Déplacer les tables pour déplacer les regards : récit d’une journée où l’on a feuilleté, photographié et créé ensemble pour interroger ce que les technologies font à nos manières de travailler et de nous relier.
Arriver dans une salle de formation avec une valise remplie de livres, des QR codes imprimés, du matériel audiovisuel compact et récent et quelques idées en tête, c’est déjà poser un cadre. Mais le premier geste de cette journée fut de défaire ce cadre : déplacer les tables, les rassembler au centre, créer un espace où l’on pourrait circuler, feuilleter, s’asseoir autrement. Cette réorganisation de l’espace n’était pas anecdotique. Elle contenait déjà tout ce qui allait se jouer : une invitation à sortir des postures habituelles pour entrer dans une réflexion partagée sur ce que nous faisons avec les images et les technologies.
La formation portait sur « les productions audiovisuelles et les nouveaux médias ». Un intitulé qui peut sembler technique, voire rébarbatif. Mais ce qui m’intéresse dans ce sujet, ce n’est pas tant la technologie en elle-même que ce qu’elle révèle de nos manières de travailler, de créer, de nous relier aux autres. Les « nouveaux médias » ne désignent pas un objet stable : ils sont, par définition, ce qui est nouveau à un moment donné, avant de devenir ancien. Le smartphone était un nouveau média en 2007. Il ne l’est plus. Cette évidence ouvre une question fondamentale : qu’est-ce qui, dans ces mutations permanentes, mérite vraiment notre attention, nous permet de construire notre avenir professionnel ?
Les livres que j’avais apportés formaient une sorte de cartographie intellectuelle : des essais sur l’économie des plateformes, des réflexions critiques sur l’intelligence artificielle, le catalogue de l’exposition IA du Musée du Jeu de Paume, le récit managérial du patron ou de la patronne de Netflix, une biographie d’Ada Lovelace, cette femme qui inventa les fondements de l’informatique en 1840, bien avant l’existence des ordinateurs, etc. L’idée était simple : proposer aux participant·e·s de déambuler, de feuilleter, de photographier ce qui les interpelle, puis de partager ces images via un outil numérique hébergé sur mon propre serveur, pas sur Google, pas sur les GAFAM.
Ce premier exercice n’était pas anodin. Il posait d’emblée plusieurs questions cruciales : celle de la souveraineté numérique (à qui appartiennent nos images ?), celle de l’attention (qu’est-ce qui nous attire dans un livre, une couverture, un titre ?), et celle de la légitimité (oser prendre une photo, la partager, l’assumer devant les autres). Car si feuilleter un livre est un geste solitaire, le fait de photographier un passage et de l’envoyer dans un espace collectif en fait un acte de partage, d’exposition de soi.
J’ai rappelé aux participant·e·s que le cinéma lui-même fut un « nouveau média » à sa naissance en 1895. Personne ne savait à quoi il allait servir. Pendant ses dix premières années, avant qu’il ne commence à générer de très grands profits, ce sont principalement des femmes qui l’ont inventé : Alice Guy par exemple, première réalisatrice de l’histoire, qui tourna des centaines de films. Puis, quand l’argent arrive, le patriarcat reprend ses droits, et les femmes sont écartées des responsabilités. Cette histoire se répète : l’innovation vient souvent des marges, de celles et ceux qui n’ont rien à perdre, avant d’être récupérée par les systèmes de domination.
J’ai proposé une grille de lecture simple pour penser les nouveaux médias : quatre dimensions interdépendantes :
On peut avoir une technologie brillante sans modèle économique (la réalité virtuelle reste un cas d’école). On peut avoir des usages massifs sans que les contenus suivent. Ces quatre pôles doivent s’articuler pour qu’un média s’installe durablement dans nos vies. Et cette articulation n’a rien de naturel : elle se construit, elle se négocie, elle se dispute.
Nous avons passé un temps significatif sur le cas Netflix, non pour en faire l’éloge, mais pour comprendre ce que leur organisation du travail révèle des mutations contemporaines. Le livre La règle ? Pas de règles ! (2022) décrit une culture d’entreprise où les salarié·e·s prennent leurs décisions eux-mêmes ou elles-mêmes, où les congés ne sont pas contrôlés, où l’erreur est valorisée comme source d’apprentissage. Cette philosophie, inspirée du concept d’« entreprises libérées », repose sur une idée forte : c’est en rendant les gens responsables qu’on libère leur créativité. Le résumé de la méthode Netflix est rendu public sur leur site web : Netflix Jobs Culture.
Ce qui m’intéresse ici, ce n’est pas de dire que Netflix est un modèle à suivre aveuglément, leur système reste impitoyable, très américain dans sa brutalité. C’est plutôt de montrer que les méthodes de travail ne sont pas neutres. La façon dont on organise une équipe, dont on distribue le pouvoir de décision, dont on accueille ou non la prise de risque, tout cela façonne ce qu’on peut créer. Et dans le secteur audiovisuel français, encore très hiérarchisé, ces réflexions sont précieuses, car elles expliquent le manque d’innovation dans les contenus et dans les modèles économiques.
J’ai présenté le concept de « longue traîne » développé par Chris Anderson en 2006. Son idée est simple mais essentielle : dans le monde physique, une librairie ne peut stocker que quelques milliers de titres ; sur Internet, Amazon peut en proposer des millions. Les best-sellers représentent une part décroissante du chiffre d’affaires, tandis que la somme des ventes marginales, tous ces livres qui ne se vendent qu’à quelques exemplaires, finit par constituer une part significative de l’économie. Autrement dit, le numérique permet une diversification sans précédent de l’offre culturelle.
Cette mutation a des conséquences profondes pour les créateur·ice·s. Elle signifie qu’il existe un public pour des œuvres très singulières, des films qui ne rentrent dans aucune case, des documentaires hybrides qui ne correspondent à aucun format télévisuel, et ce dans la longue durée. Le défi devient alors de trouver ce public, de créer une communauté autour de son travail. C’est une forme de liberté nouvelle, mais aussi une responsabilité : personne ne viendra nous chercher, il faut aller vers les spectateur·ice·s, construire une relation avec elles et eux.
En fin de matinée, nous avons basculé dans la pratique. J’ai proposé un exercice simple : réaliser une photographie sur le thème des « nouveaux médias ». Une seule image, en dix minutes, avec pour seul outil son téléphone. Les participant·e·s ont joué le jeu avec une créativité remarquable : des compositions sophistiquées sur les écrans et leurs reflets, des mises en scène évoquant la noyade dans l’information, des images jouant sur l’ambiguïté entre le réel et sa représentation.
Ce qui m’a frappé, c’est la qualité des discussions qui ont suivi. Chaque image était projetée, et les autres participant·e·s commentaient ce qu’ils ou elles y voyaient, sans que l’auteur·ice n’intervienne. Cette règle du silence de l’auteur·ice est fondamentale : elle permet de découvrir que notre création dit des choses que nous n’avions pas consciemment prévues. Le sens d’une œuvre n’appartient pas à son auteur ou son autrice, il se construit dans la relation avec celles et ceux qui la reçoivent. C’est cela, finalement, que les réseaux sociaux ont démocratisé : cette horizontalité entre créateur·ice·s et spectateur·ice·s, cette co-construction du sens.
La question de l’intelligence artificielle a traversé toute la journée. Les inquiétudes sont légitimes : le montage automatisé, la génération d’images par IA, les fonctions de nettoyage audio qui remplacent des heures de travail technique. Des métiers sont menacés, c’est indéniable. Mais j’ai voulu proposer un autre regard. En 2016, quand le logiciel AlphaGo a battu le meilleur joueur ou la meilleure joueuse mondial·e de Go, quelque chose de fondamental s’est produit : la machine a gagné non par la force brute du calcul, mais par l’invention de coups qu’aucun humain n’avait imaginés. Une forme de créativité algorithmique est apparue, différente de la nôtre, mais créativité quand même.
Face à cela, notre humanité ne réside pas dans l’opposition à la machine, mais dans ce qu’elle ne peut pas faire : l’empathie, l’intuition incarnée, la capacité à donner du sens à l’imprévu, à faire fleurir quelque chose à partir du rien. L’IA peut nous aider à explorer des territoires narratifs inédits, à gagner du temps sur des tâches répétitives et cognitives, à condition que nous gardions la main sur ce qui compte vraiment : le pourquoi de ce que nous faisons, l’intention éthique qui guide notre travail.
Une formation n’est jamais à sens unique. Les participant·e·s m’ont nourri·e de leurs questions, de leurs doutes, de leurs expériences. Un·e documentariste nous a parlé de ses difficultés à faire exister un film hybride dans un système qui demande des cases claires. Une animatrice a décrit comment elle appliquait déjà, intuitivement, des principes de management horizontal dans son centre de loisirs, et combien sa hiérarchie le lui reprochait. Ces témoignages confirment ce que je ressens depuis longtemps : les méthodes de travail plus humaines, plus respectueuses de l’intelligence de chacun·e, existent déjà dans les interstices du système. Elles attendent d’être reconnues, légitimées, généralisées.
En fin de journée, nous avons travaillé avec CapCut, une application de montage vidéo accessible à tous et d’un niveau de qualité et d’ergonomie incroyable. Les participant·e·s ont réalisé de courtes vidéos à partir des photographies créées le matin, ajoutant du son, du rythme, de la narration. Ce passage de l’image fixe à l’image animée, du travail individuel au travail en équipe, illustrait parfaitement ce que sont les « nouveaux médias » : non pas des outils, mais des occasions de repenser nos manières de faire, de collaborer, de donner forme à nos imaginaires.
Ce qui reste de cette journée, c’est peut-être moins les concepts transmis que l’expérience partagée. Nous avons créé ensemble, nous avons osé montrer nos fragilités, nous avons découvert que nos idées, même incertaines, avaient de la valeur dès lors qu’elles étaient accueillies par un collectif bienveillant. C’est cela, au fond, que les technologies numériques rendent possible : non pas une déshumanisation, mais une nouvelle forme de relation, plus horizontale, plus démocratique. À condition de le vouloir, de le construire, de ne jamais déléguer notre humanité aux machines.
Benoît Labourdette conçoit et anime des stages de formation professionnelle pour les nouveaux médias, au sein de centres de formation (CEFPF, INA Expert, Universités) ainsi que directement pour des entreprises ou des réseaux professionnels (ARTE, Forum des images, Documentaire sur Grand Ecran, Altermédia, Drôle de Trame, SCAM, NAAIS, CFI...).
La révolution numérique consiste en ces nouvelles technologies qui peuplent notre quotidien et modifient les usages, les contenus produits, les canaux de diffusion, les modèles économiques, les relations, les méthodes de travail...
La formation permet l’appropriation de ces nouveaux langages, technologies et pratiques, dans une perspective de construction professionnelle : découvrir, expérimenter et s’approprier outils, stratégies, techniques créatives, en appui sur des bases conceptuelles solides. Le but est de s’outiller pour pouvoir construire le futur du domaine de l’audiovisuel de façon concrète, ouverte, innovante et économiquement viable.
Vous trouverez ici quelques exemples de déroulés de stages, ainsi que des livrables téléchargeables.