Des inconnu·e·s qui se retrouvent autour de ciseaux, de colle et de citations de Bourdieu. Et qui repartent avec des images qui disent quelque chose d’eux. Atelier réalisé en collaboration avec Guillaume Cuny et l’équipe du centre socio-culturel Le Local.
Le samedi 28 mars 2026, j’ai animé un atelier de création photographique et de collage au centre socio-culturel Le Local à Poitiers, dans le cadre de la 20e édition du festival Raisons d’Agir, dont le thème était « Médias dominants, médias résistants ». C’était la dernière journée du festival, de 14h à 16h. Seize images ont été réalisées. Elles sont toutes visibles en ligne sur cette page, avec une présentation détaillée de chaque collage en fin d’article. Les choses ne se sont pas passées comme je l’avais prévu, et c’est ce qui a rendu l’après-midi si riche.
Le festival Raisons d’Agir existe depuis vingt ans. Né dans le sillage de la pensée de Pierre Bourdieu et des Éditions Raisons d’Agir, il met en dialogue, chaque année à Poitiers, des universitaires, des artistes, des militant·e·s et des professionnel·le·s des médias. L’édition 2026, qui s’est déroulée du 21 au 28 mars, posait une question centrale : comment circulent aujourd’hui les informations, et quelles résistances s’organisent face aux différentes formes de domination médiatique ?
Conférences, projections, débats, pièces de théâtre et ateliers se sont succédé pendant une semaine dans plusieurs lieux de Poitiers : l’Espace Mendès-France, la librairie La Belle Aventure, le TAP Cinéma et le centre socio-culturel Le Local. C’est Guillaume Cuny, maître de conférences en sciences de l’éducation à l’université de Poitiers et membre actif de l’association, qui a proposé la thématique de cette édition et qui a pensé à m’inviter. Guillaume et moi nous connaissons depuis longtemps. Il avait été en stage avec moi il y a des années, dans le cadre de la recherche-action « Éducation aux images 2.1 » que j’animais, sur le sujet des adolescent·e·s et des salles de cinéma.
Mon idée de départ était double. D’une part, des photos où les participant·e·s se mettraient en scène, physiquement, dehors ou dans la salle, sur la thématique des médias. D’autre part, des collages réalisés à partir de découpages de magazines, de prospectus et de citations que j’avais imprimées : Pierre Bourdieu, Guy Debord, Noam Chomsky, Edward Bernays, et aussi des phrases du festival lui-même. Le tout sur des supports de papier noir ou crème. J’avais apporté un appareil photo piloté depuis mon ordinateur, un vidéoprojecteur pour afficher les créations en temps réel sur le mur, un QR code pour que chacun·e reparte avec toutes les images sur son téléphone, et une boîte à lumière pour photographier les collages dans de bonnes conditions.
J’avais aussi dit à Guillaume et à Maïssa, l’animatrice du Local, de ne pas hésiter à créer eux aussi. C’est une chose à laquelle je tiens : la personne qui anime n’est pas au-dessus du groupe, elle est dedans. Quand les gens arrivent et qu’ils voient que nous aussi, on est en train de découper, de chercher, de coller, ça change tout. Ça dit : on est dans la même énergie, il n’y a pas d’enjeu, on se fait plaisir.
Le groupe s’est constitué peu à peu. Les gens arrivaient, s’asseyaient. Certain·e·s étaient venu·e·s pour ça, d’autres passaient et restaient. Ce qui m’a frappé d’abord, c’est que personne ne se connaissait. Il y avait Michel, un professeur d’université à la retraite qui avait d’abord travaillé quatorze ans à Jeunesse et Sports. Juan, un jeune homme qui ne connaissait personne. Séverine, qui travaillait à l’UNICEF. Maïssa, l’animatrice du Local. Guillaume et Louise, organisateur·rice·s du festival. Et des gens qui passaient, restaient cinq minutes ou une heure.
Il y a eu un moment, assez tôt, qui a compté. Séverine a dit : « Moi, je ne connais personne. » Elle le disait comme si c’était un aveu, comme si elle était la seule dans cette situation. Je lui ai répondu que moi non plus, je ne connaissais qu’une seule personne ici, Guillaume. Et Juan a ajouté : « Moi, je ne connais personne. » Ce genre de moment, on pourrait le laisser passer. Mais c’est là que tout se joue. Ma réponse était vraie : je ne connaissais effectivement que Guillaume. Mais c’est aussi un geste de mise à niveau. Quand celui qui anime dit « moi non plus », la personne qui se sentait à l’écart comprend qu’elle est à sa place. On est tou·te·s dans la même situation. On peut commencer.
J’avais proposé deux activités en parallèle, le collage et la photo en groupe. Mais très vite, j’ai senti que le groupe se formait autour de la table, autour des ciseaux et du papier. J’ai dit à Guillaume : « je pense qu’on va faire que du collage, je sens qu’on a quelque chose à creuser là. » Les photos avec mise en scène, ça aurait pu être un peu superficiel. Alors que le découpage, c’est personnel. On est assis, on feuillette, on découpe une image sans trop savoir pourquoi. On se laisse inspirer.
C’est une chose que j’ai apprise au fil des ateliers : il faut conseiller aux gens de commencer par les images, pas par les textes. Quand on cherche un texte dont on a besoin, on a plus de mal que quand on se laisse attirer par une image. L’image vient de l’inconscient. Le texte viendra après, pour nommer ce que l’image a déjà dit.
Le découpage a aussi cette vertu que pendant qu’on découpe, on parle. Les mains sont occupées, et la parole se libère. La discussion a navigué du « plan Dallas » (ce cadrage en contre-plongée sur les immeubles de banlieue qu’on apprend en école de journalisme, et dont quelqu’un avait entendu parler la veille au festival) aux stéréotypes de genre dans les campagnes de l’Éducation nationale, des conditions de travail des jeunes journalistes précaires, à l’œuvre d’Eva Illouz sur la dictature du bonheur, de la première photo du monde prise par Nicéphore Niepce en 1827, à la stratégie numérique d’Arte. Chacun·e apportait quelque chose, une expérience, une indignation, une anecdote. Michel racontait ses années à Jeunesse et Sports. Louise parlait de la mort de Brigitte Bardot et de la façon dont les médias l’avaient réduite à sa beauté. Guillaume décrivait un exercice qu’il fait avec ses étudiant·e·s, comparer le traitement d’un même fait d’actualité dans différents journaux. Et pendant ce temps, les ciseaux travaillaient, l’inconscient les guidant.
Quand un collage était terminé, je le photographiais, puis je m’asseyais avec la personne devant l’écran pour le recadrer et ajuster la luminosité. Ce moment-là compte énormément. C’est un moment d’attention à ce que la personne a fait. On discute : « Tu préfères avec plus de contraste ? », « On laisse du noir autour ou on serre ? », « Et si on poussait un peu les couleurs ? » La personne voit son collage se transformer en image, prendre une autre allure. Et ensuite, je demande : « Comment tu l’appelles ? »
Le titre, c’est le moment où l’image dit ce qu’elle veut dire. Parfois il vient tout de suite. Louise a dit « Le milliardaire peut-il s’échapper de sa condition ? » d’un trait. Parfois il faut tourner autour. Pour Séverine, on a hésité entre « Lumière divine », « Lumière bleue », « Clair-obscur ». Elle a fini par « L’écran bleu ». Pour Maïssa, on a cherché ensemble quelque chose autour de la créativité, et c’est le groupe qui l’a aidée à trouver « Mariée avec l’art », un jeu de mots entre la femme mariée et la femme unie à la création. Pour le collage de Guillaume avec la femme debout sur la table au milieu des chaises vides, il n’avait pas d’inspiration. Quelqu’un a dit : « Salon de jardin. » Et c’était parfait.
Chaque image, une fois titrée et signée du prénom de son auteur·e, était mise en ligne derrière le QR code. Les participant·e·s pouvaient la retrouver sur leur téléphone, la télécharger, la montrer à d’autres. J’ai vu Michel essayer plusieurs fois de télécharger la sienne, s’emmêler, recommencer. Il allait plus vite que les ados, mais pas dans le bon sens. On a fini par trouver comment faire ensemble. Ce petit moment de maladresse technique, c’est aussi de la confiance : on ne se juge pas, on s’entraide.
Ce qui m’a frappé, en voyant les collages s’accumuler sur l’écran, c’est la récurrence de certains motifs. La citation « Éteins ta télé, allume ton esprit » est apparue dans quatre collages différents, sans que les personnes ne se soient concertées. Juan l’avait mise en titre de son collage minimaliste, un grand vide blanc avec un petit poste de télé tout en bas. Guillaume l’avait intégrée dans « La priorité », une scène de premiers secours où c’est la femme qui sait et l’homme qui a besoin d’aide. Séverine l’avait noyée dans une explosion de couleurs et de mots déchirés. Chacun·e la même phrase, et chaque fois un langage visuel totalement différent.
Guy Debord aussi traversait plusieurs collages. Sa phrase sur le « mauvais rêve de la société moderne enchaînée » avait trouvé deux traductions : chez Guillaume, une femme à vélo avec une bouée flamant rose ; chez Louise, un ours en peluche géant avec un manège sur la tête. Même citation, deux images opposées, et pourtant les deux fonctionnent.
J’ai moi aussi créé deux collages pendant l’atelier. Le premier, « La culture », où j’ai bombardé une figure de mannequin de haute couture de citations de Debord, Bourdieu et Chomsky. C’est un peu frontal. Le second, « On pense pareil », est plus personnel. J’ai utilisé la première photo du monde de Nicéphore Niepce, dont on avait parlé pendant l’après-midi, et je l’ai insérée dans une ampoule découpée dans du papier doré, à côté de personnages masqués, en référence au Covid, et de la phrase « Quand tout le monde pense pareil, c’est que personne ne pense. » Un participant a remarqué que l’ampoule ressemblait à une pomme de terre. Il avait raison : Niepce avait justement utilisé de la fécule de pomme de terre pour fixer les premières photos du monde. Ces hasards-là, on ne les invente pas. Ils arrivent quand le groupe est en confiance et que les associations d’idées circulent librement.
Il y a eu un moment où Louise s’est excusée de ne pas avoir fait quelque chose de « très travaillé ». Je lui ai dit que dans ce qui est spontané, il y a une énergie différente, très intéressante. C’est un moment que je connais bien dans les ateliers. Les gens arrivent avec l’idée qu’il faut bien faire, que ce qu’ils vont produire sera jugé, qu’ils ne sont pas artistes. Et puis ils découpent. Et puis ils collent. Et puis ils comprennent que tout est autorisé.
Guillaume l’a bien formulé vers la fin : « C’est vrai que le fait de ne pas réfléchir trop longtemps, de se laisser porter par ce qu’on découvre, c’est marrant, ce qui se passe malgré nous. » Et quelqu’un a ajouté : « Au début, tu te dis, qu’est-ce que je peux faire ? Et puis tu comprends que tout est autorisé. » Ce chemin-là, du doute à l’autorisation, c’est le cœur de ce type d’atelier. C’est facile à dire, mais ce n’est pas si facile à vivre. Et le collectif aide. Il n’y a pas d’enjeu, les autres le font aussi.
Une participante a aussi relevé quelque chose qui m’a touché : le fait que les citations imprimées l’avaient aidée à trouver sa position. Les mots des autres, les mots de Bourdieu ou de Debord, à côté de ses propres images découpées, ça donne un point d’ancrage. On n’est pas obligé·e de tout inventer. On peut partir de ce qui existe pour dire quelque chose de neuf. C’est d’ailleurs pour ça que je prépare ces citations : pas pour imposer un discours, mais pour offrir des prises.
C’est aussi une question de confiance, en particulier pour les femmes. Séverine l’a remarqué : ce besoin de se sentir validée avant de parler, de s’excuser avant de s’exprimer, est un mécanisme très courant. Le collage, parce qu’il passe par les mains et pas par la parole, offre un chemin détourné pour dire des choses qu’on n’oserait peut-être pas formuler autrement. Et le titre qu’on donne à la fin, c’est le moment où on assume ce qu’on a fait. « Je pense donc je dérange », a écrit Maïssa. Il faut du courage pour écrire ça.
Vers la fin de l’atelier, j’ai eu avec Guillaume une discussion qui me travaille depuis un moment. Je suis en train d’écrire sur la relation entre l’original et sa reproduction numérique. Walter Benjamin, dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, écrivait que l’original possède une aura que la reproduction ne peut pas avoir. Or, dans cet atelier, comme dans d’autres que j’ai animés, c’est l’inverse qui s’est produit. Les collages physiques, faits de papier et de colle, ont pris une autre dimension une fois photographiés, recadrés, contrastés et mis en ligne. La reproduction numérique avait plus de présence que l’original.
Guillaume a proposé une hypothèse : c’est un effet de muséographie. Prendre un objet, l’extraire de son contexte, le mettre en valeur, ça change le regard qu’on pose dessus. Je crois qu’il a raison, mais je pense que c’est plus que ça. Le numérique n’est plus un espace de simple reproduction. C’est devenu un mode d’existence des choses, ubiquitaire et partagé. Quand les participant·e·s scannent le QR code et retrouvent toutes les images sur leur téléphone, qu’ils et elles les emportent chez eux, qu’ils et elles les regardent un mois plus tard, l’image prend une autre valeur. On y découvre d’autres axes de lecture.
J’ai vécu ça de manière frappante il y a deux ans, lors d’un atelier au musée de la Grande Guerre de Meaux. L’atelier avait duré trois semaines, et trois semaines plus tard, on exposait les œuvres au musée. Des participant·e·s sont revenu·e·s, et nous ont dit que c’est grâce au QR code qu’ils et elles étaient revenu·e·s. Parce que les images avaient continué à exister dans leur quotidien numérique. Dans la tête, les souvenirs s’évanouissent. Sur un téléphone, ils restent. Et ils rappellent. Ils nous construisent.
Ces seize collages sont désormais disponibles en ligne. Le festival Raisons d’Agir peut les utiliser pour illustrer son site, sa communication, ses futures éditions. Ce sont des images créatives, originales, réalisées par des personnes qui se sont approprié le thème du festival à leur manière. Elles ne sont pas l’illustration d’un discours sur les médias. Elles sont un discours sur les médias, formulé par des mains et des ciseaux, dans un après-midi où des inconnu·e·s ont partagé un plaisir qui les a surpris·es eux-mêmes.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit, au fond. Un festival sur les médias dominants et les médias résistants ne peut pas se contenter de dénoncer la domination. Il doit offrir des espaces où chacun·e expérimente ce que c’est que penser par soi-même. Et penser par soi-même, ça commence par oser s’exprimer. Oser poser une image à côté d’un mot. Oser donner un titre. Oser dire « Pourquoi vous faites la gueule ? » à un monde qui préférerait qu’on sourie.
« Charmeur de serpent » (Guillaume) — Sur fond noir, une photo de main posée sur le sable, tenant une bouteille en plastique d’où semble couler un petit serpent. En dessous, une citation de Bourdieu tirée de Sur la télévision : « La violence symbolique est une violence qui s’exerce avec la complicité tacite de ceux qui la subissent. » L’image est sobre, presque documentaire, et c’est le rapprochement entre le geste du charmeur et la phrase de Bourdieu qui crée le sens : la séduction médiatique comme manipulation douce, à laquelle on se prête.
« Méandres » (Guillaume) — Un collage dense sur fond noir. En arrière-plan, un paysage urbain : des barres d’immeubles derrière un grillage, une rivière qui serpente dans l’herbe. Par-dessus, une grande bouteille de Penfolds Grange (un vin de luxe australien, vintage 2018) et, en bas à gauche, un plateau de télévision où deux personnes discutent dans des fauteuils oranges. La citation « Le fait divers fait diversion » lie l’ensemble. Le groupe a beaucoup discuté de cette image, de la cohabitation entre le quartier populaire, le produit de luxe, le studio de télé et la rivière. Guillaume a trouvé le titre dans cette idée de méandres : tout serpente, le cours d’eau, le vin, l’information.
« Liberté » (Michel) — Un enchevêtrement de corps découpés, bras, torses, visages, en teintes roses et chaudes, presque charnel. Des regards qui se croisent, des peaux nues, un jeune homme en sweat noir les yeux fermés, une femme noire de face au regard direct. Au milieu, la citation : « Le plus grand danger pour la liberté ne vient pas de ceux qui veulent l’abolir, mais de ceux qui s’y sont habitués. » Le groupe a lu dans cette accumulation de corps toute l’ambiguïté du mot « liberté » : les apparences, les croyances, un monde où la liberté est tellement présente qu’on ne la voit plus.
« Le milliardaire peut-il s’échapper de sa condition ? » (Louise) — Sur fond crème avec un liseré noir, une bouteille de champagne Amour de Deutz trône au centre, enveloppée de grandes fleurs jaunes. Autour, un homme qui se prend la tête dans les mains, un fragment du drapeau européen, un hôtel de luxe, un jeu « Cherche et Trouve », le mot « LOUP », « HÉRITAGE », « UNE EXPÉRIENCE SUR-MESURE », « L’EMPIRE DU MILIEU ». Et en haut, Bourdieu : « Je préfère me débarrasser des faux enchantements pour pouvoir m’émerveiller des vrais miracles. » Le groupe a cherché le loup dans l’image. Il est partout et nulle part. Le champagne, est-ce un faux ou un vrai enchantement ? Et les fleurs derrière la bouteille ?
« Éteins ta télé et allume ton esprit » (Juan) — Le collage le plus minimaliste de l’après-midi. Un immense espace blanc, presque vide. En haut au centre, la phrase en grandes lettres : « ÉTEINS TA TÉLÉ. ALLUME TON ESPRIT. » Tout en bas à gauche, un petit poste de télévision sombre sur un meuble. Tout en bas à droite, un personnage assis dans un fauteuil, un livre à la main, avec au-dessus de sa tête une lampe d’où rayonnent des traits jaunes dessinés à la main. L’espace vide entre les deux dit tout : le chemin qui va de l’écran éteint à l’esprit allumé, c’est un vide qu’il faut oser traverser.
« L’écran bleu » (Séverine) — Une explosion de couleurs : jaune vif, bleu ciel, rose fluo. Des mots déchirés dans du papier : « Penser le mouvement », « S’évader », « Vaincre la peur », « Venez vivre ». Des figures de sculptures sombres, presque menaçantes, empilées les unes sur les autres. Un petit moine qui fait « chut » avec son doigt. Et en bas, encore : « ÉTEINS TA TÉLÉ. ALLUME TON ESPRIT. » C’est le même message que Juan, mais dans un langage tout différent, un appel au mouvement, à la couleur, à l’évasion physique hors de l’écran.
« Esprit, es-tu là » (Séverine) — Sur fond noir, deux figures face à face : à gauche, une femme aux cheveux blancs, en noir et blanc, qui se couvre la bouche de la main. À droite, un homme en couleur, penché en avant, des jumelles ou un appareil photo braqué vers nous. Entre les deux, écrit à la main sur des papiers bleus : « Retire tes œillères ». En dessous : « AUTODÉFENSE INTELLECTUELLE ». Et encore : « Ouvre ton esprit », « Prendre de la distance ». Qui regarde et qui se tait ? Qui observe et qui est réduit·e au silence ?
« La priorité » (Guillaume) — Sur fond noir, une scène de premiers secours : une femme en blouse blanche, calme et sûre d’elle, fait face à un homme en veste rouge qui gesticule, les mains ouvertes. Entre eux, un mannequin de formation et un défibrillateur. Le message « ÉTEINS TA TÉLÉ. ALLUME TON ESPRIT. » est collé entre leurs deux visages. En dessous, en rouge : « LES GESTES DE PREMIERS SECOURS ». C’est elle qui sait, c’est elle qui est calme, et lui qui a besoin d’aide. Et ces premiers secours ne sont pas ceux du corps, mais ceux de la conscience.
« Pourquoi vous faites la gueule ? » (Louise) — Sur fond blanc, des fragments de visages flottent dans la partie haute de l’image : juste des yeux, des fronts, des bouches, découpés dans des magazines. Tous sérieux, tous fermés. Aucun ne sourit. En bas, deux groupes de CRS en tenue d’intervention, casqués, armés, massifs, qui forment comme deux piliers sombres. Louise avait cherché des visages qui ne souriaient pas dans les magazines, et c’était difficile : la plupart des gens sourient dans la presse. Elle en a trouvé un sur cinq ou six.
« Mariée avec l’art » (Maïssa) — Le collage le plus baroque de l’ensemble. Une accumulation foisonnante : une figure féminine centrale en veste violette, le mot « MARIÉE » en grandes lettres noires, « AVEC » et « L’ART. » en blanc, « Musique », « Sons », « championne », « belle », « énergie ! », « STYLÉE ». Des casques audio, des bottes rouges, des tasses japonaises, des femmes en tenues colorées, une façade de musée. Maïssa avait du mal à trouver des textes qui lui parlaient, et c’est le groupe qui l’a aidée.
« Je pense autrement » (Maïssa) — Sur fond noir, deux éléments : à gauche, une photo déchirée d’un groupe de jeunes femmes, regard intense, un t-shirt « Hollywood ». À droite, une figure découpée dans un magazine de mode, grande, blonde, robe blanche, sac de marque. Au-dessus : « JE PENSE DONC ». En bas : « JE DÉRANGE ». Le détournement du cogito cartésien dit tout : penser par soi-même, c’est déranger. Et la confrontation entre les deux images de femmes pose la question de qui a le droit de penser et de déranger.
« Le mauvais rêve » (Guillaume) — Sur fond noir, une femme à vélo avec une bouée flamant rose autour du corps. L’image a quelque chose de joyeux et d’absurde, un été sans fin. Collée dessus, la citation de Guy Debord : « Le spectacle est le mauvais rêve de la société moderne enchaînée, qui n’exprime finalement que son désir de dormir. » Le contraste entre la légèreté de l’image et la dureté de la phrase produit un choc.
« Salon de jardin » (Guillaume) — Sur fond noir avec un sol vert pomme, une femme à la tête disproportionnée par rapport à son corps, debout sur une petite table ronde, bras croisés, sourire confiant. Autour d’elle, des chaises de jardin en métal, vides. La citation de Debord : « Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux. » Le titre « Salon de jardin » ramène cette scène surréaliste à quelque chose de banal, de quotidien, de dérisoire.
« La culture » (Benoît) — Mon premier collage. Sur fond noir, une mannequin en tenue de haute couture, perles et sac à main, littéralement bombardée de citations. Debord, Bourdieu, Chomsky se bousculent autour d’elle : « La culture, devenue intégralement marchandise, doit aussi devenir la marchandise vedette de la société spectaculaire », « Les riches achètent les médias pour donner leur message bien choisi aux pauvres », « La propagande est à la démocratie ce que la violence est à la dictature ». Une figure du luxe ensevelie sous les mots qui la décryptent.
« On pense pareil » (Benoît) — Mon deuxième collage. Sur fond noir, trois personnages en blouse blanche et masques, en référence aux obligations de la période Covid, photographiés en noir et blanc. Autour d’eux, un cercle bleu vif, et à gauche, une ampoule découpée dans du papier doré dans laquelle est insérée la toute première photographie du monde, celle de Nicéphore Niepce, dont le groupe avait parlé plus tôt dans l’après-midi. À droite, une bulle de parole : « Quand tout le monde pense pareil, c’est que personne ne pense. » Un participant a fait le rapprochement entre l’ampoule et la pomme de terre — Niepce utilisait de la fécule de pomme de terre pour fixer ses images.
« Je voudrais encore un peu dormir » (Louise) — Sur fond noir, un grand ours en peluche blanc, debout, souriant, avec sur la tête un manège de fête foraine aux allures de pieuvre lumineuse. À gauche, des formes déchirées dans des teintes ocre et orange, le mot « INSPIRE », des confettis multicolores, des fragments de papier bleu. En bas, Debord : « Le spectacle est le mauvais rêve de la société moderne enchaînée, qui n’exprime finalement que son désir de dormir. » L’ours en peluche, l’enfance, le manège, le rêve : le titre « Je voudrais encore un peu dormir » peut se lire comme le refus d’ouvrir les yeux sur le monde, ou comme un désir de douceur dans un monde trop dur.
Des ateliers liés aux images, au cinéma, à la photographie, au cinéma d’animation, mais aussi des ateliers d’écriture, proposés dans le cadre d’événements culturels aux gens « qui passent ». Comment proposer une exigence de qualité créative, même dans un temps très court.