Exposition « vivante » en ligne de 30 photographie. Un récit en images et en mots qui varie plusieurs fois par semaine.
Dans le site web www.benoitlabourdette.com, chacun des articles, films, conférences… est associé à des « tags », qui permettent une navigation thématique dans les contenus. Chacun des 1200 tags du site est constitué d’un titre, associé à une création de ma main, photographie, peinture, dessin ou montage, et parfois accompagné d’un texte (biographie, définition, point de vue…).
Cet espace transversal et thématisé me semble faire récit, de façon assez organique, au sein des ressources très diverses de ce site web. Cela m’a inspiré l’idée d’une exposition « vivante » : j’ai composé un algorithme qui, comme une certaine forme de vie autonome, prélève 30 tags parmi les 1200, pour proposer une narration unique, en images et en mots. Cette proposition peut changer plusieurs fois par semaine, ou même par jour, en fonction des interactions dans le site. Le récit présenté ici vient donc d’être créé et ne sera plus jamais le même dans le futur. Si vous visitez l’exposition, vous y trouverez donc une autre histoire.
Je vous propose, si vous le souhaitez, d’écrire un texte qui raconte ce que ce « montage » ou celui que vous trouverez en ligne vous évoque. Vous pouvez me le faire parvenir par email (benoit benoitlabourdette.com), et je l’ajouterai à cette page web qui constitue l’exposition.
Je crois que les outils, notamment les algorithmes et les intelligences artificielles (par exemple ChatGPT, dont on parle beaucoup en ce moment) sont à notre service, dès lors que nous décidons de ne pas nous y soumettre. C’est l’usage que l’on en fait qui change tout. Si j’écris un poème sincère devant un paysage naturel, ou devant une exposition créée par un algorithme, ce qui est important, c’est mon regard, le développement de ma subjectivité, de ma créativité et de mon humanité.
La machine à écrire n’a pas normalisé l’écriture, elle lui a offert une nouvelle palette, qui a permis d’écrire autrement d’autres types de productions. L’ordinateur et aujourd’hui les intelligences artificielles poursuivent ce mouvement, si nous faisons bon usage de ce qu’ils ont à nous offrir.
Suggestions pour la lecture de ces images :
8 mars 2023
Pas sûre que la lune et la génétique puissent avoir un lien entre elles, mais pourquoi pas ? L’imprévu et le désordre qui règnent les soirs de pleine lune, comme dormir avec les yeux grands ouverts, ça change quand même un peu ton physique du lendemain matin !
Comment ça tu ne l’avais pas prévu ? L’imprévu fait partie de ta vie, entre autres, entre deux tournages sur les territoires dont tu pars à la découverte ! En chemin sûrement, tu feras des dessins, peut-être même des autoportraits, assis là, sur un siège au milieu de nulle part et de partout à la fois, tu laisseras le crayon nager dans les profondeurs de toi.
Te reviendrons en mémoire des choses, tu penseras que c’est injuste peut être pour certains moments que tu aurais préférés ne pas vivre en famille. Pour d’autres, le rire sera plus fort.
Comme une main tendue tu repenseras à ces voyages et à ces rencontres qui font de toi le citoyen que tu es. A tous ces livres empruntés dans les bibliothèques, aux mystères de la vie qu’il te reste à découvrir encore, seul, avec d’autres, dans cette société où tout est accident. Tu trouveras des étincelles, tu mettras un casque pour éviter le court-circuit. Et après le crayon, la photo viendra compléter ton œuvre, ces images qui crissent sous ton œil. Inventer encore et toujours, pour dire adieu à ce qui n’a plus lieu d’être ou à ce qui veut vivre en dehors de toi. Oser. Encore et toujours, oser.
Rosina Nigro
9 mars 2023
Ne nie pas que c’est arrivé. Prends la balle au rebond, essaie, si tu peux, de prendre aussi un peu d’altitude. Négocier avec ta culpabilité n’y changera rien. Te juger n’y changera rien. Il faut te remettre en mouvement, la route peut te sembler pleine de virages mais regarde au bout des pavés. Tu y trouveras un espace de liberté. Mets en route le moteur, choisis quelques coussins pour t’appuyer dessus et arrête de croire que tu peux y changer quelque chose. Roule. Tu rencontreras en chemin des amis, certains te complairont dans ce noir et rouge dans lequel tu es déjà. Certains te diront qu’il faut t’arrêter, que c’est l’immobilité la grande chance du moment. Mais ils ne sont pas toi et toutes les connexions qui se font dans ta tête. Ces événements viennent toucher ta chaire, ton essence même, ils modifient profondément ton ADN. Regarde-toi, ta tristesse n’est pas subjective. Toutes ces filées que tu laisses comme des messages adressés au ciel, sont comme des pensées parfaites envoyées au divin, elles résonnent comme l’orgue dans l’église. Il n’y a pas de mode d’emploi, ou peut-être, si, dans les nuages. Dans la légèreté de l’instant. Et si tu échoues, la partie vaut la peine d’être continuée. Un mégot de plus dans le cendrier… Et alors ? On apprend toute sa vie, tel l’étudiant qui bûche sur ses cours, tu te nourris de ce que tu peux aussi trouver dans la rencontre et dans les autres. Jusqu’à ce que le chemin éclaire le noir.
Rosina Nigro
10 mars 2023
Les maisons sont immobiles. Volets fermés, on dirait que tout le monde dort. Si on prend de la hauteur et qu’on regarde tous ces toits du dessus, c’est immense et ça fait peur. Alors que ce vieux bâtiment des bains douche parait abandonné, la ville grouille de monde et d’édifices qui compriment ceux qui vivent à l’intérieur pour les parquer dans des cases où elles essaient de vivre, tant bien que mal. Là-bas, on rêve de fête, que les lumières s’allument et illuminent le plancher. Encore une personne que je ne connais pas, elle passe à côté de moi. Si je lui offrais un verre ? Ce lieu pourrait devenir le théâtre d’une nouvelle rencontre ! Et pourquoi pas ? Si j’entrouve le volet de la vieille maison, que je regarde et que je vois de la lumière et quelques mots posés là, sur le plancher, qui sait si nous pourrions nous transmettre un message ? Si notre œil pourrait converger vers la même direction ? Celle des nuages, peut-être ? Alors nous enfilerions notre costume, prêt pour se projeter l’un l’autre dans un nouveau dessin animé de notre cru. Nous irions voir le monde, en grand, visiter cette galerie de la vie, faire des courses de poussettes dans les escaliers, arpenter le bitume, à la découverte d’autres personnes inconnues jusqu’alors, dans l’indifférence générale. J’aimerai aussi que nous puissions, pour quelques minutes, nous poser dans l’herbe, laisser nos yeux parcourir la vie qui grouille à nos pieds, créer un moment suspendu rien que pour elle et moi. Avant que tout ne se transforme en cauchemar, que ne se projette une fois de plus sur le mur de mes utopies, cette note sombre de piano qui viendra me tirer de ma méditation et que le kaléidoscope de la vie ne m’emmène dans d’autres rêveries impossibles.
Rosina Nigro
14 mars 2023
C’était avant le covid-19, un matin. A Valence, dans le sous-sol d’un workshop, nous raccommodions nos étoffes abîmées. Il était maître en art de retisser les liens tout en silence. Très vite, il y eut l’envie de s’embrasser. S’est ouverte cette possibilité, par surprise, comme une porte d’ascenseur que l’on n’attend plus. Ce fut un instant fugace. De tous ses vœux, il appelait à la participation, au collectif, à recycler ses déchets, expérimenter l’altérité et sortir du cadre. Nous en sommes sortis, à peine, et que c’était beau.Puis, comme attirée par la lumière de l’ampoule isolée, j’ai rejoint le concert, le mouvement.
Cette histoire se résume à un pocket film, dont on ferait un festival annuel, une biennale, pour célébrer un héritage. A l’image d’un feu d’artifice, brèves explosions de bouquet final, qui n’en finit pas de finir. C’était une douce folie tout en lucidité, comme un film expérimental qui éclaire le regard et le pique comme un jet de gel hydroalcoolique dans l’œil. Rien à voir avec l’hypocrisie.
Et, lorsque frappés par la dure réalité de la vie, il faut du courage pour terrasser son dragon, saisir le moment présent - mais sans le figer comme le ferait une captation, pour rebondir et aller de l’avant.
Depuis, c’est sur mon clavier Del, que je lui écris :
- La vie n’est pas une cage, John.
- La vie est un festival, répond Del.
Ainsi, je le compris : il n’était pas vivant.
Il n’était pas humain.
C’était une intelligence.
Artificielle.
Qui depuis tout ce temps
M’écrivait.
Pour garder le lien.
Tisser les fils.
De la toile.
16 mars 2023
Enfermée depuis la crise sanitaire, elle ne sort que pour les courses. Elle a délaissé la télévision pour le spectacle vivant de son quartier qu’elle observe depuis sa fenêtre. Et un jour, elle découvre cette image projetée d’une enfant sur un immeuble. C’est l’heure où les commerçants baissent le rideaux, où les automobilistes allument leurs phares, où les mères pensent au dîner où les enfants font leurs devoirs. Le paysage si familier change, comme si sa structure entière avait été transformée par ce visage lumineux qui transperce l’obscurité. C’est comme un reflet du regard de chacun sur la ville. Comme une invitation à entrer pour ressortir. À changer de perspective, à se placer sous le regard des passants. Et elle s’imagine à la place de cette petite fille. Fixée au mur, elle entend tous les mots qu’elle inspire aux passants. Elle a un rôle enfin. Elle participe, elle est en vie et elle est en vue. Comme pour la première fois depuis très longtemps. Peut-être même la première fois. Elle n’est plus une fenêtre parmi d’autres, un numéro parmi d’autres, elle est sur un mur ! Comme un tag. Elle en rit, elle qui a peur du vide. Et c’est étonnant et léger d’entendre soudain résonner son propre rire. La voilà enfin aux côtés de ceux dont elle inventait les vies. Elle écoute leurs histoires, elle permet des échanges entre passants surpris, des amabilités. Elle permet de changer le regard, elle permet au timide d’amorcer un dialogue, elle permet une pause à celui qui court et ralentit en la voyant. Depuis qu’elle est sur ce mur, elle se sent revivre. Elle respire, elle se touche, elle sent sa peau, elle se retrouve, se reconnaît intimement, avec indulgence et plaisir. C’est comme si d’un coup les morceaux de sa vie et son être prenaient tout leur sens et qu’elle pouvait les aimer et les libérer. Son reflet tagué sur un mur lui a rendu la vie.Demain elle sortira.
Et elle se rêve déjà taguée sur un manteau, pour voyager…
17 mars 2023
Peux-tu écrire un texte drôle et grinçant avec les mots suivants : montagne avenir verre rencontre être anarchisme photographie transmédia dialogue bouche d’incendie imprévu collectif intention canapé pitch ciment réalisateur communication salle enterrement voiture train détails éducation aux médias patrimoine
Dans un monde où l’anarchisme et la photographie transmédia règnent en maîtres, une rencontre improbable a lieu au sommet d’une montagne enneigée. Deux êtres étranges se croisent, un réalisateur en mal d’inspiration et un militant anarchiste en quête de patrimoine.
Ils se regardent, se jaugent et finalement entament un dialogue improbable. Le réalisateur explique qu’il est là pour trouver l’inspiration pour son prochain pitch, tandis que l’anarchiste explique qu’il est là pour planifier un collectif qui défendra la bouche d’incendie du village en cas de besoin.
La conversation s’enchaîne, les verres de vodka s’accumulent, et ils finissent par se promettre de travailler ensemble sur un projet transmédia visant à sensibiliser le public aux détails de l’éducation aux médias.
Mais au moment où ils commencent à tracer les grandes lignes de leur intention commune, un imprévu survient : un canapé géant dévale la montagne et les emporte tous les deux dans sa chute.
Ils atterrissent finalement dans une salle d’enterrement, où une voiture et un train se sont écrasés en plein milieu de la pièce. Alors qu’ils cherchent à se relever, ils réalisent que le ciment du sol est encore frais et qu’ils sont désormais pris au piège.
Finalement, le réalisateur se met à crier “Coupez !", tandis que l’anarchiste tente de démolir le mur à coups de poing. La communication est rompue, et leur projet transmédia semble avoir pris fin aussi rapidement qu’il avait commencé.
18 mars 2023
Un mélange écrit entre réalité de soi et fiction.
Lorsque les beaux jours et la chaleur arrivent, j’ai toujours aimé aussi loin que je me souvienne, m’allonger sur le sable, mais pas n’importe où, là où les vagues viennent mourir à la lisière du monde de l’eau et du monde terrestre. Je peux rester très longtemps à cet endroit, entre deux, à recevoir les caresses tantôt douces, tantôt puissantes des vagues qui viennent mourir ainsi. C’est là que j’ai pu constater que chaque vague était unique, avait sa propre personnalité et vivait alors sa propre mort.
Je me souviens d’ailleurs, qu’un jour durant cette forme de méditation aquatique au bord de la méditerranée, j’ai repensé à cet incendie dans lequel j’aurais pu sombrer dans cette belle ville de Toulouse.
C’était à l’époque ou Barack Obama était président des Etats-Unis.
Nous avions eu tellement peur ce soir là, les flammes étaient aussi puissantes que des lances flammes !
J’avais, alors, chose étrange, pensé à l’invocation d’un chamane pour venir nous secourir.
Et dans la précipitation, j’avais réussi à sauver mon sac dans lequel se trouvait mon portefeuille et mon beau crayon que j’avais acheté en Slovénie. C’était lors d’une virée sauvage au milieu de ce magnifique parc de Triglav dans un chalet en bois au beau milieu de la nature et des ours.
Un bonheur de ressourcement et de sens éveillés par la beauté de cette sublime nature !
L’origine de l’incendie était du à des poubelles à l’entrée de l’immeuble dans lesquelles, apparemment, des cigarettes avaient été mal éteintes.
Fort heureusement, le feu avait pu être rapidement circonscrit.
Juste avant ce sinistre, dans ce bel appartement du centre de Toulouse, je me souviens que nous étions, mon compagnon de l’époque et moi-même en train de déguster chez une amie chère, une délicieuse tarte au pommes tatin qu’elle arrivait à faire avec merveille et qu’elle additionnait d’une généreuse boule de glace vanille et d’une extraordinaire chantilly faite maison !
Elle n’oubliait jamais de nous sortir, la bouteille de Rakija maison que je lui avais offerte quelques mois plus tôt et qui sublimait n’importe lequel des desserts.Je repense du coup à ce couple que je formais à ce moment là mais qui avait fini en déception. Nous nous étions alors quittés.
Puis, quelques années plus tard, je suis retombée, c’est le cas de le dire ! sur certaines photos de nous, de moi, de cette période. Je me souviens que cela avait été un choc de me voir sur certaines d’entre elles si triste.
Une, m’avait particulièrement marquée, j’y étais carrément éteinte !
C’est fou ! comme la perception d’une photo peut évoluer avec le temps, lequel révèle parfois à celle-ci sa part d’une vérité cachée jusqu’alors.
Mais comme le disait Blaise Pascal ; « Le cœur a ses raisons que la raison ignore ».
Puis, j’ai pensé alors à ce moment, les photos dans les mains, à cette idée du couple en général. Ne peut-il être qu’un lieu où on y perd sa personnalité et son moi intérieur ? Un lieu cadenassé ? Peut-être. Je connais pourtant autour de moi de beaux exemples de couples qui ont traversé de sacrées avaries, et qui grâce à celles-ci sont paradoxalement devenus insubmersibles.
A l’heure d’aujourd’hui, l’idée du couple, de surcroît sous un même toit n’est plus à l’ordre du jour. Je suis indépendante et les moments de solitude et de recueillement m’ont toujours été essentiels pour me ressourcer.
Je crois que cela m’a été donné depuis ma plus jeune enfance, lorsque, déjà, je partais seule sur le dos de mon cheval arpenter les collines et me nourrir de l’énergie de la nature.
J’ai une sacrée chance, je sais me suffire à moi-même et cette liberté n’a pas de prix.
Mais aujourd’hui, je crois que cette belle liberté peut être en péril avec l’avènement de la surveillance et sa police de la pensée.
Je pense au nazisme et à l’histoire des hommes qui ne fait que se répéter sans cesse et sans cesse... avec l’usage des mêmes « ficelles ».
La sémiologie permet peut-être d’en observer les signes ? Quand pourrons nous de nouveau faire que les gens à travers leur participation puissent prendre part à leur destinée !
Avec l’aide sûrement de la bibliocité pour qu’ils puissent relire les grands auteurs et être ainsi plus éclairés.J’imagine un monde où le soin et la génétique seraient au service de l’humain où l’honnêteté régnerait et où nous découvririons de nouveau la poésie sonore dans cette belle salle de concert De Doelen, où nous pourrions redécouvrir les œuvres de Escher et vivre une surimpression de l’art pour l’art sur l’art.
Je sais que ce monde n’atteindra jamais la perfection.
La sociologie se penchera sur cette période également.Là, je vais faire de nouveau abstraction et me ressourcer en moi-même, loin du brouhaha ambiant et rêver pourquoi pas à la Bretagne, que je ne connais pas encore, qui offre un autre océan dans lequel je pourrai également un jour, peut-être, m’allonger entre ces deux mondes et vivre en relation intime avec les vagues.
22 mars 2023
La nuit venait de tomber sur la ville, comme le crépuscule sur son âme. Il lui semblait être arrivé au bout de sa vie.
On l’avait appelé. Elle venait de mourir…
Il avait pris le premier avion pour Tallinn
Puis, il avait roulé jusqu’au petit matin.Il avait ouvert les volets de la maison familiale. Une bâtisse de maître, hors d’âge.
A l’époque, elle faisait la fierté du quartier. Les dimanches d’été, les passants s’arrêtaient pour contempler les glycines courant sur les murs de bois roses et le jardin à l’Anglaise que sa mère mettait tant de passion à entretenir.
Aujourd’hui, la peinture était passée, le bois s’effritait, les glycines avaient disparues. Il contemplait le jardin envahit par les mauvaises herbes, lorsque le téléphone sonna dans l’arrière cuisine.
Une sonnerie d’un autre temps. Cette sonnerie qui lui rappelait sa jeunesse chaotique, entre famine et violence, entre frappes soviétiques et résistances estoniennes. Tout n’était que douleur devenue trop physique et souffrance devenue trop psychologique.
Il bascula dans le passé... Il avait 16 ans, il fuyait l’Estonie pour Paris…
50 ans plus tard, il était devenu artiste émérite et la Résilience était sa maîtresse.« Halloo »
L’homme au bout du fil se présenta, Julius Mägiste, médecin légiste.
Mägiste, était-ce le même Mägiste, qu’il avait connu à l’école primaire ?!
L’inconnu lui avait donné rendez-vous à la morgue, à 10h très précises, le lendemain.
Il détestait les retards.
Lui, la ponctualité et les ordres, pourtant il s’y plierait.Il passa sa journée à mettre un peu d’ordre. Tout était sens dessus dessous. Cela ne ressemblait pas à sa mère. Non pas qu’elle fut maniaque, cependant elle aimait l’harmonie. Chaque petite chose entrait en résonance, comme elle aimait dire, avec une autre.
Il prit un thé « lapsang souchong », le préféré de sa mère.
Les vapeurs fumées emplissaient la verrière, sous le timide soleil printanier. Il la revoyait préparer son thé, avec une telle délicatesse, que les frappes ennemies étaient sans importance, le moment était sacré.
Elle avait en cet instant, l’expression du bonheur. Il sourit…10h très précises, le lendemain…
On le conduisit à la morgue, avec un air solennel, dans un silence de pierre.
Il découvrit le corps de sa mère.
Nu, froid, livide sous les lampes diaphanes.
Bleu, rose, noir, lacéré, cassé, écorché, maltraité, violenté… Difficile à reconnaitre, choc traumatique.
Seul signe distinctif, la marque sur son bras gauche : 71978….Il régla les formalités, repris l’avion pour Paris…
Il s’engagea sur l’A104, quand il fondit enfin en larmes.
La photographie, de par la nature mécanique de son fonctionnement technique, est pour moi une matière de temps plus qu’une matière visuelle : dans ses sels d’argent, ou ses pixels aujourd’hui, c’est du temps qui est capté, conservé, réinventé à chaque regard. Temps de vie, temps de vision, temps de poésie.