Comment dépasser les limites des enquêtes culturelles traditionnelles ? En combinant dialogues spontanés et analyse par IA, une nouvelle approche pourrait permettre de découvrir ce que nous n’aurions jamais pensé chercher.
Les enquêtes culturelles sont importantes pour de multiples raisons : connaître les pratiques des citoyens sur un territoire, collecter leurs attentes, mieux accompagner les professionnels, imaginer de nouveaux projets dans le respect des droits culturels, améliorer l’accueil et la communication, et même enrichir la création artistique. L’enquête, qui constitue le cœur même de la sociologie, est un outil précieux pour travailler le sens des politiques culturelles. Enquête n’a rien à voir avec sondage. Par ailleurs, il y a de très nombreuses méthodes d’enquête dans les différents courants sociologiques, et on a le droit d’inventer les nôtres.
Dans le domaine des enquêtes culturelles réalisées autour des lieux culturels pour travailler les politiques culturelles, la méthode privilégiée reste le questionnaire, généralement administré en ligne. Ces enquêtes sont soit animées par les professionnels d’un territoire, soit confiées à une agence spécialisée. Le problème fondamental de ce type d’enquête, essentiellement quantitative et statistique, réside dans le fait que le cadre de pensée est entièrement déterminé par ses concepteurs.
Pour être plus direct : ces méthodes d’enquête par questionnaire sont, selon moi, inutiles à 95% pour générer de véritables innovations. Pourquoi une telle inefficacité ? Parce que le cadre prédéfini agit comme une prison invisible. Physiquement, quand vous êtes face à un questionnaire, votre inconscient comprend immédiatement qu’il ne peut pas sortir du cadre. Certes, des espaces de réponse libre sont prévus pour permettre aux répondants de formuler des propositions hors cadre, mais ces réponses libres n’auront jamais le même impact analytique que les réponses formatées, précisément parce qu’elles ne sont pas typologisables dans la grille d’analyse.
La statistique, qui constitue la base de ces enquêtes, représente une forme de pensée certes intéressante, mais fondamentalement simpliste. Même les statistiques croisées restent une vision réductrice du monde, extrêmement partielle dans ce qu’elle peut nous enseigner, notamment sur des innovations potentielles.
De plus, qui répond réellement à ces enquêtes en ligne ? Quelles sont leurs motivations ? Ces questions de fond sur le sens et les impacts des protocoles restent généralement non explorées dans l’enquête elle-même. S’ajoute à cela le caractère ponctuel et le coût élevé de ces dispositifs, alors même que les attentes et les pratiques culturelles d’un territoire peuvent évoluer rapidement.
Or, l’essence même d’une enquête consiste précisément à découvrir ce que nous n’avions absolument pas anticipé. C’est là tout son intérêt. Je suis convaincu que la qualité des enquêtes, l’ouverture des perspectives et la richesse des résultats dépendent largement de la méthode employée.
C’est pourquoi, dans les accompagnements que j’anime pour les professionnels du secteur culturel, j’encourage souvent ces derniers à concevoir leurs propres méthodes d’enquête, à les faire évoluer, voire à solliciter d’autres personnes pour imaginer de nouvelles méthodes. La diversité des méthodes engendre naturellement une diversité de résultats, c’est du bon sens. Je pense également que le processus d’enquête devrait être intrinsèquement lié au travail de programmation, aux choix de financement et à l’élaboration des politiques culturelles. Il devrait s’agir d’un processus continu plutôt que d’enquêtes ponctuelles trop rares car coûteuses, qui figent notre représentation du contexte.
J’ai élaboré une proposition de protocole d’enquête utilisant l’intelligence artificielle, qui pourrait selon moi, produire des résultats particulièrement utiles, peut-être surprenants et potentiellement transformateurs. J’ai déjà mené quelques expérimentations à la marge de cette approche, sans l’avoir encore déployée dans sa totalité, et les premiers résultats laissent entrevoir un potentiel considérable.
Voici le protocole que je propose : dans un lieu culturel, prenons l’exemple d’un théâtre, je suggère que le personnel d’accueil engage, pendant une semaine par exemple, des dialogues approfondis avec les visiteurs. Ce dispositif formalise quelque peu l’informel : on propose explicitement de discuter dans ce lieu particulier, en créant des occasions d’échange qui vont au-delà des interactions habituelles.
Il est crucial de s’assurer que cette semaine accueille des groupes et des individus suffisamment variés, différents types de publics, différentes générations, différents horizons. L’idéal serait même d’inclure des conversations avec des personnes aux abords du lieu, qui n’y entrent pas, mais concentrons-nous d’abord sur les visiteurs effectifs.
Imaginons cinq personnes dans ce personnel d’accueil, chacune équipée d’un dictaphone portable (et il est important de choisir des appareils de qualité, car certains modèles sont inadéquats). La consigne est simple : dialoguer avec les visiteurs, davantage qu’à l’accoutumée, prendre l’initiative d’engager des conversations et des échanges. Les discussions peuvent être individuelles ou en groupe. Aucune autre directive n’est donnée. Pas de grille de questions préétablie.
Les visiteurs sont bien sûr informés de l’enregistrement et de sa finalité : « J’ai un petit dictaphone posé sur mon vêtement qui nous enregistre, est-ce que vous êtes d’accord pour discuter un peu ? » Cette transparence constitue le seul cadrage nécessaire.
Naturellement, puisque ces échanges ont lieu dans un espace culturel et sont menés par le personnel d’accueil, le lieu lui-même est sous-entendu dans les conversations. Cependant, pour maximiser l’ouverture des échanges, il est crucial de les cadrer le moins possible tout en les encourageant. Les discussions peuvent porter sur le théâtre, mais pas forcément, l’important est de laisser la conversation suivre son cours naturel.
Chaque soir, les enregistrements sont classés, archivés et identifiés selon leur contexte : discussion avec un groupe d’enfants, échange avec un spectateur retraité, avec une famille, etc. Chaque enregistrement doit être soigneusement contextualisé et documenté. Après cette semaine d’enregistrement, une reconnaissance vocale est appliquée à l’ensemble des conversations, produisant ainsi une collection de documents textuels, chacun contextualisé, relatant les échanges. Ces derniers peuvent varier considérablement en durée, de trente secondes à une heure. La reconnaissance vocale, technologie fiable qui existe depuis une trentaine d’années et s’est considérablement améliorée récemment, n’est pas à proprement parler une intelligence artificielle.
L’étape suivante consiste à soumettre l’intégralité de ce « dataset » (comme on dit dans le jargon) à une intelligence artificielle. Claude ou ChatGPT me semblent actuellement les plus adaptées pour ce type d’analyse, notamment grâce à leur capacité à traiter de vastes volumes de documents et à établir des connexions complexes. Un abonnement payant est nécessaire pour traiter de telles quantités de données, les comptes gratuits étant trop limités.
L’aspect crucial réside dans la formulation de la requête à l’intelligence artificielle. Il faut absolument éviter de poser des questions spécifiques pour ne pas filtrer les réponses à travers notre propre cadre de pensée et reproduire ainsi la logique restrictive des questionnaires traditionnels. Nous sollicitons simplement l’IA pour qu’elle tire des conclusions de ces documents et formule des préconisations, sans objectifs prédéfinis. C’est là que nous touchons à la puissance singulière de ces outils : leur capacité extraordinaire à mettre en relation un très grand nombre de données hétérogènes, à identifier des motifs récurrents invisibles pour l’œil humain, à formuler des déductions à partir d’éléments disparates. Certes, les IA ont leurs propres filtres et biais, comme nous avons les nôtres, mais leur mode de traitement de l’information diffère fondamentalement du nôtre.
Elles peuvent analyser non seulement le contenu explicite des conversations, mais aussi les mouvements de pensée, les structures de raisonnement sous-jacentes, les récurrences thématiques implicites. Ainsi, même une conversation apparemment éloignée des sujets culturels peut, par sa structure de pensée ou ses références indirectes, produire des idées pertinentes pour l’institution.
L’intelligence artificielle, en établissant des connexions multiples et précisément parce qu’aucune question directive ne lui est posée, peut générer une réflexion totalement extérieure à notre cadre de pensée initial. Je suis persuadé que cette approche produirait des pistes complètement inattendues et pertinentes, précisément parce qu’elle s’appuie sur de vrais échanges humains, beaucoup moins formalistes qu’une liste de questions.
Ces propositions nous apparaîtront souvent comme des évidences a posteriori, alors même que nous n’y aurions jamais pensé spontanément. C’est toute la force de cette approche : révéler ce qui était là, sous nos yeux, mais que nous ne pouvions pas voir à cause de nos propres limitations cognitives et de nos cadres de pensée préétablis.
Cette méthode représente bien plus qu’une simple alternative aux enquêtes traditionnelles. Elle incarne une philosophie différente de la recherche en sciences sociales appliquées au secteur culturel : une approche qui fait confiance à la richesse des échanges humains spontanés et à la capacité de l’intelligence artificielle à en extraire du sens, sans imposer de grille de lecture préconçue.
Le coût relativement modeste de cette approche (quelques dictaphones de qualité, du temps de personnel, un abonnement à une IA) la rend accessible à la plupart des institutions culturelles. Sa flexibilité permet de l’adapter à différents contextes et de la répéter régulièrement pour suivre l’évolution des pratiques et des attentes.
Ce serait une expérimentation à mener, qui à mon avis pourrait apporter beaucoup, y compris beaucoup de remises en question salutaires. Les premiers essais que j’ai pu conduire à la marge de cette approche laissent entrevoir un potentiel transformateur pour nos pratiques d’enquête et, au-delà, pour notre compréhension des dynamiques culturelles territoriales.
Les métiers de la culture, comme tous les métiers, sont et seront impactés par les Intelligences Artificielles, autant dans les méthodes de travail que dans les créations et les actions artistiques et culturelles. Ce sont des sujets sur lesquels Benoît Labourdette fait de la recherche, et l’agence Benoît Labourdette production met en œuvre des actions culturelles, des formations professionnelles et des accompagnements de structures culturelles.
Vous trouverez ici des synthèses d’actions, de formations, d’accompagnements ainsi que des réflexions, propositions et méthodes spécifiques au secteur culturel.