Invité comme membre du jury d’un concours de courts-métrages au smartphone à Villetaneuse, j’ai découvert comment l’imprévu technique et les ajustements collectifs transforment un événement en véritable apprentissage partagé.
Samedi 13 décembre 2025, je me suis rendu à Villetaneuse pour participer au jury de la finale du concours « Filme Tout Court », premier concours de courts-métrages tournés au smartphone organisé par le service culturel de la ville en partenariat avec les cinémas L’Écran de Saint-Denis et Plaine Commune. J’avais été sollicité·e par Gishly Didon, directrice de l’action culturelle de la ville et Noélia Perez-Rodrigo, coordinatrice Ville-Médiathèque, à la fois pour apporter ma légitimité en tant que fondateur·rice du festival Pocket Films, l’un des premiers festivals au monde dédiés aux films tournés avec téléphone portable, créé en 2005 avec le Forum des images, et pour accompagner cette première édition d’un événement qui cherche encore ses marques.
Les échanges préalables par email avaient déjà posé quelques questions fondamentales. Aymeric Chouteau, médiateur·rice culturel·le aux cinémas L’Écran et membre du jury, avait soulevé avec justesse l’enjeu de la composition du jury : trois hommes blancs de 40-50 ans, ce qui posait une question de représentativité vis-à-vis des jeunes participant·es. Il avait également exprimé des réserves quant aux critères d’évaluation proposés, notamment sur le « tournage », difficile à juger équitablement sans avoir assisté à tous les ateliers. De mon côté, j’avais anticipé qu’avec un petit nombre de films, notre rôle de jury serait plutôt de valoriser l’ensemble du travail accompli que de postuler une hiérarchisation stricte. Nous allions inventer les choses sur le moment.
Ce qui s’est passé ce jour-là illustre parfaitement ce que signifie construire collectivement une expérience culturelle, avec ses imprévus, ses ajustements permanents, et la richesse des apprentissages qui en découlent pour tous·tes les acteur·rices impliqué·es.
À mon arrivée à la médiathèque Annie Ernaux, le vidéoprojecteur de l’auditorium Zaïma Hamad, une belle salle de conférence qui a vraiment une valeur symbolique de salle de cinéma, ne fonctionnait plus, alors qu’il fonctionnait encore le matin même. Noélia proposait de se replier sur une petite salle de réunion à l’étage, mais j’ai senti qu’il était important de préserver le cadre initial. L’auditorium n’est pas qu’un espace technique : c’est un lieu symbolique, un espace qui dit aux jeunes réalisateur·rices que leur travail mérite d’être montré dans des conditions dignes du cinéma.
J’ai donc accompagné l’équipe dans la recherche urgente d’une solution alternative. Je connais très bien les sujets techniques aussi. Heureusement, un vidéoprojecteur externe était disponible, et je les ai aidé·es à le positionner correctement. Restait le problème du son : pas de câble RCA mini-jack pour connecter l’ordinateur à l’enceinte portable qu’ils·elles avaient sur place. Il se trouve que l’enceinte de marque Vonyx, que je connais bien puisque ce sont celles que j’utilise moi-même dans le cadre de mes projections itinérantes. J’ai pu les aider à connecter l’ordinateur via Bluetooth. Il fallait aller vite, et ma connaissance du système Vonyx a permis de faire fonctionner l’ensemble du système rapidement, dans le temps, très limité, que nous avions avant le début de l’événement.
Cette anecdote technique peut sembler mineure, mais elle est révélatrice d’une dimension essentielle de l’accompagnement culturel. Si je n’avais pas été là, la projection aurait eu lieu, mais pas du tout avec la même symbolique. Ce qui distingue une simple diffusion vidéo d’une véritable expérience cinématographique tient souvent à ces détails : la qualité de l’image, l’ampleur du son, la configuration de l’espace. Le cadre matériel participe de la reconnaissance symbolique accordée aux créations.
Nous avons ensuite cadré la méthode d’animation de façon précise. Mon expérience de ce type d’événements me permettait de faire des propositions qui allaient fonctionner, car je les avais déjà éprouvées.
Pendant la projection et les discussions qui ont suivi chaque film, j’ai joué un rôle d’initiateur·rice tout en veillant à ne pas monopoliser la parole. Après chaque projection, j’ai lancé les discussions avec les jeunes réalisateur·rices, posant des questions sur leur processus créatif, leurs choix esthétiques, les difficultés rencontrées. Petit à petit, Noélia a repris cette méthode de médiation, en intervenant plus, puis Aymeric de L’Écran a également trouvé sa place et posé des questions aux jeunes.
Les films présentés abordaient des thématiques fortes, choisies exclusivement par les participant·es : le harcèlement scolaire, les rixes entre quartiers, la vie quotidienne à Villetaneuse. La plupart ont été accompagné·es dans le processus de réalisation. Un film en particulier m’a frappé par sa maturité formelle : celui de Nassim, qui avait tout réalisé seul. Son choix du grand angle pour filmer les déplacements en tramway créait de magnifiques travellings latéraux qui permettaient de découvrir la ville sous un angle cinématographique. Quand je lui ai posé la question, il a expliqué que ce choix était délibéré : montrer la ville de Villetaneuse au quotidien, sous tous les angles.
J’ai été impressionné·e par la capacité des jeunes à maîtriser les outils de montage. L’une des réalisatrices a expliqué qu’elle avait monté son film en quinze minutes avec CapCut. Cette application, comme d’autres outils numériques contemporains, permet une autonomie créative qui n’existait pas il y a encore quelques années. Auparavant, c’était l’intervenant·e qui montait les films parce qu’il ou elle était le seul ou la seule à maîtriser les logiciels. Aujourd’hui, les jeunes peuvent réellement être auteur·rices de leurs œuvres de bout en bout.
Le maire de Villetaneuse est arrivé en cours, et à la fin de la projection, il a fait un discours. J’ai proposé aux autres membres du jury de profiter de ce moment pour aller délibérer. Le temps était compté, car les spectateur·rices nous attendaient dans la salle, mais j’ai tenu à ce que chacun·e puisse s’exprimer et que la discussion soit réelle. Nous avons établi un ordre de prix, fait une petite modification après discussion.
Fort de mon expérience d’événements similaires, j’ai également proposé que chaque prix soit commenté par un·e membre différent·e du jury, ce qui permettait de personnaliser la reconnaissance et de valoriser des aspects spécifiques de chaque film. Cette proposition a été immédiatement adoptée.
Mais le moment le plus formateur est survenu pendant la remise des prix elle-même. Nous avions établi un classement de un à cinq, et j’ai bien vu que le cinquième prix était vécu comme une humiliation par les jeunes concerné·es. C’était prévisible, mais il fallait le vivre pour le comprendre vraiment. J’ai alors indiqué qu’il n’était pas du tout pertinent de faire des classements dans ce type de contexte. Aymeric a immédiatement rebondi en proposant que pour la prochaine édition, il n’y ait plus de premier, deuxième, troisième prix, mais des prix thématiques : prix de l’interprétation, prix de la mise en scène, prix du scénario… C’était une excellente idée, et c’est une belle illustration de l’intelligence collective : mon expérience m’a permis d’identifier le problème, et Aymeric a proposé une solution créative.
Le maire de Villetaneuse a saisi au vol la perche de cet événement joyeux qu’on créait sur le moment, et il jouait aux “roulements de tambours” avant chaque prix. L’expérience des uns et des autres et l’implication pleine et entière permettent d’improviser, car on a des bases solides.
Un constat récurrent dans les films présentés concernait la qualité sonore. Bien que les jeunes aient été accompagné·es pour la réalisation de leurs films, le son restait souvent inaudible ou de mauvaise qualité. C’est un problème classique des films amateurs, mais il existe des solutions simples.
J’ai expliqué qu’il ne s’agissait pas d’utiliser une perche, impossible avec un téléphone dans ce genre de projet, mais de travailler la mise en scène pour que le son soit bon. Cela signifie concrètement : rapprocher les acteur·rices de la caméra dans les scènes de dialogue, choisir des lieux de tournage peu bruyants, faire attention à la direction du vent en extérieur, demander aux acteur·rices de parler suffisamment fort. Ce sont des contraintes de mise en scène qui peuvent s’intégrer naturellement au processus créatif.
Ces techniques n’étaient pas connues des personnes qui avaient animé les ateliers, ce qui est tout à fait normal : ce n’est pas leur métier, ni leur expérience professionnelle. C’est précisément là que l’intervention d’un·e cinéaste peut apporter une plus-value réelle. Pour la prochaine édition, qui aura lieu sans doute dans deux ans, cette dimension technique pourra être intégrée dès les ateliers de création.
Plusieurs enseignements se dégagent de cette journée. Le premier concerne la valeur de l’expérimentation. Comme je l’ai dit à l’équipe organisatrice : il faut expérimenter, c’est en expérimentant qu’on apprend. Cette première édition comportait des imperfections, mais c’est précisément en faisant les choses qu’on découvre ce qui fonctionne et ce qui doit être amélioré. L’important est d’avoir osé, d’avoir fait.
Le deuxième enseignement touche au rôle de l’expert·e extérieur·e dans ce type de projet. Ma présence, n’était pas seulement celle de l’expert·e qui donne un avis sur des films. Cette dimension-là représente en fait une toute petite partie de l’enjeu. L’essentiel était de participer ensemble à quelque chose de constructif socialement, à partir d’activités de création artistique. La création artistique, dans ce contexte, n’est pas une fin en soi : c’est un outil de construction sociale. Cette construction a lieu sur le moment même, dans la façon dont on s’engage dans la situation, dont on contribue.
Le troisième enseignement concerne la posture d’accompagnement. Pour Noélia, à qui ce projet a été confié, il s’agissait aussi de sortir de sa zone de confort, de faire des choses nouvelles. Noélia a même joué dans deux films des participant·es. Il y a là tout un apprentissage qui se fait par l’action concrète, par l’engagement personnel, par la prise de risque mesurée. C’est ainsi que se construisent les compétences professionnelles dans le champ de la médiation culturelle.
Sans vouloir me mettre en avant, je vois bien que mon expérience vaste de ce genre de dispositifs a permis que cet événement se place à un niveau complètement différent, et cela s’est joué sur le moment. Non pas que je sois indispensable, mais parce que j’ai pu apporter immédiatement, dans la situation, des solutions pratiques et des cadrages symboliques qui auraient pu mettre bien plus longtemps par tâtonnements successifs.
Il y avait pour moi un enjeu, presque un test : celui d’une première collaboration constructive avec ce territoire et cette équipe. La question qui se posait était de savoir si mon intervention pouvait réellement créer de la valeur ajoutée, au-delà de la légitimation externe que ma présence apportait. La réponse est clairement positive : de l’intérieur, j’ai pu apporter mon expérience pour que très vite, en très peu de temps, quelque chose de fort puisse se construire et fonctionner encore mieux.
C’est peut-être cela, finalement, le rôle de l’accompagnement expert dans les projets culturels participatifs : non pas se substituer aux acteur·rices locaux·les, non pas imposer des modèles préétablis, mais contribuer à créer les conditions, techniques, symboliques, relationnelles, pour que l’expérience collective puisse advenir dans toute sa richesse. Les jeunes de Villetaneuse ont réalisé leurs premiers courts-métrages, ils et elles les ont présenté·es dans un véritable auditorium devant leurs familles et des professionnel·les, ils et elles ont reçu des retours constructifs sur leur travail, et certains d’entre eux·elles verront leurs films projetés au cinéma L’Écran de Saint-Denis lors d’une séance “Open Screen”. C’est cela qui compte : avoir ouvert ensemble un espace de possibles.
Depuis toujours, Benoît Labourdette a créé et animé des événements culturels autour du cinéma. Il a développé une expertise et un réseau en termes de contenus, de stratégies de déploiement et de méthodes de travail. Son action va de la création de festivals à l’accompagnement de collectivités pour développer les cahiers des charges et la mise en œuvre d’événements culturels de haut niveau, participatifs et citoyens, dans le domaine du cinéma et des nouveaux médias.