Les pratiques numériques des jeunes : expressions culturelles légitimes pour repenser la médiation et construire une démocratie culturelle renouvelée.
La relation entre la jeunesse et le numérique constitue aujourd’hui un défi majeur pour les institutions culturelles. Trop souvent, les pratiques numériques des jeunes sont perçues avec méfiance, voire condescendance, par le monde culturel institutionnel. Je propose un renversement de perspective radical : plutôt que de considérer ces pratiques comme une menace ou une dégradation culturelle, il s’agit de les reconnaître comme des expressions culturelles légitimes, protégées par les droits culturels, et porteuses d’opportunités pour repenser la médiation culturelle.
La Déclaration de Fribourg (2007), intégrée dans la législation française depuis 2015-2016, établit le cadre des droits culturels. Ces droits visent à respecter la dignité des personnes dans leurs dimensions identitaires, communautaires et participatives. Actuellement en cours de réécriture pour intégrer les questions numériques, écologiques et de genre, cette déclaration pose une distinction fondamentale entre démocratisation culturelle et démocratie culturelle.
La démocratisation culturelle procède d’une logique descendante où la culture « légitime » est transmise aux publics. La démocratie culturelle, à l’inverse, reconnaît la culture dans son sens anthropologique : ce qui nous constitue. Cette approche ne relativise pas la valeur des œuvres, mais postule un enrichissement mutuel entre citoyens et institutions, chacun occupant des rôles différents mais complémentaires.
Le numérique n’est plus un simple outil ou un univers parallèle : c’est devenu un milieu d’existence, au même titre que l’air que nous respirons. Bernard Stiegler parlait de « mémoire outillée » pour décrire cette transformation anthropologique. Il ne s’agit pas d’un remplacement de nos capacités cognitives, mais de l’émergence d’un nouveau monde où nous développons des pratiques et des compétences différentes.
Cette perspective est cruciale pour comprendre les pratiques culturelles contemporaines. La majorité des pratiques culturelles des personnes s’effectue aujourd’hui via le numérique, rendant marginales, en termes quantitatifs, les pratiques muséales traditionnelles. Cette réalité n’invalide pas l’importance des musées, mais interroge leur capacité à créer du lien avec des publics dont les références culturelles sont profondément transformées.
L’exemple de TikTok illustre parfaitement cette transformation. Loin d’être une simple plateforme de divertissement superficiel, TikTok fonctionne comme un véritable outil de création et de diffusion culturelle. Un simple bouton permet de passer du statut de spectateur à celui de créateur, avec des outils de montage et de post-production accessibles à tous.
Les « tendances » TikTok constituent des palimpsestes créatifs où des milliers de personnes réinterprètent, transforment et enrichissent un contenu initial. Cette dynamique représente une forme de démocratie culturelle plus aboutie que beaucoup d’espaces de médiation institutionnels. Chaque utilisateur peut contribuer, créer, s’inspirer des autres dans une logique d’enrichissement mutuel permanent.
La question du patrimoine numérique soulève des enjeux éthiques et pratiques fondamentaux. Dans de nombreux projets de médiation, les participants créent des contenus qui leur échappent ensuite, restant la propriété de l’institution. Cette pratique contrevient aux droits culturels qui garantissent l’accès de chacun à son propre patrimoine culturel.
L’utilisation d’outils numériques permet de restituer aux participants la propriété de leurs créations. L’exemple des jeunes de la Protection judiciaire de la jeunesse créant des collages sur la laïcité est parlant : ils sont repartis avec leurs œuvres originales et disposent d’un accès numérique à leurs créations. Cette approche respecte leur dignité et reconnaît la valeur de leur production culturelle.
Le concept de « longue traîne » théorisé par Chris Anderson révèle une transformation profonde de l’économie culturelle. Alors que le commerce physique concentre 80% de son chiffre d’affaires sur 20% des produits (les best-sellers), les plateformes numériques voient 50% de leur activité générée par l’immense diversité des contenus de niche.
Cette logique invite à repenser la temporalité de la médiation culturelle. Un documentaire d’Arte sur le jeûne, diffusé en 2011, a connu un succès viral huit ans plus tard, entraînant la production d’une suite. Le numérique permet ainsi une vie longue aux contenus culturels, bien au-delà de leur moment de création initial.
Dépasser les logiques générationnelles :
Les recherches montrent que les goûts culturels varient peu entre 15 et 65 ans. La catégorie « jeunes » n’a donc pas de pertinence en termes de pratiques culturelles. La diversité des goûts traverse toutes les générations, remettant en question les approches segmentées par âge.
Repenser la présence institutionnelle sur les réseaux :
Les institutions culturelles doivent questionner leur présence sur les réseaux sociaux. Une institution n’a pas d’identité claire sur ces plateformes conçues pour des projets spécifiques et des niches. Plutôt que de chercher une présence institutionnelle maladroite, il pourrait être plus pertinent d’accompagner les publics dans leur propre production de contenus.
Créer des espaces de conservation alternatifs :
Face à la dépendance aux GAFAM pour la conservation des contenus personnels, les institutions publiques ont un rôle à jouer dans la préservation du patrimoine numérique des citoyens. Des sites internes, conçus comme des creusets patrimoniaux communs plutôt que comme des outils de communication, peuvent offrir des alternatives durables.
Cette approche ne prône ni le relativisme culturel ni l’abandon des missions traditionnelles des institutions. Elle invite plutôt à une reconnaissance mutuelle : les institutions apportent leur expertise, leur patrimoine et leurs compétences spécifiques ; les publics apportent leurs pratiques, leurs créativités et leurs modes d’appropriation culturelle.
Le défi consiste à créer des espaces de rencontre authentiques où chacun peut enrichir l’autre. Cela passe par le respect des droits culturels, la reconnaissance du numérique comme milieu d’existence, et l’invention de nouvelles formes de médiation qui tiennent compte de la longue durée et de la diversité des pratiques culturelles.
L’art, comme le rappelait John Dewey, réside dans l’expérience vécue, non dans l’objet. Les objets - qu’ils soient physiques ou numériques - servent de tiers, de médiateurs permettant des regards multiples et des appropriations individuelles. C’est dans cette triangulation entre institutions, publics et objets culturels que se joue l’avenir d’une médiation culturelle véritablement démocratique.
L’offre culturelle est parfois questionnée de façon brutale par le public « jeune ». Une remise en cause qui se manifeste notamment par une indifférence vis-à-vis des prescriptions des institutions culturelles, voire par un désintérêt pour les lieux culturels. En 15 ans, le numérique a par ailleurs bouleversé le rapport des jeunes, et de tou·te·s, au temps et à l’espace privé. La définition même de la culture et son mode d’accès se sont transformés.
Pour se mettre en capacité de repenser des projets adaptés aux besoins réels de la jeunesse contemporaine, ce qui relève de la mission des politiques culturelles, il convient à mon sens tout d’abord de déconstruire nos idées reçues, les jugements que l’on peut avoir sans connaître. Il s’agit de prendre la mesure des nouvelles représentations du monde et des nouvelles pratiques culturelles étroitement liées au numérique.
Comment faire ? Je crois que passer par le « faire », justement, est une voie très riche pour les professionnels. Éprouver par sa propre expérience les enjeux des pratiques culturelles à l’ère numérique, en participant à des ateliers avec des jeunes, en « jouant » avec les technologies digitales, en explorant de nouveaux dispositifs de coopération, etc., dans le but de dépasser ses critères habituels, pour pouvoir être enrichi par les idées et usages de la jeunesse. Il ne s’agit pas de démagogie, mais de tissage de liens, qui permet la transformation mutuelle, l’hybridation créative.
La recherche-action sur les politiques culturelles pour la jeunesse est depuis toujours un des axes principaux de travail de Benoît Labourdette, en coopération avec de nombreux acteurs des champs culturel, éducatif et social. Nous proposons ici des méthodes, des récits d’actions et de formations, que nous espérons inspirants pour des acteurs des champs culturel, social et éducatif de tous niveaux. Proposer une analyse des enjeux, ainsi que des bases sociologiques, psychologiques, culturelles, pour créer des appuis solides au service des missions de service public auprès des jeunesses.