virus ; et il est désormais avéré qu’ils n’en protégeaient pas. Aujourd’hui que la peur se dissipe, la brume des consciences aussi, on découvre les nuances de la réalité et les mensonges des pouvoirs. Je crois que c’est une invitation à penser mieux, lorsque nous serons au cœur de nouvelles situations de peur à l’avenir.

Ce que cette pensée de Pascal peut nous apprendre je crois, c’est que lorsque nous avons a la certitude d’avoir raison, ce que ça prouve surtout, c’est que nous avons complètement tort !

Le vrai drame, c’est que ceux qui ont la certitude d’avoir raison perdent le respect pour ceux qui voient le monde autrement. C’est leur humanité qu’ils y perdent, quand bien même ils sont convaincus de défendre le bien de tous, la santé publique par exemple. Et si cela touche la majorité, alors la démocratie bascule dans une dictature, soutenue par la plupart sans conscience du problème, car la certitude de faire le bien est partagée.

Cela ouvre à une dimension politique dans la pensée philosophique de Blaise Pascal, qui rejoint la pensée de la philosophe Hannah Arendt, notamment son concept de « banalité du mal » à propos du nazisme. Hannah Arendt avait pris le risque de sa liberté de penser en 1963, assumant d’être alors exclue de la communauté intellectuelle, car sa vision n’allait pas dans le sens de la vision dominante (qui était celle du « mal absolu ») et de ses intérêts, sur un sujet politique de premier ordre. Aujourd’hui, la thèse d’Hannah Arendt est avérée comme le juste angle pour comprendre le nazisme.

Pendant la période Covid-19, (trop) peu de philosophes se sont exposés au danger de leur liberté de penser, ce qui est pourtant le rôle de l’intellectuel et représente un risque social, mais qui est la condition d’un monde humaniste et démocratique. L’intellectuel n’a rien à voir avec l’expert, leurs rôles sont même à l’opposé, car l’expert répond à une commande, sa pensée ne peut donc pas être libre, car elle ne peut desservir l’intérêt du commanditaire. Je citerai Giorgio Agamben, philosophe italien, et Barbara Stiegler, philosophe française, qui ont su éclairer la période par leurs pensées philosophiques. Ils ont aidé, dans le présent, à continuer à penser le monde plutôt qu’à se laisser mettre dans une situation d’absence de pensée, comme l’expliquait très bien Hannah Arendt. Ils furent, tout comme Hannah Arendt en son temps, invisibilisés sur la scène médiatique. Il n’est jamais trop tard pour les prises de conscience.

Téléchargement
Tous les films de « Pensées de Blaise Pascal »

Blaise Pascal (1623-1662) était un philosophe, ingénieur et mathématicien de génie. Entre autres avancées scientifiques et philosophiques de premier plan, il a inventé et construit en 1645 la première machine à calculer mécanique, posant ainsi les fondements concrets de l’informatique.

Les « Pensées » sont un recueil de textes très courts, répartis en de nombreux thèmes, qui ont été trouvés après la mort de Blaise Pascal. Les « Pensées » constituent l’œuvre la plus illustre de Blaise Pascal, la plus frappante et mystérieuse ; elle est aussi très accessible.

Ces films, réalisés par Benoît Labourdette, ont pour principe de choisir une « Pensée », pour créer des images, des sons, de la musique, un rythme, une vie, une architecture, un imaginaire, qui soient un écrin pour cette « Pensée ». Le film est là pour proposer la découverte et inviter à une pensée philosophique personnelle, à partir des fulgurances de Blaise Pascal. Chaque film est accompagné du texte intégral de la « Pensée » choisie, et parfois d’un texte de Benoît Labourdette, pour faire lien avec la réalité contemporaine.

Le 19 juin 2023, nous fêtons le 400e anniversaire de la naissance de Blaise Pascal. Ces films sont une forme d’hommage à ce penseur si éclairant pour les enjeux du XXIe Siècle.