Grandir avec la culture : « L’apport du numérique dans la médiation culturelle »

13 juin 2018. Publié par Benoît Labourdette.
  18 min
 |  Télécharger en PDF

Conférence de Benoît Labourdette sur la médiation avec le numérique, à partir de l’exemple des projections itinérantes dans le cadre du Festival Zones Portuaires. Nantes, le 13 juin 2018.

Le Conseil départemental de la Loire-Atlantique propose le dispositif « Grandir avec la Culture », qui permet aux collégiens du département, mais aussi à de très nombreux écoliers et lycéens, de s’initier à l’art sous toutes ses formes. Ce plan fait l’objet d’une convention pluriannuelle entre le Conseil départemental de Loire-Altantique, la Direction des services départementaux de l’éducation nationale de la Loire-Atlantique, la Direction Diocésaine et la DRAC Pays de la Loire (source).

Dans ce cadre une matinée de rencontre professionnelle sur la thématique du numérique et de la médiation culturelle était proposée aux professionnels du territoire. J’y ai été convié pour relater mon travail de médiation à Saint Nazaire et partager mon approche de la médiation et de la pédagogie avec le numérique. Animation de la matinée par Pascal Massiot.

Programme complet

  • 9h30-9h40 Introduction par Catherine Touchefeu (vice-présidente du Conseil départemental de Loire-Atlantique, en charge de la culture et du patrimoine)
  • 9h40-10h10 : Benoît Labourdette => en visio-conférence
    > Intervention sur le travail de médiation et de projection itinérante (pico-projecteurs).
  • 10h15/10h45 Alice Albert, ESBAN (Beaux-Arts de Nantes)
    > Intervention à propos de l’appli « Art delivery », possibilité pour les collèges, entreprises ou particuliers de se constituer une collection d’œuvres d’art pendant 3 mois.
    + quelques mots sur l’Open School
  • 10h50/11h30 : Céline Schnepf, Un château en Espagne => en visio-conférence
    > Intervention à propos d’une appli pour téléphones portables permettant d’établir une cartographie sensible et de créer des projets de territoire
  • 11h30/12h10 : Mélanie Legrand, Stéréolux, accompagnée de Mr Vrignaud, collège Rosa Parks - Nantes).
    > Intervention à propos de la 1re classe culturelle numérique, projet autour de l’écrivain Eric Pessan et 5 artistes.
  • 12h10 : conclusion par Catherine Touchefeu.
« L’apport du numérique dans la médiation culturelle ». Conférence de Benoît Labourdette.

Retranscription de la rencontre

Retranscription de l’enregistrement audio de l’intervention de Benoît Labourdette (en visioconférence) et des échanges avec la salle. Nantes, le 13 juin 2018. Animation : Pascal Massiot.

L’intervention

Pascal Massiot : Les joies de la technique : quand les gens ne sont pas là, ils sont là quand même. C’est l’équipe technique du Grand T qui va nous permettre d’entrer en contact, en visioconférence, avec Benoît Labourdette. Bonjour Benoît. Vous vous situez où, géographiquement ?

Benoît Labourdette : Bonjour. J’avais prévu de venir, mais il y a un petit problème de grève de train. S’il n’y avait pas eu la grève, j’aurais été parmi vous. Donc je suis à Paris.

Pascal Massiot : Vous êtes à Paris, et vous étiez à Saint-Nazaire il n’y a pas très longtemps, on en parlera sans doute tout à l’heure. Alors, si je dis que vous êtes cinéaste, vous êtes d’accord avec ça ? Pédagogue, formateur, ça va aussi ? Et puis vous êtes très investi dans l’éducation aux images, et ça tombe bien aujourd’hui.

Benoît Labourdette : Oui. Je voudrais prendre un exemple, tout simplement, parce que la médiation avec le numérique, c’est quelque chose que je fais. Je suis cinéaste, en effet. D’ailleurs je dis cinéaste, je ne dis pas réalisateur, parce que réalisateur, c’est un métier technique ; cinéaste, c’est quelqu’un qui fait du cinéma. Pour me présenter très rapidement, je me suis toujours préoccupé non seulement de faire les films, mais aussi de les montrer. En 2005, il y a eu deux événements importants dans le monde des médias. Il y a eu l’apparition de la caméra dans les téléphones portables : on avait des téléphones portables avant 2005, mais la caméra est apparue à ce moment-là. Et il y a eu l’apparition d’un site internet, parmi bien d’autres, qui s’appelle YouTube, et qui a changé beaucoup de choses. À l’époque, en 2005, avec le Forum des images à Paris, qui est une sorte de cinémathèque de la ville de Paris, nous avons fondé ensemble le Festival Pocket Films, consacré aux films tournés avec téléphone portable. Ce qui, pour certains, pouvait sembler assez absurde : on a des caméras pour faire des films, pourquoi prendre des téléphones portables « merdiques », si j’ose dire, quel intérêt ? Ce qui m’intéressait, c’est ce qui allait se passer demain. Je vous pose la question : parmi vous, dans la salle, qui n’a pas de caméra dans son téléphone portable ?

Pascal Massiot : On va faire un sondage à mains levées, Benoît, si vous le voulez bien.

Benoît Labourdette : Je vois que personne ne lève la main... Ah si, il y a une personne.

Pascal Massiot : Une personne, Benoît, sur une centaine de personnes présentes. 1 %, est-ce que c’est représentatif de la réalité ?

Benoît Labourdette : C’est assez représentatif de la réalité. On peut se dire : « La caméra dans le téléphone, je m’en fiche, de toute façon mon téléphone, je m’en sers pour téléphoner. » Peut-être que nous, nous pouvons dire ça. Mais si on regarde l’usage des adolescents depuis dix ans, toutes les études le montrent : 95 % de l’usage du téléphone, ce n’est pas pour téléphoner, c’est pour faire d’autres choses. Il y a treize ans, quand j’ai créé ce festival, je me disais : « Dans dix ans, tout le monde aura une caméra en permanence dans la poche. » Et c’est un fait social : que les gens l’utilisent ou non, cette caméra a changé beaucoup de choses. Les premières images d’information, ça a été les attentats de Londres en 2005, ensuite les Printemps arabes, ensuite toute l’appropriation citoyenne. Aujourd’hui même, le jeune homme qui a sauvé un petit enfant en escaladant un immeuble à Paris, on en a la preuve parce que quelqu’un l’a filmé. Cette caméra présente tout le temps change nos vies, tout simplement. Et quand vous disiez que je m’intéresse à l’éducation aux images : oui, cette question de la transmission de l’esprit critique est pour moi cruciale. Pourquoi ? Je vous donne un peu mes idées, et ensuite je parlerai très concrètement de cet exemple à Saint-Nazaire, pour voir ce qu’on peut faire à partir de ces idées-là.

Nous sommes, au départ, dans un monde d’écrit : nos lois sont écrites. La démocratie, pour moi, c’est quelque chose d’important, j’imagine que pour vous aussi. Pour qu’une démocratie soit possible dans un monde où les lois sont écrites, il faut que les citoyens sachent lire et écrire. Or nous sommes aussi dans un monde d’images, on s’exprime avec les images, et c’est un changement assez majeur. Tout à l’heure, en sortant de la salle, vous allez peut-être voir un truc marrant dans la rue, vous allez le prendre en photo, l’envoyer par MMS à votre copain, votre copine, votre mère, votre fils, et peut-être sans même y joindre de mots. L’image est devenue un langage. C’est comme l’application Snapchat, que vous connaissez sans doute, que les adolescents utilisaient beaucoup (ça change assez vite, les usages des adolescents) : dans Snapchat, les images ne sont pas conservées, on les voit quelques secondes puis elles sont effacées, sauf capture d’écran bien sûr. On se rend compte que l’image change de fonction : elle était de la mémoire, elle devient une forme d’oralité. Notre monde est un monde d’images, un monde où l’on échange par les images, un monde où le pouvoir se prend beaucoup par les images : il n’y a qu’à voir les vidéos de Daesh, ou les enjeux en ce moment autour de la chaîne YouTube d’Alain Soral, que YouTube ferme ou laisse ouverte. L’image est vraiment un langage. Il me semble donc qu’apprendre à lire et à écrire les images, si j’ose dire, est très important. Il y a là des enjeux de démocratie, parce qu’avec les images, il est facile de manipuler. Voilà un peu mon idée, et je vais prendre un exemple qui illustre ce qu’on peut faire, parce que dire cela, c’est facile. Qu’est-ce qu’on peut faire ?

Pascal Massiot : De la médiation, qui nous intéresse évidemment, et vous en faites beaucoup, depuis longtemps, Benoît. Vous allez nous donner quelques repères qui illustrent vos propos.

Benoît Labourdette : Les grands mots, c’est bien, mais on peut aussi être moraliste. Par exemple, la question du droit à l’image : on n’a pas le droit de filmer ou de prendre en photo quelqu’un contre son gré. On peut tenir ces discours à des adolescents, mais ça ne sert à rien, parce que dans la réalité quotidienne, nous tous, nous prenons en photo et nous filmons tout le temps des gens sans leur demander leur autorisation. Il me semble important, non pas d’être dans la démagogie, mais de comprendre quels sont les usages de l’image aujourd’hui, et de voir ce qu’on peut en faire, comment on peut apporter quelque chose. Je vais donc prendre un exemple concret, un projet que je mets en œuvre à Saint-Nazaire depuis trois ans, et qui a eu lieu pas plus tard que samedi dernier. Les images que vous voyez défiler sont une captation de cet événement, filmée l’année dernière, en 2017.

Je vous explique le projet. Il y a à Saint-Nazaire, depuis trois ans, un festival qui s’appelle « Zones Portuaires », sur la thématique portuaire. Dans le cadre de ce festival, les organisateurs m’ont proposé de mener un atelier pour des adolescents, en deux parties. Pendant les vacances de Pâques, avec une maison de quartier, je propose à un groupe d’adolescents de faire des films ; je vous expliquerai comment on peut faire des films en quatre jours, parce qu’a priori, l’audiovisuel, c’est quelque chose d’un peu lourd. Puis, lors du festival, au mois de juin (l’année dernière c’était la soirée de clôture, cette année le samedi soir, au milieu du festival), nous proposons une projection itinérante de ces films dans la ville. Mais les films, ce sont les adolescents qui les font, et la projection, ce sont les adolescents qui la font et qui l’organisent. Moi, je suis là pour encadrer, pour autoriser, si j’ose dire, leur expression. Et je vais vous expliquer en quoi, pour moi, les technologies numériques sont un outil qui permet cela.

D’abord un petit préambule. Une caméra, un écran, c’est devenu quelque chose de banal. C’était la grande crainte à l’arrivée de la télévision dans les années 1950 : la télévision va tuer le cinéma. C’était la crainte aussi à l’arrivée de Canal+ en France en 1984 : Canal+ va tuer le cinéma parce qu’il va programmer des films. C’est d’ailleurs pour cette raison que Canal+ est obligé de consacrer 20 % de son chiffre d’affaires, non pas de son bénéfice, de son chiffre d’affaires, au financement du cinéma. C’est pour cela que le cinéma français est, pour le dire vite, globalement financé par Canal+. Et comme Canal+ va arrêter, je peux vous dire qu’il va y avoir des changements majeurs dans notre univers professionnel. Aujourd’hui, donc, une caméra, un écran, c’est banal, comme un stylo. Quoi de plus banal qu’un stylo ? Mais on peut proposer un atelier d’écriture, proposer à des gens d’écrire un poème ou une nouvelle avec un stylo, et ce sera très important. Que mon stylo soit de marque Bic et coûte cinquante centimes d’euro, ou de marque Montblanc et coûte 500 euros, le texte n’en aura pas une meilleure qualité. Pour l’audiovisuel, c’est pareil aujourd’hui : les téléphones que vous avez dans vos poches sont, pour certains, d’une qualité technique extraordinaire, supérieure aux caméras professionnelles d’il y a cinq ans. Ce qui compte, ce n’est plus l’outil, c’est ce qu’on fait avec l’outil. Ce qui est clé, à mon sens, dans l’usage du numérique, c’est comment on l’utilise. En France, il y a eu beaucoup une culture des outils. Rappelez-vous le Plan informatique pour tous, en 1985 : on a mis plein d’ordinateurs dans les collèges, qui ont pris la poussière au bout de quinze jours, parce qu’on a mis des ordinateurs mais on n’a pas formé les gens. Aujourd’hui, le numérique, ce n’est plus une question d’outils, c’est une question de pratique : qu’est-ce qu’on fait avec les outils ?

Pour les images que vous êtes en train de voir, l’outil que j’utilise depuis 2011, depuis qu’il existe, c’est le pico-projecteur, un vidéoprojecteur portable. C’est un tout petit objet. D’ailleurs, je ne l’ai pas sous la main, je vais le chercher, je reviens.

Pascal Massiot : Pas de souci. C’est un petit boîtier qui permet de restituer le travail des élèves dont il va nous parler, sur toutes les surfaces, et de jouer d’ailleurs avec bien des contrastes de contexte. Voilà Benoît, très bien.

Benoît Labourdette : Voilà un pico-projecteur. Certains téléphones, rares encore aujourd’hui, en sont équipés. Ce vidéoprojecteur est sur batterie, les films sont dans sa mémoire interne : j’ai juste besoin de l’allumer, vous voyez la lumière, et je peux projeter où je veux. Ce qui est amusant, c’est que ce qui est le plus gros, c’est le son. On oublie toujours le son : nous avons une enceinte portable assez lourde, un peu comme celles qu’utilisent les musiciens qui jouent dans la rue. En soi, cet objet est banal : si je prends ce projecteur et que je projette des images un peu n’importe comment dans la salle, ça n’a aucun intérêt. Ce qui va créer l’intérêt, c’est justement la médiation. Cet outil est mobile, il nous permet de travailler de façon extrêmement souple et légère ; la ville est au courant, évidemment, mais on n’a pas besoin de bloquer des rues. Je peux le tenir à la main et, si je fais bien attention de ne pas bouger, faire une projection. Mais ce qui sera important, ce sont tous les préparatifs et toute la médiation : où je projette, quel film je projette à cet endroit, comment j’accueille les spectateurs, comment je contextualise, comment je fais venir les gens, comment je réfléchis à l’articulation entre le contenu du film et l’espace public, comment on construit un parcours.

Entre jeudi et samedi derniers, j’ai donc retrouvé le groupe d’adolescents à Saint-Nazaire, et on se balade autour du cinéma : tiens, où est-ce qu’on pourrait projeter des films ? Ah, là, ce serait sympa. Mais comme c’est le jour, on ne se rend pas compte : on trouve un mur génial, et le soir, quand on retourne faire les tests, pas de bol, au-dessus de ce mur il y a un gros lampadaire qui éclaire, et on ne peut pas projeter à cet endroit. Ce n’est pas si simple, en fait, de trouver des endroits. On réfléchit aussi aux spectateurs, on se met à leur place : qu’est-ce qu’ils vont ressentir ? Il ne faut pas que les endroits soient trop éloignés les uns des autres, sinon les gens vont en avoir assez. On réfléchit à tout ça, on trouve des lieux, on fait une carte, puis on regarde les films qu’on a et on se demande tous ensemble : celui-là, on le met à quel endroit ? Et puis chacun des adolescents, à tour de rôle, projette. Le partage est vraiment incarné : c’est avec mon corps, finalement, que j’incarne la projection et que je partage ce film avec les autres.

Pascal Massiot : Et après, il peut y avoir du jeu, Benoît : on peut projeter à des endroits qui ne sont pas forcément prédestinés à tel ou tel film, à telle ou telle tonalité. Vous jouez sur les contrastes, sur ces ruptures.

Benoît Labourdette : Absolument. Et puis, comme je le disais, ce qui est très important, c’est aussi la médiation, la manière dont on accueille le public. Là, ce sont les adolescents qui gèrent : ce sont eux qui prennent le micro, qui accueillent les gens, qui introduisent les films. Les films sont très courts, ils durent une à trois minutes, et à chaque fois qu’on arrive dans un petit endroit, c’est comme une mini salle de cinéma. On reconstitue un rituel, d’une certaine manière : on s’installe, on accueille, on donne de la valeur à ce qu’on va voir, on le regarde, on dit « fin », et on s’en va ailleurs. C’est comme un voyage. Ce parcours dure une heure, mais on a voyagé énormément, à la fois dans la ville et dans l’imaginaire des jeunes.

Il y a plusieurs enjeux dans tout cela. D’abord, la question de la réappropriation de l’espace public, du lieu d’habitation, que ce soit par les projections ou par les films : les films sont réalisés par les jeunes eux-mêmes, ils tournent dans leur ville, ils se l’approprient aussi. Faire un film, entre guillemets, c’est facile : je prends mon téléphone et je peux filmer ; d’une certaine manière, techniquement, c’est un film. Mais faire un film en sachant qu’il va être vu par des gens, là, tout à coup, l’enjeu est différent. Et c’est important, dans l’atelier, de bien faire comprendre que ce qu’on fait là n’a rien à voir avec le quotidien. Dans le quotidien, on filme sa famille, ses amis, et il n’y a pas de problème ; c’est même important, parce qu’il y a là des constructions identitaires : les films de famille, les images faites par nos parents, nos grands-parents, nous-mêmes enfants, ces images amateurs sont très importantes pour construire notre identité. Mais là, on fait autre chose : on crée quelque chose qui va proposer une expérience à des spectateurs. On pense aux spectateurs, c’est un positionnement tout à fait différent. Et le petit film qu’on a fait en pensant à des spectateurs, à part pour quelques personnes très prétentieuses, on n’en est pas fier, parce qu’on sait qu’il a des défauts. Le moment de la projection, le moment où des gens le voient, c’est quelque part le moment le plus important. Le jeune a fait son film dans son coin, c’est fragile, et il a organisé lui-même la projection de ce film. Il y a des retours, les gens applaudissent, rient. C’est très important : ce qu’il a créé va avoir une fonction sociale, va enrichir les spectateurs de quelque chose. Non seulement il y a une appropriation du langage cinématographique, ce qui est très important, mais en plus il y a une fonction sociale réelle de l’adolescent. On ne fait pas semblant : réellement, des gens ont été enrichis par la production de ce jeune homme ou de cette jeune fille. Et cela, je crois que c’est le numérique qui le permet.

Pascal Massiot : Merci déjà pour cette prise de repères sur cette approche pédagogique et cinématographique. Faire des films en quatre jours, est-ce bien raisonnable ? Et quels sont les sujets de ces films ?

Benoît Labourdette : Je voudrais d’abord dire un mot d’approche pédagogique, je prends deux ou trois minutes, parce que les deux sont liés. Il faut se rendre compte que le numérique, quelque part, n’est qu’un outil, mais qu’il n’est pas qu’un outil : il change nos modes de vie, il change nos façons de travailler, on le vit tous au quotidien ; il change les modalités de collaboration, les modalités d’expression. Et je crois qu’il faut en prendre la mesure : il offre des potentialités créatives qui n’existaient pas avant. Je vois assez souvent, ce n’est pas pour critiquer, des ateliers de réalisation de films avec le numérique qui reposent sur les mêmes processus pédagogiques que ceux qu’on employait il y a vingt-cinq ans : on fait un film, on écrit un scénario, etc. Très bien, mais on peut aussi faire autrement, parce que les changements opérés par le numérique sont très profonds.

Ma proposition, par exemple : le premier film que je fais faire est un film collectif, tourné en plan-séquence, c’est-à-dire en une seule fois, sans arrêter la caméra. On se passe la caméra les uns après les autres, comme une chaîne. Chacun filme un objet qu’il a choisi, un objet important pour lui. À l’image, on voit un objet, puis un autre objet, puis un autre objet. Comme le film est en plan-séquence, il faut être attentif non seulement à la manière dont on filme son objet, mais aussi à la manière dont on passe la caméra à son voisin ou à sa voisine, parce que ça fait partie du film. Il y a donc une écoute de tout le monde. Et l’idée, c’est que chaque objet parle de sa vie : ces objets ont la parole, comme dans un film d’animation. Les gens filment l’objet et, en même temps, parlent et inventent : qu’est-ce que l’objet raconte, qu’est-ce qu’il a d’important à dire au monde ? C’est facile à dire, mais c’est très difficile à faire, parce que si l’avant-dernière personne a un problème, se trompe, il faut recommencer le film du début. Il y a une pression, et puis quelle idée trouver, comment offrir aux spectateurs, avec cet objet qui a la parole, quelque chose d’humoristique, quelque chose d’important, de grave, de politique pourquoi pas. Chacun fait à sa façon. Généralement, on fait deux ou trois prises, c’est déjà assez extraordinaire de réussir à le faire, et on peut regarder le film juste après. On voit sur grand écran ce que ça donne, on découvre l’impact de ce qu’ont fait les autres, de ce qu’on a fait soi-même. C’est un point de départ : faire quelque chose. On pourrait le faire ensemble, ici, par exemple. Je le fais souvent dans des salles de cinéma, avec 50 ou 100 personnes : on se passe la caméra et, c’est incroyable, on réussit à faire le film. Sans les outils numériques, on ne pouvait pas faire ce genre de choses.

Pascal Massiot : Et on peut le faire dans des conditions économiques tout à fait modestes, parce que les outils sont très bon marché, de plus en plus.

Benoît Labourdette : Voilà. Je ne vais pas prendre trop de temps. Si vous souhaitez approfondir, j’ai raconté en détail cet atelier, et d’autres, sur mon site internet, où vous pourrez voir les films : vous tapez mon nom, Benoît Labourdette, vous trouverez mon site, puis dans le champ de recherche vous mettez « Saint-Nazaire », vous allez tout de suite tomber dessus. Pour terminer : je travaille beaucoup sur la transmission, je fais beaucoup de formations. Vous trouverez sur la page d’accueil de mon site un petit livre téléchargeable gratuitement en PDF, « Éducation à l’image 2.0 », que j’ai publié il y a deux ans avec le Pôle Image de Picardie, et qui résume des propositions d’ateliers avec le numérique. Et actuellement, je rejoins tout à fait ce que vous disiez tout à l’heure, Catherine, sur la nécessité de la pensée et de la réflexion : je mène en 2018 et 2019 une recherche-action que j’ai intitulée « Éducation aux images 2.1 », qui donnera lieu à une nouvelle publication fin 2019. Nous sommes une centaine de personnes, principalement en Île-de-France, à essayer ensemble d’innover et de réfléchir à la médiation avec le numérique, et aussi à cette question de la salle de cinéma, à son importance : la salle de cinéma indépendante est en danger. Il y a plein de choses à faire. Et comment trouver ? En expérimentant, en partageant, en échangeant. Voilà qui fait une transition : l’échange, c’est à moi de vous écouter maintenant.

Échanges avec la salle

Pascal Massiot : Vous devriez faire de la radio ! Benoît Labourdette, donc, qui depuis Paris nous a exposé très précisément son approche. J’ai bien noté que cette médiation numérique permet une réappropriation des projets, des films en l’occurrence, une verbalisation. Ça crée une citoyenneté aussi, quelque part. Une question, Benoît, avant que je donne la parole à la salle : les jeunes, entre guillemets, avec qui vous menez ces travaux, la fourchette d’âge, c’est quoi ?

Benoît Labourdette : Tous les âges : ça va de la maternelle aux étudiants de cinéma et aux professionnels. J’enseigne dans beaucoup d’écoles, notamment La Fémis, et je fais aussi beaucoup de formations professionnelles ; j’ai formé la moitié des gens d’Arte, à Strasbourg, sur les questions de stratégie numérique. Il n’y a pas d’âge.

Pascal Massiot : Merci. On va échanger. N’hésitez pas, questions et compléments dans la salle. Beaucoup de personnes ici appartiennent à des structures culturelles qui développent, ou souhaitent développer, des projets liés à cette médiation numérique ; il y a aussi des représentants de collectivités.

Benoît Labourdette : Le temps que vous prépariez des questions et des partages, je voudrais dire deux choses. Je partage ici mon expérience, mais ce que je pense fondamentalement, c’est que nous avons chacun des expériences différentes, et que les partager, c’est ce qu’il y a de plus riche à faire. Il n’y a pas quelqu’un qui sait. Et puis, en termes de processus pédagogique, il y a pour moi quelque chose de très important, notamment avec les adolescents : la question de l’écoute. Comment fait-on pour que des gens s’approprient « en vrai » quelque chose ? Je dis « en vrai » parce qu’on peut faire semblant : on peut facilement instrumentaliser les gens, tout cadrer soi-même, chercher à maîtriser les choses. Je crois qu’il faut absolument mettre sa confiance dans les adolescents. Non pas dire qu’ils savent tout et qu’on n’a rien à leur apprendre, ça, c’est de la démagogie : on a des choses à apporter, mais ils ont des choses à apporter aussi. Il y a une dizaine de jours, j’animais un atelier de réalisation dans une classe de seconde. À la fin, l’enseignante me dit : « Merci, parce que j’ai compris avec vous qu’on pouvait obtenir le silence sans le demander. » Eh oui, on peut obtenir le silence sans le demander. Il suffit de faire confiance. On fait tous société ensemble, il n’y a pas d’abus de pouvoir à avoir, pas besoin d’une autorité violente. Le silence, dans un groupe, viendra tout seul si l’on est soi-même à l’écoute des gens. Il y a quelque chose de très important là-dessus. C’est facile à dire, ce n’est pas facile à faire, parce que nous sommes formatés dans un système hiérarchique et pyramidal, un système de pouvoir. Et le numérique permet aussi d’assouplir ces choses-là, et de construire des choses plus profondes.

Pascal Massiot : Merci Benoît pour ces considérations éclairantes. C’est une sorte de cinéma direct, finalement ? J’ai pensé à Jean Rouch, moi, mais comparaison n’est pas raison. Ce cinéma qui est projeté le jour même où il est tourné, ce circuit court cinématographique, ça m’évoquait ça.

Benoît Labourdette : Oui, je suis assez d’accord. Apprendre les images, c’est avant tout les regarder. Souvent, quand on fait un film, pour ceux qui en font, vous le savez, entre le moment du tournage et le moment où l’on voit le film fini, il se passe énormément de temps. Quand c’est un projet professionnel, très bien, c’est notre métier. Mais si notre objectif, c’est l’éducation au beau sens du terme, ce circuit court dont vous parlez est précieux : on fait des images et on les regarde en grand, on se rend compte tout de suite de ce qu’elles donnent, on apprend en regardant les images. Je travaille beaucoup comme ça : les jeunes tournent des choses, on les regarde ensemble, je n’ai pas besoin de dire grand-chose. S’il y a des problèmes techniques, si le son n’est pas bon, ils le voient par eux-mêmes, ils l’entendent par eux-mêmes. Et quand ils retournent faire des images, ils apprennent par eux-mêmes, c’est eux qui essaient de comprendre. On le sait, la pédagogie, c’est apprendre par soi-même : le pédagogue doit mettre en place un cadre pour que les gens apprennent par eux-mêmes. Le « je te donne une information et tu la manges », ça ne marche pas, ça n’a jamais marché. Célestin Freinet et Maria Montessori l’ont écrit il y a plus d’un siècle, on le sait. Mais ce n’est pas rassurant. Pourquoi ? Parce qu’on ne maîtrise pas : on ne sait pas exactement ce que les gens vont apprendre, c’est eux qui le font, c’est eux qui font leur propre chemin. Je fais une distinction entre la maîtrise et le travail. La maîtrise, c’est quelque chose pour se rassurer. Le travail, ce n’est pas rassurant : c’est une remise en question de soi, mais c’est profond. Chercher à maîtriser, c’est chercher à se rassurer, et ce n’est pas travailler, à mon sens, au sens profond du terme. Voilà, je vous donne un peu mes idées.

Pascal Massiot : C’est le « mindset », celui d’Emmanuel Kant : oser penser par soi-même. Une question dans la salle, Benoît, à votre adresse.

Véronique Benallouane : Bonjour, merci beaucoup pour votre intervention, qui est vraiment très riche. Véronique Benallouane, direction diocésaine de l’enseignement catholique. Nous proposons depuis deux ans à nos établissements, de la maternelle au lycée, un festival de courts métrages, avec cette volonté de faire des courts métrages avec les outils du quotidien des jeunes : téléphone portable, tablette, etc. Nous sommes assez contents de ce projet, parce que nous voulions rejoindre les jeunes. L’idée est venue à la suite d’un échange avec des partenaires du département sur les savoirs issus du numérique, et de la volonté de rejoindre les jeunes là où ils sont, dans leur propre pratique, notamment les collégiens et les lycéens, qui maîtrisent souvent ces outils mieux que beaucoup d’adultes. L’idée, c’était aussi de les mettre sur leur terrain de prédilection, qu’ils puissent apporter quelque chose à égalité avec les enseignants, et construire ensemble un projet. J’ai une question pour vous : que pensez-vous de l’interdiction des téléphones portables à l’école ?

Benoît Labourdette : D’abord, bravo pour votre projet, et je vous encourage fortement à le poursuivre. Il faut savoir qu’il faut toujours l’encadrer, ça ne tient pas tout seul. Écoutez, l’interdiction du portable, c’est une très mauvaise décision, c’est évident. Et ce ne sera malheureusement pas la dernière. C’est une très mauvaise décision parce que nous sommes des humains bioniques, maintenant : nous avons des prothèses et nous vivons avec. Bien sûr, ces prothèses peuvent nous emprisonner, nous emmener dans des directions où l’on n’arrive plus à se concentrer. Mais elles font partie de notre vie, et interdire, c’est mettre des œillères : c’est ne pas se risquer, justement, c’est mettre de côté, comme si ça n’existait pas. Or ça existe. Et il y a une problématique citoyenne : dans le projet de loi, il est très clair que c’est très bien que les enseignants aient des téléphones, mais que c’est mal que les élèves en aient. On prend vraiment les gens pour des cons, pour le dire de façon facile. On essaie, là aussi, de se rassurer, de maîtriser quelque chose. Mais qu’est-ce qu’on fait ? On met simplement un couvercle sur une cocotte-minute, on fait n’importe quoi. Voilà mon avis sur cette loi.

Pascal Massiot : Merci Benoît. Une question en anglais dans la salle, qui sera traduite.

Une personne dans la salle : Sorry, I’ll have to speak in English.

Benoît Labourdette : You can, I can understand.

Une personne dans la salle : Congratulations, this is a fabulous project. I wanted to share with you the fact that we have something very similar in India, that I’ve been involved with. One of the things I was hoping you could talk about is that in projects like these, there is also an aspect where we try to build a relationship of young people with a kind of alternative image-making, which counters the mainstream, the kind of Hollywood or popular television, and to develop a relationship with the moving image which is not only about glamour and larger than life. I was wondering whether in your workshops you had interactions or conversations with young people about that aspect : the need to build and reclaim the image-making space as something real, something that belongs to us, and not something that is just on a large screen. Not just George Clooney.

Benoît Labourdette : Merci pour votre question. Je vais répondre en français, vu que c’est traduit. La question était : est-ce qu’à travers ces pratiques d’ateliers, on développe aussi un goût pour un autre cinéma que le cinéma grand public de divertissement ? Oui, je crois que justement, le fait de travailler l’expression, de prendre la caméra comme un stylo finalement, c’est faire des petites formes qui sont pures, si j’ose dire, c’est-à-dire qui n’ont pas besoin de beaucoup de moyens pour être fortes et pour s’adresser à un public. Depuis treize ans que je suis dans ce domaine des films avec téléphone portable, j’ai fait faire des milliers et des milliers de films à des milliers de gens. Parmi ces films, certains, faits en très peu de temps, ont circulé dans les festivals, ont eu des prix, ont été diffusés un peu partout. C’est comme en peinture : la peinture à l’huile, qui demande tout un équipement, c’est très bien, mais on peut aussi faire un dessin avec un stylo à bille ou avec un fusain. Ce sont des formes d’expression différentes. Et je suis absolument d’accord avec vous : je n’ai strictement rien contre le cinéma de divertissement, c’est super, mais il est important qu’existent toujours des espaces d’expression, et qu’on les valorise. C’est assez lié à la pédagogie. Les adolescents qui viennent faire ces ateliers et organiser ces projections itinérantes ont, je pense, un regard un peu plus ouvert que s’ils allaient seulement voir les films « mainstream ». Mais encore une fois, il faut tout pour faire un monde.

Pascal Massiot : Rien ne s’oppose, et c’est quelque chose qui complète l’éducation, et c’était le sujet. On va prendre la dernière question, le temps passe vite. Je renvoie au site de Benoît Labourdette, qu’on trouve très facilement, et où l’on trouve d’excellentes choses qui complètent ce qu’il nous a dit ce matin.

Une personne dans la salle : Thank you very much for your presentation, and sorry for speaking in English. The first question would be : if the image is such an important aspect of our world today, shouldn’t it be taught at school as a discipline, as a kind of image literacy, as we have with reading and writing ? The second question, which is related : I’ve seen a recent survey showing that half of the world’s population still doesn’t have access to the internet, and probably doesn’t have a mobile phone with a camera either. When it comes to access to technology, which is not democratized, aren’t we deepening that social distance and inequality ? How can people who don’t have access to those technologies also be engaged in that sort of project ?

Pascal Massiot : Merci de votre question. Cette fracture numérique, comment peut-on la réduire ? Et ne faudrait-il pas enseigner les images à l’école ? Je vous laisse répondre directement.

Benoît Labourdette : Il y avait deux questions. La première : est-ce qu’il faut que l’image soit une discipline, et qu’on l’enseigne à l’école ? Oui, je le pense. J’accompagne d’ailleurs beaucoup de choses avec l’Éducation nationale. On n’en est pas encore au cinéma comme discipline ; il y a des intentions, plutôt prises en main par les collectivités que par l’Éducation nationale. Mais oui, j’y suis favorable, pour les raisons que vous avez dites. La deuxième question est très importante. Je reformule pour ceux qui ne parlent pas anglais : la moitié des gens dans le monde n’ont pas accès à internet ni aux technologies, qu’est-ce qu’on fait avec ça ? Je vais vous donner un exemple. J’ai mené plusieurs projets avec le Burkina Faso, un des pays les plus pauvres du monde. Justement, ce pico-projecteur, nous en avons acheté plein pour le Burkina Faso, ainsi que des petits appareils photo et des chargeurs solaires, parce que tout cela fonctionne sur batterie. Dans des villages où il n’y a pas d’électricité, des gens font des petits films pendant la journée, puis organisent des projections sur les places de village, et ça marche très bien. J’y ai aussi mené un projet de formation pour de jeunes sociologues, qui ont invité des gens à faire des vidéos pour inciter les jeunes à voter : le pays, qui a longtemps été une dictature, qui est politiquement compliqué, essaie de réinvestir la démocratie. On pourrait dire : oui, mais au Burkina Faso, les gens n’ont pas d’argent. Justement, c’était très intéressant : nous avons analysé le terrain, et là-bas, les gens sont très pauvres, mais chacun a deux téléphones. Un petit Nokia, comme on en avait avant, pour téléphoner avec un petit abonnement, et un téléphone chinois pas cher, qui ressemble à un smartphone, avec un grand écran, mais qui n’est pas connecté à internet. Ils échangent les photos, les vidéos, les musiques par Bluetooth. Nous avons donc fait des vidéos très courtes, très légères, qui pouvaient s’échanger par Bluetooth. Et sur la question des ordinateurs, nous avons fait venir des ordinateurs d’occasion à 100 euros pièce, qui marchent très bien. Cette question de la démocratisation des usages numériques est très importante, il y a beaucoup de choses à faire dans ce champ-là, et je suis absolument d’accord avec vous.

Pascal Massiot : Benoît, un pico-projecteur, ça coûte combien ? Quelques dizaines d’euros ?

Benoît Labourdette : Non, c’est très cher : ça coûte 350 euros.

Pascal Massiot : Très bien, merci. Je vous demande d’applaudir Benoît Labourdette.

A l’heure du numérique, les politiques culturelles, quels que soient leurs champs, doivent à mon sens prendre en compte les images numériques et leurs usages par les citoyens, notamment les plus jeunes.

Le numérique a mis l’image au centre de nos vies. Avec ces outils, pensés et mis en œuvre de manière lucide, innovante et adaptée, il est possible d’inventer de nouvelles stratégies pour mobiliser, donner sens et faire s’approprier les propositions culturelles par les publics.


QR Code d'accès à cette page
qrcode:https://www.benoitlabourdette.com/ingenierie-culturelle/formations-politique-culturelle/grandir-avec-la-culture-l-apport-du-numerique-dans-la-mediation-culturelle