L’archipel du livre

20 avril 2026. Publié par Benoît Labourdette.
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Face aux tensions qui traversent aujourd’hui le secteur de la librairie, il est temps d’en finir avec le mythe du sanctuaire. Plutôt que de chercher une neutralité introuvable, assumons la radicalité éditoriale de chaque librairie et soutenons publiquement leur diversité. Voici une proposition à destination des élu·es locaux·ales : constituer dans chaque département un archipel du livre, creuset d’une démocratie des idées ancrée dans les territoires.

Les librairies indépendantes traversent aujourd’hui des tensions qui interrogent l’ensemble du secteur culturel. Plusieurs analyses récentes, dont celle de David Piovesan parue dans la revue AOC en mars 2026, décrivent les vitrines brisées, les pressions politiques, les rachats d’éditeurs par des milliardaires engagés idéologiquement, la fragilité économique du commerce du livre. Ces analyses posent une question réelle mais se concluent souvent sur un vœu pieux : que les librairies continuent à jouer leur rôle démocratique, sans que l’on sache ni comment, ni avec quels moyens, ni selon quelle architecture politique.

Je propose ici une autre voie. La question n’est pas de savoir comment les librairies pourraient redevenir des sanctuaires à l’écart de la politique. Elle est de comprendre qu’elles n’ont jamais été des sanctuaires, qu’elles ne peuvent pas l’être, et que c’est précisément dans l’assomption de leur dimension politique que se trouve la ressource pour refonder une démocratie culturelle territoriale.

Ma proposition, que je nomme l’archipel du livre, consiste à soutenir publiquement, dans une ville de chaque département français, la constitution de quartiers composés de plusieurs librairies radicalement assumées, éditorialement différenciées, adossées à des ateliers de micro-édition et d’écriture, articulées à une politique d’action culturelle financée par les collectivités et co-construite avec les autres acteur·rices culturel·les du territoire. Je vais expliquer cette proposition en m’appuyant successivement sur la singularité du livre comme bien culturel, sur la nécessité de démasquer l’illusion neutraliste, sur les deux modèles qui m’inspirent (le village de Bécherel en Bretagne et la maison ABC à Bruxelles), sur l’articulation avec la bibliothèque publique, sur le modèle économique, et enfin sur le pari démocratique que tout cela engage.

Le livre, bien culturel discursif

Il faut d’abord préciser ce dont nous parlons quand nous parlons de librairies. Le commerce du livre n’est pas un commerce comme les autres. Il partage avec d’autres commerces une dimension marchande, mais il porte autre chose qu’il me semble important de conceptualiser.

On peut légitimement soutenir que toute activité commerciale relève de la culture au sens anthropologique. Un restaurant, une épicerie, un magasin de vêtements participent aux pratiques culturelles d’une population et en expriment la diversité. La nourriture porte des récits, des mémoires, des identités. Elle est indissociable de ce que nous sommes culturellement.

La librairie, pourtant, fait commerce d’un objet particulier. Le livre est ce que je propose de nommer un bien culturel discursif. J’entends par là un objet dont la valeur culturelle tient non pas seulement à sa forme ou à son usage, mais à son contenu propositionnel, argumentatif, idéologique. Dans un plat, les idées sont intégrées dans la forme et dans les gestes, sans niveau méta. Dans un livre, elles sont énoncées, argumentées, développées, transmissibles comme telles.

Marshall McLuhan a raison : le média est le message. La forme-livre porte un rapport spécifique à la pensée, à la durée, à la mémoire, à l’identité. Tenir un livre, le parcourir, s’en entourer, ce sont des gestes qui fabriquent autre chose, symboliquement, que la consultation d’un réseau social. Mais il faut compléter McLuhan sur un point. Deux livres peuvent partager la même forme et défendre des thèses radicalement opposées. Un essai d’extrême gauche et un essai d’extrême droite proposent deux discours incommensurables sous un emballage identique. Le contenu ne se résume pas à la forme, il s’y superpose.

De là vient la singularité politique de la librairie. Elle ne vend pas seulement un objet, elle donne accès à un espace d’élaboration et de transmission d’idées. Dès lors, le choix de ce qu’elle référence, de ce qu’elle met en avant, de ce qu’elle invite, n’est jamais un choix simplement commercial ou esthétique. Il est toujours, partout, politique.

L’illusion de la librairie sanctuaire

La notion de librairie sanctuaire, souvent mobilisée dans le débat contemporain, repose sur un malentendu. Sanctuaire de quoi, à l’écart de qui ? On suppose qu’il existerait une posture éditoriale non politique, un rayonnage qui ne serait pas un arbitrage. C’est un fantasme.

Tout rayonnage est un arbitrage. Une librairie généraliste qui ne référence pas Mein Kampf opère un choix politique. Une librairie qui expose en piles un essai et relègue un autre en fond de rayon opère un choix politique. Une librairie qui organise une rencontre avec tel·le auteur·rice plutôt que tel·le autre opère un choix politique. Conscients ou inconscients, argumentés ou routiniers, ces choix construisent un univers discursif, et cet univers est politique.

Un angle mort me semble mériter d’être signalé, dans l’espace des librairies qui se présentent comme plurales. Dans les très nombreuses librairies que l’on pourrait qualifier, par leurs choix éditoriaux habituels, de progressistes, que je fréquente, je n’ai jamais trouvé d’ouvrages critiques de la gestion française de la crise du Covid. Ces livres existent pourtant, écrits par des auteur·rices venant de sensibilités politiques variées, s’inquiétant des atteintes aux libertés constitutionnelles, de la suspension du débat démocratique, de la stigmatisation des citoyen·nes qui ne se soumettaient pas à l’injonction majoritaire. La seule librairie où je les ai aperçus, diversement assortis, se trouvait à Saint-Malo, dans la cité Intramuros, une librairie dite « de droite ».

Je ne prends pas ici position sur le fond de ces débats. J’observe qu’il existe, dans l’espace éditorial apparemment pluraliste, des points aveugles produits par l’adhésion à une doxa. Comme l’analyse François Dubet dans Le Mépris (2025), des institutions se voulant progressistes peuvent reconduire silencieusement des mécanismes d’exclusion symbolique. La brèche ainsi laissée devient le terrain d’élection de forces qui n’en demandent pas tant pour se présenter comme les seules voix vraiment contestataires.

J’en tire la conclusion que plutôt que prétendre au sanctuaire, il serait plus honnête, plus démocratique, plus riche intellectuellement et démocratiquement, que chaque librairie assume publiquement son orientation. Une librairie écologiste. Une librairie conservatrice. Une librairie féministe. Une librairie royaliste. Une librairie anarchiste. Une librairie de poésie. Une librairie d’art. Une librairie consacrée aux littératures et aux pensées non occidentales. Que chacune assume sa ligne, et que la diversité soit produite non pas dans chaque lieu, mais dans l’écosystème des lieux.

C’est ce déplacement que je veux nommer et proposer.

L’archipel du livre : une proposition

Je propose aux élu·es locaux·ales, et singulièrement à celles et ceux qui portent la compétence culture dans les communes, les intercommunalités, les départements et les régions, de constituer dans chaque territoire un archipel du livre.

L’image de l’archipel, chère à Édouard Glissant, dit ce que je veux nommer : des îles distinctes, aux identités affirmées, reliées par un océan commun qui ne les fond pas en une unité indifférenciée. Chaque librairie-île a son rayonnage, son public, sa ligne. L’ensemble produit une diversité territoriale dont aucun lieu isolé ne pourrait rendre compte.

Concrètement, un archipel du livre rassemble dans un même quartier ou une même commune entre cinq et quinze librairies indépendantes, éditorialement différenciées, identifiées par leur spécialité ou par leur orientation. Elles ne sont pas en concurrence mais en complémentarité. Leur coexistence n’est pas neutralisée par une médiation institutionnelle. Elle est au contraire soulignée par la visibilité publique de leurs différences.

Chacune de ces librairies est adossée à un atelier de micro-édition. L’objectif est double : permettre à des auteur·rices locaux·ales de publier en dehors des grands circuits, et multiplier la production d’idées mises en forme. Les librairies ne sont plus seulement des relais de l’édition nationale, elles deviennent aussi des productrices d’objets culturels. Piovesan a raison d’écrire que la diversité éditoriale des librairies dépend de la diversité des éditeur·rices. Je prolonge son constat : en dotant chaque librairie d’une capacité éditoriale propre, on reconstruit en profondeur la base de cette diversité.

Chacune accueille aussi des ateliers d’écriture, des rencontres avec des auteur·rices, des lectures publiques, des débats, de petits spectacles, parfois des ateliers culinaires ou artistiques en lien avec les thématiques de ses ouvrages. La librairie devient un lieu-carrefour, non plus seulement un point de vente. Ces actions ne sont pas à la charge du libraire. Elles sont financées par les collectivités, et leur mise en œuvre peut être partagée avec d’autres acteur·rices culturel·les du territoire, comme je le détaillerai plus loin.

L’archipel est adossé, enfin, à une offre de formation universitaire. Je propose que soient créés dans chaque région des cursus dédiés aux métiers du livre augmentés : libraire-éditeur·rice, libraire-médiateur·rice, libraire-animateur·rice. Les formations actuelles préparent d’excellent·es professionnel·les du commerce et de la bibliothéconomie. Ce qui manque, ce sont des formations articulant explicitement ces compétences avec celles de l’action culturelle et de la médiation.

Cette architecture ne sort pas de nulle part. Deux expériences existantes nous en montrent les possibilités.

Ce que Bécherel nous apprend

En 1989, l’association Savenn Douar lance dans un petit bourg d’Ille-et-Vilaine alors en désertification un projet jugé improbable : faire de cette Petite Cité de caractère de 700 habitant·es la première Cité du livre de France. L’association s’inspire de modèles qui existent déjà au Pays de Galles (Hay-on-Wye, 1962) et dans les Ardennes belges (Redu, 1964). Elle organise une première Fête du livre à Pâques, qui réunit des libraires et bouquinistes régionaux installé·es au rez-de-chaussée des maisons du village.

L’événement rencontre un succès qui dépasse les attentes de ses initiateur·rices. Dans les années qui suivent, plusieurs libraires, bouquinistes, relieur·euses, calligraphes, éditeur·rices s’installent durablement à Bécherel. Le village compte aujourd’hui une douzaine de librairies permanentes, soit un·e libraire pour cinquante habitant·es environ, ratio sans équivalent en France. La Maison du livre, créée en 2011 par la Communauté de communes du Pays de Bécherel, a rejoint Rennes Métropole en 2014 et coordonne aujourd’hui l’activité du village, membre de la Fédération des Villages du livre depuis 2010.

L’expérience de Bécherel nous apprend plusieurs choses. La concentration de librairies dans un même lieu ne se fait pas au détriment de chacune : elle les renforce par l’effet d’attraction globale. Un territoire peu dense n’est pas un obstacle mais une ressource : Bécherel est devenu un vecteur touristique et économique qui bénéficie à l’hôtellerie, à la restauration, à l’artisanat d’art, aux commerces de proximité. Et la programmation d’événements culturels réguliers, au premier rang desquels la Fête du livre à Pâques et la Nuit du livre en août, structure l’identité du lieu et fidélise un public large.

Bécherel présente toutefois une limite qu’il faut nommer. Le village n’est pas constitué autour d’une diversité idéologique assumée. Son identité repose sur la concentration des lieux du livre, pas sur leur différenciation politique et philosophique. C’est précisément sur ce point que ma proposition se distingue du modèle existant. Je propose de transposer l’idée d’une concentration géographique en lui ajoutant l’exigence d’une différenciation éditoriale assumée.

Imaginons un centre-bourg qui accueillerait dix librairies : une librairie engagée sur les questions écologiques, une librairie de pensée conservatrice, une librairie féministe, une librairie traditionaliste, une librairie de poésie, une librairie d’art, une librairie de philosophie, une librairie consacrée aux littératures arabes et africaines, une librairie consacrée aux pensées asiatiques, une librairie jeunesse. Chaque rayonnage est assumé. Chaque libraire peut défendre ses choix. Et les habitant·es du territoire peuvent déambuler d’une librairie à l’autre en sachant ce qu’elles et ils cherchent et ce qu’elles et ils rencontreront.

La maison ABC de Bruxelles : le livre comme dispositif de médiation

Un second modèle peut nourrir la proposition, non plus dans sa dimension commerciale mais dans celle de la médiation culturelle. La maison ABC, Art Basics for Children, est un centre de recherche en art, culture et éducation installé depuis 2008 dans une ancienne blanchisserie industrielle de 1600 mètres carrés à proximité de la gare du Nord à Bruxelles.

Précisons d’emblée une distinction importante. ABC n’est pas une librairie. C’est d’abord une bibliothèque, devenue une structure hybride qui réunit des ateliers thématiques (textile, bois, papier, livre), un auditoire-cinéma, un café-crèche, un studio d’architecture, une cuisine à l’échelle des enfants, un jardin potager, un espace pour le mouvement et la méditation. Le projet est né de la collection de livres que Gerhard Jäger avait constituée pour son fils dans les années 1990 et qu’il a voulu partager avec d’autres familles, enseignant·es, bibliothécaires, pédagogues.

Ce qui me paraît remarquable dans la démarche d’ABC, et qui nourrit directement ma proposition, c’est que les livres y fonctionnent comme des dispositifs de médiation. Les enfants, mais aussi les adultes, entrent dans un sujet (l’architecture, l’alimentation, le textile, la lumière) par des ouvrages sélectionnés, puis prolongent l’exploration par des activités sensorielles et manuelles. Le livre est une porte, pas une finalité. Il ouvre sur des expériences qui le débordent largement, dans une pédagogie holistique qui articule l’intellectuel, l’émotionnel, le sensoriel, le moteur.

Cette articulation peut être transposée dans le cadre commercial de la librairie. Chaque librairie de l’archipel peut concevoir des dispositifs où les livres servent d’entrée vers d’autres pratiques culturelles : la librairie jeunesse qui organise des ateliers de cuisine autour d’un livre de contes, la librairie écologique qui anime des visites de jardins, la librairie de philosophie qui tient un café-débat hebdomadaire, la librairie de littératures orientales qui propose des rencontres avec les diasporas locales.

Les livres deviennent alors, comme je le soutiens dans d’autres textes, la colonne vertébrale des politiques culturelles territoriales. Ils articulent, sans les hiérarchiser, des pratiques culturelles diverses : l’écriture, la lecture, le dialogue, la création plastique, la cuisine, l’artisanat, le débat politique. Ce que John Dewey nommait dans L’art comme expérience (1934) l’inscription de l’art dans la continuité de l’expérience humaine ordinaire prend ici une forme concrète et territorialisée.

Librairie et bibliothèque : complémentarité, pas substitution

Avant d’en venir au modèle économique, je voudrais traiter une objection qui me paraît légitime et qu’il serait malhonnête d’éluder. Quelqu’un pourrait me dire : « ce que tu décris, c’est très exactement ce que font les bibliothèques publiques. Elles sont déjà là, elles sont ancrées dans les territoires, elles proposent déjà des ateliers, des rencontres, de la médiation. Plutôt que d’inventer un nouveau dispositif, pourquoi ne pas simplement renforcer les bibliothèques ? »

L’objection mérite une réponse précise, parce qu’elle pointe effectivement une parenté réelle entre ce que je propose et ce que font les bibliothèques. Il faut renforcer les bibliothèques, et mon propos ne s’y oppose en rien. Mais il y a entre la bibliothèque et l’archipel du livre une différence structurelle qui fait que l’un ne peut pas remplacer l’autre.

La bibliothèque publique est un lieu unique sur un territoire. Elle est financée par l’argent public, gérée par un établissement public ou une collectivité, servie par des fonctionnaires ou des contractuel·les qui ont pour mission de rendre un service universel. Cette mission implique structurellement une forme de neutralité : la bibliothèque doit être accueillante pour tous les publics, son fonds doit couvrir les sensibilités, les courants, les générations. C’est une obligation de service public, inscrite dans le droit et dans la tradition professionnelle des bibliothécaires. Elle n’est pas là pour incarner un point de vue, elle est là pour garantir l’accès commun au savoir et à la lecture.

La librairie, dans ma proposition, fonctionne à l’exact opposé de ce principe. Elle est privée, partiale, assumée dans sa partialité, en concurrence éditoriale avec ses voisines et non en complémentarité obligée. Elle ne rend pas un service public, elle tient une position dans un écosystème pluriel. La diversité ne s’y incarne pas lieu par lieu, mais écosystème par écosystème. Ce que la bibliothèque accomplit par sa neutralité active, l’archipel l’accomplit par la mise en scène publique des différences.

Ces deux principes sont complémentaires parce qu’ils répondent à des besoins démocratiques différents. Il faut des lieux où l’on accède au commun, et des lieux où l’on éprouve la différence. Il faut des institutions qui garantissent l’universalité de l’accès, et des lieux marchands qui assument une position. Les uns ne remplacent pas les autres, les uns sans les autres fabriquent un manque.

Je crois même à une articulation riche : la bibliothèque peut être le cœur civique de l’archipel, le lieu de référence où tous les publics se retrouvent sans distinction, où l’on trouve ce qu’on ne trouverait dans aucune des librairies prises isolément. Les librairies peuvent être les organes vivants autour de ce cœur, chacune portant sa ligne et invitant ses publics. Et bibliothèque et librairies peuvent coopérer : programmations partagées, dispositifs de médiation articulés, orientation mutuelle des publics, prêts et ventes pensés comme des gestes complémentaires. Renforcer les bibliothèques, donc, oui ; mais en même temps déployer autour d’elles un archipel qui leur donne un contrepoint privé, pluriel, assumé.

Modèle économique : un investissement collectif, pas un arbitrage destructeur

Reste la question que se posent nécessairement les élu·es : combien cela coûterait-il, et comment l’articuler aux dépenses culturelles publiques existantes ?

Les données économiques du secteur de la librairie indépendante, documentées par l’institut Xerfi pour le Syndicat de la librairie française, sont instructives. Une librairie indépendante a en moyenne un chiffre d’affaires de 600 000 euros, emploie quatre personnes en équivalent temps plein, et dégage une rentabilité qui oscille, selon sa taille, entre -0,2 % et 1 % du chiffre d’affaires. Les petites librairies, celles dont le chiffre d’affaires est inférieur à 300 000 euros, présentent souvent un excédent brut d’exploitation négatif. C’est l’un des commerces de détail les moins rentables de France.

Cette fragilité est structurelle. Elle tient à la loi de 1981 sur le prix unique du livre, qui protège la diversité éditoriale au prix d’une marge commerciale réduite, et à la concurrence des grandes surfaces culturelles et du commerce en ligne. Elle ne peut donc pas être surmontée par une simple augmentation de l’activité. Elle appelle un soutien public ciblé, à la condition expresse que ce soutien ne pèse pas sur le commerce lui-même mais finance de façon fléchée la dimension d’action culturelle. Ce n’est pas aux libraires de subventionner sur leur marge les lectures, les débats et les ateliers qui animent le centre-ville. Ces dépenses relèvent des prérogatives des collectivités.

Venons-en à la comparaison. J’ai choisi de la faire avec le théâtre parce que c’est l’équipement culturel territorial le plus visible dans le paysage français, mais je précise d’emblée que le même raisonnement vaudrait pour d’autres équipements : les cinémas d’art et d’essai subventionnés, les scènes de musiques actuelles (SMAC), les centres d’art contemporain, les musées municipaux, les tiers-lieux culturels, les médiathèques d’agglomération. Un Centre dramatique national fonctionne avec un budget moyen de 3 à 5 millions d’euros annuels, dont environ 57 % viennent de l’État. Une Scène nationale dispose d’une subvention minimale de l’État de 500 000 euros, pour des budgets totaux qui s’échelonnent entre 2 et 6 millions d’euros selon les structures. La France compte environ 78 Scènes nationales et une quarantaine de CDN. Les autres équipements culturels territoriaux fonctionnent avec des ordres de grandeur proches, parfois plus élevés pour les musées, toujours bien plus modestes pour les tiers-lieux.

Mettons les chiffres face à face. Supposons la constitution d’un archipel de dix librairies dans une ville. Chaque librairie fonctionne sur un modèle commercial autonome (couverture des frais par le chiffre d’affaires), mais reçoit un soutien public dédié à la dimension d’action culturelle : animation d’ateliers, accueil d’auteur·rices, micro-édition, programmation. Ce soutien peut être estimé entre 30 000 et 50 000 euros par librairie et par an, selon l’ampleur des actions. Pour dix librairies, cela représente un soutien annuel de 300 000 à 500 000 euros. S’y ajoutent des dépenses d’investissement initiales (acquisition ou réhabilitation des locaux, aménagement) qui peuvent se situer entre 1 et 3 millions d’euros, amortissables sur vingt à trente ans, soit une charge annuelle de 50 000 à 150 000 euros. Le coût annuel complet d’un archipel de dix librairies pour les collectivités s’établit donc entre 350 000 et 650 000 euros.

Je tiens à insister sur ce qu’il ne faut surtout pas conclure de cette comparaison. Il ne s’agit pas de déshabiller Pierre pour habiller Paul. L’archipel du livre n’a pas vocation à remplacer le théâtre, ni le cinéma, ni la scène de musiques actuelles, ni le musée. Je ne plaide pas pour une migration budgétaire qui fragiliserait les autres équipements culturels. Je plaide pour un investissement collectif qui bénéficiera in fine à l’ensemble du secteur culturel du territoire.

Cette confiance repose sur un constat simple. L’attractivité qu’un archipel du livre apporte à un territoire ne profite pas seulement aux librairies, elle profite à l’ensemble des équipements culturels voisins. Les personnes qui se déplacent pour fréquenter l’archipel fréquentent aussi le théâtre, le cinéma, la salle de concert, le musée. Elles prolongent leur visite, elles découvrent des programmations qu’elles n’auraient pas découvertes autrement, elles constituent un public élargi pour l’ensemble du tissu culturel. Bécherel a produit cet effet de débordement sur toute une région. Un archipel installé dans une ville moyenne le produirait à l’échelle du territoire.

L’attractivité fait aussi système avec d’autres secteurs. Elle soutient l’hôtellerie, la restauration, le commerce de proximité, les transports, l’artisanat d’art. Elle revitalise des centres-bourgs et des quartiers désertés, alors qu’un grand équipement culturel isolé, sans cet écosystème, peine souvent à y parvenir. L’investissement public dans un archipel se récupère économiquement par les recettes fiscales induites et par l’allégement des coûts sociaux liés à la désertification commerciale.

Il faut toutefois répondre honnêtement à l’hypothèse d’une contrainte budgétaire réelle. Si une collectivité ne peut mobiliser de crédits nouveaux, elle devra faire des choix. Dans ce cas, je crois qu’il est légitime d’interroger les budgets existants, non pour les supprimer mais pour les rééquilibrer. Un grand théâtre dont les comptes révèleraient qu’il touche effectivement quelques milliers de personnes, souvent les mêmes, pendant que 95 % des habitant·es n’y mettent jamais les pieds, peut légitimement être invité à partager une part de sa dotation avec un archipel qui, lui, propose à ces 95 % une entrée quotidienne et gratuite dans la culture vivante. Ce serait un arbitrage assumé, pas un sabotage. Et dans un second temps, ce théâtre bénéficierait lui-même de l’élargissement des publics que l’archipel rendrait possible.

Je veux aller plus loin et ouvrir une piste que je sais très riche : la coproduction. Les libraires ne sont pas nécessairement des professionnel·les de l’action culturelle. Plutôt que de leur demander d’endosser un métier qui n’est pas le leur, plutôt que d’injecter des crédits directement dans chaque librairie pour qu’elle recrute ou forme de la médiation, on peut construire des partenariats avec les acteur·rices culturel·les déjà présent·es sur le territoire. Le théâtre de la ville conçoit avec telle librairie une saison de lectures publiques. Le cinéma d’art et d’essai programme avec telle autre librairie un cycle autour de livres adaptés. La scène de musiques actuelles invente avec la librairie de poésie des soirées de slam. Le musée articule ses expositions avec les sélections d’ouvrages de la librairie d’art. Le tiers-lieu accueille les ateliers d’écriture de l’archipel. La médiathèque joue le rôle de hub civique et coordonne les programmations partagées.

Ce modèle de coproduction transforme l’archipel en catalyseur du tissu culturel existant. Il limite les risques de doublon budgétaire, il mobilise des compétences déjà présentes, il crée des liens là où le paysage culturel français souffre de silos professionnels. Plutôt qu’un supplément budgétaire qui viendrait s’empiler sur les budgets existants, l’archipel devient un dispositif de mise en relation, de circulation, de coopération. L’investissement public se concentre alors sur deux postes : l’immobilier et l’ingénierie de coopération. Les contenus, eux, sont produits conjointement par les acteur·rices du territoire.

Refonder la démocratie sans peur de l’autre

Au-delà du modèle économique, l’archipel du livre engage un pari politique, qui est celui de la confiance dans la diversité des idées, y compris lorsque ces idées ne sont pas les nôtres.

On m’objectera que soutenir publiquement une librairie assumant des positions d’extrême droite, par exemple, ferait courir un risque à la démocratie. C’est à mes yeux l’inverse qui est vrai. Les partis politiques de tous bords reçoivent aujourd’hui des financements publics via le remboursement des campagnes électorales et les dotations parlementaires. Personne ne considère que ces financements menacent la République. On considère au contraire que la reconnaissance institutionnelle de la diversité des sensibilités est une condition du fonctionnement démocratique.

Le même raisonnement peut s’appliquer aux lieux du livre. Une ville dont l’équilibre politique penche à gauche pourrait soutenir une librairie conservatrice dans son archipel, comme une ville à droite pourrait soutenir une librairie écologiste radicale ou libertaire. Ce croisement n’est pas une concession, c’est une reconnaissance mutuelle. Il signifie : nous voyons votre différence, nous lui donnons sa place symbolique, nous ne la chassons pas de l’espace public.

Cette reconnaissance a des effets psychologiques documentés. Axel Honneth, dans sa théorie de la reconnaissance, a montré qu’un sujet reconnu dans son identité n’éprouve pas le besoin d’affirmer cette identité de manière violente. C’est la non-reconnaissance qui produit le ressentiment, et à terme la radicalisation agressive. Alice Miller, depuis une perspective psychanalytique différente, aboutit à des conclusions analogues : les enfants dont la singularité est reconnue n’ont pas besoin de la démontrer par la destruction de celle des autres. La violence symbolique qui se déploie aujourd’hui autour des librairies (vitrines brisées, tags, harcèlements) procède précisément de cette absence de reconnaissance mutuelle. Les un·es et les autres se sentent menacé·es dans leurs identités culturelles, et cherchent à détruire le symbole de celle qui les menace. Si chaque identité disposait de son propre symbole, publiquement soutenu et visiblement installé dans le paysage urbain, la nécessité de détruire le symbole de l’autre s’évanouirait.

J’ajoute une remarque qui peut sembler périphérique mais qui me paraît essentielle. L’archipel du livre doit inclure des librairies adossées à des langues et à des cultures non occidentales : littératures arabes, littératures africaines, pensées asiatiques, cultures d’Europe centrale ou des Amériques. Leur présence dans l’espace public territorial signifie que la République française reconnaît la pluralité culturelle des personnes qui y vivent. C’est l’une des implications directes des droits culturels tels que les formulent la Déclaration de Fribourg (2007) et la Convention de Faro (2005).

La peur de l’autre est l’un des ressorts les plus actifs de la vie politique française contemporaine. Elle a été puissamment consolidée par la crise du Covid-19, qui a légitimé sous prétexte sanitaire une méfiance généralisée à l’égard du semblable. Il nous faut, collectivement, des dispositifs qui déconstruisent cette peur et recréent des espaces où la différence puisse exister sans menacer. Les librairies, parce qu’elles sont le lieu symbolique et concret des idées, sont particulièrement indiquées pour cet office. Déployer un archipel du livre, c’est dire à un territoire : ici, la diversité des idées est accueillie, respectée, organisée, non redoutée.

Engager la démarche

J’en viens au volet opératoire. Cette proposition s’adresse directement aux élu·es locaux·ales qui ont les compétences nécessaires pour la mettre en œuvre :

  • Première étape, identifier dans chaque département une commune, un centre-bourg, un quartier urbain qui pourrait accueillir un premier archipel. Les critères peuvent être divers : une ville moyenne en perte de commerces de proximité, un centre-bourg rural en quête de revitalisation, un quartier populaire en demande d’animation culturelle ancrée. Bécherel a montré qu’un territoire peu dense n’était pas un obstacle. Les métropoles, elles, pourraient même accueillir plusieurs archipels répartis dans leurs quartiers.
  • Deuxième étape, lancer un appel à manifestation d’intérêt auprès de libraires indépendant·es, d’associations, de collectifs et de petit·es éditeur·rices. L’objectif est d’identifier des acteur·rices susceptibles de constituer la diversité de l’archipel. La sélection doit reposer sur la différenciation assumée des lignes éditoriales, pas sur leur conformité à une ligne dominante. L’élu·e ne choisit pas les contenus ; il ou elle garantit la pluralité de l’écosystème.
  • Troisième étape, mettre en place un dispositif public en deux volets : un investissement initial pour l’immobilier et l’aménagement, une convention pluriannuelle pour l’action culturelle. Cette convention garantit la liberté éditoriale des libraires et fixe en retour des obligations précises en matière d’activités publiques. Elle définit aussi le cadre des coproductions avec les autres équipements culturels du territoire.
  • Quatrième étape, créer ou renforcer des formations universitaires dédiées aux métiers du livre augmentés, articulant commerce, édition, médiation culturelle et action publique. L’INSEAC pourrait contribuer à leur conception.
  • Cinquième étape, enfin, mettre en réseau les archipels créés à l’échelle régionale, nationale et européenne, pour mutualiser les pratiques, documenter les expériences, accompagner les transitions. À terme, on peut imaginer un archipel par département (soit environ une centaine en France métropolitaine et ultramarine), et bien davantage dans les territoires urbains densément peuplés. L’objection selon laquelle il ne pourrait y avoir qu’un seul Village du livre en France ne tient pas : les régions françaises sont suffisamment éloignées les unes des autres, et les bassins de vie suffisamment autonomes, pour accueillir chacun leur propre archipel.

Hypothèse : le livre comme colonne vertébrale des politiques culturelles

Pour conclure, je voudrais reprendre ce qui me semble l’enjeu le plus profond de cette proposition. Il ne s’agit pas seulement de soutenir le secteur du livre, fragile et précieux. Il s’agit de faire du livre la colonne vertébrale des politiques culturelles territoriales, et de faire de cette colonne un lieu de coopération entre tou·tes les acteur·rices culturel·les.

Nos politiques culturelles reposent aujourd’hui majoritairement sur des équipements lourds, onéreux, dont Marjorie Glas a montré dans Quand l’art chasse le populaire (2023) qu’ils servent largement à la reproduction des classes cultivées plutôt qu’à l’émancipation démocratique. Ces équipements ne sont pas à supprimer. Ils sont à reconnecter aux pratiques réelles des habitant·es, et l’archipel du livre peut être l’une des modalités de cette reconnexion. Non en les concurrençant, mais en les irriguant.

La librairie est un équipement léger. Elle est aussi un lieu d’expérience, au sens que Dewey donne à ce mot : un espace où la culture ne se reçoit pas mais se vit, où la pensée circule par la lecture, le dialogue, l’écriture, la rencontre. Elle met en œuvre ce que les droits culturels nomment le droit de chacun·e à participer à la vie culturelle de son choix. Et si elle est articulée à une bibliothèque publique forte et à un écosystème culturel en coproduction, elle devient le nœud vivant d’un tissu territorial que rien d’autre ne sait produire aujourd’hui.

En soutenant des archipels du livre dans chaque département, les collectivités feraient ensemble plusieurs gestes :

  • Refonder des centres-bourgs et des quartiers en déclin en y réintroduisant une activité économique viable et une vitalité culturelle.
  • Offrir aux habitant·es des lieux de pratique culturelle à taille humaine, accessibles, plurielles, proches.
  • Matérialiser dans l’espace public la diversité des idées et des cultures.
  • Et tisser, par la coopération entre l’archipel et les autres équipements culturels, un système vertueux qui renforce chacun plutôt qu’il n’en appauvrit aucun.

Ce n’est pas une utopie. C’est une proposition technique et politique dont les briques existent déjà, à Bécherel, à Bruxelles, dans les travaux des chercheur·euses en droits culturels, dans les pratiques de nombreux·euses libraires qui cherchent aujourd’hui à réinventer leur métier, et dans les compétences déjà présentes dans les équipements culturels territoriaux. Il s’agit de les assembler dans un projet cohérent, porté par des élu·es qui ont la charge démocratique de rendre la culture effective pour toutes et tous.

Nous n’avons pas à craindre la diversité des idées. Nous avons à craindre leur disparition sous la domination d’une pensée unique, quelle qu’elle soit. L’archipel du livre est, je le crois, l’un des outils les plus prometteurs pour reconstruire dès aujourd’hui les conditions d’une démocratie culturelle effective dans nos territoires.

En appui sur les expériences de terrain d’innovation culturelle depuis plus de 30 ans de Benoît Labourdette et son travail de recherche et de méthodologie, l’agence Benoît Labourdette production accompagne les politiques culturelles dans leurs besoins d’innovation, de meilleures rencontres avec les populations, d’usages des outils numériques et de coopération, de définition de stratégies de médiation, d’accompagnement d’équipes artistiques, de techniciens ou d’élus. La méthode est toujours basée sur l’intelligence collective, la coopération et la capacitation des personnes et des structures. Nous accompagnons des villes ou autres collectivités, des réseaux nationaux, des institutions, des associations.


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