L’Observatoire des politiques culturelles a publié fin mars 2026 un Livre Blanc rassemblant les contributions d’une quarantaine de réseaux nationaux sur l’avenir de la décentralisation culturelle. Plutôt qu’un plaidoyer, c’est un travail collectif de réflexion sur ce qu’est la culture dans le projet démocratique. J’en propose ici une lecture qui en extrait ce qui peut aider, à chaque endroit du secteur, à mieux dialoguer avec les élu·es et à mieux travailler ensemble.
Une démarche comme celle du Livre Blanc passe rarement par les grands médias. C’est un objet de travail interne au secteur, parfois technique, qui demande du temps pour être lu. Il me semble pourtant qu’il faut le faire circuler, parce qu’il témoigne d’un travail rare, qui n’est pas une revendication ni la défense d’un intérêt particulier, mais un effort de pensée commune entre des organisations qui n’ont ni les mêmes positions ni les mêmes intérêts. Cela mérite d’être partagé.
Le contexte est connu de toutes celles et tous ceux qui travaillent dans le secteur culturel. Les coupes budgétaires de 2025 ont fragilisé l’ensemble du système. Le Baromètre 2025 de l’OPC, cité dans le Livre Blanc, indique que 50 % des collectivités répondantes ont baissé leurs budgets culturels totaux, et que la baisse atteint 65 % pour les régions et 70 % pour les départements. Sous l’effet de ces coupes, c’est un modèle entier qui vacille, celui que le Livre Blanc nomme « la décentralisation culturelle », un système d’action publique fondé depuis quarante ans sur le partenariat entre l’État et les collectivités, la coopération contractuelle, les financements croisés. Les rédacteur·ices écrivent dans l’introduction de l’OPC :
« C’est le projet politique de la décentralisation culturelle qui vacille ; et avec lui, le consensus transpartisan et multiniveaux qui prévalait jusqu’ici sur la base de valeurs et philosophies d’action partagées, justifiant le soutien à la création artistique, à la préservation du patrimoine, à l’éducation artistique et culturelle ou encore à l’autonomie esthétique des établissements culturels. »
Face à cette situation, on peut s’en tenir à demander aux pouvoirs publics le maintien des financements et le retour aux équilibres antérieurs. On peut aussi prendre une posture plus exigeante, qui consiste à se réinterroger collectivement sur le sens de l’action publique culturelle, sur ce qu’elle doit produire pour la démocratie, et sur ce que les acteur·ices eux·elles-mêmes peuvent faire évoluer. Le Livre Blanc tient les deux postures à la fois, et c’est ce qui en fait à mon sens un objet utile. Il documente le système, propose des évolutions institutionnelles, mais il interroge aussi en filigrane les pratiques et les postures professionnelles. C’est sur ce second versant, le moins visible, que je voudrais insister, parce que c’est lui qui rend les transformations possibles.
Le Livre Blanc a été coordonné par l’Observatoire des politiques culturelles. Il rassemble les contributions de quatre familles d’organisations : des associations d’élu·es (AMF, AMRF, FNCC, France urbaine, Intercommunalités de France, Régions de France) ; des organisations de directeur·ices des affaires culturelles (FNADAC, Culture·Co) ; des syndicats et fédérations professionnelles (UFISC, COFAC, SYNAVI, SYNDEAC, SMA, Les Forces musicales, FNAR, Scène Ensemble) ; et des fédérations spécialisées par disciplines (FAMDT, FILL, FRAAP, ACDN, ACCN, ACCR, ASN, AGCCPF, Culture EPCC, AMCSTI, CIPAC, CITI, Club 99, CNRA, France Festivals, MJC de France, Platform, Relais Culture Europe, RELIEF, ROF, Scènes d’enfance, Territoires de Cirque, TRAS et d’autres).
Une telle convergence est inédite. Faire parler ensemble une quarantaine d’organisations dont les intérêts peuvent être divergents demande beaucoup de patience et un travail d’écriture difficile. La synthèse en vingt points, publiée à part, en résume les acquis et les points de débat. Plus largement, le Livre Blanc s’inscrit dans une histoire longue de la décentralisation culturelle, dont l’introduction rappelle qu’elle « est, à ce titre, régulièrement débattue et révisée. Mais sa pérennité est aujourd’hui fragilisée par la conjoncture politique et budgétaire. D’où la nécessité de s’en réemparer, d’en redonner le sens et de travailler collectivement à son avenir. »
La synthèse identifie treize sujets sur lesquels les contributions convergent. C’est en soi un fait politique, parce que la diversité des contributeur·ices aurait pu produire un document plus dispersé. Voici ces treize points, en regroupant ceux qui se rapportent à des enjeux communs :
Trois sujets restent en débat : l’attribution de compétences culturelles spécifiques en fonction du niveau de collectivité (par exemple aménagement culturel du territoire, EAC, enseignements artistiques) ; la désignation de collectivités cheffes de file pour coordonner certaines dimensions de politiques culturelles ; la place et le rôle de l’État (prescripteur, stratège, garant de l’équité territoriale et des droits et libertés). À ces deux ensembles, le Livre Blanc adjoint une « boîte à idées » organisée en quatre thématiques (innovations financières et fiscales ; gouvernance territoriale et contractualisation ; aménagement du territoire ; participation citoyenne), où chaque organisation a déposé des propositions spécifiques que le document a choisi de ne pas trancher.
À la lecture de l’ensemble, trois orientations du consensus me semblent particulièrement importantes à porter et à mobiliser.
La FAMDT formule l’enjeu de manière particulièrement claire dans sa contribution :
« Une nouvelle étape de décentralisation culturelle ne peut être une simple redistribution de compétences, mais doit devenir une redistribution réelle du pouvoir culturel, reconnaissant les musiques et danses traditionnelles, les langues et les cultures populaires comme des forces politiques d’égalité, de lien et de vitalité territoriale. […] Décentraliser la culture, c’est faire remonter la culture de la vie vers la politique, reconnaître la place des personnes, des bénévoles, des élu·es et des technicien·nes comme parties prenantes d’un même contrat d’engagement réciproque. »
Cette formulation me paraît juste, parce qu’elle déplace la décentralisation d’un sujet purement institutionnel vers un sujet politique au sens fort : qui décide, qui a droit à la parole, qui est reconnu·e dans sa culture.
Le Livre Blanc, au-delà de ses propositions techniques, fournit la matière d’une argumentation politique nouvelle. C’est ce qui m’intéresse le plus dans cette publication. Trop souvent, le secteur culturel défend ses budgets en invoquant l’importance de la culture pour elle-même, comme s’il suffisait de la nommer pour justifier son financement. Cette argumentation ne fonctionne plus auprès d’élu·es qui sont à la recherche d’un sens politique pour leurs choix budgétaires, dans un contexte où d’autres politiques publiques (santé, social, écologie) revendiquent aussi leur importance.
L’AMRF, dans sa contribution, propose une formulation utile :
« Pour les maires ruraux, la culture est un droit fondamental, un levier de cohésion sociale, un facteur de démocratie vivante et un outil structurant de l’aménagement du territoire. Elle n’est ni un supplément d’âme ni une politique périphérique. […] Décentraliser la culture, ce n’est pas éloigner la décision : c’est la rapprocher des lieux de vie, tout en favorisant des coopérations ouvertes et équilibrées entre territoires. »
Cette formulation rejoint ce que je défends depuis longtemps. La culture financée par l’argent public ne tire pas sa légitimité de sa valeur esthétique intrinsèque ; elle la tire de sa contribution à la mission républicaine, c’est-à-dire à la cohésion sociale, à l’émancipation des citoyen·nes, à l’accès aux droits et à l’intégration dans la cité. C’est cette contribution qu’il faut savoir nommer, démontrer, évaluer, pour que les élu·es puissent à leur tour la défendre, parce que cette contribution rejoint leur propre mission.
Pour faire vivre cette argumentation, le cadre des droits culturels, inscrit dans la loi française depuis 2015 (loi NOTRe) et 2016 (loi LCAP), est précieux. Les droits culturels ne sont pas un dispositif administratif à inscrire dans un schéma. Ils sont une exigence éthique qui se traduit dans les manières de travailler : respecter l’identité culturelle des personnes, leur droit à participer aux décisions qui les concernent, leur droit à voir leur patrimoine reconnu, leur droit à choisir leur mode de participation à la vie culturelle. Patrice Meyer-Bisch, qui a porté la rédaction de la Déclaration de Fribourg en 2007, rappelle dans son texte récent Clarifier le sens culturel des droits humains (Nectart #20, 2025) que les droits culturels visent à « lutter contre les formes d’assignation et de discrimination ». C’est un outil de transformation des pratiques, pas un label à apposer sur des dispositifs inchangés. Mobilisé sérieusement, il permet aux élu·es de comprendre ce que produit concrètement un projet culturel pour les habitant·es, et aux acteur·ices culturel·les de remettre en question leurs propres méthodes.
C’est ici, à mon sens, que se joue l’enjeu central du Livre Blanc. Demander aux pouvoirs publics de simplifier les procédures, de sanctuariser les financements croisés, de généraliser les CPO pluriannuelles, tout cela est utile, et même nécessaire. Mais aucune de ces évolutions ne tiendra dans le temps si les professionnel·les du secteur ne travaillent pas en parallèle à leur propre remise en question. Les responsables politiques savent que le secteur a perdu une partie de sa légitimité auprès des publics qu’il prétend servir, et c’est ce qui rend les coupes budgétaires possibles. Tant que cette légitimité ne sera pas reconstruite, le portage politique restera fragile, quels que soient les dispositifs institutionnels.
Plusieurs contributions du Livre Blanc ouvrent cette voie. La COFAC, par exemple, conclut sa contribution sur ces termes :
« La COFAC appelle à une nouvelle étape de la décentralisation culturelle fondée sur la confiance, la coconstruction, la reconnaissance de l’autonomie associative, des financements pérennes, un accompagnement renforcé du bénévolat, la prise en compte des droits culturels comme principe structurant. Cette refondation est indispensable pour garantir que la culture demeure un espace partagé, vivant et accessible à toutes et tous, et pour assurer la vitalité démocratique des territoires. »
Le mot « refondation » est important. Il ne s’agit pas seulement de défendre l’existant. Il s’agit de transformer les méthodes, les critères, les postures. Les propositions de l’UFISC sur l’évaluation, par exemple, vont dans ce sens : « Introduire une dimension plus démocratique au sein des critères et systèmes d’attribution, de répartition et d’évaluation des subventions, en y impliquant notamment les acteur·ices de la société civile et les citoyen·nes ». Ce qu’on évalue, et avec qui on évalue, dit ce qu’on défend. Une évaluation purement quantitative, conduite entre professionnel·les sans regard extérieur, finit par célébrer la structure plus qu’elle ne sert le projet démocratique.
L’évaluation sincère et qualitative que défend le Livre Blanc, à mon sens, ne se mettra pas en place par décret. Elle suppose un travail collectif des professionnel·les du secteur eux·elles-mêmes, un travail de documentation, de mise en commun, d’invitation à des regards extérieurs hors enjeux. C’est ce travail qui, ensuite, permettra de dialoguer avec les élu·es sur des bases solides, parce qu’il documente ce que les projets produisent réellement pour les personnes et pour le projet démocratique.
Le Livre Blanc est un document long et dense. Plutôt que d’attendre qu’il produise par lui-même des effets institutionnels, je propose à chacun·e de se saisir de la matière qu’il offre, à son endroit, pour faire avancer le sujet. Voici quelques pistes concrètes, qui croisent les propositions du Livre Blanc avec ce que je défends dans mes propres travaux. Elles n’épuisent pas le sujet, et elles sont à compléter en fonction des contextes.
Si vous êtes élu·e d’une collectivité locale :
Si vous êtes directeur·ice d’une structure culturelle :
Si vous êtes artiste :
Si vous êtes technicien·ne du secteur culturel, social ou éducatif :
Si vous êtes engagé·e dans la vie associative ou citoyenne sur un territoire :
Le Livre Blanc et sa synthèse en vingt points sont disponibles sur le site de l’Observatoire des politiques culturelles. Je vous invite à les lire, à les faire circuler dans vos réseaux, à les soumettre aux élu·es de votre territoire. Ce document, par sa simple existence, témoigne d’une capacité du secteur à travailler ensemble dans une période difficile. Il offre une matière dont chacun·e peut se saisir, à son endroit, pour faire avancer la place de la culture dans le projet démocratique.
La culture financée par l’argent public ne se défend plus aujourd’hui par ce qu’elle est. Elle se défend par ce qu’elle fait pour la démocratie et pour les liens qu’elle tisse entre les personnes, dans la reconnaissance de la dignité culturelle de chacun·e. C’est cette argumentation qu’il faut construire ensemble, avec les élu·es comme partenaires d’une même mission. Le Livre Blanc, mobilisé avec sérieux, peut y servir.
Le Livre Blanc complet et la synthèse en vingt points sont disponibles sur le site de l’Observatoire des politiques culturelles : www.observatoire-culture.net
En appui sur les expériences de terrain d’innovation culturelle depuis plus de 30 ans de Benoît Labourdette et son travail de recherche et de méthodologie, l’agence Benoît Labourdette production accompagne les politiques culturelles dans leurs besoins d’innovation, de meilleures rencontres avec les populations, d’usages des outils numériques et de coopération, de définition de stratégies de médiation, d’accompagnement d’équipes artistiques, de techniciens ou d’élus. La méthode est toujours basée sur l’intelligence collective, la coopération et la capacitation des personnes et des structures. Nous accompagnons des villes ou autres collectivités, des réseaux nationaux, des institutions, des associations.