Festival War on Screen 2025

9 octobre 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Une soirée où huit équipes d’adolescent·e·s ont transformé les rues en écrans géants pour partager leurs inquiétudes sur l’état de la planète, armé·e·s d’un simple vidéoprojecteur portable et de leur conviction.

Une tradition qui se réinvente chaque année

La projection itinérante du festival War on Screen s’est installée comme un rendez-vous attendu à Châlons-en-Champagne. Depuis cinq ans maintenant, j’accompagne les élèves de première et terminale de l’option cinéma du lycée Pierre Bayen dans cette aventure singulière : transformer les murs de leur ville en surfaces de projection pour une déambulation nocturne d’une bonne heure. Ce dispositif, je l’emploie depuis une quinzaine d’années pour ce que j’appelle du « cinéma démocratique ».

Cette année, sur proposition de leur enseignant·e Laurent Gauthier, les adolescent·e·s ont choisi de s’emparer du thème de l’écologie. Non pas l’écologie comme concept abstrait, mais celle qui les touche, celle qui les inquiète : « cette guerre-là pour la terre, pour la vie, de cette sensibilité, de cet engagement qui peut être le leur. » Un choix qui rompait avec les éditions précédentes, où les projections s’articulaient principalement autour d’extraits de films de guerre qu’iels introduisaient de manière théâtralisée.

Le dispositif technique est d’une grande simplicité : un picoprojecteur tenu à la main, une enceinte de sonorisation portable, des micros HF. Mais derrière cette apparente légèreté se cache une préparation minutieuse, des répétitions, un travail de scénarisation de la projection dans son ensemble, de l’introduction du premier film à la conclusion du dernier, en passant par l’enchaînement fluide des différentes projections.

Le difficile passage de l’objectivité à l’engagement personnel

Au départ, les huit équipes mixant élèves de Terminale et de Première avaient préparé des montages sur des thématiques qui leur tenaient à cœur : les tortues en danger, la violence animale, les villes écologistes, le braconnage en Afrique, etc. Mais quelque chose manquait. Leurs sources étaient principalement télévisuelles, leurs discours tentaient d’être objectifs, informatifs. Il y manquait leur regard, leur sensibilité, les raisons de leur engagement. Iels n’avaient pas non plus mesuré la dimension de spectacle vivant de cette proposition.

Le tournant s’est produit lors d’une séance de travail suivie d’une répétition. Cette soirée-là, une pluie battante nous a contraints à répéter dans le bar de la scène nationale La Comète, en intérieur. Ce qui aurait pu être un contretemps s’est révélé une grande chance pour le projet. Nous avons pu nous concentrer sur l’essentiel : la façon de s’adresser au public, l’articulation de leurs paroles avec leurs projections, la logique d’ensemble. J’ai pu proposer aux élèves de se repositionner, de dire « je », d’enlever tout ou partie de la bande-son du montage des petits films qu’iels avaient faits afin de laisser la place à leur intervention orale avant, pendant et après le film.

Ce fut un moment difficile pour elles et eux. Iels ont compris qu’iels devaient s’engager personnellement, partager leurs propres points de vue. Un·e élève a expliqué lors de la projection : « Nous allons vous présenter huit projets qui traduisent notre inquiétude sur l’état de la planète et sur l’urgence qu’il y a à réagir. Nous sommes toutes et tous concerné·e·s par ce que nous allons voir. »

L’émergence d’une parole adolescente puissante

Les élèves ont travaillé bien au-delà de leurs heures de cours. Lors de la répétition générale en conditions réelles dans la rue, j’ai découvert qu’iels avaient toustes passé une très grande étape. Leur proposition était devenue d’une puissance qui m’a impressionné·e. Iels partageaient désormais leurs points de vue d’adolescent·e·s sur ces sujets, en profondeur et en détail.

Le soir de la projection, environ 150 spectateur·rice·s nous ont suivi·e·s dans les rues. Un record pour cette projection itinérante. Les élèves géraient tout : le matériel technique, les transitions, mais aussi l’accompagnement du public d’un lieu à l’autre. L’un·e d’entre iels guidait : « Nous vous invitons à nous suivre rue d’Orfeuil », tandis qu’un·e autre rassurait : « C’est pas très loin. »

Les interventions des lycéen·ne·s témoignaient de leur appropriation du sujet. L’un·e d’entre iels interpellait directement le public : « Et vous, comment voyez-vous le monde dans les années futures ? Je pense que si on n’agit pas, la planète elle se détériorera de plus en plus et on risque de subir des gros changements climatiques comme des grosses sécheresses ou encore des grosses inondations. » Un·e autre enchaînait : « C’est pour cela qu’il faut arrêter de faire comme si la planète nous appartenait et ignorer tous les dangers auxquels elle est exposée. »

Les tortues, ou la réinvention du cinéma muet

L’un des moments qui m’a le plus impressionné·e était ce montage réalisé par trois jeunes filles sur les tortues marines. Au départ, ce sujet me semblait « très improbable ». Je ne comprenais pas pourquoi elles voulaient nous parler des tortues. Mais l’une d’entre elles était allée en Martinique, avait découvert une association, et nous a partagé « la raison pour laquelle elle se sentait désormais concernée par ce sujet. »

Leur approche était en fait d’une grande audace. Le film était complètement muet, avec des sous-titres permettant de suivre le sujet. Dans ce silence, l’une d’entre elles intervenait de temps en temps, laissant volontairement de longs silences entre ses paroles, des mots courts et percutants, dans le silence assourdissant. Cette prise de risque a captivé le public dès le début. Le public, un peu décontenancé au départ, a fixé son attention sur ces images muettes, dans l’attente de la parole suivante, avec une qualité d’attention que j’ai rarement sentie à ce point.

« C’est comme si, sans le savoir, elles réinventaient le cinéma muet à l’aune du cinéma sonore », ai-je pensé. Elles ont mixé ces deux moments de l’histoire du cinéma pour créer quelque chose qui n’aurait pas fonctionné si la voix avait été enregistrée dans le film. C’est parce qu’elle était là, présente, incarnée à côté de l’écran, qu’on ressentait que c’était elle, sa présence vivante, qui tissait pour nous le lien au sujet. Durant leur intervention, elles ont expliqué : « Ces tortues sont vivantes, et elles subissent de plus en plus de menaces, telles que les déchets en mer, ou encore les filets de pêche, mais aussi les pesticides. »

Une conclusion qui engage l’avenir

La projection s’est achevée sur une interpellation directe et plutôt poignante du public. Un·e élève a lancé : « Et si un jour vos petits-enfants ou vos enfants vous demandaient : Pourquoi les fleurs ont disparu ? Pourquoi les poissons ne nagent plus ? Pourquoi les rivières ne coulent plus ? Qu’aurez-vous alors à dire ? » Avant de poursuivre : « N’allez pas croire que vous venez d’assister à un simple spectacle, c’est avant tout un appel. Un appel à imaginer un monde où les rivières coulent à nouveau, où les tempêtes se font de plus en plus rares et où les canicules auront presque totalement disparu. »

L’intervention finale résonnait comme un manifeste générationnel : « Ce monde, nous le savons, vous paraît inaccessible, mais croyez-nous, il se trouve à notre portée. Mais il ne se construira pas seul, il a besoin de nous, il a besoin de vous. [...] Agissons pour les arbres, agissons pour les océans, agissons pour la terre, mais agissons surtout pour nos générations futures. »

La concentration, le respect, tout ce que les spectateur·rice·s ont appris, ont reçu de la part de ces jeunes… j’ai ressenti ce moment comme grand moment d’intensité collective partagée. Ce dispositif s’est révélé démocratique dans sa forme comme dans son fond. Les élèves ont su transformer leur inquiétude en force de proposition, leur engagement en spectacle vivant, leurs convictions en moment de partage avec leur communauté.

Portfolio
Festival War on Screen 2025 - 1 © Benoît Labourdette 2025. Festival War on Screen 2025 - 2 © Benoît Labourdette 2025. Festival War on Screen 2025 - 3 © Benoît Labourdette 2025. Festival War on Screen 2025 - 4 © Benoît Labourdette 2025. Festival War on Screen 2025 - 5 © Benoît Labourdette 2025. Festival War on Screen 2025 - 6 © Benoît Labourdette 2025. Festival War on Screen 2025 - 7 © Benoît Labourdette 2025. Festival War on Screen 2025 - 8 © Benoît Labourdette 2025. Festival War on Screen 2025 - 9 © Benoît Labourdette 2025. Festival War on Screen 2025 - 10 © Benoît Labourdette 2025. Festival War on Screen 2025 - 11 © Benoît Labourdette 2025. Festival War on Screen 2025 - 12 © Benoît Labourdette 2025. Festival War on Screen 2025 - 13 © Benoît Labourdette 2025.

Des films à la rencontre d’un quartier... Depuis 2011, nous proposons des projections itinérantes de courts métrages dans un quartier ou au sein d’un bâtiment. Aucune installation au préalable ; ces projections sont réalisées à l’aide d’un « pico-projecteur » (vidéoprojecteur portable, apparu en 2010). Il s’agit de « projection mobile », sur les murs de la ville, du quartier. On utilise cette technologie encore nouvelle, pour des moments de rencontre entre des œuvres, un lieu, les gens.

Le public vit lors de ces séances un moment exceptionnel ; on redécouvre la magie de la projection et les films donnent aux lieux du quotidien une dimension créative et poétique.

Cette proposition peut être abordée sous la forme d’un atelier : un groupe de spectateurs construit la projection et en assure l’animation. Ils préparent un programme de films, pensé pour être projeté sur les murs de leur quartier, la nuit, en public. Le choix de films ou extraits, puis le choix de lieux qui soient des écrins pour ces films, les prises de parole, le sens de cette rencontre, la façon dont le quartier a été investi, dont la projection a été préparée en lien avec les habitants, les temps de répétition, notamment technique, renforcent l’implication de tou·te·s et font vivre de très originales expériences de cinéma aux spectateurs.

Des projections itinérantes ont eu lieu à : Festival Via Pro Mons, Festival d’Avignon, École Normale Supérieure, Festival des scénaristes, Agglomération d’Évry, Maison des métallos, Festival Travelling Rennes, Passeurs d’images Île-de-France, Musée de l’Homme, ALCA Bordeaux, Festival War on Screen, Les Lilas, Saint-Denis, Fontenay-sous-Bois, Mitry-Mory, Saint-Michel sur Orge, Ivry-sur-Seine...


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