Quand création participative et IA se rencontrent, quatre modalités d’usage et deux écoles artistiques s’entremêlent. Guide pratique pour naviguer entre innovation et maîtrise.
La création participative est un champ d’action artistique à plusieurs facettes, souvent porté par un artiste ou une équipe artistique. On peut distinguer deux écoles ou approches, pour le simplifier : l’approche participative et l’approche coopérative.
L’approche participative :
Dans l’approche participative, les participants endossent le rôle d’interprètes au service du projet artistique conçu par l’artiste. Même lorsque l’œuvre, qu’elle soit théâtrale, littéraire, chorégraphique ou musicale, s’élabore à partir des contributions des participants, l’artiste conserve le contrôle final sur le résultat. Cette démarche peut s’avérer profondément enrichissante, à condition que les règles soient clairement établies et que chacun comprenne le pouvoir décisionnel que l’artiste maintient tout au long du processus.
L’approche coopérative :
L’approche coopérative relève d’une dynamique bien différente : l’artiste conçoit des protocoles de rencontre, privilégie le processus d’interaction et accepte de soumettre ses propres idées à l’épreuve des contributions collectives. Cette méthode peut bouleverser complètement la distribution des rôles et des responsabilités initialement envisagés. Dans un spectacle de théâtre, par exemple, l’artiste habituellement metteur en scène pourrait devenir acteur, tandis qu’un autre membre du groupe assumerait la mise en scène. Plus encore, certaines créations peuvent émerger en l’absence même de l’artiste initiateur, grâce aux conditions et aux espaces de rencontre qu’il a su mettre en place. Le metteur en scène de théâtre Pippo Delbono travaille beaucoup de cette manière-là et c’est pourquoi dans ses spectacles, on sent une forme d’absolue justesse de la présence des acteurs sur scène et de l’interaction entre eux et les images théâtrales, parce que bien souvent, ils les ont formées entre eux, dans cet univers partagé dans lequel ils ont toute leur place d’invention, d’expression. C’est aussi de cette manière là que j’ai travaillé la mise en scène du court spectacle Bonjour ma belle (captation vidéo) il y a 10 ans pour des étudiants de la Fémis et du CNSAD, en laissant un moment seuls les étudiants, dans un certain esprit, afin que puisse advenir d’eux-mêmes leurs perceptions du futur, qui était le sujet du spectacle.
La prise de risque est beaucoup plus grande car le résultat est beaucoup moins prévisible que dans l’autre processus et c’est un processus plus long, plus exigeant qui demande, contrairement à ce qu’on pourrait croire, beaucoup plus de travail et beaucoup plus de finesse d’équilibre et d’attention mise à tous les liens qui forment l’équipe créative réunie pour le projet.
L’intelligence artificielle, dans la manière dont elle est employée dans la création artistique, a aussi plusieurs modalités d’emploi bien distinctes, quatre à mon sens :
1. La modalité augmentative
Dans la modalité augmentative, l’intelligence artificielle va être utilisée comme un outil pour gagner du temps, faire des synthèses, par exemple à partir de la retranscription d’une conversation entre des personnes. On peut même demander à l’intelligence artificielle d’écrire une scène de théâtre qui reprend les idées partagées dans la conversation. Oui, il y a une petite part créative, mais on est plutôt sur un « nègre », comme on disait (quel vilain mot), c’est-à-dire une personne extrêmement compétente pour écrire, qui écrit pour d’autres sans signer les livres, mais qui n’a aucun égo, aucune identité, comme les IA…
Et l’intelligence artificielle ne fait pas qu’écrire. Dans la modalité augmentative, on peut ou produire des images, ou de la musique par exemple.
2. La modalité créative
Cette approche est celle qui m’intéresse le plus. On va indiquer à la machine par différentes voies d’entrée d’inventer, de travailler avec le hasard. Ici, à nous de mettre en place des protocoles, je vais en proposer quelques-uns, afin que l’intelligence artificielle puisse être vraiment une collaboratrice. Il ne s’agit pas de faire des synthèses ou de faire « à la manière de », mais qu’elle se nourrisse de ce qui advient pour être dans l’interaction créative.
Plusieurs dispositifs peuvent être mis en place :
3. La modalité de sujet
L’intelligence artificielle devient ici le thème central de l’œuvre, sujet du spectacle, du film ou du recueil poétique. Cette approche existe depuis longtemps dans la science-fiction théâtrale, littéraire et cinématographique, bien avant la démocratisation des IA conversationnelles en novembre 2022. Le projet de film A.I. Artificial Intelligence de Stanley Kubrick, finalement réalisé par Steven Spielberg des années après la disparition de Kubrick, en constitue un exemple emblématique.
Dans le contexte de la création participative, cette modalité présente des défis particuliers. L’attention portée au processus autant qu’au résultat, caractéristique essentielle de cette approche où le résultat gagne souvent à raconter son propre processus plutôt qu’à se figer dans une esthétique achevée, complexifie l’intégration de l’IA comme sujet.
Une possibilité serait d’organiser une co-écriture humaine sur le thème de l’IA, par exemple autour de l’idée d’une IA psychologue. Les participants échangeraient sur ce sujet tout en testant progressivement, de leur côté, des expériences concrètes avec des IA-psys, partageant ensuite leurs découvertes pour enrichir le projet théâtral. Cette approche me semble finalement plus prometteuse que je ne l’envisageais initialement.
4. La modalité interactive
Particulièrement adaptée au spectacle vivant, cette modalité exploite des dispositifs d’automatisation scénique ou participative. Par exemple un spectacle où le public poserait des questions via smartphone, recevant des réponses d’une IA en fonction de l’action scénique en cours.
Un dispositif plus élaboré pourrait comprendre trois espaces : une zone pour les spectateurs et deux zones scéniques où des volontaires du public, brièvement préparés, deviendraient acteurs. Dans l’une, ils interpréteraient une scène courte se répétant avec des variations improvisées. Dans l’autre, des participants dialogueraient via leurs téléphone avec l’IA qui révélerait, par exemple, les pensées inconscientes des personnages observés. Les télépones seraient filmés en direct, les réponses s’affichant sur un grand écran, apportant des éléments totalement imprévisibles à la représentation.
Ce format pourrait fonctionner par cycles de 15 minutes, avec rotation des participants entre scène et public, créant une interaction continue où l’IA jouerait un rôle autonome essentiel dans le dispositif artistique. Cette dimension d’autonomie constitue précisément l’aspect le plus fascinant des IA contemporaines.
Le croisement entre les deux modalités de création participative et les quatre usages de l’IA offre de multiples possibilités, mais exige une grande clarté dans le protocole choisi et dans ce que l’équipe artistique est prête à accueillir.
En effet, un projet de création coopérative intégrant une IA créative peut prendre des directions totalement imprévues. Cette ouverture nécessite un cadre de travail, un temps et des moyens techniques capables d’absorber d’importants changements. Lorsque ces conditions ne sont pas réunies, il peut être plus sage d’opter pour une création participative classique assistée d’une IA augmentative, ou de choisir l’IA comme sujet dans un cadre coopératif connu, pour limiter les risques de déstabilisation.
Le danger principal dans tout projet participatif survient lorsque la « structure porteuse » (au sens symbolique, c’est généralement le rôle de l’artiste), car il en faut toujours une, se sent dépassée par les événements. Il faut être très prudent dans ce type de projet, bien doser son ambition au regard de ses moyens. Souvent on veut en faire beaucoup, on veut faire le « projet génial » où tout est complètement participatif, les intelligences artificielles sont partout, etc. Attention, il vaut mieux peut-être en faire un peu moins, mais être dans une grande justesse, dans un grand respect de tout le monde, et ne pas se retrouver débordé, à devoir finalement reprendre le pouvoir pour que les choses puissent se finaliser, et en arriver à l’effet inverse de ce qu’on voulait au départ.
Cela peut arriver. Et c’est précisément pour cette raison-là que je partage cette réflexion méthodologique. C’est pour poser des jalons et mieux comprendre où on met les pieds et ce qu’on est capable d’accueillir, et aussi ce qu’il nous intéresse de faire dans ce croisement entre la création participative et l’intelligence artificielle.
Voici un tableau pour se représenter clairement le croisement méthodologique qu’on emploie dans sa création :
| Modalité d’usage IA → Création participative ↓ | Augmentative | Créative | Sujet | Interactive |
|---|---|---|---|---|
| Participative | ||||
| Coopérative |
Les métiers de la culture, comme tous les métiers, sont et seront impactés par les Intelligences Artificielles, autant dans les méthodes de travail que dans les créations et les actions artistiques et culturelles. Ce sont des sujets sur lesquels Benoît Labourdette fait de la recherche, et l’agence Benoît Labourdette production met en œuvre des actions culturelles, des formations professionnelles et des accompagnements de structures culturelles.
Vous trouverez ici des synthèses d’actions, de formations, d’accompagnements ainsi que des réflexions, propositions et méthodes spécifiques au secteur culturel.