Métaphore végétale du trouble de la conscience dans les situations de pouvoir.
Lorsque j’ai regardé, après l’avoir réalisée, cette série de photographies, ce bouton rouge floral vu sous plusieurs facettes, en de multiples états de regard, étrangement il m’est venu à l’esprit l’autre bouton rouge, ce symbole du pouvoir facile de destruction. Et l’intimité, la fragilité de ces photographies m’ont évoqué la confusion mentale de l’expérience de Milgram. J’en partage un rappel ici, et cite un extrait de son livre Soumission à l’autorité (1974), où il en relate les enjeux de façon détaillée. La facilité qu’il a eue à faire faire le pire à des personnes « normales » me semble d’un grand enseignement pour la démocratie. Je trouve qu’il apporte une conscience nouvelle, précieuse pour notre pouvoir d’agir et nos choix ; un bouton rouge délicat.
Le psychologue Stanley Milgram a mené cette expérimentation sociale entre 1961 et 1963 à l’Université de Yale aux États-Unis. Des personnes cobayes, recrutées via une annonce dans le journal, étaient rémunérées pour participer à ce qui était présenté comme une expérience scientifique sur la mémorisation et l’apprentissage. Pour le résumer, les personnes devaient punir les mauvaises réponses d’un élève par l’appui sur un bouton qui lui envoyait des chocs électriques de plus en plus forts ; ces décharges électriques étaient fictives. L’élève victime et l’expérimentateur étaient des comédiens. Le faux élève montrait des signes de souffrance de plus en plus forts, et le faux expérimentateur donnait l’ordre de continuer. Stanley Milgram a constaté des résultats « inattendus et inquiétants », qui montraient que pour des raisons de conformité sociale et non pas de cruauté, 65% des participants obéissaient aux ordres contre leur morale, en cherchant des justifications à leurs actes.
Cette expérience scientifique s’inscrit dans le champ d’une philosophie humaniste. Plusieurs psychologues l’ont répliquée et ont abouti aux mêmes résultats que Milgram. Mais d’autres ont cherché à prouver que cette expérience était fausse, biaisée, et que la thèse d’Hannah Harendt sur la banalité du mal, que l’expérience de Milgram venait corroborer, n’avait pas de fondement. Ma position est que cette expérience révèle une réalité psychologique, une faille dont il est de notre responsabilité de tenir compte pour construire le meilleur, c’est à dire ne pas mettre des êtres humains dans ce type de situation. Outre l’enseignement de l’expérience elle-même, il me semble éclairant de constater que les désaccords qu’elle peut susciter, présentés comme une controverse entre deux « vérités » scientifiques opposées, relèvent en réalité d’un conflit de nature philosophique. Aussi, n’oublions pas non plus que la science est souvent instrumentalisée pour défendre un point de vue.
Nombreux sont ceux qui obéissent, quelles que soient la véhémence des plaintes de la victime, sa souffrance manifeste, ses supplications pour qu’on la libère. Un tel comportement a été constaté à maintes et maintes reprises au cours de notre enquête ainsi que dans plusieurs universités où l’expérience a été reproduite. C’est cette propension extrême des adultes à la soumission quasi inconditionnelle aux ordres de l’autorité qui constitue la découverte majeure de notre étude. Il y a là un phénomène qui exige une explication.
La plus courante consiste à prendre ceux qui ont administré toute la gamme des décharges pour des monstres constituant la frange sadique de la société. Toutefois, si l’on considère que près des deux tiers des participants sont entrés dans la catégorie des sujets « obéissants » et qu’ils représentaient des gens ordinaires, ouvriers, chefs d’entreprise et cadres supérieurs, l’argument devient bien fragile. En vérité, il rappelle singulièrement les réactions déclenchées en 1963 par le livre de Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. L’auteur soutenait que les efforts de l’accusation pour dépeindre le coupable comme un monstre sadique partaient d’un point de vue totalement faux, qu’Eichmann était bien davantage un rond-de-cuir sans initiative qui se contentait de s’asseoir derrière son bureau et de s’acquitter de sa tâche. Pour avoir exprimé de telles opinions, Hannah Arendt s’attira un mépris immense allant même jusqu’à la calomnie. Obscurément, chacun estimait que les abominations perpétrées par Eichmann ne pouvaient qu’être le fait d’une personnalité bestiale, pervertie et sadique, l’incarnation même du mal. Après avoir constaté au cours de mes propres expériences la soumission inconditionnelle de centaines d’individus ordinaires, force m’est de conclure que la conception de la banalité du mal formulée par Hannah Arendt est plus proche de la vérité que nous n’aurions jamais osé l’imaginer. Ceux qui ont administré des chocs électriques à la victime l’ont fait non pour assouvir des tendances particulièrement agressives, mais parce que l’idée qu’ils avaient de leurs obligations en tant que sujets les y contraignait moralement.
C’est peut-être là l’enseignement essentiel de notre étude : des gens ordinaires, dépourvus de toute hostilité, peuvent, en s’acquittant simplement de leur tâche, devenir les agents d’un atroce processus de destruction. En outre, même lorsqu’il ne leur est plus possible d’ignorer les effets funestes de leur activité professionnelle, si l’autorité leur demande d’agir à l’encontre des normes fondamentales de la morale, rares sont ceux qui possèdent les ressources intérieures nécessaires pour lui résister. Toute une gamme d’inhibitions s’oppose à une éventuelle révolte et parvient à maintenir chacun au poste qui lui a été assigné.
Soumission à l’autorité, Stanley Milgram (Paris, Calmann Lévy, 1974).
La photographie, de par la nature mécanique de son fonctionnement technique, est pour moi une matière de temps plus qu’une matière visuelle : dans ses sels d’argent, ou ses pixels aujourd’hui, c’est du temps qui est capté, conservé, réinventé à chaque regard. Temps de vie, temps de vision, temps de poésie.