Repenser la culture pour la jeunesse

22 mai 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Les institutions culturelles échouent souvent à toucher la jeunesse. Pour inverser cette tendance, il faut passer de la démocratisation culturelle à la démocratie culturelle, en reconnaissant la diversité des pratiques.

L’éternel malentendu

Il est frappant de constater qu’Hésiode, en 720 avant notre ère, déplorait déjà une jeunesse « insupportable, sans retenue, simplement terrible ». Socrate poursuivait deux siècles plus tard en qualifiant les enfants de « tyrans ». Cette permanence millénaire du discours adulte sur la prétendue décadence de la jeunesse devrait nous alerter : le problème n’est pas la jeunesse mais notre incapacité structurelle à la comprendre et à la respecter dans sa diversité.

Le constat est sévère mais nécessaire. Les institutions culturelles françaises, malgré l’ambition malrucienne de « rendre accessibles au plus grand nombre les grandes œuvres de l’humanité », ont largement échoué à toucher la jeunesse. Plus grave encore, elles se sont progressivement transformées en espaces de reproduction sociale, comme le dénonçait Michel Schneider dans « La Comédie de la culture » (1993). L’auteur y décrivait un système où artistes et institutions s’enferment dans une logique de valorisation mutuelle, un entre-soi déconnecté des citoyens qu’ils prétendent servir.

Déconstruire l’homogénéité supposée de la jeunesse

Les travaux du sociologue Camille Peugny apportent un éclairage décisif sur cet échec. Ils démontrent l’absurdité des discours qui voudraient que « les jeunes » forment un groupe homogène. La réalité révèle au contraire une extraordinaire diversité de pratiques et de goûts culturels. L’adolescent passionné par Pink Floyd aujourd’hui - ils existent encore - le sera probablement dans vingt ans, tout comme son camarade amateur de Maître Gims. Cette persistance des goûts culturels individuels, observable jusqu’à 65 ans environ, invalide toute approche monolithique de la jeunesse.

Le seul dénominateur commun identifié par Peugny est préoccupant : un sentiment partagé de fragilité face à l’avenir, une peur de la précarisation qui transcende les clivages socio-culturels. Cette vulnérabilité collective appelle une réponse institutionnelle qui ne peut se satisfaire d’une offre culturelle standardisée et descendante.

Le numérique comme milieu d’existence

La question du numérique cristallise particulièrement les malentendus intergénérationnels. Il faut dépasser l’opposition stérile entre « réel » et « virtuel » qui structure encore trop souvent notre regard sur les pratiques numériques des jeunes. Pour les générations nées avec Internet, le numérique n’est pas un espace séparé mais un milieu d’existence, au même titre que l’air qu’elles respirent. Cette réalité, qu’Anne Cordier documente dans ses travaux sur les jeunes « connectés », nous oblige à reconsidérer nos jugements hâtifs sur le « temps d’écran ».

Michel Serres, dans « Petite Poucette » (2012), allait plus loin en analysant l’invention du langage SMS non comme une dégradation culturelle mais comme l’émergence de nouvelles compétences cognitives. Inventer une langue, créer de nouveaux modes de communication, développer des connexions neuronales inédites : voilà ce que font les jeunes avec le numérique. Loin d’être de simples consommateurs passifs, ils développent des savoirs que nous, adultes, peinons à comprendre et encore moins à valoriser.

Les droits culturels : un changement de paradigme nécessaire

Face à ces constats, les droits culturels émergent comme un cadre conceptuel indispensable. Inscrits dans la loi française depuis 2015 (loi NOTRe) et 2016 (loi LCAP), ils marquent - ou devraient marquer - un tournant radical dans notre approche des politiques culturelles. Il ne s’agit plus seulement de « démocratiser » l’accès à une culture légitime définie par les institutions, mais de reconnaître et respecter la culture au sens anthropologique : ce qui constitue chaque personne dans son identité, ses pratiques, ses références.

La Déclaration de Fribourg (2007), fruit du travail du philosophe Patrice Meyer-Bisch et de nombreux experts, structure ces droits autour de huit dimensions fondamentales : identité, diversité, patrimoine, communauté, participation, coopération, éducation et information. Au cœur de cette approche : le respect inconditionnel de la dignité des personnes.

Prenons un exemple concret : un jeune arrivant de l’étranger, maîtrisant cinq langues mais peinant en français. Le système actuel tend à le stigmatiser pour ses lacunes linguistiques, occultant ses compétences multiples. Les droits culturels nous invitent à renverser cette perspective : reconnaître et valoriser l’ensemble de ses savoirs pour lui permettre de trouver sa place et de participer pleinement à la vie culturelle de la cité.

De la démocratisation à la démocratie culturelle

Cette transformation implique de distinguer clairement deux approches. La démocratisation culturelle, héritée de Malraux, postule une logique d’offre descendante : les institutions détiennent la culture légitime qu’elles doivent transmettre au peuple. La démocratie culturelle, elle, reconnaît la pluralité des cultures et promeut leur mise en dialogue horizontal.

Cette distinction n’est pas qu’intellectuelle. Elle a des implications pratiques majeures. Dans le premier cas, on amène des « publics captifs » - ces classes qu’on traîne au théâtre - vers des spectacles qu’ils n’ont pas choisis, avec des enseignants non formés qui se sentent eux-mêmes illégitimes. Résultat prévisible : une expérience souvent négative qui peut durablement dégoûter de la culture institutionnelle.

Dans le second cas, on co-construit des espaces où chacun peut apporter ses références, ses pratiques, ses questionnements. On reconnaît que l’expertise culturelle n’est pas l’apanage des professionnels mais qu’elle se distribue dans l’ensemble du corps social.

La résistance des institutions

L’exemple des fermetures culturelles pendant la pandémie de Covid-19 révèle cruellement nos blocages. Tandis qu’en Belgique, les centres culturels ont collectivement résisté à des décisions incohérentes, affirmant leur mission de service aux citoyens, la plupart des institutions françaises ont obéi sans broncher. Cette différence d’attitude interroge : sommes-nous au service des citoyens ou de notre propre reproduction institutionnelle ?

Cette question dérange, notamment dans les grandes scènes nationales où l’on craint que les droits culturels ne conduisent à un relativisme nivelant. « Si tout se vaut, où est notre excellence ? » entend-on parfois. Cette crainte révèle une incompréhension profonde : reconnaître la diversité des pratiques culturelles ne signifie pas nier les différences de maîtrise technique ou artistique. Cela signifie simplement accepter que l’excellence peut prendre des formes multiples et que la culture institutionnelle n’en détient pas le monopole.

L’expérience au centre

John Dewey, dans « L’art comme expérience » (1934), nous offre une clé précieuse. L’art n’est pas l’œuvre en soi mais l’expérience vécue dans la rencontre avec elle. Cette approche, qui rejoint la philosophie pragmatiste américaine, replace la personne au centre du processus culturel.

Les géants du numérique l’ont parfaitement compris. L’UX Design (User Experience Design) n’est rien d’autre que la mise en œuvre systématique de ce principe : créer des expériences hyper-personnalisées où chaque utilisateur se sent reconnu et valorisé. Face à cette concurrence redoutable, les institutions culturelles ne peuvent plus se contenter de proposer une offre standardisée en espérant que les jeunes viendront.

Implications pratiques : repenser nos méthodes

Cette révolution copernicienne nécessite de transformer nos pratiques professionnelles en profondeur. Il s’agit de passer d’une posture de transmission verticale à une dynamique d’élaboration horizontale. Cela implique d’accepter une certaine perte de contrôle sur le discours et les contenus, ce qui n’est jamais confortable pour des professionnels habitués à détenir l’expertise légitime.

Les méthodologies participatives offrent des pistes concrètes. Quand on demande à un groupe de définir collectivement « qu’est-ce que la jeunesse ? » ou « qu’est-ce que la culture ? », on ne cherche pas LA bonne réponse mais à faire émerger la diversité des représentations. L’œuvre n’est plus le discours unique de l’expert mais l’expérience partagée de l’élaboration collective.

Cette approche exige aussi de repenser la question du cadre. Comment créer des espaces où la controverse est possible sans devenir destructrice ? Les enfants, dans leurs jeux, passent souvent plus de temps à négocier les règles qu’à jouer effectivement. Cette sagesse enfantine nous enseigne l’importance du temps consacré à co-construire le cadre de nos interactions.

Un enjeu démocratique fondamental

Au-delà des questions techniques, c’est la vitalité même de notre démocratie qui est en jeu. Si les institutions culturelles, financées par l’argent public, ne s’adressent qu’à une fraction privilégiée de la population, elles trahissent leur mission fondamentale. Marjorie Glas le démontre brillamment dans son livre « Quand l’art chasse le populaire » (2024) : le théâtre public, conçu après-guerre comme un outil d’émancipation populaire, est devenu un lieu de reproduction bourgeoise.

Les droits culturels offrent un cadre pour renouer avec l’ambition démocratique originelle. Ils nous rappellent que la culture n’est pas un supplément d’âme pour privilégiés mais ce qui nous constitue tous en tant qu’êtres humains. Ils réhabilitent l’éducation populaire, longtemps méprisée par la culture institutionnelle, en reconnaissant que les savoirs se construisent dans l’échange et non dans la transmission unilatérale.

L’urgence d’agir

Face à une jeunesse qui doute profondément de son avenir, qui se sent précarisée et peu reconnue, nous ne pouvons plus nous contenter de reproduire des schémas obsolètes. La transformation nécessaire est profonde : il ne s’agit pas d’ajuster à la marge nos pratiques mais de repenser fondamentalement notre rapport à la culture et à la jeunesse.

Cette transformation ne sera pas confortable. Elle implique de questionner nos certitudes, de partager notre pouvoir, d’accepter que nos références culturelles ne sont qu’une partie d’un paysage bien plus vaste. Mais l’enjeu en vaut la peine : faire de la culture ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être - un espace vivant de construction collective du sens, où chaque voix compte et où la diversité n’est pas un problème à résoudre mais une richesse à cultiver.

Les droits culturels nous offrent la boussole pour cette nécessaire réinvention. À nous de nous en saisir, non comme d’une contrainte légale supplémentaire, mais comme d’une opportunité historique de réconcilier la culture avec sa vocation démocratique. L’expérience montre que quand on fait ce pas de côté, quand on accepte de considérer les jeunes comme des partenaires et non comme des publics à éduquer, des choses extraordinaires peuvent advenir. N’est-ce pas, finalement, ce à quoi nous aspirons tous ?

L’offre culturelle est parfois questionnée de façon brutale par le public « jeune ». Une remise en cause qui se manifeste notamment par une indifférence vis-à-vis des prescriptions des institutions culturelles, voire par un désintérêt pour les lieux culturels. En 15 ans, le numérique a par ailleurs bouleversé le rapport des jeunes, et de tou·te·s, au temps et à l’espace privé. La définition même de la culture et son mode d’accès se sont transformés.

Pour se mettre en capacité de repenser des projets adaptés aux besoins réels de la jeunesse contemporaine, ce qui relève de la mission des politiques culturelles, il convient à mon sens tout d’abord de déconstruire nos idées reçues, les jugements que l’on peut avoir sans connaître. Il s’agit de prendre la mesure des nouvelles représentations du monde et des nouvelles pratiques culturelles étroitement liées au numérique.

Comment faire ? Je crois que passer par le « faire », justement, est une voie très riche pour les professionnels. Éprouver par sa propre expérience les enjeux des pratiques culturelles à l’ère numérique, en participant à des ateliers avec des jeunes, en « jouant » avec les technologies digitales, en explorant de nouveaux dispositifs de coopération, etc., dans le but de dépasser ses critères habituels, pour pouvoir être enrichi par les idées et usages de la jeunesse. Il ne s’agit pas de démagogie, mais de tissage de liens, qui permet la transformation mutuelle, l’hybridation créative.

La recherche-action sur les politiques culturelles pour la jeunesse est depuis toujours un des axes principaux de travail de Benoît Labourdette, en coopération avec de nombreux acteurs des champs culturel, éducatif et social. Nous proposons ici des méthodes, des récits d’actions et de formations, que nous espérons inspirants pour des acteurs des champs culturel, social et éducatif de tous niveaux. Proposer une analyse des enjeux, ainsi que des bases sociologiques, psychologiques, culturelles, pour créer des appuis solides au service des missions de service public auprès des jeunesses.


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