Une journée interprofessionnelle organisée par le Réseau Jeune Public au Centre à Équinoxe, Scène nationale de Châteauroux le 19 novembre 2025, que j’ai co-construite et co-animée, a réuni cent cinquante professionnel·le·s. Voici le récit de ce qui s’y est vécu, en complément du texte de présentation qui exposait les enjeux de cette rencontre.
La matinée a débuté par une série de prises de parole institutionnelles qui ont d’emblée posé le cadre politique et philosophique de la journée. Agnès Rabaté, coordinatrice de l’action culturelle à Équinoxe, a ouvert la séance en remerciant la Ligue de l’enseignement pour le travail de co-organisation mené depuis plus d’un an. Elle a également salué l’existence du Réseau Culture de Châteauroux, ce collectif informel d’artistes, d’éducateur·rice·s et d’animateur·rice·s qui travaillent ensemble à la relation des publics aux arts.
Jean-François Mémin, maire adjoint délégué à la culture et au patrimoine historique de Châteauroux, a souligné que la perception de la culture à l’adolescence constitue un parcours central dans la construction identitaire. Il a relevé la distance qui existe entre ce que les jeunes vivent comme culture et ce qu’il a appelé « la culture légitime dispensée par les écoles ou les musées », pointant l’influence des médias dans cette configuration. Dans un monde traversé par les crises et les fractures culturelles, il a appelé à réfléchir à la prise en compte de la jeunesse dans ses aspirations d’expression et de rencontre.
Delphine Bénassy, vice-présidente déléguée à la culture au Conseil régional Centre-Val de Loire, a ensuite développé l’engagement régional. Elle a rappelé que la Région s’est dotée d’une « clause d’impact jeunesse » issue des états généraux de la jeunesse, qui oblige à évaluer l’effet de chaque politique publique sur les 15-25 ans. Elle a souligné que la feuille de route culturelle régionale, intitulée « Culture en partage », a pour priorité de créer les conditions d’exercice des droits culturels sur le territoire. Elle a aussi évoqué une interpellation directe des jeunes lors d’une plénière de la Conférence permanente de coopération pour la culture : celles et ceux-ci avaient demandé que les institutions ne se contentent pas de les inviter aux spectacles, mais s’intéressent aussi à leurs propres pratiques et accompagnent leurs initiatives. Elle a mentionné les préconisations du Conseil régional de la jeunesse qui demandent un meilleur accès à l’information sur les financements, un « laboratoire culturel » pour expérimenter leurs projets, et une mise en réseau des jeunes créateur·rice·s à l’échelle régionale.
Christine Dinon, directrice régionale des affaires culturelles (DRAC) Centre-Val de Loire, a poursuivi en inscrivant cette journée dans le soutien du ministère de la Culture au Réseau Jeune Public au Centre, et dans la continuité du travail mené avec Scènes d’enfance et ASSITEJ France qui, depuis soixante ans, place les enfants et les jeunes au cœur des droits culturels. Elle a décrit l’adolescence comme « un moment fragile, flamboyant de transformation et de recherche d’équilibre », où l’on s’autonomise par les relations tout en restant dépendant·e matériellement de son milieu. Soulignant que « si l’adolescence est une quête de place, il nous revient de faciliter l’accès aux espaces où cette quête peut se vivre pleinement », elle a appelé à créer des espaces où la parole des jeunes est reconnue, où leurs cultures ne sont pas seulement tolérées mais véritablement acceptées. Sa formule finale a marqué les esprits : « Dans une société qui se fragilise, la culture demeure cet espace où l’on peut encore apprendre à faire place à l’autre et à lui reconnaître sa juste place. »
Le Réseau Jeune Public au Centre, par la voix de ses représentant·e·s, a ensuite retracé la genèse de cette journée : création d’une commission « adolescence » lors de la plénière de décembre 2023, année de réflexion collective, lectures partagées, imagination de modalités d’action. Le réseau a posé deux constats fondateurs : d’une part, l’adolescence interroge beaucoup les artistes qui souhaitent parler à cette tranche d’âge à travers leurs créations, mais quelle place réelle leur est donnée dans ces projets ? D’autre part, malgré les politiques volontaristes des structures culturelles, les efforts ne sont pas toujours couronnés de succès, et même quand ils le sont, on ne sait pas si ces jeunes reviendront. L’ambition affichée était claire : passer de la prescription à l’écoute, abandonner la position de sachant·e pour embrasser une posture de curiosité.
J’ai pris la parole pour une vingtaine de minutes d’introduction, avec l’objectif de proposer des repères communs aux participant·e·s venu·e·s d’horizons professionnels variés. J’ai précisé d’emblée que la journée était conçue comme un espace d’enrichissement mutuel, où personne ne sait mieux que les autres, et où les désaccords méthodologiques sont tout aussi précieux que les convergences, car « on est en démocratie, et la démocratie c’est le débat ».
J’ai convoqué plusieurs champs disciplinaires. En sociologie, les travaux de Camille Peugny montrent qu’il n’existe aucune homogénéité dans les goûts de la jeunesse : l’adolescent·e passionné·e par Pink Floyd aujourd’hui aura probablement les mêmes goûts à 35 ans, tout comme celui ou celle qui apprécie Maître Gims. Cette persistance des goûts individuels, observable jusqu’à 65 ans, rend vaine toute tentative de « faire un projet qui va plaire aux jeunes » comme catégorie homogène.
En neurosciences, j’ai présenté les recherches d’Olivier Houdé sur la résistance cognitive : si une personne se sent en insécurité ou a peur, son cerveau passe en mode pensée-réflexe et il lui devient neurologiquement impossible d’apprendre quoi que ce soit. Créer un climat de confiance n’est donc pas seulement une question de bienveillance, c’est une condition scientifiquement établie de l’apprentissage. J’ai également évoqué Marshall Rosenberg et la communication non-violente, qui invite à ne pas affecter l’autre d’un rôle, à ne pas prétendre savoir ce qu’il ou elle a fait ou quelle était son intention, autrement dit, à le ou la considérer comme un sujet et non comme un objet.
C’est sur la définition des droits culturels que plusieurs participant·e·s m’ont dit après coup que mon propos avait « repositionné leur paradigme de pensée ». J’ai proposé une formulation que j’espère claire : dans les droits culturels, la culture s’entend au sens anthropologique, ce qui nous constitue, ce qu’on aime, d’où l’on vient, ce qu’on pense et ressent, nos goûts. Respecter les droits culturels d’une personne, c’est reconnaître que sa culture est légitime. Quand un·e professionnel·le juge que les goûts musicaux ou cinématographiques d’un·e jeune « ne sont vraiment pas terribles », il ou elle adopte une posture descendante, considère l’autre comme un objet plutôt que comme un sujet, et ce faisant, le ou la jeune intériorise que sa culture n’est pas légitime. Ne se sentant pas légitime, il ou elle ne peut pas contribuer à la vie de la cité.
J’ai anticipé l’objection du relativisme : respecter la culture de l’autre ne signifie pas que tout se vaut, ni qu’on renonce à l’exigence artistique. C’est simplement s’intéresser à l’autre sans remettre en question notre propre culture. C’est mettre en place des dispositifs de relations plus horizontaux, sans que cela implique que toutes les cultures soient identiques. Et c’est précisément parce que l’autre ne se sent pas en danger, pas méprisé·e, qu’il ou elle devient capable de recevoir la culture qu’on lui présente.
J’ai cité John Dewey et sa conception de l’art comme expérience vécue plutôt que comme objet extérieur, philosophie qui traverse les pédagogies nouvelles de Célestin Freinet à Paulo Freire et qui nourrit la déconstruction des systèmes de domination par les féminismes contemporains. J’ai évoqué Michel Serres et son analyse du changement anthropologique lié au numérique, invitant à dépasser l’imaginaire du « temps d’écran » pour s’intéresser à ce que les jeunes font réellement avec leurs outils numériques, car juger l’autre sans chercher à le comprendre, c’est se séparer d’eux·elles et rompre le dialogue.
J’ai conclu sur la notion de « tiers symbolique » : le projet culturel partagé permet de sortir de la relation duelle où l’un·e donne des consignes que l’autre doit exécuter. Autour de cet objet commun, chacun·e peut se déplacer plutôt que d’être assigné·e à un rôle. Et face à l’injonction paradoxale que vivent les artistes, donner leur place aux jeunes tout en produisant un résultat « de qualité », j’ai proposé une piste : documenter le processus autant que le résultat. Raconter le cheminement, ce qui s’est passé, les transformations vécues, ce qui permet de travailler sur une esthétique de la relation et pas seulement sur une esthétique de l’objet artistique.
Le cœur de la matinée a été constitué par un forum circulant, dispositif que j’avais contribué à concevoir lors des réunions préparatoires. Plutôt qu’une succession de présentations en plénière, les participant·e·s circulaient librement entre cinq pôles thématiques installés dans le grand hall d’Équinoxe, chacun rassemblant plusieurs porteurs et porteuses de projets autour d’une même problématique. Trois créneaux de trente minutes permettaient de visiter trois pôles différents.
Une visioconférence préparatoire avait réuni les intervenant·e·s quelques jours avant la journée, permettant de calibrer leurs présentations autour de questions méthodologiques plutôt que de simples récits promotionnels. Ce format a favorisé des échanges approfondis en petits groupes, où les participant·e·s pouvaient poser des questions, partager leurs propres difficultés et créer des liens directs entre professionnel·le·s. Un système de QR code que j’avais mis en place permettait à chacun·e de documenter ces échanges en partageant photos et notes.
Après le déjeuner, j’ai proposé aux participant·e·s un atelier de création collective d’une trentaine de minutes. L’enjeu n’était pas de « faire une activité » mais de vivre une expérience commune avant la table ronde, partant du principe qu’on ne réfléchit pas de la même manière après avoir créé quelque chose ensemble. Cette dimension expérientielle rejoint directement la pensée de John Dewey évoquée le matin.
Les participant·e·s se sont constitué·e·s en équipes de cinq à six personnes et sont sorti·e·s de la salle pour réaliser ensemble une photo mise en scène, une création collective. L’image devait refléter leur compréhension des enjeux discutés pendant la matinée et être identifiée par les prénoms de ses auteurs et autrices. Ce dernier point n’est pas anodin : en termes de droits culturels, inscrire son prénom sur une production collective, c’est voir son existence reconnue dans l’espace partagé.
Les photos ont été partagées via le QR code puis projetées collectivement en grand. J’ai proposé une modalité de visionnage inhabituelle : celles et ceux qui avaient fait la photo n’avaient pas le droit de parler, par contre les autres devaient leur renvoyer ce qu’ils et elles recevaient de cette image. Ainsi, au lieu de se justifier de ce qu’on a fait, le regard des autres nous permet de mieux comprendre ce qu’on a fait et de légitimer notre travail. Les images produites se sont révélées riches et inventives, témoignant de l’implication des participant·e·s, et des capacités artistiques présentes en chacun·e. Le principe de cet atelier est documenté en détail ici.
La table ronde que j’ai animée réunissait des intervenant·e·s aux profils très complémentaires :
Les discussions ont mis en évidence la question des sociabilités : à l’âge adolescent, les pratiques culturelles sont liées aux groupes de pairs, servant d’espace pour travailler son rapport au monde. J’ai souligné la nécessité de dépasser l’opposition entre « réel » et « virtuel » : pour les générations nées avec Internet, le numérique n’est pas un espace séparé mais un milieu d’existence. Les réseaux sociaux, malgré leurs problématiques réelles, constituent aussi des espaces de démocratie culturelle où les jeunes inventent des langages, pratiquent des interactions et développent des savoirs que les adultes peinent à comprendre.
En clôture, les organisateurs et organisatrices ont rappelé que cette journée ne constituait qu’un premier jalon. La question de la participation des adolescent·e·s est vaste et en constante évolution. Les principaux·ales concerné·e·s, les jeunes eux·elles-mêmes, n’étaient que partiellement représenté·e·s, ce qui constitue d’ailleurs un paradoxe de ce type de rencontre professionnelle : on parle des jeunes sans eux·elles, tout en cherchant précisément à leur faire une place.
Le Réseau Jeune Public au Centre entend poursuivre ce chantier, en lien avec le chantier national de Scènes d’enfance. Des actes de cette rencontre seront réalisés pour garder trace des échanges. Pour ma part, plusieurs participant·e·s sont venu·e·s me dire que l’introduction conceptuelle avait transformé leur manière de penser ces questions, ce qui m’a touché. Je reste convaincu que c’est en transformant nos propres pratiques professionnelles, seul levier d’action réellement accessible, que nous pouvons faire bouger les choses. Et cette transformation passe par le décloisonnement des secteurs, l’expérience partagée, et la reconnaissance de la légitimité des cultures adolescentes comme préalable à toute rencontre authentique.
L’offre culturelle est parfois questionnée de façon brutale par le public « jeune ». Une remise en cause qui se manifeste notamment par une indifférence vis-à-vis des prescriptions des institutions culturelles, voire par un désintérêt pour les lieux culturels. En 15 ans, le numérique a par ailleurs bouleversé le rapport des jeunes, et de tou·te·s, au temps et à l’espace privé. La définition même de la culture et son mode d’accès se sont transformés.
Pour se mettre en capacité de repenser des projets adaptés aux besoins réels de la jeunesse contemporaine, ce qui relève de la mission des politiques culturelles, il convient à mon sens tout d’abord de déconstruire nos idées reçues, les jugements que l’on peut avoir sans connaître. Il s’agit de prendre la mesure des nouvelles représentations du monde et des nouvelles pratiques culturelles étroitement liées au numérique.
Comment faire ? Je crois que passer par le « faire », justement, est une voie très riche pour les professionnels. Éprouver par sa propre expérience les enjeux des pratiques culturelles à l’ère numérique, en participant à des ateliers avec des jeunes, en « jouant » avec les technologies digitales, en explorant de nouveaux dispositifs de coopération, etc., dans le but de dépasser ses critères habituels, pour pouvoir être enrichi par les idées et usages de la jeunesse. Il ne s’agit pas de démagogie, mais de tissage de liens, qui permet la transformation mutuelle, l’hybridation créative.
La recherche-action sur les politiques culturelles pour la jeunesse est depuis toujours un des axes principaux de travail de Benoît Labourdette, en coopération avec de nombreux acteurs des champs culturel, éducatif et social. Nous proposons ici des méthodes, des récits d’actions et de formations, que nous espérons inspirants pour des acteurs des champs culturel, social et éducatif de tous niveaux. Proposer une analyse des enjeux, ainsi que des bases sociologiques, psychologiques, culturelles, pour créer des appuis solides au service des missions de service public auprès des jeunesses.