La valeur des pratiques culturelles pour les jeunes

25 juin 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Les pratiques culturelles, traditionnelles ou numériques, sont essentielles à la construction des jeunes. Il me semble important d’ouvrir la réflexion sur leur valeur symbolique et la place des politiques publiques.

Comprendre la valeur symbolique des pratiques culturelles

La question de la valeur des activités culturelles proposées aux jeunes dépasse largement celle de leur coût financier. Au cœur de la réflexion sur une politique culturelle doit se trouver la notion de valeur symbolique, c’est-à-dire ce que ces activités représentent pour les jeunes elles et eux-mêmes. Comme le disait Jean-Jacques Rousseau, « ce n’est pas la valeur des choses qui compte, mais la valeur que nous leur accordons ». Cette distinction fondamentale invite à regarder autrement l’approche des politiques culturelles à destination de la jeunesse.

Les pratiques culturelles fonctionnent comme des objets extérieurs qui permettent aux jeunes de se construire. Lorsqu’un·e adolescent·e s’investit dans une activité, qu’il s’agisse de théâtre, de musique, de dessin ou même de création de contenus numériques, il ou elle utilise cette pratique comme un miroir de son intériorité. Ces activités deviennent des espaces de symbolisation où les jeunes peuvent exprimer ce qu’iels ressentent, explorer leur identité et se projeter dans l’avenir. Plus encore, ces pratiques créent des espaces de rencontre précieux. Autour d’un intérêt commun, des jeunes d’horizons différents peuvent se retrouver, échanger et tisser des liens sociaux durables.

Le numérique comme pratique culturelle légitime

Il est essentiel aujourd’hui de reconnaître pleinement les pratiques numériques des jeunes comme de véritables pratiques culturelles. Trop souvent, nous observons de l’extérieur un·e jeune sur son téléphone sans comprendre la richesse des interactions et des créations qui s’y déploient. Les tendances TikTok, par exemple, créent des communautés éphémères mais intenses où des milliers de jeunes partagent des chorégraphies, des défis créatifs ou des contenus humoristiques. Ces pratiques ont une valeur symbolique forte pour celles et ceux qui s’y investissent.

Les périodes de confinements en 2020-2021 nous ont d’ailleurs rappelé le caractère essentiel de ces pratiques culturelles numériques. Alors que les lieux culturels étaient fermés, c’est par le numérique que la culture a continué à circuler, à créer du lien et à maintenir une forme de vie sociale. Cette expérience nous oblige à dépasser nos préjugés sur le temps d’écran pour nous intéresser véritablement à ce que font les jeunes avec leurs outils numériques. La question n’est pas combien de temps iels passent devant un écran, mais comment ce temps est investi, quelles compétences iels y développent et quels liens sociaux iels y créent. Il n’y a pas que le harcèlement en ligne ou les idées extrémistes qui circulent, il y a beaucoup beaucoup plus. N’oublions pas que TikTok par exemple, est une plateforme dont l’usage est avant tout l’apprentissage (tout comme l’est beaucoup YouTube aussi, avec les chaînes d’informations et de tutoriels).

Repenser le débat entre gratuité et paiement

La question de la gratuité des activités culturelles pour les jeunes suscite régulièrement des débats passionnés au sein des équipes des lieux culturels et des collectivités. Ces débats révèlent en réalité des conceptions différentes de ce qui motive l’engagement des jeunes et du rôle des agent·es publics.

D’un côté, le paiement, même symbolique, peut avoir plusieurs vertus. Il permet aux jeunes d’apprendre progressivement les codes du secteur culturel dans le monde des adultes, et de développer leur autonomie future. Quand un·e jeune comprend qu’un spectacle a un coût, qu’il implique des artistes, des technicien·nes, des lieux à entretenir, il ou elle intègre une réalité économique qui lui sera utile plus tard. Le paiement peut aussi renforcer l’engagement et la valeur perçue de l’activité. L’expérience montre parfois qu’une participation financière, même minime, peut responsabiliser et impliquer davantage les participant·es.

De l’autre côté, la gratuité répond à un impératif d’égalité d’accès qui est au cœur de la mission du service public. Pour de nombreux·ses jeunes, la barrière financière reste un obstacle insurmontable qui les prive de découvertes culturelles essentielles à leur développement. La gratuité permet alors une véritable discrimination positive, offrant à toutes et tous les mêmes chances d’accès à la culture. Elle peut être la porte d’entrée vers des pratiques que les jeunes n’auraient jamais explorées autrement, avec des impacts positifs sur le long terme en termes de construction personnelle et d’insertion sociale.

La solution ne réside probablement pas dans le choix exclusif de l’une ou l’autre option, mais dans une approche nuancée qui sait adapter ses modalités selon les publics, les activités et les objectifs poursuivis. Certains ateliers de découverte peuvent être gratuits pour lever les barrières, tandis que des activités régulières peuvent demander une participation symbolique pour marquer l’engagement. L’essentiel est d’harmoniser ces pratiques entre services pour offrir une politique lisible et cohérente aux usager·ères.

Le positionnement professionnel des agent·es

Le rôle des agent·es des services publics les place dans une position particulière où iels doivent constamment articuler leurs valeurs personnelles avec leur mission professionnelle. Cette distinction est fondamentale pour mener à bien les missions. Les convictions personnelles sur ce qui est bon pour les jeunes peuvent parfois entrer en tension avec les orientations politiques de la collectivité ou de l’institution, ou avec les attentes des publics elles et eux-mêmes.

Dans ce contexte, l’expertise de terrain est précieuse. Les agent·es sont les mieux placé·es pour observer les effets concrets des politiques, pour identifier les besoins non satisfaits et pour proposer des évolutions. Le rôle d’aide à la décision implique de faire remonter ces observations, de les analyser et de formuler des propositions constructives. Il faut veiller à ce que les actions des agent·es publics respectent les droits culturels des personnes, c’est-à-dire leur dignité et leur capacité à choisir librement leurs pratiques culturelles.

Cette posture professionnelle demande aussi de faire attention à la confusion possible entre les pratiques personnelles des agent·es et leurs pratiques professionnelles, particulièrement sur les réseaux sociaux. Quand nous publions des contenus liés à nos activités professionnelles, nous représentons l’institution et devons veiller à la cohérence de nos messages avec la politique institutionnelle.

Construire une politique culturelle jeunesse cohérente

Pour développer une politique culturelle jeunesse véritablement efficace, voici plusieurs points d’attention :

  • La communication et l’accessibilité des propositions sont cruciales. Il ne suffit pas de rendre une activité gratuite si l’information n’est pas claire et facilement accessible.
  • On doit penser l’accessibilité dans toutes ses dimensions : financière bien sûr, mais aussi temporelle, géographique et informationnelle. Certaines offres gratuites demandent tellement de démarches ou de disponibilité à des horaires spécifiques qu’elles excluent de fait les publics qu’elles prétendent cibler.
  • La pédagogie et l’accompagnement constituent un autre axe essentiel. Expliquer pourquoi certaines activités sont payantes, faire découvrir les métiers du secteur culturel, accompagner progressivement vers l’autonomie culturelle : autant de missions qui donnent du sens à notre action.
  • Cette pédagogie passe aussi par la valorisation de toutes les formes de pratiques culturelles, y compris celles que les jeunes développent de manière autonome.
  • Enfin, la transversalité et la cohérence entre services apparaissent comme des conditions indispensables à l’efficacité des politiques. Les échanges réguliers entre collègues, le partage d’expériences réussies, la construction collective de propositions innovantes permettent de dépasser les logiques de silo pour offrir aux jeunes une politique culturelle lisible et adaptée à leurs besoins.

Vers une approche équilibrée et bienveillante

La mission fondamentale des agent·es publics est d’accompagner les jeunes dans leur construction personnelle et sociale à travers des pratiques culturelles qui ont du sens pour elleux. Cela implique de reconnaître la diversité des formes d’engagement, d’adapter les propositions aux réalités multiples des publics, de valoriser toutes les pratiques culturelles y compris les plus contemporaines, et de construire des politiques à la fois ambitieuses et réalistes.

L’enjeu n’est pas de trancher définitivement entre gratuité et paiement, entre pratiques traditionnelles et numériques, entre exigence artistique et accessibilité. Il s’agit plutôt de trouver, situation par situation, le juste équilibre qui permettra au plus grand nombre de jeunes de s’épanouir à travers des pratiques culturelles enrichissantes. Cette recherche d’équilibre nécessite une réflexion collective continue, nourrie par les expériences de terrain et orientée vers l’intérêt supérieur des jeunes que nous accompagnons.

En définitive, notre rôle est de créer les conditions pour que chaque jeune puisse trouver dans l’offre culturelle publique des espaces d’expression, de construction et de rencontre qui correspondent à ses aspirations et contribuent à son développement. C’est dans cette perspective ouverte et bienveillante qu’il sera possible de construire des politiques culturelles jeunesse véritablement inclusives et émancipatrices.

L’offre culturelle est parfois questionnée de façon brutale par le public « jeune ». Une remise en cause qui se manifeste notamment par une indifférence vis-à-vis des prescriptions des institutions culturelles, voire par un désintérêt pour les lieux culturels. En 15 ans, le numérique a par ailleurs bouleversé le rapport des jeunes, et de tou·te·s, au temps et à l’espace privé. La définition même de la culture et son mode d’accès se sont transformés.

Pour se mettre en capacité de repenser des projets adaptés aux besoins réels de la jeunesse contemporaine, ce qui relève de la mission des politiques culturelles, il convient à mon sens tout d’abord de déconstruire nos idées reçues, les jugements que l’on peut avoir sans connaître. Il s’agit de prendre la mesure des nouvelles représentations du monde et des nouvelles pratiques culturelles étroitement liées au numérique.

Comment faire ? Je crois que passer par le « faire », justement, est une voie très riche pour les professionnels. Éprouver par sa propre expérience les enjeux des pratiques culturelles à l’ère numérique, en participant à des ateliers avec des jeunes, en « jouant » avec les technologies digitales, en explorant de nouveaux dispositifs de coopération, etc., dans le but de dépasser ses critères habituels, pour pouvoir être enrichi par les idées et usages de la jeunesse. Il ne s’agit pas de démagogie, mais de tissage de liens, qui permet la transformation mutuelle, l’hybridation créative.

La recherche-action sur les politiques culturelles pour la jeunesse est depuis toujours un des axes principaux de travail de Benoît Labourdette, en coopération avec de nombreux acteurs des champs culturel, éducatif et social. Nous proposons ici des méthodes, des récits d’actions et de formations, que nous espérons inspirants pour des acteurs des champs culturel, social et éducatif de tous niveaux. Proposer une analyse des enjeux, ainsi que des bases sociologiques, psychologiques, culturelles, pour créer des appuis solides au service des missions de service public auprès des jeunesses.


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