L’expérience vécue transforme radicalement notre rapport à la pensée. La médiation culturelle ne consiste pas à transmettre des savoirs mais à créer les conditions d’une symbolisation partagée. Je propose une conceptualisation des principes méthodologiques qui sous-tendent l’atelier photographique participatif inversé, dispositif que j’ai élaboré et que je mets en pratique depuis de nombreuses années dans des contextes variés.
Avant d’entrer dans la conceptualisation théorique, il est nécessaire de présenter concrètement le dispositif qui sert de support à cette réflexion. L’atelier photographique participatif inversé est une méthode d’action culturelle que j’ai développée dans des contextes de formation professionnelle et d’action culturelle variés : éducateurs et éducatrices de la protection de la jeunesse, directions de lieux culturels, bibliothécaires, étudiant·es, psychologues, artistes, professionnel·les de la culture, jeunes en difficulté sociale, professionnel·les de santé, etc.
[Image de l’atelier photographique participatif inversé : un groupe de participants tenant chacun leur téléphone portable, capturant une image intégrant leur propre main dans un cadre urbain ou intérieur]
Le déroulement est le suivant. L’animateur ou l’animatrice propose aux participant·es une thématique commune, accompagnée d’une contrainte formelle unique : chaque photographie devra intégrer dans l’image une main, généralement celle de la personne photographe. Cette consigne crée un fil rouge visuel qui reliera toutes les productions. Il est fondamental de préciser que l’image ne doit pas illustrer littéralement le thème proposé, mais plutôt l’évoquer de manière sensible et intuitive. Chaque photo sera identifiée uniquement par le prénom de son auteur·rice, effaçant ainsi les hiérarchies professionnelles ou sociales. La photographie peut aussi être réalisée en petits groupes, sans la consigne de la main. Ce qui est important, c’est que la photo ait une intention, par une thématique commune. Par exemple : « Les compétences psychosociales », « Les réseaux sociaux », « L’éducation aux images », « L’intelligence artificielle », etc. Ce qui compte, c’est que le sujet traité par la photo soit le sujet qui a été travaillé préalablement par le groupe en présence. Mais les photos ne seront pas explicatives, elles seront artistiques, évocatrices, spontanées…
La phase de création proprement dite ne dure qu’un quart d’heure. Les participant·es se dispersent dans l’espace disponible, chacun et chacune travaillant en totale autonomie avec son propre téléphone. Cette contrainte temporelle joue un rôle essentiel : elle empêche la sur-réflexion et favorise l’émergence d’une créativité plus instinctive. Grâce à un QR code fourni par l’animation qui amène à une plateforme web privée de partage de photos, chaque personne télécharge ensuite en autonomie sa photo dans cet espace partagé.
Le moment du partage constitue le cœur de l’expérience. Dans une salle obscurcie, les photographies sont projetées en grand format, en s’arrêtant sur chacune pour en parler. Une règle fondamentale structure alors les échanges : l’auteur·rice de la photo projetée n’a pas le droit de parler. Cette interdiction devient le moteur d’une dynamique collective remarquable : les autres participant·es sont invité·es à exprimer librement ce qu’ils et elles perçoivent dans l’image, les émotions qu’elle suscite, les associations d’idées qu’elle provoque. L’animateur ou l’animatrice participe à l’exercice et soumet sa propre photographie au regard du groupe, instaurant ainsi une horizontalité dans les rapports.
C’est ce dispositif, que j’ai mis en œuvre depuis longtemps des dizaines de fois, qui sert de terrain d’observation et de réflexion pour la conceptualisation qui suit.
Je suis convaincu qu’on ne réfléchit pas de la même manière après avoir vécu quelque chose que sans vivre quelque chose. Cette conviction structure l’ensemble de ma pratique dans le champ de la médiation culturelle, de la formation, de l’action culturelle et de la création artistique. Lorsque je propose un atelier, je ne cherche pas d’abord à faire passer un message ou à transmettre des compétences techniques. Je cherche à créer les conditions d’une expérience qui modifiera le rapport que les participant·es entretiennent avec l’acte créatif lui-même.
Cette approche s’inscrit dans ce que Bernard Stiegler nomme la « grammatisation » dans La société automatique (Fayard, 2015), c’est-à-dire les processus techniques de discrétisation et de spatialisation des flux temporels qui permettent leur transmission et leur transformation. Mais là où Stiegler s’intéresse aux dispositifs techniques eux-mêmes, ma pratique vise à révéler comment ces dispositifs peuvent devenir des instruments d’émancipation symbolique. Le téléphone mobile, objet omniprésent et souvent perçu comme aliénant, se transforme en outil de création collective lorsqu’on modifie le cadre de son utilisation.
L’expérience vécue n’est pas une simple illustration ou une mise en pratique de concepts théoriques. Elle constitue le matériau premier à partir duquel peut émerger une pensée authentique. Patrice Meyer-Bisch, dans ses travaux sur les droits culturels, notamment dans Droits culturels et pratiques (L’Harmattan, 2016), insiste sur le fait que la culture n’est pas d’abord un ensemble d’objets mais un processus relationnel. C’est précisément ce processus relationnel que la médiation culturelle cherche à activer, en créant les conditions d’une rencontre entre des personnes, des objets, des lieux et des imaginaires.
Le choix d’imposer un temps très court pour la création, environ quinze minutes, n’est pas une contrainte technique mais un principe méthodologique fondamental. Cette brièveté empêche la sur-réflexion et favorise l’émergence d’une créativité plus instinctive. Lorsque je demande aux participant·es de créer une photo mise en scène sur une thématique donnée, je sais que le temps limité va court-circuiter leurs mécanismes habituels de justification intellectuelle.
Ce principe rejoint les observations de Gilles Deleuze et Félix Guattari sur la création artistique dans Qu’est-ce que la philosophie ? (Éditions de Minuit, 1991) : l’art n’a pas d’opinion, il défait la triple organisation des perceptions, affections et opinions pour lui substituer un monument composé de percepts, d’affects et de blocs de sensations. Le temps contraint empêche précisément la formation d’opinions préconçues sur ce que devrait être l’image. Il permet aux participant·es d’accéder à ce que Deleuze nomme des « percepts », c’est-à-dire des perceptions qui débordent celui ou celle qui les éprouve.
Dans ma pratique, j’observe régulièrement que les participant·es produisent des images bien plus riches, ambiguës et polysémiques lorsqu’ils et elles n’ont pas le temps de « bien faire ». Cette dimension paradoxale est essentielle : la qualité artistique n’émerge pas de la maîtrise technique ou de la réflexion approfondie, mais de la capacité à laisser advenir quelque chose qui nous dépasse. C’est ce que je nomme la déconstruction du « fantasme de maîtrise ». L’exercice révèle de manière expérientielle que l’acte créatif échappe en grande partie à son auteur·rice. Il s’agit de mettre les personnes dans un état de conscience modifié, une forme de transe, par la compression du temps.
La règle selon laquelle l’auteur·rice de la photo projetée n’a pas le droit de parler constitue le cœur de la méthodologie. Cette interdiction, loin d’être une frustration, devient le moteur de la dynamique collective et de la construction du tout. Elle opère un renversement radical des modalités traditionnelles de présentation d’un travail créatif. Au lieu de devoir justifier, expliquer ou défendre leur production, les créateurs et créatrices se trouvent dans la position de découvrir leur propre travail à travers le prisme des regards multiples.
Serge Tisseron, dans Rêver, fantasmer, virtualiser (Dunod, 2012), souligne que l’identité se construit dans l’écart entre ce que nous pensons être et ce que les autres perçoivent de nous. C’est précisément cet écart que le dispositif de l’atelier photographique rend visible et productif. En obligeant le créateur ou la créatrice à se taire, je crée les conditions pour qu’il ou elle découvre les résonances symboliques de sa propre production, résonances qu’il ou elle n’avait pas consciemment intégrées. Les participant·es découvrent grâce aux regards des autres dans leurs propres images des dimensions, des symboles, des significations qu’ils et elles n’avaient pas anticipés.
Cette découverte n’est pas simplement cognitive. Elle touche à quelque chose de l’ordre de la reconnaissance symbolique. Les participant·es ressentent souvent une forme d’angoisse au moment où leur photo est projetée. Ils et elles aimeraient s’excuser de ce qu’ils et elles ont fait. Cette fragilité n’est pas un défaut du dispositif, c’est son point de départ. Parce que c’est précisément dans cette vulnérabilité que peut advenir quelque chose de l’ordre de la légitimation symbolique. Les regards des autres ne viennent pas juger la production selon des critères esthétiques préétablis. Ils viennent révéler la valeur de ce qui a été créé, une valeur que le créateur ou la créatrice ne pouvait pas s’attribuer en solitaire.
Le dispositif révèle de manière vivante qu’une photographie n’est jamais porteuse d’un sens unique mais ouvre au contraire sur une multiplicité d’interprétations possibles. Cette dimension n’est pas un simple constat sémiologique, elle constitue un principe anthropologique fondamental. L’image ne peut pas être réduite à l’intention de son auteur·rice, elle appartient aussi à celles et ceux qui la regardent.
Roland Barthes, dans La chambre claire (Gallimard/Seuil, 1980), distinguait le studium (l’intérêt culturel général d’une photographie) du punctum (le détail qui « pointe », qui perce le spectateur ou la spectatrice). Ce que l’atelier photographique révèle, c’est que le punctum est radicalement singulier : chaque regardeur ou regardeuse sera touché·e par des éléments différents, construira des significations différentes. Et ces significations ne sont pas des erreurs d’interprétation, elles constituent la vie même de l’image. Lorsque les participant·es commentent une photo en y voyant des dimensions symboliques auxquelles l’auteur·rice n’avait pas pensé, ils et elles ne se trompent pas, ils et elles actualisent les potentialités latentes de l’image.
Cette polysémie n’est pas un obstacle à la communication, elle en est la condition même. Dominique Cardon, dans Culture numérique (Presses de Sciences Po, 2019), montre comment les plateformes numériques ont multiplié les espaces d’interprétation et de réappropriation des images. Mais ce que ma pratique de médiateur ou médiatrice cherche à révéler, c’est que cette multiplicité des regards n’est pas une nouveauté liée au numérique, elle est constitutive du fonctionnement même de l’image. L’atelier ne fait que rendre visible et conscient ce processus qui opère en permanence de manière implicite. Il est important de le rendre présent et explicite, car on l’oublie beaucoup trop, on nous ramène bien trop souvent à « l’explication », la « justification », « l’intention de l’auteur·rice », ce qui n’est en réalité qu’une toute petite partie, qui souvent bloque l’essentiel, en termes de vécu, et en termes de cheminement et d’apprentissage.
Dans les consignes que je donne aux participant·es, j’insiste toujours sur l’importance du lieu. Je leur suggère de ne pas réfléchir avant à ce qu’ils et elles vont faire, mais de partir rapidement, de se balader et de voir s’il y a un lieu qui les inspire. Cette suggestion repose sur l’idée que le lieu où on prend une photo a beaucoup d’importance et que c’est souvent le lieu qui, une fois qu’on y est, donnera des idées. Car à l’inverse, si on pense trop avant, on va chercher un lieu qui correspondrait à nos idées, et cela ferme notre ouverture à ce que le monde peut nous inspirer.
Cette approche s’oppose radicalement à une conception de la création comme projection d’une intention préalable sur le monde. Je dis explicitement aux participant·es : « Si on réfléchit dans l’abstrait, ensuite, on se retrouve à vouloir chercher un lieu qui correspond à ce qu’on avait imaginé dans notre tête et on est toujours déçu·e ». Cette déception révèle l’écart entre l’image mentale et l’image réelle, entre ce que Gaston Bachelard appelait « l’imagination » et « la rêverie » dans La poétique de la rêverie (PUF, 1961). L’imagination projette, la rêverie accueille. C’est cette posture d’accueil que je cherche à favoriser.
Le lieu n’est pas un simple décor ou un arrière-plan. Il est un actant à part entière, pour reprendre la terminologie de Bruno Latour dans Changer de société, refaire de la sociologie (La Découverte, 2006). Il possède ses propres affordances, ses propres suggestions. Un escalier invite à certains types de compositions, un trottoir à d’autres, l’église en arrière-plan ouvre encore d’autres possibilités. En proposant aux participant·es de partir à la découverte d’un lieu plutôt que de partir d’une idée abstraite, je les invite à entrer dans une relation dialogique avec l’environnement.
Cette approche a également une dimension politique. Elle suggère que la création ne consiste pas à imposer sa vision au monde mais à composer avec ce qui est déjà là. C’est une forme de modestie créative qui me semble particulièrement pertinente dans le contexte de ce qu’Yves Citton appelle une « écologie de l’attention » dans son ouvrage du même nom (Seuil, 2014). Plutôt que de chercher à produire de la nouveauté radicale, il s’agit de révéler les potentialités latentes du déjà-là, de faire advenir ce qui était possible mais invisible.
Une des dimensions les plus importantes du dispositif concerne la question de la légitimité. Je l’observe à chaque fois : les participant·es ne se sentent pas légitimes de ce qu’ils et elles ont fait. Cette fragilité touche de la même manière des directions de musée et des éducateurs ou éducatrices sociaux, des professionnel·les de la culture et des personnes en situation de précarité. La vulnérabilité créative est universelle, elle ne connaît pas de hiérarchie sociale.
C’est précisément parce que le dispositif met tout le monde dans la même position de vulnérabilité qu’il peut opérer une transformation. Nancy Fraser, dans Qu’est-ce que la justice sociale ? (La Découverte, 2011), distingue trois formes de justice sociale : la redistribution économique, la reconnaissance culturelle et la représentation politique. Ce que l’atelier photographique active, c’est spécifiquement la dimension de reconnaissance culturelle. Non pas une reconnaissance qui serait accordée de l’extérieur, par une autorité culturelle, mais une reconnaissance qui émerge de manière horizontale, dans l’échange des regards.
Lorsque je dis aux participant·es : « Grâce au regard des autres, les autres nous renvoient une valeur de ce qu’on a fait. Et cela, ce sont les autres qui nous l’apportent. Nous-mêmes, on ne peut pas se donner de valeur », je formule un principe anthropologique fondamental. La valeur symbolique n’est jamais auto-attribuée, elle se construit toujours dans la relation. C’est ce que Axel Honneth nomme la « lutte pour la reconnaissance » dans son ouvrage du même titre (Cerf, 2000). Mais dans le cadre de cet atelier, cette lutte prend une forme pacifiée, ritualisée. Les règles du jeu créent les conditions d’une reconnaissance mutuelle qui ne passe pas par la compétition ou la hiérarchisation des productions.
La légitimation qui s’opère n’est pas définitive. Ce n’est pas en une fois que c’est réglé et que grâce à ça, tout le monde a confiance en soi. C’est un cheminement progressif, une symbolisation au sens psychanalytique du terme. Lacan disait dans son texte « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse » (repris dans les Écrits, Seuil, 1966) que le symbolique est ce qui « tue la chose ». En symbolisant l’expérience créative, en la faisant passer par le langage des autres, on transforme effectivement quelque chose de l’ordre du vécu brut en quelque chose d’appropriable, de transmissible. Les participant·es découvrent que leur création existe, qu’elle a une importance, qu’elle a touché les autres. Cette découverte fonde leur place légitime dans l’espace social symbolisé par cette « exposition » collective.
L’utilisation du numérique dans l’atelier n’est pas simplement utilitaire. Elle active des questions de patrimoine, de mémoire collective et de souveraineté. Lorsque j’utilise un QR code qui amène à une plateforme privée, dans un coin de mon site web dont je prends soin et que je laisserai en ligne, plutôt que vers Google Photos ou Instagram, je pose implicitement la question : à qui appartiennent les traces de notre création collective ?
Bernard Stiegler a longuement développé l’idée que les technologies numériques constituent des « rétentions tertiaires », c’est-à-dire des supports extériorisés de la mémoire collective, notamment dans La technique et le temps, tome 3 (Éditions Galilée, 2001). Ces rétentions ne sont pas neutres, elles organisent ce qui peut être mémorisé et comment. En choisissant d’héberger les photos de l’atelier sur mon propre serveur plutôt que sur des plateformes commerciales, je fais un geste politique. Je dis aux participant·es : « C’est un patrimoine, c’est dans un coin de mon serveur. Je ne vais pas l’enlever. Ça va rester ». Cette permanence est importante. Elle signifie que ce qui a été créé ne disparaîtra pas dans le flux incessant des réseaux sociaux.
Le patrimoine numérique partagé fait lien, concrètement. J’observe que dans les ateliers avec des adolescent·es, le fait de pouvoir revenir sur les images créées, de les montrer à d’autres, de les commenter à distance, génère des dynamiques d’appropriation et de fierté. L’enfant qui a participé à une activité peut en parler à sa famille avec des mots, mais ces mots ne suffisent souvent pas à transmettre l’expérience. Par contre, si la famille peut voir ce qui a été fait, elle peut elle aussi construire son envie de participer, de venir au vernissage (comme dans ce projet au Musée de la Grande Guerre de Meaux), de s’impliquer. Le numérique ne remplace pas la relation physique, il en prolonge les effets dans le temps et l’espace.
Cette dimension du numérique comme infrastructure mémorielle rejoint les travaux de Milad Doueihi sur la « culture numérique » comme anthropologie d’une civilisation dans Pour un humanisme numérique (Seuil, 2011). Le numérique ne se contente pas d’être un outil, il modifie en profondeur nos façons d’habiter le monde, de construire des liens, de nous inscrire dans une histoire collective. La médiation culturelle contemporaine ne peut ignorer cette dimension. Elle doit travailler avec les outils numériques non pas comme des gadgets pédagogiques mais comme des éléments constitutifs de notre environnement symbolique.
L’un des aspects les plus importants de cette méthodologie concerne la posture de l’animateur ou de l’animatrice. Je participe toujours à l’exercice et soumets ma propre photographie au regard du groupe. Cette participation n’est pas une simple stratégie pédagogique pour mettre les gens à l’aise. Elle constitue un principe éthique et politique fondamental : l’horizontalité.
Paulo Freire, dans Pédagogie des opprimés (Maspero, 1974), a développé l’idée d’une « éducation dialogique » qui s’oppose à l’« éducation bancaire ». Dans l’éducation bancaire, l’enseignant ou l’enseignante dépose des savoirs dans la tête des élèves supposés vides. Dans l’éducation dialogique, l’apprentissage se fait dans l’échange, dans la reconnaissance mutuelle des savoirs de chacun et chacune. C’est exactement ce que le dispositif de l’atelier photographique cherche à mettre en œuvre. En me mettant moi-même en position de vulnérabilité créative, en acceptant que ma production soit commentée sans que je puisse la défendre, j’instaure une égalité dans la prise de risque.
Cette horizontalité abolit temporairement les hiérarchies sociales et professionnelles. Dans un groupe mixte qui comprend des directeurs et directrices de lieux culturels, des éducateurs et éducatrices de la protection de la jeunesse, des artistes professionnel·les et des jeunes en difficulté sociale, chaque personne est ramenée à la même position fondamentale : celle de créateur vulnérable ou créatrice vulnérable cherchant reconnaissance. Les photos ne sont identifiées que par les prénoms de leurs auteur·rices, effaçant ainsi les statuts professionnels. Cette égalisation n’est pas démagogique, elle ne nie pas les compétences différenciées de chacun et chacune. Elle postule simplement que dans l’acte créatif lui-même, face à l’incertitude de la réception, nous sommes tous et toutes également exposé·es.
L’horizontalité n’empêche pas la médiation. Je reste celui ou celle qui conçoit le dispositif, qui pose les règles, qui anime la restitution. Mais ces règles sont conçues précisément pour limiter mon pouvoir de prescription. En voyant les photos, je me dis souvent que je n’aurais jamais pensé que ce serait possible de faire ce genre de photos dans ce genre de cadre. Du coup, je me rends compte que moi-même, je suis poussé·e à sortir de mon cadre et à apprendre des choses sur ma propre pratique. Cette position d’apprentissage permanent de la personne médiatrice n’est pas une posture humble affichée, c’est une réalité structurelle du dispositif.
L’autonomie complète des participant·es durant la phase de création est essentielle. Le fait qu’il y ait une autonomie pleine et entière constitue pour moi un principe méthodologique fondamental. Il y a des photos qui n’existeraient pas si j’avais été là comme un intervenant ou une intervenante qui « tient la main », parce qu’il ou elle considérerait qu’il ou elle sait, ou que c’est lui ou elle la personne photographe.
Cette autonomie rejoint ce que Jacques Rancière nomme « l’émancipation » dans Le maître ignorant (Fayard, 1987). Pour Rancière, l’émancipation intellectuelle ne consiste pas à transmettre des savoirs mais à reconnaître l’égalité des intelligences. Le maître émancipateur ou la maîtresse émancipatrice n’est pas celui ou celle qui explique mais celui ou celle qui crée les conditions pour que l’élève découvre sa propre capacité à comprendre. De la même manière, le médiateur ou la médiatrice culturel·le émancipateur·rice n’est pas celui ou celle qui montre comment bien faire une photo, mais celui ou celle qui crée les conditions pour que les participant·es découvrent leur propre capacité créative.
Cette autonomie a également une dimension pratique importante. Celles et ceux qui ont des difficultés techniques se font aider par les autres. Cette entraide spontanée fait partie du dispositif. Elle révèle que les compétences sont distribuées dans le groupe et que chacun et chacune peut apporter quelque chose. L’utilisation du téléphone mobile, outil que chaque personne maîtrise techniquement à son niveau, permet de contourner les intimidations que pourraient susciter des équipements photographiques professionnels. Cette accessibilité technique constitue un levier démocratique puissant. Elle rend possible une création de qualité en totale autonomie. Pour la mise en ligne des photographies, qui peut être très simple pour certains et très difficile pour d’autres, je leur indique aussi de s’entraider, je n’interviens pas.
L’autonomie ne signifie pas l’absence de cadre. Au contraire, elle se déploie à l’intérieur de contraintes très précises : une thématique commune, une contrainte formelle (intégrer une main dans l’image), un temps limité, un mode de partage défini. Ces contraintes ne limitent pas la liberté créative, elles la rendent possible. C’est le paradoxe productif de toute création artistique : c’est dans l’acceptation de contraintes que peut s’exercer une véritable liberté. Georges Perec l’avait magnifiquement démontré avec l’Oulipo, notamment dans La disparition (Denoël, 1969). Les contraintes formelles, loin d’entraver l’invention, la stimulent en court-circuitant les habitudes et les automatismes.
Le dispositif repose sur l’acceptation d’une vulnérabilité temporaire. Cette vulnérabilité n’est pas un défaut qu’il faudrait corriger mais une condition nécessaire de l’apprentissage. Brené Brown, dans ses recherches sur la vulnérabilité publiées dans Daring Greatly (Gotham Books, 2012), montre que la vulnérabilité est le berceau de l’innovation, de la créativité et du changement. Ce que cet atelier photographique met en scène, c’est précisément cette dimension productive de la vulnérabilité.
Lorsque les participant·es découvrent leurs photos projetées en grand format dans une salle obscure, ils et elles vivent un moment d’exposition au sens fort du terme. Ils et elles sont exposé·es au regard des autres, mis·es à nu dans leur tentative créative. Cette exposition pourrait être vécue comme une violence si elle n’était pas encadrée par des règles protectrices. L’interdiction de parler pour l’auteur·rice n’est pas qu’un dispositif pédagogique, c’est aussi une protection. Elle empêche la justification défensive qui serait une manière d’échapper à la vulnérabilité. En même temps, elle garantit que les commentaires du groupe ne seront pas des jugements mais des interprétations, des associations, des résonances.
Cette vulnérabilité partagée crée les conditions d’une bienveillance structurelle. Ce n’est pas une bienveillance morale qu’on demanderait aux participant·es comme une qualité personnelle. C’est une bienveillance qui découle du dispositif lui-même : puisque chaque personne est passée ou passera par la même épreuve, puisque l’animateur ou l’animatrice se soumet à la même règle, une forme d’empathie collective émerge naturellement. Cette empathie n’est pas sentimentale, elle est cognitive et symbolique. Elle permet de comprendre de l’intérieur ce que signifie créer et recevoir, produire et être perçu·e.
La pédagogie de la vulnérabilité constructive que je défends s’oppose radicalement aux pédagogies de la maîtrise. Elle ne vise pas à former des experts ou expertes capables de produire des images techniquement parfaites selon des critères académiques. Elle vise à révéler la capacité créative qui existe en chaque personne, cette capacité qui ne demande qu’à être reconnue et légitimée. C’est une pédagogie de la révélation plus que de la transmission, une pédagogie qui fait confiance à ce qui est déjà là plutôt que de chercher à combler des manques supposés.
Toute cette méthodologie s’inscrit dans une conception des droits culturels telle que développée par le groupe de Fribourg et notamment par Patrice Meyer-Bisch. Les droits culturels ne consistent pas à donner accès à la culture légitime mais à reconnaître les pratiques culturelles existantes et à créer les conditions de leur développement. Comme le formule la Déclaration de Fribourg sur les droits culturels (2007) : « Toute personne a le droit de choisir et de voir respecter son identité culturelle dans la diversité de ses modes d’expression ».
L’atelier photographique ne part pas du principe qu’il y aurait des gens qui ne connaissent rien à l’art photographique et qu’il faudrait les éduquer. Il part du principe que chacun et chacune a déjà un rapport sensible aux images, nourri par son histoire personnelle, son environnement social, ses références culturelles. Ce que le dispositif propose, c’est de révéler et de valoriser ce rapport sensible, de le rendre visible et partageable. Il ne s’agit pas d’élever les gens vers une culture supérieure mais de reconnaître la légitimité de leurs propres expressions culturelles.
Cette approche se distingue radicalement de la démocratisation culturelle traditionnelle, qui visait essentiellement à rendre la haute culture accessible au plus grand nombre. Elle s’inscrit plutôt dans ce qu’on appelle aujourd’hui la « démocratie culturelle », qui reconnaît la pluralité des expressions culturelles et leur égale dignité. Même Olivier Donnat, dans ses enquêtes sur Les pratiques culturelles des Français à l’ère numérique (La Découverte, 2009), a postulé que les pratiques amateurs et les cultures populaires constituent des formes de participation culturelle à part entière.
La médiation culturelle, dans cette perspective, n’est pas une activité de service qui apporterait la culture à celles et ceux qui en sont dépourvu·es. Elle est une ingénierie relationnelle qui crée des dispositifs permettant à chaque personne d’exercer ses droits culturels : le droit de créer, le droit d’être reconnu·e dans ses expressions culturelles, le droit de participer à la vie culturelle de sa communauté. L’atelier photographique est un de ces dispositifs. Il n’enseigne pas la photographie, il crée les conditions pour que chacun et chacune découvre et légitime sa propre capacité à produire des images signifiantes.
Les principes que j’ai expérimentés avec cet atelier photographique sont transposables à d’autres médiums et d’autres contextes. Ce qui compte n’est pas la technique photographique en soi mais la structure du dispositif : un temps contraint, une thématique commune, une contrainte formelle unifiante, une autonomie complète dans la création, une interdiction de parler pour l’auteur·rice lors de la restitution, une participation de l’animation, une projection valorisante des productions, un patrimoine numérique partagé.
Ces éléments peuvent être adaptés à la vidéo courte, à la captation sonore, au dessin projeté grâce au numérique, à l’écriture collective. Ce qui importe, c’est de maintenir la tension productive entre contrainte et liberté, entre vulnérabilité et reconnaissance, entre création individuelle et symbolisation collective. Jean-Pierre Esquenazi a montré dans Sociologie des œuvres (Armand Colin, 2009) comment les « communautés d’interprétation » constituent le véritable espace de vie des œuvres culturelles. L’atelier photographique crée artificiellement, le temps d’une séance, une communauté d’interprétation qui permet à chaque création d’être reçue, commentée, enrichie.
La méthodologie est également applicable dans des contextes très variés : formation professionnelle, éducation populaire, travail social, éducation artistique et culturelle, animation en milieu scolaire, intervention en milieu hospitalier ou carcéral. Dans chacun de ces contextes, elle permet de révéler les capacités créatives des participant·es, de renforcer les liens au sein du groupe, de produire des traces valorisables de l’activité collective. Elle offre aussi un support concret pour aborder des questions complexes : la polysémie des images et l’éducation aux médias, la construction de la légitimité symbolique et l’estime de soi, le rôle de l’inconscient dans la création artistique.
Ce qui rend cette méthodologie généralisable, c’est qu’elle ne repose pas sur des compétences techniques spécifiques de l’animateur ou l’animatrice mais sur une posture et sur la conception d’un dispositif. N’importe quel·le médiateur ou médiatrice culturel·le, éducateur ou éducatrice, enseignant·e, travailleur ou travailleuse social·e peut s’approprier ces principes et les adapter à son propre contexte d’intervention. L’essentiel est de maintenir la cohérence entre les différents éléments du dispositif et de ne pas céder à la tentation d’une reprise en main qui viendrait désamorcer la dynamique d’autonomie et de reconnaissance horizontale.
L’atelier photographique participatif inversé représente bien plus qu’une méthode de formation à l’image. Il constitue une véritable pédagogie de l’émancipation créative qui révèle à chacun et chacune sa capacité non seulement à créer, mais aussi à enrichir le regard des autres. En transformant un outil quotidien en médium artistique, en instaurant des règles qui libèrent plutôt qu’elles ne contraignent, en créant les conditions d’une horizontalité authentique, cette approche permet de vivre une expérience transformatrice.
Elle démontre que l’art n’est pas l’apanage de quelques-uns mais une capacité humaine fondamentale qui ne demande qu’à être révélée et partagée. Cette affirmation n’est pas idéologique ou volontariste, elle s’appuie sur des années d’expérimentation avec des publics extrêmement divers. À chaque fois, j’observe la même chose : des personnes qui ne se pensaient pas créatives découvrent qu’elles peuvent produire des images riches, ambiguës, touchantes. Des personnes qui se sentaient illégitimes découvrent que leur création a une valeur pour les autres. Des personnes qui pensaient l’art comme un domaine réservé découvrent qu’elles peuvent participer à la production culturelle collective.
Dans notre époque saturée d’images, cette méthodologie offre un espace précieux pour ralentir, créer consciemment, et surtout apprendre à regarder vraiment, ensemble. Elle permet de prendre conscience que les images ne sont que mise en scène, toujours qu’interprétation. Cette prise de conscience, vécue de façon ludique plutôt que théorique, constitue un apprentissage fondamental pour naviguer dans ce que Guy Debord appelait la « société du spectacle » dans son ouvrage éponyme (Buchet-Chastel, 1967). Elle offre des outils concrets pour développer un regard critique sans tomber dans le cynisme, pour participer à la production culturelle sans se laisser aliéner par les logiques marchandes ou spectaculaires.
Les regards des autres sur ma propre production m’accompagnent à la légitimer, moi qui ne lui donnais pas de valeur. On ne croit pas totalement à la véracité de ce que les autres disent sur sa création, mais comme soi-même on réagit aux images des autres, on sait que c’est vrai. Ainsi, les regards des autres ont pour effet de nous construire nous-mêmes, et fondent aussi notre place légitime dans l’espace social symbolisé par cette « exposition ». C’est cette construction mutuelle, cette reconnaissance réciproque, cette symbolisation partagée qui constituent le cœur de la médiation culturelle telle que je la conçois et la pratique.
En appui sur les expériences de terrain d’innovation culturelle depuis plus de 30 ans de Benoît Labourdette et son travail de recherche et de méthodologie, l’agence Benoît Labourdette production accompagne les politiques culturelles dans leurs besoins d’innovation, de meilleures rencontres avec les populations, d’usages des outils numériques et de coopération, de définition de stratégies de médiation, d’accompagnement d’équipes artistiques, de techniciens ou d’élus. La méthode est toujours basée sur l’intelligence collective, la coopération et la capacitation des personnes et des structures. Nous accompagnons des villes ou autres collectivités, des réseaux nationaux, des institutions, des associations.