Écrire au fil de ce que j’observe. Ainsi je suis obligé, puisque je suis le rythme du monde, de faire des allers-retours dans le temps : parfois beaucoup de choses se passent très vite, et je ne peux écrire tout en même temps, puis il y a des moment creux, où j’ai le temps d’écrire, et puis parfois aussi, c’est après-coup que je me rends compte que quelque chose était intéressant et mérite d’être écrit ; mais ce faisant je suis peut-être en train de rater ce qui est en train de se passer devant moi pendant que j’écris. Si je le ressens, je m’arrête d’écrire pour observer, et quand je me remets à écrire, le temps sont encore plus mélangés. C’est passionnant !
Si c’est à l’extérieur, j’observe des choses extérieures, si c’est à l’intérieur, j’observe des choses intérieures, ou des choses autour de moi. C’est une sorte de journal, oui, mais un journal littéraire. Je vais donc laisser le monde me dicter l’écriture. Ce sera une écriture du monde. Je ne cherche à rien faire, je ne suis qu’à l’écoute du monde.
Ce qui est intéressant, c’est que je n’écris pas tout ce qui se passe. Il y a forcément le filtre de ma subjectivité, que je ne remarque pas comme tel. Et puis je sais quand c’est terminé. Bien-sûr, quand je m’arrête, je rate des choses vraiment intéressantes. Mais c’est ainsi.
Texte en cours d’écriture.
Je suis vingt minutes à l’avance. Il fait un peu froid, mais pas trop. Est-ce que j’attends à l’intérieur de la gare, un peu bondée par toutes ces personnes qui se sont levées tôt, ou est-ce que j’attends dehors, plus tranquille, mais un peu au froid ? Je suis allé dehors. Je suis assis face à ce TER arrêté là-bas, et puis cette petite maison blanche, derrière le train « Alsace ». Est-ce la lumière de ce matin ? Est-ce le SMS très doux que je viens de recevoir d’une amie chère, est-ce l’association des deux ? Est-ce moi ? Je trouve que ce matin est très apaisé. Et pourtant je suis triste. Oui, cela m’occupe, beaucoup, la disparition de mon fils. Bien-sûr, c’est un leitmotiv dans mon âme. Je n’ai pas encore bien assimilé, psychiquement, qu’il n’était plus là pour toujours.
Un sac poubelle mal mis sur cette poubelle en face de moi. Quelques rares personnes sont descendues par le petit escalier à ma droite, pour aller sur d’autres quais. Je suis sur le quai A, le premier. Voiture 1, place 33. Je me suis demandé, comme il fait un peu froid, si le train arriverait bien à l’avance, ou pile à l’heure ? C’est sûr qu’il sera pile à l’heure, car on n’est pas dans une gare terminus. Je l’accepte et accepte que je vais avoir froid un peu plus longtemps.
J’aime voyager dans les trains. Je n’ai pas nourri de crainte des trains depuis que mon fils a arrêté sa vie en se jetant sous un train. J’aurais pu. Mais non. J’aime toujours les trains. Je trouve que ce réseau est une telle chance que nous avons ! Je déplore qu’il y ait quatre fois moins de voies ferrées aujourd’hui qu’il y a cent ans, en France. C’est tellement, tellement dommage. Et ça ne pourra pas se rattraper. La période n’est pas à l’écologie, quoi qu’on en dise. A l’hypocrisie écologiste, oui.
Un petit train coloré « Grand Est » arrive doucement de la gauche, sur un quai un peu plus loin. J’entends son bruit sur les rails, plutôt tranquille, car la chanson que j’écoute est calme à ce moment là, l’album « Livonia » (1990) du groupe de rock expérimental américain « His Name Is Alive ». Je relève mon casque un instant, j’entends « Destination Paris Est » par la voix automatique.
La luminosité baisse. Le train, bien plus bruyant que celui de tout à l’heure, entre par la droite et assombrit mon petit monde. « Fluo Grand Est », un vieux train avec des autocollants dessus comme un maquillage maladroit.
28 septembre 2024
Les valises à roulettes qui roulent derrière des lycéens. Peut-être ont-il mal au dos. Avant les valises à roulette n’existaient pas, et les élèves de collèges et lycées portainet des sacs à dos ou cartables immenses, parfois « plus gros qu’eux » pour décrire l’impression qu’on pouvait avoir. Peut-être aussi qu’avec le numérique et les casiers, on porte moins de documents. Là, j’aperçois une jeune fille derrière la vitre de l’entrée qui fait rouler une très grande valise au ton crème, comme si elle était voyageuse. Les objets ont une symbolique, qui peut évoluer. Pour moi, une valise évoque le voyage. Mais on voit souvent des travailleurs se déplacer dans les transports en commun avec une valise roulante, juste pour aller au bureau. Moi je me déplace avec une enceinte de sonorisation à roulettes aujourd’hui. Deux valises, plus petites, noires. Et puis une troisième valise. Ah, mais peut-être que ce lycée est un internat, oui, oui. Et on est vendredi soir. Donc ce sont de vraies valises de voyage, de retour chez soi.
Certains élèves entrent aussi, je les vois arriver avec leur sac à dos ouvert. Sans doute sont-ils contrôlés par quelqu’un. Pour ma part, nul ne m’a contrôlé quand je suis entré. Privilèges différents en fonction de l’âge : on me craint moins.
Les élèves qui passent maintenant pour sortir n’ont pas de valises, juste un petit sac à dos, ou un sac à main. Je les trouve peu chargés, par rapport à l’époque où moi aussi j’étais au lycée ; dans mon souvenir, on portait beaucoup. Et puis tous les jeunes ont un téléphone mobile aujourd’hui et ce depuis fort longtemps. Cela n’existait pas lorsque j’étais adolescent.
La porte de sortie s’ouvre, se referme, se rouvre. De petits groupes sortent au fur et à mesure. La porte d’entrée reçoit moins de personnes, à 16h. « Ca a sonné ? » « Ca a sonné ! Arrête de mytho ! » Je sais que ça a sonné, il y a eu les deux sonneries. L’enseignant qui doit venir me chercher n’est pas encore là.
Une nouvelle grosse valise, noire, roule silencieusement auprès d’une adolescente. « C’est moi Bénédicte ». Une autre adolescente entre, sac à dos coloré ouvert à la main.
Je jette un coup d’oeil à travers la vitre : l’enseignant n’arrive pas. C’est beau, je trouve, cette émotion, cette inquiétude qui vient, cette sorte de peur diffuse d’avoir été oublié. J’aime ressentir les émotions me traverser, j’essaie d’en être l’observateur, avec une petite distance.
Tout à coup, c’est très calme. Plus personne dans l’entrée, que des voix étouffées de personnes qui sont ailleurs. Juste une jeune fille qui marche très silencieusement, comme glissant sur le sol. Et puis quelques éclats de voix : « Regarde, un PNJ ».
Je ressens l’inquiétude en moi. Il n’est toujours pas là. Je l’appelle. Non, je me lève, je vais aller dans la classe directement. J’y vais.
Dans la cour j’ai croisé l’enseignant, qui venait vers moi.
27 septembre 2024
Un mocassin blanc un peu passé qui s’avance puis sort de ma vision périphérique pour passer dans ma vision centrale, et repars dans la périphérie de ma vision. Un téléphone opéré par deux mains, aussi dans ma vision périphérique. Une des deux mains vient saisir la barre qui est à côté de moi pour se tenir ; et puis dès que le métro est stabilisée, la main repart pour manipuler le téléphone, avec l’autre main.
Tout à coup, la foule qui m’entourait sort. Station Bastille. Quelques pieds, chaussures, manteaux, téléphones, sont venus calmement les remplacer. Tout à l’heure, une femme m’a bousculé pour sortir, irritée par ma présence. Peut-être m’avait-elle demandé de me pousser et je ne l’avais pas entendue, du fait de mon casque à réduction de bruit, dans lequel j’écoute « Men at Work », un groupe rock des années 80.
Station Quai de la rapée, encore. Je n’ai même pas besoin de la voir, je la ressens. Je connais le mouvemnent du métro à l’approche de cette station, et ce dans les deux sens. Hier je me tenais debout, et lorsque le métro sortait de cette station, et faisait son fameux virage, qui longe ce bâtiment en tournant pour en suivre la forme et aborder le pont qui traverse la Seine, je cherchais à ne pas perdre l’équilibre, sans me tenir, comme un surfer du métro. J’avais envie de réussir à me tenir debout par moi-même, à côté de ce lieu si chargé pour moi. Le lieu où la dépouille de mon fils a reposé quinze jours avant son inhumation, il y a deux ans. Je suis resté debout.
La nouvelle petite foule est descendue à la station Gare d’Austerlitz. Le métro est plus calme.
26 septembre 2024
Inquiétude. Ce grand bâtiment universitaire, dans lequel je ne trouve jamais la salle dans laquelle je dois aller. Il y a quelques mois, avec deux très lourdes valises pleines de matériel, j’ai monté, descendu, des dizaines d’escaliers, j’ai sué, fait des efforts physiques, passé d’un endroit à l’autre, me retrouvant à chaque fois devant la mauvaise salle. J’avais fini par trouver, en nage ; les étudiants attendaient depuis 45 minutes. Mais ce matin aujourd’hui, je devais être à l’heure, en revenant du train depuis Châlons-en-Champagne, car c’étaient les soutenances des étudiants. Et j’étais inquiet de mon trajet, de ma capacité à atteindre la salle, tout simplement. C’est un traumatisme, imprimé en moi, qui produit de la peur en moi.
J’entre dans le grand bâtiment, dont l’entrée ressemble à une sortie de secours, avec une personne nonchalante devant. Toutes les autres portes sont fermées en ce samedi matin, à part cet étrange passage. Le bâtiment est à demi-fermé, ce qui ne va pas pour me rassurer. Le pompier de service me dit « au bout du couloir, au troisième étage ». Je monte au troisième, il y a un plan, je vois bien que la salle est indiquée sur le plan, avec un couloir pour l’atteindre. Mais ce couloir n’existe pas. Je le cherche, je retourne plusieurs fois, il n’existe vraiment pas. Je touche même les murs où il est censé être. Je finis par comprendre que je dois descendre à l’étage d’en-dessous, et prendre un autre escalier, pour atteindre la partie du 3e étage qui contient la salle où je dois me rendre. Mais cela n’est pas indiqué comme cela sur le plan ! Alors si les plans sont faux, où va-t-on ? Comment puis-je m’y retrouver, moi qui crains déjà de me perdre, si le plan indique des choses qui n’existent pas. Je peste contre la rénovation de ces anciens grands moulins.
J’ai écrit ces deux paragraphes ce matin, en attendant avec des étudiantes mon tour pour participer à deux soutenances de mémoires. Sortir son ordinateur portable, assis dans un couloir, les a un peu étonnées. Mais sortir un téléphone n’étonne personne, pourtant c’est tout autant un ordinateur, juste plus compact et centré sur les fonctions de communication. Je termine ce court texte ce soir, en écoutant de la musique électro berlinoise, dans le style house music. J’ai été transformé par la mort de mon fils. Je ne peux pas me comparer à qui j’étais et comment je fonctionnais avant ; désormais, je ne suis plus exactement le même. Je dois me redécouvrir, me réinventer. Pas revenir en arrière, car l’avant n’est plus. Je suis si triste, si triste... forcément. Mais que faire ? S’infliger une double peine ? Ou faire avec, même si c’est avec l’inacceptable le plus absolu. Savoir que j’ai été transformé. Je ne sais pas comment, ni à quel endroit. Comme il n’est pas possible de revenir en arrière, de redonner vie à Hippolyte, il n’est pas possible pour moi non plus de redevenir celui que j’étais avant. Je suis autre.
J’ai rajouté quelques petits bouts de texte dans les deux premiers paragraphes cinq jours après. Je n’ai pu m’empêcher de revenir en arrière. Alors que je comprends que cette méthode d’écriture, d’écrire dans le présent, et d’assumer que le temps avance et qu’on ne peut pas revenir en arrière, cela a à voir avec ma transformation suite au suicide de mon fils aîné, cette transformation que je ne peux pas changer. Tout comme le texte, que je ne change plus. Ici, j’ai fait des changements dans les deux premiers paragraphes, pas dans le troisième. Et ce quatrième, il est écrit cinq jours plus tard.
Je me rappelle que le jour où j’avais couru, descendu et monté de multiples escaliers avec mes valises de plus de vingt kilos chacune, pour chercher et finir par atteindre des salles qui n’étaient jamais la bonne, à un moment un gardien avait refusé de m’ouvrir l’ascenseur, réservé à je ne sais qui. Je ne m’étais pas battu, car j’étais pressé, j’avais couragement monté avec mes deux valises les nombreux escaliers, pour ne pas trouver la salle, et finalement redescendre, quelques minutes après, devant lui.
21 septembre 2024
Un miroir en forme de cœur. Blanc, avec des pointes de bleu ciel, pour son cadre. Le miroir ne fait que réfléchir. Dedans, je vois le haut du mur, une poutre, un linteau de bois, le haut de l’embrasure de la porte. Et j’entends le vent dans les arbres. Je ressens aussi le vent par instants sur ma peau, léger car ayant été brisé par la porte d’entrée. Ce miroir est accroché sur le mur de la maison. A côté une fenêtre. Le miroir est comme une autre fenêtre, mais qui montre l’intérieur de la pièce. Je regarde vers l’extérieur, et le miroir renvoie une image de l’intérieur, qui dépend de ma position par rapport à lui.
18 août 2024
Nuée d’oiseaux impressionnante. Comme un souffle puissant. Semblent plier le ciel. Se posent dans le grand arbre. Et puis une autre nuée, comme une onde qui vient vers nous, et dépasse l’immeuble par le haut. A une folle vitesse. Une telle coordination. D’où vient la décision ? D’aller ici ou là ? Sur tel ou tel arbre. Leur volume sonore monte peu à peu, l’immense arbre en bord de Rhône en fin de journée est de plus en plus bruyant. A partir du balcon d’où nous les observons, nous sommes à leur hauteur, ou presque, à quelques mètres. Un poste d’observation ornithologique. Le compositeur Olivier Messiean reproduisait des chants d’oiseaux. Je suis fatigué. Très fatigué. Difficile d’écrire et de me concentrer. Quelle immense énergie dans la nature. J’en suis, mais le repos est mon besoin.
17 août 2024
Il y a quelques semaines, j’étais assis dans le TGV à côté d’une jeune femme obèse. Obèse, mais branchée. C’était vers l’heure du midi, elle avait placé son téléphone dans un emplacement ad’hoc, dont j’avais à l’occasion découvert l’utilité, pour regarder un film ou une série tout en prenant son repas. J’ai pensé à elle, car dans le métro où je suis à présent, une jeune femme obèse s’est assise devant moi, et puis est repartie. Elle prenait son repas, qu’elle avait préparé elle-même, et puis elle mangeait des chips. On sentait son plaisir immense à manger, à quel point ça lui apportait de la félicité. Moi j’y voyais le mal qu’elle s’infligeait.
16 août 2024
Ce couple est assis à contre-jour. Côte à côte, face à la vitre du restaurant rapide, sur le côté du Centre Pompidou. Quelle est leur vue ? Le pignon du bâtiment, rien. Par contre, ils voient les gens qui passent. Leur spectacle.
Centre Pompidou. Entrée. Musée. Expositions. Cinémas. Spectacles vivants. Activités jeunesse. Bibliothèque. C’est ce qu’ils peuvent lire face à eux. Un poteau. Un petit arbres. Des feuilles qui bougent avec le vent. Une jeune femme va vers la gauche, chargée de matériel de bricolage. Un homme à vélo, qui passe vite. Un homme au t-shirt orange passe. Une jeune femme aux cheveux décolorés. Sur le muret trois vestiges de petites affiches arrachées ; on ne sait plus ce qu’elle représentaient. Une rouge, une jaune, une bleue. Il leur reste des lézardes. Une jeune femme va vers la droite, elle marche en téléphonant, elle est déjà voûtée. Des jeunes, des vieux, des riches, des pauvres. Ici, au cœur de Paris, en un moment touristique, on croise beaucoup de monde. Une femme la soixantaine, aux cheveux gris, marche lentement.
Après leurs entrées de carottes râpées dans un petit bol de carton, ils attaquent le sandwich. Ce spectacle de l’humanité qui passe est beau. Je comprends pourquoi ils ont saisi l’opportunité d’être là. Le restaurant est presque vide, il n’est pas encore midi, toutes les places sont libres. En temps normal, la place qu’ils ont prise doit être l’une des plus prisées. Les employés discutent calmement.
Les mandibules s’agitent. Et moi j’attends qu’il se passe quelque chose. Cet homme au gros ventre. Cette femme avec un masque chirurgical sur le nez, ce couple tout à l’heure avec d’énormes sacs à dos, ce couple de septuagénaires qui font plaisir à voir. Et puis une voiture blanche, doucement dans cette rue piétonne. Est-ce qu’il se passe quelque chose ? Il se passe tout, et rien à la fois.
L’homme se lève ! Micro-événement. Il est bien plus jeune que ce que j’aurais cru. A les voir de dos, je leur aurais donné la soixantaine. Il a la quarantaine. Elle je ne sais pas. Il revient avec un thé. Il a peut-être finalement la cinquantaine. Moi-même, j’ai 54 ans, alors je rajeunis les gens, car je ne les regarde pas du même endroit. De même, quand on est jeune on vieillit les gens. Les enfants ne voient que des « vieux » à partir de 25 ans ; ils différencient peu les âges à partir de 25 ans, du fait de leur perspective de vision : ce qui est plus loin est de plus en plus indistinct et se confond avec ce qui est plus proche, pour former une masse assez homogène. De même, de mon point de vue, comme je m’imagine plutôt dans la quarantaine que la cinquantaine, ce qui me semble être le plus proche, ce sont les quarantenaires, et tout le monde l’est un peu.
« On y va ? » Elle se lève, je la vois enfin en face. Elle a les cheveux gris. Je pensais de dos qu’elle avait 60 ans. Là, je pense qu’elle a 50 ans. Personne n’est assis à cette table, et personne, à part moi, n’a le souvenir de ce non-événement, ces deux personnes qui ont mangé là, et on observé beaucoup de gens. Peut-être ont-ils inscrit des choses dans leur mémoire de ce moment là ? Peut-être est-ce un moment simple et précieux qu’ils garderont en mémoire de leur voyage à Paris, car ils étaient vacanciers ? Ou peut-être que ce moment sera rapidement oublié à jamais dans la sélection normale que le cerveau doit faire dans les souvenirs ?
Un jeune livreur à vélo est arrêté, et il consulte son téléphone. Ou peut-être n’est-il pas livreur, peut-être est-ce juste son sac personnel ? Je pense à l’époque, plus de 30 ans en arrière, où le téléphone mobile était un marqueur de classe sociale. Aujourd’hui, pauvre ou riche, on possède un téléphone portable et une ligne téléphonique.
Une jeune femme s’approche de cette zone vide. Étonnamment, elle ne s’assied pas où le couple était assis. Elle se met sur le côté, et se met dans son téléphone. L’une des deux jambes de son pantalon noir est beaucoup plus court que l’autre, on voit son mollet. Est-elle cycliste ?
Le jeune homme au vélo a mis son sac à dos sur les épaules. Je pense qu’il n’est pas livreur. Il part doucement.
Je repense à ce couple, presque déjà oublié, pendant leur repas, ni l’un ni l’autre n’avait ouvert son téléphone portable. Ils ont préféré le spectacle de l’écran de la vitre du restaurant plutôt que le spectacle de la vitre de leurs téléphones. Je pense qu’en tant que touristes, ils s’étaient assis là pour profiter au maximum de la ville, pour en avoir plein les mirettes.
Je pense à Bernard Stiegler, ce grand philosophe de la technologie, qui n’était pas technophobe. Il avait fondé l’Institut de Recherche et d’Innovation du Centre Pompidou, ici. Il s’est suicidé il y a quatre ans, l’été 2020. Mon fils Hippolyte s’est suicidé il y a presque deux ans, en septembre 2022.
Le soleil est parti de derrière l’écran de la vitrine. Un jeune homme un peu filiforme passe, cheveux longs, t-shirt et grand sac à dos. Il me fait un peu penser à Hippolyte. Je sors.
15 août 2024
À la station Quai de la Râpée, juste à côté de l’Institut Médico-Légal, là où le corps de mon fils Hippolyte a été amené après qu’il se soit jeté sous un train, il y a bientôt deux ans. « Accident grave voyageur ». C’est ce qu’on dit en la matière. C’est désagréable pour les voyageurs, ça m’est déjà arrivé. Hippolyte a trouvé une façon très efficace de ne pas se rater ; sa décision était donc vraiment prise. Personne ne semblait inquiet dans ce métro arrêté.
Dans le même métro, dans l’autre sens, je vais bientôt arriver à la station Quai de la Râpée. C’est la ligne 5, une ligne rapide du réseau parisien. J’habite, depuis bientôt dix ans, à proximité d’une station de cette ligne. Je passe souvent, souvent, devant l’Institut Médico Légal (IML). Toutes les personnes dont un proche est mort sur la voie publique en région parisienne connaissent l’IML, car c’est là qu’on apporte les corps. Le corps d’Hippolyte y est resté 15 jours, avant son inhumation. « Je n’ai pas de corps ». On ne pouvait voir qu’une main, sortant du drap. Je n’ai pas souhaité.
Le métro s’approche de la station. Il contourne le bâtiment de l’IML, on le longe, c’est presque comme si on le caressait. Le métro s’arrête à la station. Dans ce sens, vers Place d’Italie, on s’arrête à la station avant de longer le bâtiment. Et puis il y a le petit parking, celui que mon grand père utilisait car c’est le seul parking gratuit du quartier. Dans ce sens, dos au mouvement, je vois les fenêtres du bâtiment qui donnent sur la scène. Je crois avoir repéré quelle est la fenêtre où nous sommes venus pour fermer le cercueil (toujours sans voir Hippolyte, il n’était pas visible, ce fut son choix de ne pas l’être, une pudeur je pense, enfin ce n’était sans doute pas là son sujet, son sujet était d’être sûr de mettre fin à ses souffrances psychiques). Quelle fenêtre ? Ça commence à devenir un petit peu flou pour moi, ce qui est bien.
Parfois je venais en pèlerinage devant ce bâtiment, de l’autre côté de la scène, de la Seine. Je n’y viens plus, j’y passe.
14 août 2024
C’est la parole d’un aveugle qui vient de s’attabler à côté de moi, à cette terrasse sur la place de l’église Saint Médard. Quelques mètres plus loin, un homme, parigot, fait des compliments à une femme. Il doit avoir plus de 80 ans, elle doit en avoir 30, et il est attablé avec sa femme, qui a le même âge que lui.
L’église Saint Médard sonne l’heure. L’aveugle dit « eh ouais ». La femme qui avait reçu le compliment écoute une amie à elle, qui lui parle de sa vie de façon investie. L’homme de 80 ans, il est de dos, tient sa petite cuiller en l’air, je croyais que c’était une cigarette qu’il était en train de fumer. Il fait ce geste, après chaque bouchée, de tenir sa cuiller/cigarette en l’air, comme un geste de bien-être pour indiquer sa satisfaction. L’aveugle chantonne en suivant la musique. Il est obèse. Il est en salle, presque à la terrasse. Le couple de 80 ans est en début de terrasse.
« Tiens mon Nono, hop là. » La serveuse donne à l’aveugle un pichet d’eau, qu’il lui avait demandé quelques minutes plus tôt, en attendant de faire sa commande. Pour entrer, il avait été accompagné par quelqu’un, qui l’avait aidé à franchir la marche, et à s’asseoir.
Ce soir, je ressens que s’impose à moi ce dispositif d’écriture. Je sais ce que je dois faire. La femme de 80 ans rigole un peu, et puis elle regarde son mari, et puis elle regarde un peu autour d’elle. L’homme de 80 ans, appelons-le Jean, n’ose plus rien dire à la femme de 30 ans, appelons-là Anna, car son attitude machiste ne passe plus aujourd’hui. Donc, il est à nouveau concentré sur sa femme, qui ne fait pas de remarque. Tout le monde passe à autre chose. La jambe de Jean tremble parfois. Sa femme, appelons-là Annie, rit parfois aussi. Elle connait son mari, elle sait qu’il l’a trompée, et il voudrait être toujours le dragueur pour qui ça marche.
Jean fait le modeste, l’homme qui se remet en question, avec force gestes. Mais il est plus calme, et sa voix bien moins timbrée et forte que tout à l’heure, quand il draguait. Annie sort un éventail. Il fait chaud.
« Désolé, mon Nono, il y a plein de monde » dit la serveuse au t-shirt vert en revenant de la terrasse.
« Un porte-jarretelles » dit Jean. « Voilà tes amis » dit Jean. Si je te le dis« dit Jean. Ce sont des bribes de ses paroles que l’on entend. Deux retraités avec leurs deux petites filles saluent Jean et sa femme. »La musique était chouette« . »C’est le dernier soir.« »C’est ta dernière chance« . »Écoute, on se téléphone. On essaiera de se voir. Les filles partent demain.« »Oh, il est mort, comme je suis contente !« dit Annie. »Il était deux semaines dans le coma« dit l’amie. »C’était un grand chercheur. Il ne comprenait jamais rien à ce qu’on lui disait, il était toujours sur une autre planète. Il avait toute son équipe autour de lui. Si ça ne concernait pas son domaine...« Une chanson de TikTok passe à la radio. »Je me rappelle, c’était en septembre 77. On se connaît bien !« dit l’amie. »Ça va changer, aujourd’hui il fallait s’enfermer, c’était pas terrible. Tchao tchao.« »C’est pas ça.« dit Jean. »Alors, mon Nono, qu’est-ce que je te sers à boire ?" Elle s’assied à côté de lui. Ils flirtent, elle joue à lui faire du bien.
Jean se lève. Je le vois de face. Il regarde les femmes au comptoir, quatre chiliennes. Il est pressé. Il le montre dans son attitude. Il dit qu’il veut payer. Il fait une sorte de rictus. Il dit quelques mot d’espagnol, « Calme te ». Il est énervé, il est dominant. Il est ignoble. Sa femme est douce. C’est lui le chef.
La serveuse parle à sa collègue, qui est assise, mais pas en service (celle qui parlait avec la femme de 30 ans) : elles parlent de cet homme de 80 ans, critiquant les remarques qu’il a faites aux chiliennes, la serveuse dit qu’il n’arrête pas de lui dire « ma fille », bref, elles en ont marre de son sexisme, il semble venir souvent. Je me joins, de façon discrète, à la conversation, opinant et confirmant son attitude. Et puis elles disent que c’est le chanteur Hervé Vilard (le fameux tube « Capri, c’est fini »), et qu’il vient chaque matin prendre son café.
« C’est marrant, ça, Hervé Vilard, c’est drôle. » dit l’aveugle. « Il habite par là ? » « Oui, il habite rue Mouffetard, là haut. » « Il doit avoir 77 ou 78 ans. » « Il est resté dans son temps. »
12 août 2024
À la terrasse d’un café place des Vosges, deux hommes d’une petite quarantaine d’années, en bermudas, détendus et classe moyenne élevée. L’un des deux donne des conseils à l’autre de photographie argentique.
Il lui conseille d’acheter un petit pied.
Il parle beaucoup. L’autre acquiesce, est content.
Il lui explique comment nettoyer l’objectif de son appareil photo, et surtout pas avec un chiffon, même doux, car il peut y avoir des impuretés dessus, plutôt avec une petite brosse.
Pendant que j’écris ce texte, une petite souris me rend visite, sillonne assez calmement à côté de moi. Je suis le seul à la voir. Elle vient, elle repart, elle est grise comme le bitume.
Le copain était allé aux toilettes. Il revient. La souris s’en va.
Celui qui va faire des photos lui demande : « c’est à quelle heure, la cérémonie ? 21h ? ».
Ils s’ennuient tous les deux.
Tout à l’heure, il lui montrait son appareil photo argentique.
La souris revient discrètement, puis repart. Et la musique, un trio de jazz, contrebasse saxophone et batterie, qui joue au restaurant de l’angle, plus classe que celui auquel je suis, la musique reprend.
J’ai pris une coupe de champagne, je me suis offert cela.
Ils se lèvent, ils s’en vont pour payer au comptoir, ils se posent la question.
Celui qui va faire des photos a à l’arrière de son t-shirt : « Unlocking the power of clothing ». L’autre porte un casque de vélo à la main.
La musique continue.
On m’apporte mon plat, végétarien.
Et puis une serveuse range la table des deux hommes, et bouge une table, contre laquelle j’avais mon pied, elle me dit « désolée pour le pied », et elle crée un bloc de deux tables.
La musique s’arrête.
Je jette un coup d’oeil en bas : la souris n’est plus là.
11 août 2024