Comment associer pratique artistique et accompagnement social ? Cette question anime les professionnels·les du travail social qui cherchent à intégrer la culture dans leurs pratiques. Retour sur une formation qui a permis de partager expériences et réflexions, un vrai moment d’intelligence collective.
Le 28 novembre 2025, dans le cadre de la formation certifiante « Comment intégrer la médiation culturelle dans l’accompagnement social ? » proposée par Cultures du Cœur, j’ai animé, comme chaque année, le module 4 consacré à la mise en place d’ateliers de pratique en collaboration avec des artistes. Cette session, réalisée en distanciel, a réuni des participants·tes aux profils très divers : assistantes sociales, éducatrices spécialisées, conseiller·ère à l’emploi, responsable d’accueil de loisirs, animatrices culturelles. Tous·tes partagent une même préoccupation : comment faire place à la culture dans l’accompagnement des personnes ? Après une introduction sur ma posture, j’ai proposé des échanges oraux, dans l’idée de l’intelligence collective et des droits culturels, pendant lesquels je notais en mind-mapping ce qui se disait. Et cela s’est révélé : les apports des uns·es et des autres furent extrêmement précieux, et nous avons tous·tes appris, grâce aux contributions, rendues possibles par la place que j’ai donnée à chacun·e. Puis nous avons fait un atelier de création photographique, afin de vivre une expérience sensible, d’expérimenter ce dont nous avions parlé, et donc d’en acquérir d’autres compétences. Je vais relater ici ce que j’en ai reçu.
Les contextes professionnels sont multiples. Charline travaille comme assistante sociale en Seine-Saint-Denis, principalement en accompagnement individuel. Elle constate que le collectif est souvent considéré comme un « plus », non légitimé par l’employeur·euse, ce qui rend difficile l’ouverture à des projets atypiques dans une administration. Isabelle, médiatrice sociale dans les Ardennes auprès de femmes en situation de précarité, a transformé une simple sortie culturelle en après-midi de partage avec une chorégraphe de la MJC locale. Rachel accompagne des personnes hébergées dans le cadre du 115 en Loire-Atlantique, confrontée à des publics sur la survie pour lesquels la spontanéité fonctionne mieux que les projets à long terme.
Sophie M., éducatrice spécialisée dans un CCAS à Niort, a créé un projet intitulé « La relaxe au musée » : des séances de relaxation en atelier préparent les personnes à la visite du musée. Huit résidents·tes de la ville depuis plus de vingt ans n’avaient jamais franchi les portes d’un musée local. L’une des participantes, d’origine algérienne, s’est arrêtée devant une sculpture de 1905 représentant le costume traditionnel des femmes de son village. Ce moment de reconnaissance identitaire, imprévu, constitue l’une de ces rencontres qui font la valeur des projets culturels.
Hubert, conseiller à l’emploi chez France Travail dans le Pas-de-Calais, a développé le programme « L’art d’accéder à l’emploi », qui amène des demandeurs·euses d’emploi fragilisés·ées vers le Louvre-Lens ou le théâtre. Il observe une transformation chez les participants·tes : « On a vu des gens transformés·ées par la fréquentation de ces lieux. Ils·elles se sentent légitimes de fréquenter un lieu culturel, ce qui leur donne un sentiment de légitimité pour d’autres champs de l’espace social. » La reconstruction de l’estime de soi passe par l’expérience culturelle partagée.
J’ai partagé avec les participants·tes une conviction qui structure mon approche depuis de nombreuses années : le rôle de l’artiste, dans le cadre de projets d’action culturelle, n’est pas de transmettre des techniques professionnelles à des personnes qui ne les auraient pas. Les pratiques professionnelles du cinéma, du théâtre ou des arts plastiques ont leur sens dans un champ professionnel donné, mais leurs méthodes ne sont pas forcément adaptées aux objectifs d’émancipation et d’éducation qui animent l’action culturelle.
Prenons l’exemple du cinéma. La méthode classique consiste à écrire un scénario, puis à préparer le tournage, tourner et monter. Or, commencer par l’écriture d’un scénario pose un problème : le langage peut être un facteur d’exclusion sociale. L’école française, malgré ses intentions, fonctionne souvent comme un organe d’exclusion par le langage. Proposer à des publics fragilisés de commencer par conceptualiser leur film avec des mots peut réactiver des violences symboliques vécues. Une autre entrée est possible : dans les ateliers de films d’animation que j’ai menés avec Cultures du Cœur lors de deux étés culturels, les personnes arrivent devant une grande table avec des feuilles, des journaux, des revues et des paires de ciseaux. Elles découpent, manipulent des images, et le désir de créer vient progressivement, par l’appropriation sensible des matériaux.
Cette approche s’inscrit dans la philosophie pragmatiste de John Dewey, qui a développé dans L’art comme expérience (1934) l’idée que l’art n’est pas un objet mais l’expérience vécue par les êtres humains dans leur relation à cet objet. Célestin Freinet a lu Dewey et en a tiré les bases des pédagogies nouvelles. Paulo Freire, pédagogue brésilien qui a travaillé dans les favelas, s’est inspiré de Freinet pour développer ses pratiques d’éducation populaire. Jacques Rancière, dans Le Maître ignorant (1987), raconte l’histoire de Joseph Jacotot qui, ne parlant ni le néerlandais ni l’allemand, a réussi à enseigner l’allemand à des étudiants·tes hollandais·es en créant des conditions d’autonomie plutôt qu’en transmettant un savoir. Le maître·sse ignorant·e était indispensable : il·elle a créé le cadre qui autorisait les étudiants·tes à apprendre par eux·elles-mêmes.
Le rôle du cadre est souvent mal compris. On croit qu’il doit contenir, réguler, empêcher les débordements. À mon sens, un cadre sert à protéger la liberté de ce qui se passe à l’intérieur. Il crée un espace de confiance où les personnes peuvent expérimenter sans crainte du jugement. Les artistes, comme tous·tes les professionnels·les, ont des questions identitaires : ils·elles peuvent confondre qui ils·elles sont avec leur fonction sociale. Leur proposer un projet où ils·elles ne transmettent pas leurs techniques habituelles peut les déstabiliser. Il faut les accompagner à comprendre que leur apport est ailleurs : dans la rencontre humaine, dans la qualité de présence, dans la création d’un espace où chacun·e peut s’autoriser à créer.
Marine, responsable d’accueil de loisirs à Toulon, a développé une pratique remarquable de projets avec des artistes. Elle travaille avec un plasticien sur le recyclage de bouchons, avec une graveuse sur des techniques d’impression, avec des circassiens·nes, des danseurs·euses, des chorégraphes. Ce qui frappe dans son récit, c’est l’importance de l’expérimentation : « Ce qu’ils·elles aiment, c’est l’expérimentation. Dans tout ce que je fais, il y a toujours un moment où on expérimente. On touche, et puis on voit ce que ça fait. Et puis, si ça ne marche pas, on fait autrement. »
Elle décrit des ateliers de tataki-zome où l’on martèle des végétaux sur du tissu pour imprimer leurs pigments, de cyanotype où le temps d’exposition au soleil modifie le résultat, de fabrication de papier recyclé avec intégration de plantes. Chaque technique ouvre un espace d’essai et d’erreur : « On va cueillir des plantes, on va voir avec quelles plantes ça marche, la couleur qu’il en sort. Parce qu’il y a des plantes où ça ne marche pas du tout. » Cette approche rejoint ce que j’appelle la mise en activité : plonger les personnes dans une pratique concrète plutôt que de commencer par des explications ou des consignes. Le corps et la main sont engagés, ce qui transforme la représentation de soi.
Gwenaëlle, éducatrice spécialisée dans un foyer de vie pour adultes déficients·tes intellectuels·les en région parisienne, a développé avec Cultures du Cœur de l’Essonne un projet avec une troupe franco-malienne autour du théâtre et de l’exil. Les résidents·tes ont visité la régie d’un théâtre, expérimenté des casques de réalité virtuelle montrant la troupe répéter au Mali, puis assisté au spectacle. Un résident non-verbal d’origine africaine ne voulait plus quitter son casque VR. Ce moment, impossible à prévoir, a ouvert des conversations sur l’exil qui ont nourri de nouveaux projets. L’expérience artistique déborde toujours le cadre qu’on lui assigne.
Sophie T., ancienne comédienne devenue animatrice culturelle en Indre-et-Loire, a monté pendant des années des projets théâtraux qui se sont transformés en comédies musicales puis en films, notamment après un atelier que j’avais animé. Elle résume sa philosophie : « On s’autorise des choses, à notre échelle. Ça n’a pas à être parfait, on a le droit de se tromper, ce n’est pas grave. » Cette autorisation à l’imperfection est une condition de la créativité. Les projets évoluent, s’adaptent, se transforment au contact des personnes. Ce qui compte n’est pas le résultat final mais le chemin parcouru ensemble.
Sophie M. a soulevé un point que partagent beaucoup de professionnels·les : les réglementations peuvent devenir des freins. « Dès que ça commence à devenir un petit peu visible, on est emmerdés·ées : et le RGPD, et les photos, et les autorisations, et le musée... Discuter ensemble de nos objectifs, ça se fait naturellement avec un·e artiste, avec une médiatrice. Dès qu’on rentre dans les procédures, dans les réglementations, ça commence à devenir compliqué. » Cette bureaucratisation déshumanise les rapports là où la culture devrait créer des espaces de liberté.
Face à cette tension, les droits culturels constituent une ressource et peuvent donner de la confiance pour désobéir à la bureaucratie. Définis dans la Déclaration de Fribourg (2007), les droits culturels affirment que toute personne a le droit de choisir et de voir respecter son identité culturelle. Patrice Meyer-Bisch, l’un des principaux théoriciens de ces droits, insiste sur le fait qu’ils ne doivent pas être pensés comme une limite aux politiques culturelles mais comme un fondement exigeant leur mise en place. L’identité culturelle est définie comme « l’ensemble des références culturelles par lesquelles une personne, seule ou en commun, se définit, se constitue, communique et entend être reconnue dans sa dignité ».
Dans ma propre recherche, je considère que les droits culturels sont avant tout une pratique : un exercice de la démocratie dans les méthodes d’organisation du travail, dans le rapport à l’autre, dans les choix de programmation, dans les méthodes de médiation. Il ne s’agit pas de démocratisation culturelle, cette logique descendante qui suppose qu’il faut éduquer les publics aux « bonnes » pratiques de réception. Il s’agit de démocratie culturelle : reconnaître que chaque personne est porteuse d’une culture légitime et que le travail culturel consiste à créer des espaces de rencontre entre ces cultures. C’est précisément ce que j’ai mis en pratique dans la forme même de cette formation, dans la place que j’ai donnée à chacun·e.
Hubert, le conseiller France Travail, a apporté un contrepoint intéressant : sa direction régionale, malgré la lourdeur administrative de la structure, laisse aux agents·es une vraie liberté pour mener leurs projets culturels. « Ils·elles respectent le désir des agents·es. Même si ces projets sont venus d’en haut, on nous laisse la liberté et la latitude pour mener les projets. » Cette intelligence institutionnelle, qui comprend que le moteur de l’action est le désir des professionnels·les, montre qu’une autre voie est possible.
Pour conclure la formation, j’ai proposé aux participants·tes un exercice pratique : réaliser une photo avec leur téléphone, sur le thème de l’art, de la culture et du champ social, avec une contrainte formelle simple : leur main devait apparaître dans l’image. Le partage s’est fait via un QR code hébergé sur mon propre serveur, permettant à chacun·e de déposer sa photo dans un espace commun.
Le protocole de restitution inverse la logique habituelle : au lieu que chaque personne explique sa photo, ce sont les autres qui la commentent. L’auteur·e ne parle pas de son image. Ce renversement produit quelque chose d’important : c’est le regard des autres qui enrichit notre propre création, qui nous aide à comprendre ce que nous avons fait, qui nous légitime. On accorde peu de valeur à ce qu’on fait soi-même ; c’est dans le regard des autres que cette valeur peut se construire.
Les photos ont été variées et touchantes. Une collection de tortues dans une vitrine, « comme dans un musée ». Une main tenant une tasse avec un jeu d’ombres évoquant Noël. Une personne portant un tableau « comme un cadeau, une invitation à rentrer dans un palais ». Une horloge avec une main qui semble « retenir le temps qui passe ». En quelques minutes, avec un appareil que tout le monde possède, des créations singulières ont émergé. La contrainte de la main dans l’image a créé un fil commun tout en autorisant une grande diversité d’expressions.
Walter Benjamin, dans L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (1935), a développé le concept d’aura pour penser ce qui distingue l’original de ses reproductions. Mais il a aussi montré comment la reproduction peut créer de nouvelles formes d’appropriation. La photo d’une création, dès lors qu’elle est investie et partagée, nourrit le processus de symbolisation : elle permet à la personne de se représenter autrement, de montrer à ses proches ce qu’elle a fait, d’inscrire son expérience dans une mémoire partagée.
Cette formation a confirmé une intuition que je développe depuis longtemps : ce qui compte dans un projet culturel n’est pas tant la production finale que la qualité du temps partagé. Sophie M. l’a bien formulé en décrivant son projet « La relaxe au musée » : l’atelier de relaxation qui précède la visite n’est pas un simple préparatif, c’est déjà le cœur du projet. Il crée les conditions de confiance qui permettront l’ouverture aux œuvres et aux rencontres imprévues.
Les participants·tes ont partagé des récits de moments où « quelque chose s’est passé » : une femme qui reconnaît le costume de son village sur une sculpture centenaire, un résident non-verbal qui ne veut plus quitter son casque de réalité virtuelle, des enfants autistes particulièrement présents·tes lors d’un projet de peinture sur tonneaux, des demandeurs·euses d’emploi qui jouent des saynètes devant de potentiels employeurs·euses et sont vus·ues « sous un regard différent ». Ces moments ne se programment pas. Ils adviennent quand les conditions sont réunies : un cadre protecteur, une posture d’écoute, un intérêt sincère pour les personnes.
Gwenaëlle a raconté comment sa formation au CNAM sur la médiation sciences et techniques l’avait confrontée à l’intelligence artificielle, qu’elle rejetait initialement. « Ça m’a retourné le cerveau. Je me suis dit qu’on peut l’utiliser pour des choses bien. Ce n’est plus l’image très arrêtée que j’avais. » Cette ouverture à l’inattendu, cette capacité à se laisser transformer par l’expérience, est peut-être ce que les projets culturels peuvent offrir de plus précieux : non pas confirmer ce que l’on sait déjà, mais s’ouvrir à ce que l’on ne connaît pas encore.
Gwendoline, qui accompagne des personnes en situation de handicap vers l’autonomie dans la Sarthe, a décrit le projet Mont-Saint-Michel : trois résidents·tes ont préparé pendant des mois un séjour de trois jours qu’ils·elles ont effectué seuls·es, avec un livret détaillant chaque étape et des bénévoles sur place. L’équipe éducative a travaillé en amont et en aval, mais n’était pas présente pendant le séjour. Cette confiance accordée aux personnes, cette préparation minutieuse qui vise l’autonomie, rejoint les principes des droits culturels : reconnaître la capacité de chacun·e à vivre pleinement sa vie culturelle.
La formation s’est terminée un peu précipitamment, le conseil d’administration de Cultures du Cœur devant se tenir sur la même plateforme Zoom. Mais les échanges avaient été suffisamment denses pour que chacun·e reparte avec des idées, des références, et peut-être surtout la confirmation que les intuitions qui guident leur travail sont partagées par d’autres. Le secteur de l’accompagnement social et médico-social regorge de professionnels·les qui inventent, bricolent, créent des espaces de rencontre avec la culture. Les reconnaître, les mettre en réseau, leur donner des outils conceptuels pour défendre leurs pratiques : c’est aussi cela, le travail de formation.
A l’heure du numérique, les politiques culturelles, quels que soient leurs champs, doivent à mon sens prendre en compte les images numériques et leurs usages par les citoyens, notamment les plus jeunes.
Le numérique a mis l’image au centre de nos vies. Avec ces outils, pensés et mis en œuvre de manière lucide, innovante et adaptée, il est possible d’inventer de nouvelles stratégies pour mobiliser, donner sens et faire s’approprier les propositions culturelles par les publics.