L’IA au service de la transformation démocratique des institutions culturelles

18 juillet 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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L’intelligence artificielle est le plus souvent déployée pour optimiser les chaînes de production, par exemple par leur numérisation pour en créer un jumeau numérique afin de trouver les moyens de réduire les coûts et d’augmenter l’efficacité. Dans le champ culturel subventionné, les objectifs sont bien différents de ceux du commerce. L’enjeu et les potentialités des IA n’y consistent pas, à mon sens, à automatiser des tâches pour une performance accrue  : les IA peuvent servir à révéler les pratiques réelles des publics et des agent·e·s, dans le but de favoriser une démocratie culturelle profonde, respectueuse des droits et de la dignité de chacun·e. Je propose une méthodologie en sept étapes, déclinée des systèmes de gestion industrielle des processus, mais réinventée pour privilégier l’ouverture, la coopération et la découverte de l’inattendu, et placer l’humain·e et le territoire au centre. Il s’agit d’éviter les pièges d’une optimisation rigide, en favorisant les dialogues collectifs et une éthique centrée sur les relations authentiques, pour que les lieux culturels puissent, aussi grâce à l’IA, se refonder encore mieux en véritables biens communs co-construits.

Le renversement du paradigme  : de l’optimisation à la révélation

L’optimisation de la chaîne logistique par l’analyse de données massives pour minimiser les pertes et accélérer les flux, en se focalisant sur des métriques comme les coûts et la rapidité, est une quête d’efficacité, peut-être utile dans l’industrie, mais elle risque fort de déshumaniser les processus si elle est appliquée telle quelle au secteur culturel  : il faut se garder des translations simplistes. Dans une institution culturelle, l’enjeu est inverse  : l’IA peut être un outil très puissant pour révéler mieux les pratiques réelles, dans le but de servir la démocratie culturelle et d’honorer la dignité de chaque personne, en permettant d’explorer plus en profondeur comment le lieu interagit avec son territoire et ses publics, y compris celles et ceux qui en sont exclu·e·s.

L’approche traditionnelle des enquêtes et des processus d’optimisation enferme dans des cadres prédéfinis qui étouffent le possible pour l’innovation culturelle et sociale, amplifiant les biais inhérents aux IA comme les stéréotypes culturels ou l’uniformisation des perspectives. Au lieu de cela, je préconise une posture exploratoire où l’IA aide à accueillir les surprises, en posant des questions non-directives pour découvrir des motifs invisibles et révéler des freins symboliques à la participation culturelle.

Ce renversement intègre une éthique relationnelle, où la responsabilité se partage dans un réseau d’acteur·rice·s humain·e·s, pour éviter des impacts imprévisibles sur les relations humaines. Il s’agit de cultiver une résilience partagée face à l’incertitude, en distinguant empathie authentique et simulations technologiques ou statistiques, pour une transformation qui enrichit le vivre-ensemble plutôt que de le rationaliser. Souvent, les «  enquêtes sur les publics  », par exemple, faites avec des IA ou sans, confinent à une pseudo-rationalisation tout à fait étrangère aux réels mouvements d’enrichissements entre êtres humains, ce qui est au cœur de la démocratie culturelle, qui est à mon sens la voie de demain pour le développement de la culture subventionnée.

Déroulé méthodologique adapté au secteur culturel

Voici un déroulé en sept étapes, pour mettre en œuvre ces méthodes transformatrices grâce aux IA. Je l’espère inspirant, dans sa logique d’ensemble ou dans des détails.

Étape 1  : Constituer un collectif de réflexion (et non «  nommer un·e responsable  »)
Au lieu de désigner un·e responsable qui impose une vision descendante, créons un collectif transversal incluant personnel d’accueil, artistes, programmateur·rice·s, représentant·e·s des publics comme associations et usager·ère·s régulier·ère·s, non-publics du territoire, technicien·ne·s et administratif·ve·s. Les rôles d’animation tournent, et les décisions se prennent par consentement, pour favoriser une coopération authentique.

Ce collectif documente collectivement les échanges, en capturant sans filtre pour préserver la diversité des voix. Cela évite les hiérarchies rigides, en intégrant des perspectives variées, pour co-construire une compréhension émergente, alignée sur une gouvernance participative (pour résister aux approches technocratiques). Ce groupe devient un espace sécurisé où les tensions enrichissent le dialogue, cultivant l’empathie irremplaçable et la transmission intergénérationnelle pour inventer ensemble les mutations culturelles.

Et l’IA permet de synthétiser ces échanges à partir de leurs traces (écrites, enregistrées, photographiées), pour aider à en faire récit et les légitimer, car leur analyse en montrera la pertinence.

Étape 2  : Écouter le territoire (et non «  identifier les bénéficiaires  »)
Plutôt que de définir des «  client·e·s  » ou des «  cibles  » selon des critères marketing, organisons plutôt des sessions d’écoute active dans et autour du lieu  : conversations spontanées enregistrées avec dictaphones, dialogues avec passant·e·s qui évitent l’entrée, échanges avec commerçant·e·s et associations locales.

La documentation est ouverte  : enregistrements audio, photos des usages spontanés, carnets d’observations, récits des «  non-rencontres  » expliquant les absences. Cela révèle les freins invisibles et les réseaux de sociabilité caché·e·s, sans grille prédéfinie pour laisser émerger l’inattendu.

Cette écoute favorise une diversité culturelle, en intégrant des perspectives non-occidentales ou marginalisées, et protège les données sensibles pour une éthique respectueuse, transformant l’institution en un reflet vivant de son territoire. L’IA va permettre de produire des synthèses structurées de tous ces échanges informels, à partir de leurs traces, et va ainsi pouvoir révéler des pistes de création, d’interaction et de coopérations qui ne seraient jamais apparues autrement.

Étape 3  : Cartographier les pratiques réelles (et non «  le processus actuel  »)
Au lieu de mapper des processus formels comme l’accueil ou la billetterie, l’IA va pouvoir analyser les conversations pour révéler les vrais parcours des publics, les usages détournés des espaces et les temporalités d’usage, comme les heures creuses créatives ou les micro-rituels sociaux.

Visualiser les flux humains inclut non seulement les entrant·e·s, mais celles et ceux qui passent devant sans entrer, en identifiant des patterns surprenants sans catégorisation a priori. Cela affronte les biais des IA en favorisant une traçabilité éthique, avec des questions ouvertes comme «  Quelles voix manquent-elles  ?  »

Cette cartographie devient un outil de découverte, en reliant des données hétérogènes pour une compréhension nuancée, prête à intégrer l’impact écologique souvent occulté dans les outils numériques.

Étape 4  : Définir des indicateurs de dignité (et non «  de performance  »)
Plutôt que des taux de remplissage ou recettes, mesurer la diversité des voix entendues, la qualité des rencontres via récits individuels, le sentiment d’appartenance, les initiatives spontanées, les transformations personnelles et les nouveaux liens sociaux créés.

Ces indicateurs humains placent le respect des singularités au-dessus de l’efficacité, en évaluant l’ouverture aux imprévus et le sens retrouvé. Ils intègrent une vigilance contre les discriminations, en formant sur les biais de genre ou ethniques, qui sont souvent amplifiés par les IA.

Ainsi, l’évaluation devient démocratique, en valorisant la résilience et la collaboration comme clés d’une culture inclusive et adaptable. L’IA va permettre de créer ces évaluations avec indicateurs de dignité (qui seraient par trop biaisés si produits par des agent·e·s humain·e·s).

Étape 5  : Co-construire avec l’IA créative (et non «  chercher des outils facilitants  »)
Au lieu d’automatiser la billetterie par exemple, utiliser l’IA pour des dialogues créatifs  : faire débattre deux personnes sur «  Qu’est-ce qu’un lieu culturel démocratique  ?  » pour faire émerger l’inattendu, ou comme médiatrice en synthétisant des échanges en temps réel et en posant des questions ouvertes sur les non-dits.

L’analyse par les IA devra être promptée dans le sens de la créativité à partir de ces données  : «  Quels modèles surprenants émergent  ?  » ou «  Quelles contradictions apparaissent  ?  » par exemple, en évitant d’orienter les prompts. Cela transforme l’IA en partenaire de découverte, car elle va permettre de relier des hétérogénéités pour révéler l’invisible.

Cette co-construction cultive un optimisme vigilant, en distinguant simulation et authenticité, et en favorisant des expérimentations critiques qui questionnent les normes culturelles établies.

Étape 6  : Expérimenter des transformations (et non «  repenser le processus  »)
Tester de nouveaux rituels d’hospitalité co-créé·e·s, oser des espaces de liberté pour l’appropriation par les publics, des programmations émergentes des désirs révélés, des médiations inversées où les publics transmettent leurs savoirs, ou des temporalités alternatives comme des ouvertures nocturnes, des petits-déjeuners culturels ou toutes autres expériences atypiques et inspirantes, qui sont venues des dialogues.

Ces expérimentations à petite échelle sont à documenter avec l’aides des IA, qui va pouvoir aider à mesurer leurs impacts en continu, avec plus de facilité pour des ajustements participatifs, grâce aux synthèses faites très rapidement par les IA, en plaçant toujours l’évaluation humaine partagée en priorité. L’IA va permettre d’intégrer facilement les récits de cette matérialité irremplaçable, en valorisant les processus plutôt que les résultats, pour préserver l’expérience incarnée.

Étape 7  : Évaluation continue et ouverte (et non «  contrôle  »)
Pratiquer des cercles mensuels ouverts à tou·te·s, avec partage des récits de transformations plutôt que des statistiques, la documentation des échecs comme des apprentissages, des ajustements permanents et la célébration des découvertes imprévues. Les IA vont permettre de donner très facilement sens aux échecs par exemple, et ainsi d’oser de plus en plus les partager et avancer dans la sincérité et l’ouverture sensible les un·e·s aux autres.

Cette évaluation démocratique grâce aux IA mesure le respect de la dignité, en interrogeant le sens et en intégrant la dimension sociétale, pour résister à l’uniformisation. Elle permet aussi, par sa relative neutralité, de maintenir la vigilance écologique et éthique, en indiquant des usages discriminatoires.

Ainsi, elle permet de piloter une transformation nuancée, en préservant des relations authentiques et en cultivant la résilience face aux changements sociaux profonds liés aux technologies et aux mutations politiques.

Les bénéfices spécifiques au secteur culturel

Au-delà de l’efficacité
Cette méthodologie restaure la légitimité des institutions comme biens communs, en favorisant une innovation sociale où émergent de nouvelles formes de vivre-ensemble. Elle incarne la démocratie culturelle en rendant les habitant·e·s acteur·rice·s, clarifiant la mission de service public au-delà des chiffres.

Les lieux se reconnectent à leur territoire, en révélant et intégrant des voix marginalisées pour une culture vivante et inclusive, résistante à l’uniformisation technologique.

Finalement, elle libère la créativité collective, en accueillant l’imprévu comme source d’enrichissement mutuel et de sens partagé.

Impacts sur les équipes
Les équipes retrouvent motivation par un sens renouvelé, et peuvent développer des compétences en facilitation, écoute active et médiation inversée. Une fierté émerge de servir vraiment le territoire, avec cette créativité libérée par l’ouverture aux perspectives extérieures.

La résilience professionnelle s’accroît, en apprenant à naviguer dans les incertitudes avec empathie et collaboration, en valorisant les relations authentiques, même si elles ne semblent pas «  efficaces  » de prime abord (c’est l’IA qui leur donnera ce statut).

Cette transformation interne renforce la polyvalence, en valorisant les transmissions intergénérationnelles et l’adaptation, pour des équipes plus unies et innovantes.

Points de vigilance et éthique

Résister aux dérives
Ne pas instrumentaliser l’IA pour surveiller ou contrôler, en protégeant l’anonymat des participant·e·s et en garantissant le droit de retrait à tout moment (respecter le RGPD, évidemment). Éviter la course aux chiffres, même avec les indicateurs de dignité, pour prévenir la déshumanisation et l’obsession performative.

Maintenir une vigilance contre les biais amplifiés, en formant les agent·e·s sur le sujet des discriminations. Privilégier des solutions techniques sobres pour minimiser l’impact écologique, en questionnant collectivement la pertinence des outils. Là aussi, ne pas vouloir aller trop vite (être faussement «  efficace  »), mais au contraire envisager que la confrontation des points de vue dans le respect de l’autre ouvrira au chemin le plus pertinent (et ce grâce aux IA qui se chargeront de rédiger les synthèses, bilans et éléments d’analyse).

Cette «  éthique by design  » intègre des moments réflexifs, en distinguant empathie réelle et illusions, pour une appropriation critique et humaniste.

Maintenir le cap démocratique
Assurer un pouvoir partagé sans décision imposée, avec une transparence totale des documents, qui doivent être accessibles à tou·te·s, dès la fin des moments de rencontre, et de façon techniquement très simple (un QR Code, pour accéder à un «  drive  » sans nécessité d’inscription). Cultiver une hospitalité pour accueillir l’imprévu comme une opportunité.

Des comités mixtes évaluent les impacts humains régulièrement, en démocratisant les débats via des consultations citoyennes, qui vont chercher la parole des jeunes et des personnes marginalisées. Il s’agit d’interroger le modèle sociétal, en préservant l’authenticité et la diversité.

Ainsi, la gouvernance reste inclusive, en explorant le temps libéré pour le bien-être et l’engagement pour une transformation pilotée par des valeurs humanistes, mises en œuvre dans les modalités d’interactions dans les rencontres proposées, qu’elles soient formelles ou informelles. Par exemple, le QR Code pourra être transmis autant à quelqu’un qui a participé à une longue réunion ou à un processus de création partagée, qu’à une personne avec qui on a discuté cinq minutes sur un trottoir ou dans un marché.

Une révolution douce mais profonde

Cette approche, qui marie usages des IA et techniques d’intelligence collective, permet – je l’espère – aux institutions culturelles de se redécouvrir via le regard de leur territoire, de se transformer sans violence, de se reconnecter à leur mission démocratique et de se réinventer de façon continue et facilitée. L’essence d’une telle démarche continue facilitée par l’IA est de découvrir l’inanticipé, en révélant au fur et à mesure ce qui peut être une culture partagée, co-construite et vivante. L’IA n’est plus un outil d’efficacité, mais une compagne de découverte, au service d’une vision humaniste et démocratique.

Pour approfondir, je croise cette réflexion avec le concept de robustesse d’Olivier Hamant, dans son livre Antidote au culte de la performance (2023). Il oppose la robustesse du vivant au fantasme de la performance  :

«  Habiter ce monde sans questionner la performance serait une folie.  »

«  La robustesse, c’est ce qui permet de maintenir le système stable face aux fluctuations.  »

«  La guerre est donc bien à la fois un produit et une cause des gains de performance, dans un engrenage sans fin.  »
«  Quand une mesure devient une cible, elle cesse d’être fiable.  »

«  La croissance donne l’illusion de l’abondance, alors qu’elle crée de la pénurie.  »

«  Le vivant n’est ni efficace (il n’a pas d’objectif) ni efficient (il gâche énormément d’énergie et de ressources). Il héberge surtout une myriade de contre-performances à toutes les échelles, de la molécule à l’écosystème.  »

«  Il va maintenant falloir vivre dans un monde fluctuant, c’est-à-dire inventer la civilisation de la robustesse, contre la performance.  »

«  La performance ne sert que le confort individuel en excluant les autres, humains comme non humains, la robustesse fait des liens le levier de l’équilibre et de la survie du groupe.  »

Ces idées vont dans le sens de mon plaidoyer pour des institutions culturelles robustes, intégrant redondances, hasards et hétérogénéités pour affronter les turbulences, plutôt qu’une optimisation fragile. En adoptant cette robustesse, les lieux culturels deviennent adaptables et humain·e·s, prêt·e·s pour un monde fluctuant, en réconciliant découverte et dignité.

Les métiers de la culture, comme tous les métiers, sont et seront impactés par les Intelligences Artificielles, autant dans les méthodes de travail que dans les créations et les actions artistiques et culturelles. Ce sont des sujets sur lesquels Benoît Labourdette fait de la recherche, et l’agence Benoît Labourdette production met en œuvre des actions culturelles, des formations professionnelles et des accompagnements de structures culturelles.

Vous trouverez ici des synthèses d’actions, de formations, d’accompagnements ainsi que des réflexions, propositions et méthodes spécifiques au secteur culturel.


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