« L’implication des jeunes dans les projets culturels d’été : enjeux, pistes de travail, propositions »

21 mars 2024. Publié par Benoît Labourdette.
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Les « jeunes » sont les grands destinataires des projets culturels d’été dans les villes, villages et banlieues. Et pourtant les professionnels de la culture, de l’éducation et du champ social savent combien il peut être difficile de les mobiliser, donc de mener à bien la commande politique.

Benoît Labourdette propose une synthèse en une heure pour apporter des ressources utiles : enjeux sociologiques de la jeunesse contemporaine, intégration des droits culturels dans les méthodes, usages du numérique comme facteur de lien, méthodes pour l’évolution des pratiques professionnelles, réflexion philosophique sur la notion de temps et la notion de culture dans la société numérique, applicable dans des dynamiques de coopération renouvelées avec la jeunesse.

Des exemples de projets, d’accompagnements, de formations, de partenariats sont cités dans ce webinaire ; le voile est levé sur des situations de remise en question, tellement nécessaires, et pas si facile à exposer.


Webinaire sur Zoom, jeudi 21 mars 2024 de 9h à 10h. 100 participants.


Retranscription du webinaire

La trace et la contribution

Avant de commencer, je voudrais préciser quelque chose d’important. Ce moment de contribution est ouvert jusqu’à 10h, mais ensuite, le lien que vous avez reçu par email restera un endroit où je conserverai cette vidéo et où je mettrai aussi vos contributions. Vos contributions, si vous en faites, seront publiées. La trace qu’on va laisser ensemble de ce moment est aussi importante que le moment qu’on va partager ensemble.

Enjeux sociologiques de la jeunesse

On s’adresse à la jeunesse, mais c’est quoi, la jeunesse ? Je vous conseille le livre de Camille Peugny, un jeune sociologue contemporain. Son travail est passionnant. Il se demande s’il y aurait une spécificité sociologique de la jeunesse qui, si on la comprenait, pourrait nous aider à faire des propositions pertinentes et spécifiques.

C’est une question qu’on se pose et on a tous des a priori sur la jeunesse. Camille Peugny a mené des études sociologiques approfondies. La sociologie est une science, c’est-à-dire des hypothèses plus ou moins étayées, avec des débats. On va trouver des personnes qui ne sont pas du tout d’accord avec lui, et tant mieux.

Ce qu’il dit, c’est qu’en termes de goûts et d’intérêts culturels, il n’y a aucune homogénéité de la jeunesse. Ça n’existe pas. On retrouve dans la jeunesse — qu’on situe plutôt entre 13 et 25 ans pour l’adolescence — des catégories socio-culturelles présentes à tous les âges. Les goûts qu’on a à 12 ans, en gros, ce sont les mêmes qu’à 20 ou 35 ans. Par contre, il y a quelque chose qui rassemble la jeunesse : une sorte de précarité par rapport à la vie. Bien sûr, il y a des différences sociales, mais globalement, ce sentiment et cette réalité de la précarité, c’est ce qui fait commun. Et par rapport aux goûts culturels — en distinguant bien art et culture, qui ne sont pas la même chose — c’est seulement à partir de 65 ans qu’il y aurait une sorte d’homogénéité des goûts culturels, ce qui est assez étonnant.

Je crois donc que si l’on s’adresse à la jeunesse, il ne faut absolument pas la considérer comme un ensemble homogène, où il y aurait des choses qui « conviendraient aux jeunes » ou « plairaient aux jeunes ». Ça n’a aucun sens. Par ailleurs, quelqu’un qui est jeune aujourd’hui, dans 5, 10 ou 15 ans, c’est la même personne. Et si on a des responsabilités éducatives, culturelles ou sociales, c’est peut-être la personne qu’il faut prendre en compte dans son cheminement, dans son parcours, et non pas un état très précis et très restreint dans le temps qui serait son « temps de jeunesse ».

Pourquoi parler d’implication plutôt que de participation

Pourquoi ai-je employé le mot « implication » ? Parmi les personnes présentes, beaucoup ont prévu des projets culturels pour cet été, avec une communication déjà lancée. Et on a toujours la même problématique : « il faut trouver des jeunes ». J’entends souvent cette phrase.

Mais je crois qu’il y a deux niveaux. Il y a la question de la participation — les jeunes qui viennent recevoir notre proposition. Et il y a la question de ce qui se passe pendant : est-ce qu’il y a une implication, et comment cette implication se construit ? Le but n’est pas de remplir des salles. Le but est de remplir des objectifs, qui peuvent être de démocratisation culturelle, d’éducation, d’aide à l’emploi, de réinsertion, de raccrochage scolaire... Ce qui compte, c’est : est-ce que la proposition qu’on fait va susciter de l’implication ?

Stigmatisation de la jeunesse et violence éducative

Je vous recommande aussi le livre Sois jeune et tais-toi de Salomé Saqué. Quand elle l’écrit, elle a 27 ans, c’est une journaliste. En tant que jeune, elle partage son sentiment de stigmatisation et rappelle que la jeunesse, de toutes les époques, a été taxée de paresse, de désintérêt, de manque de valeurs. C’est de tout temps. J’ai mis dans le dossier partagé quelques pages scannées de ce livre.

Autre référence : C’est pour ton bien d’Alice Miller, une psychanalyste suisse, décédée aujourd’hui, qui a défini ce qu’on appelle la violence éducative ordinaire. Les violences éducatives ordinaires ont été interdites par la loi en France en novembre 2019 seulement. Nous sommes le dernier pays en Europe à les avoir interdites. Alice Miller montre comment, dans la relation aux enfants, il y a un principe de violence structurel. Son deuxième livre, L’enfant sous terreur, fait la biographie de plusieurs enfants, dont celle d’Adolf Hitler, avec des explications dans l’enfance — c’est assez fort. Elle s’insurge contre l’idée que subir de la violence pourrait nous faire du bien.

Je soutiens cette référence par une autre, venue des neurosciences. Olivier Houdé, dans Apprendre à résister (2005), explique ce qu’il appelle la résistance cognitive. Nous avons une pensée-réflexe, faite pour nous protéger du danger. Mais quand on veut apprendre quelque chose de nouveau, il faut résister contre cette pensée-réflexe afin de créer de nouvelles connexions neuronales — ce qui consomme beaucoup d’énergie. Et pour pouvoir résister contre sa pensée-réflexe, il faut se sentir en sécurité. Si je suis menacé, si je subis de la violence, mes processus d’apprentissage sont bloqués. L’idée que « je te file une beigne, tu vas apprendre » est une illusion : on n’apprend pas sous la contrainte violente.

Communication non-violente et art comme expérience

Je voudrais mentionner aussi la communication non-violente, avec le livre fondateur de Marshall Rosenberg. En résumé, au lieu de dire « tu m’as fait du mal », dire « quand tu m’as dit ceci, je me suis senti mal ». On n’est plus dans l’accusation de l’autre.

Et puis, L’art comme expérience de John Dewey, un livre de 1934, par ce philosophe pragmatiste. Il postule que l’art n’est pas un objet extérieur à nous, mais l’expérience qu’on vit en tant qu’être humain, parce que c’est notre perception. Cela rejoint les démarches du UX design — l’expérience utilisateur — où l’on met la personne au centre. Par rapport à des jeunes ou à des enfants, la question est : est-ce que ce sont des personnes qui sont au centre, ou est-ce qu’on veut remplir notre salle avec un groupe ? A-t-on mis l’expérience de la personne au centre ?

Le numérique comme milieu d’existence

Vous connaissez peut-être Michel Serres, qui en 2012 a publié Petite Poucette. Sa posture est intéressante : contre l’idée que les jeunes seraient « tout le temps sur leur téléphone » et donc des « déservelés », il affirme que ce sont de nouvelles compétences, de nouvelles connexions neuronales, et qu’ils inventent un autre monde avec ces outils. Oui, il y a de l’addiction aux écrans. Mais je pense qu’on ne peut pas non plus dire « vade retro satanas » — le monde change, et il faut faire avec.

Je vous recommande aussi Informatique céleste de Marc Alizart (2017), un jeune philosophe français qui a été directeur adjoint du Palais de Tokyo. Il postule que la nature fonctionne elle-même comme une informatique — avec le code ADN qui pilote la division cellulaire, la spécification des fonctions — et que nos machines numériques seraient mimétiques de la nature. Pour moi, le numérique est un milieu d’existence, au même titre que l’air, l’eau, la culture, la société. La question est : comment fait-on avec ?

Les droits culturels

Petit point sur La Comédie de la culture de Michel Schneider (1993). Cet homme a dirigé la musique au ministère de la Culture pendant trois ans et a démissionné en claquant la porte, outré par une démocratisation culturelle très méprisante et par l’absence de considération, notamment pour les pratiques amateurs. Un livre au vitriol, vraiment intéressant.

Venons-en aux droits culturels. Un groupe de personnes a produit, entre autres, ce qu’on appelle la Déclaration de Fribourg en 2007, portée par Patrice Meyer-Bisch, un philosophe. Elle compile des éléments juridiques issus des déclarations des droits de l’homme et des droits humains pour identifier les droits culturels des personnes. C’est entré dans la loi française en 2015 et 2016 : on doit respecter les droits culturels des personnes. Ce ne sont pas des droits directement opposables, mais ils le sont par rapport à leurs sources juridiques. Depuis janvier 2021, une délégation au ministère de la Culture a pour rôle de veiller à leur respect. C’est encore très peu présent dans les dispositifs d’évaluation et dans les grilles de financement, mais c’est quelque chose qu’il faut cultiver.

De quoi s’agit-il ? D’abord, c’est la culture envisagée dans son sens anthropologique : ce qui me constitue — l’endroit où j’habite, mes origines, la musique que j’aime, ce que je mange. Ce n’est pas la culture avec un grand C. Et ce que les droits culturels postulent, c’est que cette culture dont je suis porteur doit être légitimée par l’institution. Si on me dit que ma culture a de la valeur, qu’elle n’en a pas moins qu’une autre, je vais pouvoir participer à la vie de la cité. Si, au contraire, je suis stigmatisé, que l’institution ne reconnaît pas la valeur de ce qui me constitue, je suis interdit, psychiquement parlant, de faire démocratie.

Démocratisation culturelle et démocratie culturelle

Les droits culturels distinguent deux notions dans le champ culturel. La démocratisation culturelle, c’est André Malraux : il y a des grandes œuvres et il faut les transmettre aux personnes. La culture est relativement confondue avec l’art, c’est la culture avec un grand C. La démocratie culturelle, c’est dire : on est chacun porteur d’une culture, il y a des grands spécialistes de l’art roman mais aussi de la cuisine ou d’autre chose, on ne va pas postuler de hiérarchie et on va mettre en place des espaces d’enrichissement mutuel.

Les droits culturels sont souvent mal vus dans le secteur culturel : « c’est de la pratique amateur, donc tout se vaut, c’est de la démagogie totale ». En réalité, les droits culturels ne sont pas opposés au partage de choses exigeantes, bien au contraire. C’est la question de comment on se rencontre et comment on met en place des dispositifs de médiation. C’est plutôt des lunettes avec lesquelles on va regarder les choses. En somme, c’est le retour de l’éducation populaire dans la culture légitime.

Par rapport à la jeunesse, c’est très opérant. Si je considère que les jeunes consomment une culture populaire de faible valeur et que mon rôle est de leur offrir une culture de valeur supérieure — sans faire l’effort de leur demander ce qui les intéresse, sans faire l’effort de les connaître — je suis dans un mépris total par méconnaissance. Je ne sais même pas ce que c’est, mais je considère que c’est moins bien que ce dont je suis porteur.

Le cadre : ce qui autorise

Pour moi, un cadre, c’est ce qui autorise. Le cadre, ce n’est pas ce qui interdit. Souvent, on confond le cadre avec un dispositif pour juguler — la jeunesse serait débordante et problématique, il faudrait la contenir. On part d’une vision de la jeunesse comme un groupe indistinct.

Un exemple. J’ai accompagné une compagnie de danse de Nantes, la compagnie David Rolland, qui propose des spectacles dans des cours d’école avec des casques. Un spectacle sur la tolérance et le racisme, suivi d’un temps de parole. Mais pour les danseurs, les jeunes sont un groupe indistinct. Je leur ai fait une proposition simple : quand vous arrivez le matin devant 30 jeunes, approchez-vous de chaque personne, dites-lui bonjour, serrez-lui la main si elle est d’accord, demandez-lui son prénom, comprenez-le, répétez-le. Bonjour à des personnes. Considérer qu’il s’agit d’une personne et pas d’un groupe, ça change tout. On va dire « on n’a pas le temps ». En fait, si. C’est juste qu’on ne le prend pas.

Le problème, ensuite, c’est le format du réinvestissement après le spectacle : on est debout, les jeunes sont assis — pas besoin d’avoir lu Michel Foucault pour comprendre le sens que prennent ces postures dans l’espace. On pose des questions, on attend les bonnes réponses, on coche ses cases. L’adulte fait son bilan : « c’est super, ça a super bien marché ». Mais je ne suis pas dans la tête de ces gens, je suis juste dans la mienne. Qu’en est-il de leur cheminement ?

Que ce soit dans le champ culturel ou éducatif, ce qui compte, c’est le cheminement. Le chemin de quelqu’un lui appartient, je n’ai aucun contrôle là-dessus. Je leur ai proposé d’être dans une salle en cercle, puisqu’ils sont danseurs, c’est facile à mettre en œuvre. Puis d’utiliser des techniques classiques de l’éducation populaire : tout le monde bouge dans la salle, à un moment on dit « top », on s’arrête face à une personne, et pendant deux minutes, l’un explique à l’autre ce que c’est que le racisme, puis on inverse. Chaque enfant aura pris la parole, pas forcément sur la place publique, mais il aura pu s’exprimer. J’en reviens à John Dewey : j’ai produit une expérience où chaque personne a été considérée en tant qu’elle-même, a eu une place, a pu s’exprimer, et a fait son chemin — un chemin qui lui appartient, c’est sa culture.

Au Ballet du Nord : inventer avec les jeunes

Je vais revenir sur un exemple concret qui me semble important par rapport à l’été prochain. Au Ballet du Nord, à Roubaix, j’étais il y a moins de 15 jours avec une danseuse et une médiatrice pour un atelier vidéo-danse d’une semaine destiné à des jeunes d’un centre social. En gros, ils sont obligés de venir. Comment poser un cadre impliquant ?

L’implication est importante parce que mon but, c’est peut-être qu’ils reviennent le deuxième jour. En tout cas, qu’ils soient enrichis de quelque chose, qu’ils aient envie de revenir. Et je peux aussi considérer que s’ils ne reviennent pas, ce n’est pas forcément un échec — ils ont peut-être d’autres contraintes, d’autres intérêts. C’est respectable.

Le cadre, c’est l’écoute. Je m’intéresse aux gens, je leur dis bonjour — ça paraît évident mais on ne le fait pas toujours. Et puis il y a la scénographie : à un endroit des instruments de musique, à un autre une caméra, un vidéoprojecteur, des micros, une grande table avec des papiers à découper, des paires de ciseaux, des feutres. Tout ça correspond à des outils pour l’atelier, mais je considère qu’un projet artistique et un projet d’implication avec des jeunes, c’est avant tout un projet de rencontre entre un ou des adultes et des jeunes. C’est cette rencontre humaine qui est productive.

Les droits culturels distinguent la participation et la coopération. Ce n’est pas juste que les gens soient obligés de participer au projet : on va coopérer ensemble, et peut-être que le projet sera modifié du fait de la présence des jeunes. Par exemple, on a commencé par le découpage, on a inventé quelque chose, puis on a fait bouger ces formes découpées, on les a mises à l’écran... Les jeunes se sont pris en photo, il y a eu des films, des podcasts, des photos faites par les jeunes eux-mêmes. À la fin de la journée, je mettais en ligne ce qui avait été fait, via un lien privé avec un QR code, pour qu’ils puissent le revoir et le partager. Ce qu’on a fait, ça leur appartient, et l’implication est là.

Au Centre Pompidou : Cinéma-I et ateliers créatifs ouverts

Juste avant, au Centre Pompidou, au Studio 13-16 — un endroit très intéressant pour les 13-25 ans, sans inscription, où l’on reste le temps qu’on veut — j’avais proposé un atelier de création de films en collaboration avec des intelligences artificielles, que j’ai appelé Cinéma-I. L’intelligence artificielle, comme le numérique, c’est un terme qui recouvre des réalités très diverses.

Le Studio 13-16, ça me parle beaucoup : la proposition est complètement libre en termes de temps d’implication. Il faut avoir des propositions d’ateliers qui correspondent à ça. J’ai développé ce que j’appelle des « ateliers créatifs ouverts » — sans inscription, on peut y passer un quart d’heure ou trois heures, comme on veut. Il y a notamment un exemple de ce qu’on avait fait au Musée de l’Homme avec du papier découpé.

Au Centre Pompidou, il me semblait essentiel que les jeunes repartent avec leur contenu, parce que certains n’avaient pas fini leur film en une après-midi. Il y en a qui sont revenus, et ils sont d’autant plus revenus qu’ils pouvaient retrouver et partager leur travail. J’utilise un script sur un serveur personnel — pas Google ou autre — parce qu’il y a des dimensions politiques liées à la souveraineté numérique. L’outil numérique peut faire lien.

À Elbeuf : une mission locale et l’autonomie des objectifs

À la mission locale d’Elbeuf, on avait un atelier numérique chaque semaine pour des jeunes rémunérés dans le cadre de la mission locale. Le principe : sur chaque journée, je leur proposais de trouver un objectif personnel. Mon rôle était de faire en sorte que cet objectif aboutisse à quelque chose, même de partiel. « Moi, je m’intéresse à la création 3D. Moi, je veux faire un CV vidéo. Moi, je veux créer mon logo. Moi, je veux enregistrer un morceau de musique. Moi, je veux créer un site internet... » Au fur et à mesure, chacun avait son dossier en ligne et y mettait ses productions.

Par exemple, pour la vidéo, un jeune avait des heures de rushes. La semaine suivante, il avait passé une journée entière à tout dérusher, sans que je le lui aie demandé. Il avait la possibilité de le faire, libre à lui — et ce n’est pas à moi de juger. Chaque semaine, j’avais de plus en plus de monde. Ils devaient se passer le mot.

La question de l’implication nécessite une écoute, un encadrement qui permet à la personne de reconnaître la valeur de ce qu’elle a fait — un vrai accompagnement, très attentif, parce que chacun fait des choses à sa mesure. Il n’y a aucun jugement de valeur à porter. Et l’outil numérique que j’utilise comme facteur de lien, pour que les jeunes puissent retrouver leur contenu, c’est un élément de l’ensemble.

Aux Lilas : créer un patrimoine de la mémoire

En 2022 aux Lilas, un atelier de réalisation de films sur la mémoire d’un quartier, dans des cités, pendant les vacances d’avril. Des tables avec des instruments de musique, des appareils photos, proposées aux passants — des jeunes mais pas que. On proposait de créer un patrimoine de la mémoire du quartier. Un patrimoine, c’est des traces, c’est le récit de quelque chose.

On donnait des appareils photos aux gens. Je pars sur la confiance. J’ai des appareils photos, je les donne. En à peu près 20 ans de pratique, une seule fois un appareil a disparu. Il y a un cadre, mais je n’ai pas peur. La question des outils est importante : il ne faut pas avoir peur que son outil soit cassé, et il faut que les gens soient capables d’autonomie.

Pendant trois jours, on a fait des films à partir de photos, puis on enregistrait de la musique et des voix off. Une quarantaine de films ont été réalisés en trois après-midi — beaucoup d’implication, et c’était assez intergénérationnel. L’enjeu, c’était la projection en plein air le samedi soir. C’était le premier jour du ramadan, on n’était pas partis gagnants. Mais les films, on les mettait en ligne au fur et à mesure, on donnait le QR code aux jeunes, les films circulaient pendant la semaine, les parents les avaient vus.

C’est une espèce de croyance qu’on a, qu’aller au cinéma c’est pour voir un film. Non. Aller au cinéma, c’est vivre une expérience sociale. Revoir un film que j’ai déjà vu, en petit, avec ma communauté, c’est très fort. J’ai d’autant plus envie d’aller le voir que je l’ai déjà vu, que je sais ce que c’est et qu’il est déjà légitimé pour moi. Le samedi soir, on a fait carton plein. L’outil numérique est facteur de lien.

Le tiers symbolique

À Choisy-le-Roi, il y a quelques années, on devait faire un atelier vidéo dans des cités, mais les jeunes dans la cité, ils s’en fichent de nous. On a amené un drone, on l’a fait voler au milieu de la cité — dans les cinq minutes, il y avait plein de jeunes. Et moi, je mets la télécommande du drone dans les mains des jeunes. Tout de suite, on se rencontre autour d’un objet.

Je voudrais donner ici une notion de psychanalyse : ce qu’on appelle le tiers symbolique. Souvent, dans une relation duelle, l’un veut, avec plein de bonne conscience, que l’autre fasse des choses. Mais il y a une problématique de relation de pouvoir. L’objet — les papiers à découper au Ballet du Nord, le drone, la caméra, l’appareil photo — avec lequel, de façon autonome et non normative, on va créer des choses, permet de se rencontrer. On n’est plus dans une relation duelle, on se rencontre grâce à l’objet. L’outil numérique aussi est un tiers symbolique qui fait lien. Je ne sais pas ce que les uns et les autres font avec, mais je sais que c’est potentiellement facteur de lien.

Quand il n’y a personne : aller à la rencontre

Il y a quelques années, à Gonesse, on m’avait demandé d’animer un atelier dans un cinéma, avec des jeunes inscrits pour toute la semaine. J’arrive : personne ne s’était inscrit, il y avait eu un changement de direction. Je suis là, je me balade, je vais voir, je rencontre des jeunes, je vois une bibliothèque de quartier. Dès le lendemain matin, j’avais un groupe de dix jeunes qui se sont impliqués toute la semaine dans le cinéma. Il faut travailler. Comme les projections itinérantes : parfois il n’y a pas d’inscrits, alors on va avec le projecteur dans le quartier et on se rencontre.

Des pistes pour les professionnels

Je vous invite à lire l’article « Et si on changeait de posture ? » que j’ai publié dans la revue de l’Observatoire des politiques culturelles, et notamment les questions qui sont à la fin — une proposition méthodologique entre professionnels.

Deux choses, pour finir. D’abord, je crois que personne n’a la science infuse là-dessus, et mettre en place entre professionnels des moments d’échange sans enjeux — une visio de temps en temps, un partage d’expériences et d’idées, sans enjeux de production — c’est précieux.

Ensuite, sur la question de la compétence des jeunes : demandez à un ou des jeunes de vous expliquer des choses, de vous apprendre des choses. À chaque fois que je le fais, je me rends compte qu’il y a beaucoup à m’apporter et à m’apprendre.

Cette écoute est essentielle pour l’implication, mais elle implique de se remettre en question — pas forcément remettre en question tous les projets, mais se remettre en question au présent, sur le moment. Et peut-être, dans nos propositions, être un peu plus souple afin de se mettre en capacité de coopérer avec les jeunes. Cela demande un accompagnement des artistes, parce qu’il y a des questions identitaires — des artistes qui pensent qu’ils vont transmettre leurs compétences, leur savoir-faire. Je crois qu’il faut l’angler sur la rencontre, pas sur la transmission de compétences. La rencontre, et ce qu’on va inventer ensemble. Si je suis artiste, j’ai un parcours de vie, je suis légitime dans mon parcours, je n’ai pas forcément besoin de formater le projet. Au Ballet du Nord, par exemple, on a fait plein de choses, rien de ce que j’avais prévu. Grâce aux jeunes, on a inventé, l’écoute a tout le temps changé ce qui se passait, et tout le monde était content, tout le monde était impliqué, nous et eux. Mais ça demande du travail.


Ressources citées pendant le webinaire

  • Camille Peugny, sociologue, auteur d’ouvrages sur la jeunesse contemporaine
  • Salomé Saqué, Sois jeune et tais-toi — Réponse à ceux qui critiquent la jeunesse
  • Alice Miller, C’est pour ton bien (1984) et L’enfant sous terreur
  • Olivier Houdé, Apprendre à résister (2005)
  • Marshall Rosenberg, Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs) — fondateur de la communication non-violente
  • John Dewey, L’art comme expérience (1934)
  • Michel Serres, Petite Poucette (2012)
  • Michel Schneider, La Comédie de la culture (1993)
  • Marc Alizart, Informatique céleste (2017)
  • Observatoire des politiques culturelles, revue avec des articles de Camille Peugny et l’article « Et si on changeait de posture ? » de Benoît Labourdette
  • Déclaration de Fribourg sur les droits culturels (2007), portée par Patrice Meyer-Bisch

Liens vers les projets cités

Espace contributif du webinaire

https://www.benoitlabourdette.com/_public/2024_webinaire_01_implication_jeunes/

Chat pendant le webinaire

09:06:02 De Benoît Labourdette : https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/conferences/l-implication-des-jeunes-dans-les-projets-culturels-d-ete-enjeux-pistes-de?lang=fr
09:06:56 De Benoît Labourdette : https://www.benoitlabourdette.com/_public/2024_webinaire_01_implication_jeunes/
09:15:09 De Benoît Labourdette : https://www.benoitlabourdette.com/_public/2024_webinaire_01_implication_jeunes/
09:19:17 De malya : bjr, je n’ai pas suivi, ou sont les documents scannés ?
09:19:37 De Rosina Nigro Foyers ruraux 88 : Replying to « bjr, je n’ai pas sui... »
il y a un lien au dessus du tchat pour y accéder
09:19:43 De sylvain parfait : Ici, dans le dossier documents : https://www.benoitlabourdette.com/_public/2024_webinaire_01_implication_jeunes/
09:19:47 De Vincent Bergeron : Replying to « bjr, je n’ai pas sui... »
https://www.benoitlabourdette.com/_public/2024_webinaire_01_implication_jeunes/?Documents
09:19:55 De malya : Replying to « Ici, dans le dossier... »
Merci !!!
09:22:42 De Line NUMA-BOCAGE : Replying to « Ici, dans le dossier... »
merci pour cette revue de litterature.
09:23:06 De malya : Replying to « Ici, dans le dossier... »
tout à fait !
09:29:14 De Véronique Schenher : merci Benoit
09:29:57 De Cyrille (Tissé Métisse - Nantes) : Merci déjà pour tous ces éléments. L’écoute empeche-t-elle la contribution ? ;)
09:31:16 De Rosina Nigro Foyers ruraux 88 : Replying to « Merci déjà pour tous... »
si on considère qu’on peut placer notre attention qu’à un seul endroit en même temps, oui je pense. Mais comme on écrit aussi sur le tchat en même temps, on peut penser que non :)
09:45:57 De Benoît Labourdette : https://www.benoitlabourdette.com/_docs/projets/2024/2024_ballet_du_nord/index.php
09:48:17 De Dénys Powa : Bonjour à tous, enchanté d’être ici avec vous. Je suis poète-artiste-comédien, membre d’un groupe de recherche sur l’éducation et la formation.
09:49:03 De Dénys Powa : Merci Monsieur Benoît Labourdette pour ce wébinaire.
09:56:06 De Carole ZIEM FONTENAY : Convaincue sur la richesse de chaque jeune, plus complexe accompagner les professionnels de la culture et de la jeunesse à travailler main dans la main, en réussissant à sortir des représentations
09:57:18 De Hugo Inizan : Reacted to « Convaincue sur la ri... » with ❤️
Implication= écoute + accompagnement+Valorisation du travail accompli
09:58:08 De Charlotte MERAUX : A réagi à « Convaincue sur la ... » avec ❤️
09:58:09 De Charlotte MERAUX : A supprimé un ❤️ de « Convaincue sur la ... »
10:01:43 De Anne-Sophie Charpy : Merci Benoît !
10:01:45 De Charlène Emmaüs France : Merci pour ce temps
10:01:47 De Agathe Mouchard - Mayenne Culture : merci !
10:01:49 De Dénys Powa : Très intéressant comme travail. Je vous laisse mon adresse e-mail pour un éventuel échange pour un partage d’expérience et faire un peu mieux connaissance. Merci beaucoup : dpourawa gmail.com
10:01:51 De Claudine : Merci !
10:01:51 De Carole ZIEM FONTENAY : merci Benoit
Merci à vous
10:01:55 De Marie-Laure Boukredine : Merci !
10:01:56 De Rosina Nigro Foyers ruraux 88 à Benoît Labourdette(Message direct) : coucou. On pourrait t’écouter des heures ! A bientôt et merci !
10:01:57 De SIANA Léa Giraux Fellah : Merci pour ce temps
10:01:58 De Sophie Berland : Merci !
10:02:02 De Tifen Marivain : Merci beaucoup
10:02:09 De Claudine : Quel est le nom de cet outil pour partager les contenus en ligne avec les jeunes, nous etc ?
10:02:09 De SDransart : merci beaucoup
10:02:09 De Lisa : Merci pour ce temps
10:02:10 De Cyrille (Tissé Métisse - Nantes) : Merci pour ces matériaux et partages d’expérience. A bientôt ? - Festival Tissé Métisse sam. 30 novembre 2024
10:02:11 De Julien (Périphérie) à Benoît Labourdette(Message direct) : Merci Benoît !
10:02:16 De Rosina Nigro Foyers ruraux 88 à Benoît Labourdette(Message direct) : merci :)
10:02:27 De Marie-Dominique Teyssier : Merci très inspirant pour monter des projets !
Merci pour ce partage de réflexions. A poursuivre dans l’espace de partages ! Bonne journée à chacun.e
10:02:46 De Yahiaoui Fatiha : Merci, très riches en si peu de temps
10:02:47 De Anne Les Yeux de l’Ouïe : Merci Benoit
10:02:57 De Romain Colson : Merci beaucoup Benoît
10:03:00 De sylvain parfait : Merci de cette belle initiative. Votre espace reste accessible par la suite pour être ressource ? Et que nous puissions l’alimenter par la suite ?
10:03:12 De Claudine : Quel est le nom de cet outil pour partager les contenus en ligne avec les jeunes, nous etc ?
10:03:24 De Vincent Bergeron : Merci
10:03:35 De Javiera Quiroga - Ville de Nantes : Merci
10:03:43 De Agathe Mouchard - Mayenne Culture : très bonne idée !
10:03:50 De urvoy : Un grand merci !
10:03:50 De Camille Soupin : Merci beaucoup ! Partante pour un webinaire contributif !
10:03:56 De Cultures du Cœur 37 / Adeline : Merci beaucoup ! Très riche en référence… du grain à moudre !
10:04:02 De Charlotte Le Bras Compagnie Les Papavéracées : Reacted to « Merci beaucoup ! Par... » with 👍
10:04:04 De Benoît Labourdette : benoit benoitlabourdette.com
10:04:07 De sylvain parfait : Avec joie pour un rdv contributif par la suite
Merci, ça fait du bien d’entendre ce discours. Plus les professionnels changerons de posture (non descendant), plus les échanges seront humains. Et l’implication ira de sois.
10:04:07 De Véronique Schenher : merci beaucoup pour toutes ces propositions et infos
10:04:09 De cha.nicolas : Merci beaucoup !
10:04:16 De Mallonn : Merci beaucoup Bonne journée
10:04:16 De adeline : Merci Benoît ! Bonne journée
merci !
10:04:20 De smaiza : Reacted to « Merci, ça fait du bi... » with 👍
10:04:24 De Priscille CDC PDLL (49) : merci !!!
10:04:29 De julia.garau : merci.
10:04:29 De anneb : Merci beaucoup, très intéressant !
10:04:29 De Sophie Berland : bye bye
10:04:30 De Noémie Boulay Dparc : Merci ! Bonne journée
10:04:35 De Line NUMA-BOCAGE : merci beaucoup
Aller vers sans aucune appréhension….
10:04:47 De sylvain parfait : Bonne journée à tous.tes
Super Benoit merci et à très vite !
a bientot
10:04:56 De Elsa : Merci bonne journée
10:05:03 De Vincent Bergeron : Bonne journée !
10:05:05 De Sophie Jacquemont - CIAM : Merci et bonne journée !
bonne journée et merci beaucoup

Liens web visités pendant le webinaire

Le spectacle de feu | La fabrique numérique aux Lilas | Les créations numériques des habitants des Lilas.
https://www.lafabriquenumerique-leslilas.fr/les-ateliers-participatifs/dans-le-quartier-des-sentes/ton-quartier-tu-l-aimes-fabrique-ton-film-sur-les-sentes/le-spectacle-de-feu

La machine à voyager dans le futur
https://www.ateliersnumeriques-culturesducœur.org/2023/

Pratiques artistiques et numériques de la jeunesse | Partage de ressources et de questions
https://www.benoitlabourdette.com/_public/2023_actart/

2022_villejuif_films
https://www.benoitlabourdette.com/_docs/projets/2022/2022_villejuif_films/

2024_ballet_du_nord
https://www.benoitlabourdette.com/_docs/projets/2024/2024_ballet_du_nord/

2023_elbeuf_creation_numerique
https://www.benoitlabourdette.com/_docs/projets/2023/2023_elbeuf_creation_numerique/

2024_cinemai
https://www.benoitlabourdette.com/_docs/projets/2024/2024_cinemai/

L’agence Benoît Labourdette production construit des expériences culturelles et numériques et développe l’ingénierie créative. Elle prend appui sur l’expertise de son fondateur Benoît Labourdette, cinéaste, pédagogue, chercheur et consultant en innovation culturelle et stratégies numériques.

L’offre culturelle est parfois questionnée de façon brutale par le public « jeune ». Une remise en cause qui se manifeste notamment par une indifférence vis-à-vis des prescriptions des institutions culturelles, voire par un désintérêt pour les lieux culturels. En 15 ans, le numérique a par ailleurs bouleversé le rapport des jeunes, et de tou·te·s, au temps et à l’espace privé. La définition même de la culture et son mode d’accès se sont transformés.

Pour se mettre en capacité de repenser des projets adaptés aux besoins réels de la jeunesse contemporaine, ce qui relève de la mission des politiques culturelles, il convient à mon sens tout d’abord de déconstruire nos idées reçues, les jugements que l’on peut avoir sans connaître. Il s’agit de prendre la mesure des nouvelles représentations du monde et des nouvelles pratiques culturelles étroitement liées au numérique.

Comment faire ? Je crois que passer par le « faire », justement, est une voie très riche pour les professionnels. Éprouver par sa propre expérience les enjeux des pratiques culturelles à l’ère numérique, en participant à des ateliers avec des jeunes, en « jouant » avec les technologies digitales, en explorant de nouveaux dispositifs de coopération, etc., dans le but de dépasser ses critères habituels, pour pouvoir être enrichi par les idées et usages de la jeunesse. Il ne s’agit pas de démagogie, mais de tissage de liens, qui permet la transformation mutuelle, l’hybridation créative.

La recherche-action sur les politiques culturelles pour la jeunesse est depuis toujours un des axes principaux de travail de Benoît Labourdette, en coopération avec de nombreux acteurs des champs culturel, éducatif et social. Nous proposons ici des méthodes, des récits d’actions et de formations, que nous espérons inspirants pour des acteurs des champs culturel, social et éducatif de tous niveaux. Proposer une analyse des enjeux, ainsi que des bases sociologiques, psychologiques, culturelles, pour créer des appuis solides au service des missions de service public auprès des jeunesses.


Voir aussi
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