Pour une robustesse coopérative des projets culturels

10 février 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Pour que les projets culturels puissent trouver pleinement leur sens social et devenir plus robustes face aux attaques politiques qui les jugent « non essentielles », il me semble nécessaire de réfléchir aux dynamiques de coopération et d’évaluation. Pour participer régulièrement à la mise en œuvre de moments de co-construction entre acteurs et institutions culturelles, je souhaite partager une réflexion et deux recommandations, que j’espère utiles, en 2025 et pour plus tard.

À quoi sert la coopération ? Elle sert à ce que les projets s’ancrent à plusieurs endroits à la fois. Elle aide à ce que le sens se diffuse en synergie. Et elle permet le « 1+1=3 », c’est-à-dire des impacts culturels et sociaux plus importants que ceux des projets menés seuls.

Mais, du fait de la diversité des scénarios de coopération, elles sont souvent assez difficiles à mettre en œuvre. Parfois, des coopérations malmenées, au lieu d’apporter de la synergie, deviennent un frein, et on aurait préféré mener le projet seul ! Comme on dit, « seul on va plus vite, à plusieurs on va plus loin ». C’est facile à dire, mais c’est singulièrement compliqué à faire. L’objet de cette réflexion est d’apporter quelques pistes, je l’espère utiles, dans ce sens.

On a peur d’être déstabilisé par l’autre. On a peur de perdre la valeur de notre projet, de ce qu’on défend à travers ce projet, à cause des autres qui, en « tirant la couverture à eux », pourraient le dénaturer. Et pourtant, soit nous sommes obligés, soit nous savons que la coopération est nécessaire, voire indispensable, par exemple pour que le projet puisse bénéficier de financements complémentaires. La coopération intervient entre des acteurs publics, ainsi que dans le lien entre acteurs publics, associatifs ou privés. Les attentes de chacun des acteurs peuvent être très divergentes, ce qui est absolument normal. On a tous besoin des autres, et en même temps, les autres nous dérangent, parfois assez profondément.

Première recommandation : le partage des objectifs en début de réunion

Pour mettre en place les coopérations, nous organisons des réunions en présence ou en visioconférence. L’objectif de la réunion est d’être efficace : il y a toujours un ordre du jour, des décisions à prendre, des actions à mettre en place, des dates à définir, des personnes à recruter, des budgets à trouver, etc. Le temps est compté, et tout le monde veut avancer.

Mais il me semble indispensable de commencer toute réunion par un partage rapide, par chaque personne autour de la table, quel que soit son statut, de ses attentes et de ses objectifs par rapport à ce projet. Ainsi, nous prendrons conscience les uns et les autres de la diversité des attentes, et nous serons mieux en capacité de comprendre d’éventuels blocages et de les contourner.

Il ne s’agit en aucun cas de chercher à créer du commun dans les attentes. Chacun est légitime dans ses attentes spécifiques. Mais prendre conscience de cette diversité et construire en dialectique avec elle, c’est-à-dire savoir d’emblée que le projet est complexe, multiple, et que ce sera là sa qualité, est essentiel.

Si on ne prend pas ce temps-là, on va croire être plus efficaces et aller plus vite droit au but, mais en réalité, on perdra beaucoup de temps plus tard, parce qu’on aura présupposé des intentions aux autres qu’ils n’ont pas. On va aussi penser que leurs objectifs sont les mêmes que les nôtres, ce qui est absolument normal, car nous ne pouvons pas nous mettre à leur place ; ils sont les mieux placés pour nous le dire.

Ainsi, par ce moment de partage non directement productif, nous allons gagner énormément de temps et d’énergie par la suite, car nous poserons des actes et des objectifs en lien avec la réalité multiple de chacun des partenaires, et non pas avec des imaginaires divergents déconnectés de la réalité des autres.

Cette recommandation n’est pas facile à mettre en œuvre, alors qu’elle paraît très simple, car cela semble inutile. Et aussi, on craint toujours d’entrer dans des discussions et confrontations qui feront perdre du temps ; mais soyons sûrs que cela en fera gagner par la suite !

Deuxième recommandation : améliorer de façon collective l’évaluation des projets culturels

Les politiques publiques de la culture sont très peu évaluées. Il y a quelques critères quantitatifs, des critères de jugement esthétiques, mais les critères de lien avec la réalité sociale, et donc d’utilité sociale des projets culturels, sont survolés. Ils sont souvent présents, bien sûr, car c’est ce qui justifie de plus en plus de financements, et c’est bien normal, car tout le monde paie ses impôts. Mais une démarche d’évaluation profonde de l’ensemble du dispositif du projet (et non pas l’action culturelle isolée) reste généralement non demandée par les financeurs.

Pourtant, en termes de pérennité politique des projets culturels, ces évaluations sont indispensables. Elles permettront à la fois de faire évoluer les projets eux-mêmes par des remises en question volontaires, tout à fait utiles, et d’autre part de pouvoir argumenter sur le sens des projets de façon plus convaincante.

L’évaluation collaborative devrait être au cœur des coopérations. Ces évaluations pourraient servir aux différents partenaires de la coopération culturelle. Cela permettrait aussi d’aider les élus à comprendre, et donc à défendre de façon plus argumentée les projets culturels, et se les approprier.

Pour pouvoir évaluer le sens de l’inscription sociale des projets culturels, les outils et les grilles d’analyse des droits culturels me semblent tout à fait précieux et opérants. Ces évaluations pourraient tout à fait être menées par des instances collectives, entre collègues, pour aider à évaluer des projets dont nous ne sommes pas partie-prenante, afin qu’évaluation ne rime pas avec valorisation mensongère du projet. L’évaluation et la remise en question sont des exercices tellement difficiles qu’il faut vraiment à mon sens les mettre en œuvre dans des collectifs qui se situent hors des enjeux du projet.

Petit à petit, en systématisant ce type d’approche, l’expérience pourrait s’accumuler, et ainsi le secteur culturel pourrait se doter d’outils politiques beaucoup plus puissants, convaincants et concrets que ce qui existe aujourd’hui. Ces outils pourraient aussi permettre aux projets eux-mêmes de grandir, de se remettre en question et de mieux atteindre leurs objectifs, au-delà de la simple défense de leur existence.

En appui sur les expériences de terrain d’innovation culturelle depuis plus de 30 ans de Benoît Labourdette et son travail de recherche et de méthodologie, l’agence Benoît Labourdette production accompagne les politiques culturelles dans leurs besoins d’innovation, de meilleures rencontres avec les populations, d’usages des outils numériques et de coopération, de définition de stratégies de médiation, d’accompagnement d’équipes artistiques, de techniciens ou d’élus. La méthode est toujours basée sur l’intelligence collective, la coopération et la capacitation des personnes et des structures. Nous accompagnons des villes ou autres collectivités, des réseaux nationaux, des institutions, des associations.


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