Fabriquer les récits de la culture avec l’intelligence artificielle

30 juin 2026. Publié par Benoît Labourdette.
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Proposition de formation d’une journée pour les agents d’un service culturel de collectivité. Objectif : que les participant·e·s repartent en capacité de produire régulièrement, avec des méthodes d’intelligence collective et d’intelligence artificielle, les récits dont leur politique culturelle a besoin.

Pourquoi les politiques culturelles ont besoin de récits

Les budgets culturels baissent presque partout, et les élu·e·s de tous bords se détournent de la culture dans leurs programmes comme dans leurs arbitrages. À mon sens, ce désengagement ne vient pas d’une hostilité à la culture, mais d’un manque d’éléments de compréhension. S’il n’existe pas de récit de ce que font les structures culturelles d’un territoire, de leur rôle social, du sens de leur financement par l’argent public, ni les élu·e·s ni les citoyen·ne·s ne peuvent comprendre à quoi elles servent. Seule la corporation du secteur comprend alors leur utilité, ce qui ne suffit pas en démocratie, car le but de l’argent public n’est pas de soutenir une corporation, il est d’être au service des citoyen·ne·s.

J’ai souvent pris l’exemple de l’agence Arcadi, agence culturelle publique d’Île-de-France qui avait soutenu la diffusion du spectacle vivant pendant vingt-cinq ans. Un choix politique l’a fermée en l’espace de trois mois, et son site Internet a disparu ensuite, emportant l’ensemble des récits de son action et, avec eux, son existence même dans la mémoire publique. Si ses récits avaient été diffusés ailleurs que sur son seul site officiel, dans des journaux, sur d’autres plateformes, dans la parole des habitant·e·s, il aurait été beaucoup plus difficile de la fermer sans que presque personne ne s’en rende compte.

Dans l’espace numérique actuel, ce sont d’ailleurs les textes, bien plus que les images, qui constituent les traces mémorielles. Les moteurs de recherche et les intelligences artificielles indexent et redistribuent l’information en s’appuyant massivement sur l’écrit. Une action culturelle qui n’a pas de récit écrit n’existe donc pas dans cette mémoire, et donc pas dans l’information que reçoivent désormais les citoyen·ne·s comme les décideur·euse·s.

Les récits servent ainsi très concrètement, en donnant aux élu·e·s les éléments pour comprendre et défendre un budget, en légitimant les actions auprès des habitant·e·s, et en tissant une mémoire du territoire qui rend une politique culturelle beaucoup plus difficile à effacer. C’est ce que j’ai appelé, en reprenant le concept de Nassim Nicholas Taleb, l’antifragilité des projets culturels.

Des récits qui changent le travail, pas seulement la communication

Il faut lever ici un malentendu possible. Produire des récits, dans la perspective que je propose, ce n’est pas faire de la communication, et ce n’est pas non plus ajouter une charge à des équipes déjà très occupées. Les récits, lorsqu’on apprend à les collecter et à les produire dans le mouvement même du travail, constituent une matière d’évaluation qualitative que rien d’autre ne fournit. Cette matière permet ensuite de comprendre plus finement ce qui se joue dans les actions, d’argumenter avec des éléments vécus plutôt qu’avec des généralités, de convaincre un·e élu·e ou un partenaire, et aussi de mieux réfléchir soi-même à ce qu’on fait. Le travail y gagne en profondeur et en ampleur, et souvent en vitesse, car on ne repart pas de zéro à chaque bilan, à chaque dossier de subvention, à chaque réunion de préparation.

C’est cette qualité nouvelle du travail, faite de dialogues plus profonds avec les habitant·e·s, les partenaires et les élu·e·s, qu’il me semble nécessaire de cultiver aujourd’hui pour défendre la culture. Le temps et les ressources que cela demande seront, à mon sens, beaucoup plus utiles et plus profonds que ceux qu’on déploie pour entretenir une présence sur les réseaux sociaux dont on peine à mesurer ce qu’elle apporte au fond.

Ce que les intelligences artificielles changent vraiment

Beaucoup d’agents utilisent déjà ChatGPT ou Claude pour rédiger un email ou résumer un document, et pensent ainsi savoir s’en servir. À ce niveau d’usage, les IA rendent de réels services, au prix souvent de nombreuses itérations pour obtenir un résultat satisfaisant. C’est déjà très utile, mais on peut aller beaucoup plus loin. Le vrai changement est dans des méthodes de travail nouvelles que peu de personnes ont encore construites, parce qu’elles demandent un long temps de recherche et d’expérimentation.

Depuis trois ans, je mène ce travail de recherche de façon approfondie, dans mes propres productions éditoriales et dans l’accompagnement de structures culturelles. C’est notamment en construisant la plateforme collaborative Azimut pour la MPAA (Maison des Pratiques Artistiques Amateurs de la Ville de Paris) que j’ai mesuré l’ampleur du problème. Un espace de ressources reste vide tant qu’on ne dispose pas de méthodes pour produire ces ressources, car l’écriture de qualité coûte un temps que les équipes n’ont pas. Les méthodes que j’ai mises au point répondent à ce problème, et elles sont aujourd’hui transmissibles.

Les méthodes transmises pendant la journée

Pour ne pas rester abstrait, voici les méthodes concrètes sur lesquelles repose la formation. Toutes sont issues de ce travail de recherche, toutes sont documentées, et toutes seront abordées pendant la journée, la plupart par la pratique.

  • La collecte de la matière par l’intelligence collective. Un récit juste ne s’invente pas devant un écran, il se nourrit du vécu des personnes. J’utilise des dispositifs d’animation que j’ai développés et documentés (échanges en binômes, contributions écrites via un outil numérique simple, enregistrements audio de conversations libres) qui permettent de recueillir en peu de temps une matière riche et singulière, celle que les questionnaires classiques ne captent jamais.
  • La collecte au quotidien. La journée de formation collecte sa matière dans le groupe, mais l’enjeu est que cette collecte devienne ensuite une pratique quotidienne du service, intégrée au travail et non pas ajoutée à lui. Cela passe par des gestes légers, comme enregistrer une conversation à la fin d’une action (avec l’accord des personnes), photographier, dicter trois minutes de notes en sortant d’une réunion, conserver et nommer les documents produits. Ces gestes ne coûtent presque rien sur le moment, et c’est l’IA qui prend ensuite en charge le travail lourd de transcription, de classement et de synthèse.
  • La constitution des corpus et la gestion du contexte. C’est le cœur méthodologique, et c’est ce que presque personne ne pratique encore. Les IA ne produisent des résultats singuliers que si on les nourrit de documents singuliers, bien préparés. Cela demande un savoir-faire précis : appliquer une reconnaissance vocale aux enregistrements, nommer et classer les fichiers, construire des synthèses successives par étapes pour ne pas saturer la mémoire de travail de l’IA, et formuler des demandes qui n’enferment pas la machine dans notre propre cadre de pensée.
  • Les techniques d’écriture avec l’IA. Obtenir d’une IA un texte qui porte une voix, et qui ne ressemble pas à de la prose de machine, demande un travail de relecture en plusieurs passes, avec des consignes explicites sur les défauts à corriger. Je transmets ces consignes, que j’ai constituées en repérant et en nommant un par un les tics de l’écriture par IA, et nous les co-construisons sous forme de skills propres au service, c’est-à-dire d’instructions d’écriture réutilisables qui portent sa voix éditoriale.
  • Le réemploi et la mutualisation. Une matière bien collectée et bien classée sert plusieurs fois. Le même corpus nourrit un récit pour le site, un argumentaire pour un·e élu·e, une partie de bilan d’activité, un dossier de subvention. Je transmets des techniques concrètes de réemploi, qui transforment chaque effort de documentation en ressource durable, et des techniques de mutualisation entre collègues et entre structures, pour que les corpus et les méthodes circulent.
  • Les instructions réutilisables. Une fois la méthode trouvée pour un type de récit (compte rendu d’une action culturelle, portrait d’habitant·e, récit de territoire, ressource pédagogique), on peut la rédiger sous forme d’instruction permanente, ce qu’on appelle un « skill » dans le vocabulaire technique. Le service se constitue ainsi progressivement une chaîne éditoriale qui lui est propre, et la production de récits devient une pratique régulière qui ne repart jamais de zéro.
  • La confidentialité, la sécurité et la souveraineté. Travailler avec des IA dans un service public demande des stratégies claires sur ce qu’on leur confie et ce qu’on ne leur confie pas, sur le choix des outils, sur le lieu où les données sont stockées et sur leur pérennité. Je transmets ces repères, qui font partie intégrante de la méthode et qui permettent un usage responsable, en cohérence avec les valeurs du service public.

Transmettre et coopérer au-delà du service

Ces méthodes ne valent pas seulement pour l’usage interne. Une fois acquises, elles se transmettent, aux élu·e·s d’abord, qui ont besoin de ces éléments de compréhension, mais aussi aux autres acteur·rice·s culturel·le·s du territoire, et la formation donne aux agents les premiers outils de cette transmission.

Elles ouvrent par ailleurs un terrain que je crois décisif, celui de la coopération intersectorielle. Travailler entre la culture, le social, l’éducation, la santé ou l’urbanisme est notoirement difficile, parce que chaque secteur a ses documents, ses logiques, ses temporalités et son vocabulaire. Les intelligences artificielles, utilisées avec méthode, permettent de croiser ces documents et ces logiques, de produire des synthèses qui font dialoguer des cadres de pensée différents, et donc de coopérer là où la coordination échouait jusqu’ici faute d’une matière commune.

Le déroulé de la journée

La journée alterne apports, expérimentation et production réelle. Elle est conçue pour que les participant·e·s ne repartent pas avec des notes, mais avec un récit produit, une méthode éprouvée et un outil réutilisable.

Matinée

  • Accueil et exercice d’intelligence collective sur les usages actuels des IA dans le groupe, pour partir des pratiques réelles de chacun·e.
  • Les enjeux politiques du récit dans les politiques culturelles, et la place des récits comme matière d’évaluation qualitative et de réflexion, à partir d’exemples concrets de territoires.
  • Première collecte de matière : échanges en binômes et enregistrements audio autour des actions culturelles récentes du service, qui constitueront le corpus de travail de l’après-midi.

Après-midi

  • Préparation du corpus : reconnaissance vocale, nommage, classement, synthèses par étapes.
  • Production d’un premier récit réel avec l’IA, en travaillant la gestion du contexte, la relecture en plusieurs passes et le réemploi du corpus pour d’autres usages (argumentaire, bilan).
  • Rédaction collective d’une instruction réutilisable propre au service, et repères de confidentialité et de souveraineté pour l’usage quotidien.
  • Temps de conclusion sur la collecte au quotidien, la diffusion des récits (site, presse locale, réseaux, partenaires) et l’organisation interne à mettre en place.

À l’issue de la journée

Les participant·e·s sauront recueillir la matière narrative de leur territoire, au quotidien et dans des temps collectifs dédiés, constituer des corpus exploitables par les IA, produire des récits qui portent la singularité de leur action, réemployer cette matière dans leurs différents documents de travail, et entretenir cette production grâce aux instructions réutilisables, avec des repères clairs de confidentialité et de souveraineté. Ils et elles disposeront aussi des premiers outils pour transmettre ces pratiques à leurs partenaires et pour les mettre au service de coopérations intersectorielles.

À mon sens, c’est cette capacité de production régulière, bien plus qu’aucun outil de communication, qui peut consolider durablement la place d’une politique culturelle auprès des élu·e·s et des habitant·e·s, en changeant la qualité même du travail qui la porte.

Modalités pratiques. Une journée de 9h30 à 17h30, pour un groupe de 8 à 12 agents. Chaque participant·e vient avec un ordinateur portable ; les accès aux IA nécessaires pour la journée sont fournis. Une salle modulable, avec des tables déplaçables, est préférable. Un temps de suivi à distance, quelques semaines plus tard, peut être ajouté pour accompagner les premières productions autonomes.

Ce programme est une base de travail, qui sera adaptée de façon détaillée et attentive aux réalités du service, à ses projets en cours et aux récits dont il a besoin en priorité.

En appui sur les expériences de terrain d’innovation culturelle depuis plus de 30 ans de Benoît Labourdette et son travail de recherche et de méthodologie, l’agence Benoît Labourdette production accompagne les politiques culturelles dans leurs besoins d’innovation, de meilleures rencontres avec les populations, d’usages des outils numériques et de coopération, de définition de stratégies de médiation, d’accompagnement d’équipes artistiques, de techniciens ou d’élus. La méthode est toujours basée sur l’intelligence collective, la coopération et la capacitation des personnes et des structures. Nous accompagnons des villes ou autres collectivités, des réseaux nationaux, des institutions, des associations.


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