La jeunesse comme rapport de pouvoir

26 octobre 2025. Publié par Benoît Labourdette.
  5 min
 |  Télécharger en PDF

La jeunesse n’est pas un âge mais un rôle qu’on nous fait jouer. Entre infantilisation et résistance, comment repenser nos rapports intergénérationnels pour construire ensemble plutôt que dominer ?

Les frontières mouvantes de la jeunesse

Être jeune, qu’est-ce que cela signifie vraiment ? À quel âge devient-on jeune, et à quel moment cesse-t-on de l’être ? Ces questions, en apparence évidentes, révèlent la complexité d’une catégorie qui relève moins de l’âge chronologique que de représentations sociales fluctuantes. Un·e enfant de cinq ans percevra un·e adolescent·e comme quelqu’un·e de vieux/vieille, car tellement plus âgé·e qu’elle ou lui. Des personnes de soixante ans se sentent jeunes tandis que d’autres les considèrent comme des « vieux/vieilles ». Et certain·e·s nous semblent déjà vieux/vieilles, dans leur jeunesse même.

Cette relativité des perceptions m’invite à questionner la nature même de la jeunesse. Pierre Bourdieu, dans La jeunesse n’est qu’un mot (1978), expliquait que la jeunesse constitue une construction sociale arbitraire, un découpage du continuum des âges qui sert à établir des rapports de pouvoir. Les frontières entre jeunesse et vieillesse font l’objet de luttes permanentes, chaque génération tentant de définir sa place dans l’ordre social.

Au-delà de ces représentations abstraites où chacun·e se situe comme jeune, vieux/vieille, adulte ou enfant, la jeunesse se manifeste surtout à travers des attitudes spécifiques : rapport à la responsabilité, au sérieux, au jeu, à la concentration, engagement ou désengagement vis-à-vis des activités légitimées par le monde adulte. Ces attitudes constituent ce que le sociologue Erving Goffman appellerait des « façades » (La mise en scène de la vie quotidienne, 1956), des performances identitaires adaptées aux contextes sociaux.

L’identité comme performance contextuelle

Ce qui frappe dans l’observation quotidienne, c’est la fluidité identitaire des individus. Une même personne peut, d’un jour à l’autre ou d’une heure à l’autre, d’un espace à l’autre, adopter des attitudes « jeunes » puis des comportements « adultes ». Cette plasticité identitaire s’entend jusque dans les registres de langue employés. Entouré·e de ses ami·e·s, quelqu’un·e peut « parler jeune », pour dix minutes plus tard, en contexte professionnel, endosser pleinement ses responsabilités adultes, et le registre de langage afférent. Ce n’est plus une personne jeune et insouciante mais une personne adulte et responsable, alors qu’elle était tout autre chose quelques instants auparavant.

Cette alternance des rôles sociaux fait écho aux travaux de George Herbert Mead sur le « soi » social (L’Esprit, le soi et la société, 1934). Selon Mead, notre identité se construit dans l’interaction avec autrui, par un jeu constant entre le « je » spontané et le « moi » socialisé. Nous ajustons continuellement notre présentation de nous-mêmes en fonction des attentes perçues de notre environnement social. La jeunesse devient alors moins une catégorie fixe qu’une identification mouvante, que nous nous donnons ou qui nous est assignée par les autres.

Le psychosociologue Henri Tajfel, dans sa théorie de l’identité sociale (1979), montrait comment les individus tendent à se conformer aux caractéristiques attribuées à leur groupe d’appartenance pour maintenir une identité positive. Quand les adultes assignent aux jeunes certaines caractéristiques, immaturité, irresponsabilité, besoin de jeu, par exemple, ces dernier·ère·s peuvent inconsciemment les adopter pour exister socialement, même si ces traits limitent leurs capacités réelles.

L’infantilisation comme stratégie de pouvoir

Ce qui me préoccupe particulièrement, c’est la manière dont les jeunes sont systématiquement infantilisé·e·s par les adultes, et sont ainsi privé·e·s de la reconnaissance de capacités qu’ils et elles pourraient pourtant développer. Chaque personne a besoin de son identité au sein du groupe pour exister, car nous sommes fondamentalement des êtres sociaux, comme le rappelait Aristote en définissant l’être humain comme zoon politikon. Sans identité reconnue, on n’existe pas socialement.

Lorsqu’on assigne à une personne l’identité du/de la « jeune ignare », il devient paradoxalement plus aisé pour elle d’exister dans cette identité stigmatisante que de la contester. On se met en scène avec cette identité simplement pour exister, sans toujours prendre conscience qu’on est stigmatisé·e, essentialisé·e et réduit·e dans ses capacités personnelles et sociales. Comme l’analysait Michel Foucault dans Surveiller et punir (1975), le pouvoir moderne ne réprime pas seulement : il produit des subjectivités, fabrique des individus conformes aux catégories qu’il établit.

L’identité devient alors une prison invisible. Le·la jeune inattentif·ve qui rigole avec ses ami·e·s, qui ne s’implique pas, qui ne se responsabilise pas, cette figure n’est pas une essence mais le produit d’un rapport de pouvoir. Si certain·e·s fonctionnent ainsi, souvent sans même s’en rendre compte, c’est parce que les adultes qui les encadrent les infantilisent, les considèrent a priori comme peu capables de responsabilité. Cette prophétie autoréalisatrice, décrite par Robert K. Merton (1948), fait que les attentes négatives des adultes produisent effectivement les comportements qu’ils anticipaient.

Déconstruire les fausses oppositions

Il me paraît essentiel de ne pas enfermer les personnes dans ces images qui deviennent leur identité. L’idée que les jeunes seraient naturellement irresponsables, superficiel·le·s dans leur réflexion, ayant uniquement besoin de jouer pour apprendre, relève du mythe. Les adultes aussi ont besoin de jouer pour apprendre, Johan Huizinga l’avait brillamment démontré dans Homo Ludens (1938), montrant que le jeu constitue une dimension fondamentale de la culture humaine, indépendamment de l’âge.

L’observation la plus banale suffit à démentir cette association exclusive entre jeunesse et jeu. Dans n’importe quelle rame de métro, on peut constater le nombre d’adultes absorbé·e·s par des jeux sur leur téléphone. Le jeu n’est nullement une activité réservé·e à la jeunesse ; prétendre le contraire revient à entretenir une image fausse. Nous avons tous besoin de jouer, et ce besoin ne compromet en rien notre sérieux ou notre responsabilité. La joie n’est pas l’ennemie de la responsabilité, pas plus que le plaisir.

Cette confusion entre jeunesse et désordre, entre jeu et irresponsabilité, n’est pas innocente. Elle sert à maintenir des relations de pouvoir asymétriques entre adultes et jeunes. Comme le notait Paulo Freire dans Pédagogie de l’opprimé (1968), toute relation pédagogique autoritaire reproduit des schémas de domination où le/la « sachant·e » maintient « l’ignorant·e » dans sa position subalterne pour préserver son propre statut.

Reconnaître nos peurs pour transformer nos relations

Les adultes, reconnaissons-le, ne sont pas pour la plupart des êtres particulièrement mûr·e·s. Ils et elles portent leurs craintes, leurs peurs, mais leur parcours leur confère une capacité de pouvoir et d’autorité sur les jeunes. Cette autorité, souvent fragile, a besoin de se réassurer en fabriquant l’image de l’incompétence juvénile. Ce n’est pas une réalité objective mais une construction destinée à protéger les adultes, à les préserver d’être dérangé·e·s, ou remis·e·s en question par les jeunes (alors qu’ils et elles pourraient en être tant enrichi·e·s).

Au fond, cette assignation « jeune = incompétent·e » traduit une peur de perdre le pouvoir. C’est une prise de pouvoir préventive de la part des adultes, qui réduit considérablement ce que nous pourrions nous offrir mutuellement de constructif et d’enrichissant. Jacques Rancière, dans Le Maître ignorant (1987), montrait comment l’émancipation intellectuelle suppose précisément de rompre avec cette logique de l’inégalité des intelligences qui fonde les rapports pédagogiques traditionnels.

Je propose une prise de conscience de nos peurs vis-à-vis des jeunes, de notre crainte d’être dérangé·e·s dans notre immobilité rassurante. Reconnaître ces peurs, c’est déjà commencer à s’en libérer. Il serait tellement plus enrichissant pour nous-mêmes et pour le monde que nous puissions accueillir les compétences de toutes les personnes à qui nous les interdisons actuellement. Les jeunes sont bien plus que des adultes en devenir ; ils et elles sont des êtres complets·ètes, porteur·se·s de savoirs, de créativité et de perspectives qui nous manquent. Les reconnaître comme tel·le·s, c’est nous ouvrir à une transformation mutuelle où chacun·e apprend de l’autre, dans une réciprocité qui dépasse les rapports de domination.

L’offre culturelle est parfois questionnée de façon brutale par le public « jeune ». Une remise en cause qui se manifeste notamment par une indifférence vis-à-vis des prescriptions des institutions culturelles, voire par un désintérêt pour les lieux culturels. En 15 ans, le numérique a par ailleurs bouleversé le rapport des jeunes, et de tou·te·s, au temps et à l’espace privé. La définition même de la culture et son mode d’accès se sont transformés.

Pour se mettre en capacité de repenser des projets adaptés aux besoins réels de la jeunesse contemporaine, ce qui relève de la mission des politiques culturelles, il convient à mon sens tout d’abord de déconstruire nos idées reçues, les jugements que l’on peut avoir sans connaître. Il s’agit de prendre la mesure des nouvelles représentations du monde et des nouvelles pratiques culturelles étroitement liées au numérique.

Comment faire ? Je crois que passer par le « faire », justement, est une voie très riche pour les professionnels. Éprouver par sa propre expérience les enjeux des pratiques culturelles à l’ère numérique, en participant à des ateliers avec des jeunes, en « jouant » avec les technologies digitales, en explorant de nouveaux dispositifs de coopération, etc., dans le but de dépasser ses critères habituels, pour pouvoir être enrichi par les idées et usages de la jeunesse. Il ne s’agit pas de démagogie, mais de tissage de liens, qui permet la transformation mutuelle, l’hybridation créative.

La recherche-action sur les politiques culturelles pour la jeunesse est depuis toujours un des axes principaux de travail de Benoît Labourdette, en coopération avec de nombreux acteurs des champs culturel, éducatif et social. Nous proposons ici des méthodes, des récits d’actions et de formations, que nous espérons inspirants pour des acteurs des champs culturel, social et éducatif de tous niveaux. Proposer une analyse des enjeux, ainsi que des bases sociologiques, psychologiques, culturelles, pour créer des appuis solides au service des missions de service public auprès des jeunesses.


QR Code d'accès à cette page
qrcode:https://www.benoitlabourdette.com/ingenierie-culturelle/culture-jeunesse-et-numerique/la-jeunesse-comme-rapport-de-pouvoir