Le 27 novembre 2025, la Direction territoriale de la PJJ Limousin réunissait ses équipes pour une demi-journée de réflexion collective autour des compétences psychosociales, première étape d’une dynamique de trois ans.
À Limoges, ce jeudi de novembre, une soixantaine de professionnels·les de la Protection Judiciaire de la Jeunesse se sont retrouvés·ées pour une après-midi qui marque le lancement d’un projet structurant. L’initiative s’inscrit dans le cadre du partenariat Culture-Justice, porté conjointement par la Direction territoriale PJJ du Limousin et la DRAC Nouvelle-Aquitaine, avec le soutien de Promotion Santé Nouvelle-Aquitaine. Ce travail est ancré dans les politiques publiques actuelles, notamment depuis l’instruction interministérielle du 19 août 2022 établissant une stratégie nationale de développement des compétences psychosociales chez les enfants et les jeunes.
Les compétences psychosociales, telles que définies par l’Organisation mondiale de la santé dès 1993, désignent l’ensemble des aptitudes permettant à un individu de répondre aux exigences de la vie quotidienne. Santé publique France les a actualisées en 2022 selon trois grandes catégories :
Pour les jeunes suivis·ées par la PJJ, souvent marqués·ées par des parcours de ruptures, ces aptitudes constituent à la fois un terrain de fragilité et un levier d’intervention.
Le projet porté par la direction territoriale du Limousin se distingue par son positionnement singulier : placer l’art et la culture au cœur du développement des compétences psychosociales. Cette approche se démarque volontairement des démarches normatives parfois dominantes en éducation aux médias, pour privilégier une vision humaniste et créative. L’hypothèse de travail repose sur la capacité de l’expérience artistique à mobiliser le sensible, l’émotionnel et l’esprit critique, créant ainsi des espaces d’expression et de reconnaissance propices au développement personnel.
La genèse de ce séminaire remonte à une année de réflexion et d’échanges. Lors d’une journée de présentation de projets culturels à Bordeaux en 2024, Samera Zemani, conseillère technique en promotion de la santé à la DTPJJ Limousin, et Benoît Labourdette, cinéaste et pédagogue, ont entamé un dialogue qui allait progressivement prendre forme. Cette rencontre s’est enrichie de l’impulsion de David Redon, référent justice-culture à la DRAC Nouvelle-Aquitaine, qui portait depuis plusieurs années le souhait de croiser la question des compétences psychosociales avec les médiations culturelles.
Benoît Labourdette apporte à ce projet une expertise forgée sur plus de vingt-cinq années d’engagement auprès des publics de la PJJ. Cinéaste de formation, il a été président de la coordination nationale Passeurs d’images, dispositif national emblématique de l’éducation aux images. Son approche articule création artistique, pédagogie participative et attention aux processus de construction de soi. Fort de ce parcours, il a assuré la co-conception de cette journée avec l’équipe de la direction territoriale, réunissant Samera Zemani, Nora Bennouna (référente laïcité-citoyenneté), David Nguyen (conseiller technique territorial) et Amandine Guyon de Promotion Santé Nouvelle-Aquitaine.
La collaboration avec le Dr Marie-Noëlle Clément, pédopsychiatre et membre fondatrice de l’Association 3-6-9-12+, a permis d’ancrer le propos dans une rigueur scientifique. Travaillant aux côtés de Serge Tisseron depuis de nombreuses années sur les questions d’empathie et de développement de l’enfant, elle dirige l’hôpital de jour du CEREP à Paris, où elle accompagne des enfants présentant des troubles psychiatriques graves. Son intervention a apporté les fondements théoriques indispensables à la compréhension des mécanismes psychologiques en jeu dans le travail sur les compétences psychosociales.
Le Dr Marie-Noëlle Clément a ouvert son intervention en présentant le cadre de ses travaux. Sa participation à la fédération des Petits Laboratoires d’Empathie, fondée par Serge Tisseron, lui permet de développer plusieurs dispositifs reconnus, dont le « Jeu des trois figures », programme probant utilisé dans le cadre de la prévention du harcèlement en milieu scolaire. Elle a également évoqué son engagement au sein de l’association « 3-6-9-12+, Apprivoiser les écrans et grandir », qui travaille sur la prévention des risques liés aux usages excessifs d’écrans, problématique directement liée au développement de l’empathie chez les enfants.
Son propos a permis de comprendre les liens entre les différentes composantes des compétences psychosociales. La régulation émotionnelle, l’identification des émotions, la capacité à se mettre à la place d’autrui sans s’y perdre constituent des aptitudes qui se construisent dès la petite enfance, dans un environnement favorable et sécurisant. Les jeunes suivis·ées par la PJJ présentent souvent des carences dans ce développement, liées à des parcours de vie marqués par les ruptures, les maltraitances ou les négligences. Le Dr Clément a souligné l’importance de reprendre parfois des étapes très précoces du développement avec des adolescents·es, en passant par des activités qui permettent d’identifier et de nommer les émotions.
Elle a également abordé la question de la culpabilité et de la conscience des actes, sujet particulièrement sensible dans le contexte de la justice des mineurs. Certains jeunes se trouvent dans une incapacité de percevoir la portée de leurs actes sur autrui, ce qui constitue précisément le terrain de travail des compétences psychosociales. Les échanges avec les professionnels·les présents·es ont permis d’articuler ces apports théoriques avec les réalités du terrain, notamment sur la question des « fenêtres » de développement et la possibilité de les rouvrir même tardivement. Les recherches en psychologie du développement ont montré l’efficacité des programmes de développement des Compétences psychosociales sur plusieurs dimensions : amélioration du bien-être psychique, réduction des comportements à risque, diminution des conduites violentes et addictives (Les compétences psychosociales : un référentiel pour un déploiement auprès des enfants et des jeunes, Santé publique France, 2022).
Après l’intervention théorique, Benoît Labourdette a proposé aux participants·es un atelier de création participative, moment pivot de l’après-midi. L’exercice consistait à former des groupes de cinq à six personnes et à créer ensemble, en moins de dix minutes, une photographie créative sur le thème des compétences psychosociales. Une consigne volontairement ouverte, mais techniquement précise, laissant place à l’interprétation et à la créativité collective. La photographie pouvait être abstraite, symbolique, montrer des visages ou seulement des mains, utiliser des éléments trouvés dans l’environnement immédiat.
Cette proposition s’inscrit dans une approche où l’art n’est pas considéré comme un simple support illustratif mais comme une expérience à part entière. Comme l’a souligné Benoît Labourdette, la création artistique n’est pas l’imitation, mais l’aventure. Le but n’était pas de produire une image parfaite ou de transmettre un message explicite, mais de vivre ensemble une expérience émotionnelle : celle de la consigne, de la négociation collective, des choix à faire dans un temps contraint, de l’engagement de soi dans un espace social. Les travaux de Dewey sur l’apprentissage par l’expérience (1938) ont montré que ce type de situation mobilise des compétences qui ne peuvent être développées par la seule transmission théorique.
Le moment de restitution a révélé toute la richesse de cette approche. Les groupes avaient interdiction de commenter leur propre production ; seuls les autres participants·es pouvaient s’exprimer sur ce qu’ils ou elles percevaient, ressentaient, comprenaient en regardant l’image. Cette inversion des rôles habituels créait un espace sécurisé où le regard des autres venait instituer l’œuvre plutôt que la juger. Chaque photographie était signée des prénoms de ses auteurs·rices, reconnaissance de la dignité de chaque personne et de sa contribution à l’effort collectif. Les images projetées sur grand écran ont suscité des émotions variées, des interprétations parfois surprenantes pour leurs créateurs·rices, des découvertes sur la richesse de ce qu’ils ou elles avaient produit sans en avoir pleinement conscience.
Benoît Labourdette a pris le temps d’expliciter les ressorts pédagogiques de cet exercice. Le fait de nommer les émotions ressenties devant une image constitue un apprentissage en soi, dont les participants·es ont pu mesurer la difficulté. Le regard bienveillant des pairs permet de se sentir reconnu·e, de mieux comprendre ce qu’on a créé soi-même, de comprendre par le vécu qu’il y a de multiples interprétations d’une même image, d’une même situation, qu’entrer dans le regard de l’autre est constructif, et peut semer une petite graine de confiance en soi. L’ensemble du processus, de la consigne au visionnage collectif, mobilise les compétences psychosociales de manière concrète et incarnée. Cette approche s’appuie sur les travaux relatifs à l’apprentissage expérientiel, qui montrent que l’engagement émotionnel favorise l’ancrage des apprentissages (Experiential Learning : Experience as the Source of Learning and Development, D.A. Kolb, 1984).
La dernière partie de l’après-midi était consacrée aux retours d’expériences de professionnels·les. Amandine Guyon de Promotion Santé Nouvelle-Aquitaine a présenté les actions menées en 2023-2024, notamment une semaine pédagogique et des séances auprès des jeunes co-animées avec Addiction France. Ces expérimentations ont permis d’identifier des freins, comme la mixité des structures qui ne favorise pas toujours la création de liens entre les jeunes, ou le manque de préparation en amont. Elles ont aussi révélé des leviers, notamment la volonté des professionnels·les de s’engager dans une démarche de co-construction et d’introduire des ateliers complémentaires autour du sport, des repas conviviaux ou de la prévention des cyberviolences.
Caroline Besse, professeure technique à l’unité de milieu ouvert de Guéret, a livré un témoignage particulièrement éclairant sur l’évolution de ses pratiques. Face à des jeunes de 13 à 16 ans déscolarisés, en colère, persuadés d’être « nuls », elle a dû repenser complètement son approche. Un moment charnière : en 2022, un jeune dont les difficultés cognitives, émotionnelles et comportementales dépassaient toutes les méthodes habituelles. Avec le soutien de son responsable et de la psychologue, elle a construit un espace sécurisant avec des rituels, des protections matérielles, une chaise de retrait jamais utilisée mais rassurante par sa simple présence. Elle s’est auto-formée aux compétences psychosociales, travaillant le savoir-être et le savoir-faire avant tout objectif d’apprentissage académique.
Son utilisation des arts plastiques comme mode d’expression et de valorisation a produit des résultats tangibles. Une jeune fille très en difficulté a pu, grâce à la peinture, extérioriser en vingt minutes ce qu’elle ne parvenait pas à verbaliser, déblocage qui a ouvert la voie aux apprentissages ultérieurs. Une autre, qui se disait incapable de tout, est passée de la peur de colorier à la réalisation de planches complètes, jusqu’à intégrer une formation qualifiante. Ces témoignages illustrent concrètement ce que permet le travail sur les compétences psychosociales : des objectifs atteignables, des consignes compréhensibles, un droit à l’échec qui n’est plus vécu comme une condamnation mais comme une étape.
Nora Bennouna a présenté le projet Théâtre Romance, qui utilise le théâtre comme média éducatif dans le cadre de la prévention de la radicalisation. Ce projet illustre comment les médiations artistiques permettent aux jeunes de développer leurs compétences cognitives (consulter une parole, argumenter, accepter le désaccord sans discréditer l’autre), émotionnelles (exprimer et gérer leurs émotions dans un cadre sécurisé) et sociales (interagir avec les autres, trouver leur place dans un collectif). Le théâtre permet de déconstruire les stéréotypes liés à la culture perçue comme élitiste, en valorisant l’accès à l’art comme outil de citoyenneté.
Cette demi-journée constitue la première étape d’un projet inscrit dans la durée. La direction territoriale a présenté aux participants·es les perspectives pour les années 2025-2027. Un séminaire interinstitutionnel et interprofessionnel est programmé le 12 janvier 2026, ouvert aux partenaires du Comité territorial : ARS, Éducation nationale, DRAJES, Conseils départementaux, SPIP, associations d’éducation aux médias et acteurs·rices culturels du territoire. L’ambition est de créer une communauté de pratique territoriale, espace de réflexion et de partage différent d’un groupe de travail classique, où chacun et chacune apporte sa matière, ses questionnements, ses expérimentations.
Benoît Labourdette a présenté le dispositif de formation-action qui se déploiera sur plusieurs étapes : des temps de formation collective, des expérimentations sur le terrain avec les jeunes, puis des retours réflexifs pour capitaliser et améliorer les pratiques. Cette méthodologie, fondée sur l’alternance entre théorie et pratique, permet aux professionnels·les de s’approprier véritablement les outils plutôt que de recevoir passivement des connaissances. Les actions collectives en direction des jeunes sont envisagées pour les vacances de Pâques 2026, période qui permettrait de rassembler jeunes scolarisés et non scolarisés.
Le temps participatif de clôture a permis de recueillir les envies et les disponibilités des professionnels·les. Via un outil numérique de contribution, les participants·es ont pu indiquer leur souhait de rejoindre les communautés de pratique, de participer à la formation-action autour de la culture et des CPS, ou d’explorer d’autres thématiques comme le sport, l’insertion ou la citoyenneté. La carte mentale projetée en direct montrait les noms s’inscrire progressivement sur les différentes perspectives : le séminaire de janvier, les actions avec les jeunes, les formations-actions, les communautés de pratique. Une vingtaine de professionnels·les ont manifesté leur intérêt pour poursuivre cette dynamique.
Au terme de cette après-midi, quelque chose s’est mis en mouvement. Non pas une révolution des pratiques, mais le début d’un chemin. Comme l’a rappelé Benoît Labourdette en conclusion, on ne fait que semer des graines. Le travail sur les compétences psychosociales relève d’un cheminement, tant pour les jeunes que pour les professionnels·les qui les accompagnent. Chaque petit exercice, chaque moment de création partagée, chaque regard bienveillant porté sur une production constitue une étape sur ce chemin. La direction territoriale PJJ du Limousin a posé, ce 27 novembre 2025, la première pierre d’une construction collective qui se poursuivra dans les années à venir.
En appui sur les expériences de terrain d’innovation culturelle depuis plus de 30 ans de Benoît Labourdette et son travail de recherche et de méthodologie, l’agence Benoît Labourdette production accompagne les politiques culturelles dans leurs besoins d’innovation, de meilleures rencontres avec les populations, d’usages des outils numériques et de coopération, de définition de stratégies de médiation, d’accompagnement d’équipes artistiques, de techniciens ou d’élus. La méthode est toujours basée sur l’intelligence collective, la coopération et la capacitation des personnes et des structures. Nous accompagnons des villes ou autres collectivités, des réseaux nationaux, des institutions, des associations.