Nuit Blanche à Vitry-sur-Seine

7 juin 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Lors de la Nuit Blanche 2025 à Vitry-sur-Seine, l’atelier de projections itinérantes a transformé une journée pluridisciplinaire en expérience artistique collective et improvisée.

Une journée de convergences artistiques

La Nuit Blanche, grand événement culturel organisé à Paris, dans le Grand Paris et dans de nombreuses autres villes depuis 2002, était placée en 2025 sous le signe du cinéma. La direction artistique avait été confiée à la cinéaste Valérie Donzelli. L’un des grands principes de la Nuit Blanche est aussi la pluridisciplinarité et l’ouverture des propositions culturelles.

La ville de Vitry-sur-Seine a choisi de faire une proposition pluridisciplinaire et participative pour mettre en lien le cinéma avec les autres arts, avec entre autres le média de la projection itinérante que j’y ai animé. Pendant la journée du samedi 7 juin, le cinéma 3 Cinés Robespierre proposait des projections de films, notamment le dernier film d’animation de Michel Gondry, Maya donne moi un titre, et des ateliers de réalisation de films d’animation à sa manière animés par Delphine Potier, ainsi que des témoignages ludiques via la cabine innovante Moviematon. Et en parallèle, la galerie d’art Jean Collet proposait des performances et le vernissage d’une exposition des élèves de la classe préparatoire aux écoles d’art de Vitry-sur-Seine, ainsi qu’une exposition et une performance de Thomas Lemire, actuellement commissaire des expositions de cette galerie.

La journée se terminait par un atelier projections itinérantes que j’ai animé pour, à partir de tout ce qui s’était passé, imaginer et mettre en pratique collectivement des projections de vidéos dans l’espace public, grâce au pico-projecteur. La pluridisciplinarité est toujours quelque chose de plus compliqué à mettre en œuvre que la monodisciplinarité car chaque discipline, chaque forme d’art a sa temporalité, sa logique, sa forme d’esprit. Se rassembler est plus difficile, mais c’est aussi toujours très riche.

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Esthétique de la relation

Pour faire lien entre ces différentes propositions, j’ai été présent l’après-midi et j’ai filmé sous forme de courts plan-séquences des moments, des performances et des pièces des expositions. La thématique de l’exposition de Thomas Lemire était très forte, il s’agissait des lavandières, car le lieu de la galerie est le lieu d’un ancien lavoir, et de la violence sur les corps de l’hygiénisme passé et contemporain.

Je me suis laissé imprégner par toutes les rencontres avec les personnes, avec les œuvres. J’avais avec moi plusieurs caméras, du matériel pour plusieurs dispositifs de création potentiels, mais l’après-midi, c’est moi qui ai filmé avec les personnes en leur demandant leur consentement. Et cela s’est terminé par le tournage de la performance de Thomas Lemire sur la violence de l’hygiénisme, elle-même intégrant des extraits de films qui dialoguaient avec le grand « nettoyage » auquel il se livrait sur son propre corps.

Un petit groupe s’est constitué après la performance, et tout en buvant du champagne, du jus de fruit et en nous délectant de petits fours, nous avons ensemble regardé toutes les vidéos qui avaient été créées l’après-midi même : les films d’animation, les vidéos dans le Moviematon, des éléments des expositions et des performances. Puis nous avons ensemble choisi ce que nous allions déposer dans les deux pico-projecteurs que j’avais apportés, pour ensuite aller ensemble jouer à transformer l’espace grâce aux images projetées.

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L’improvisation comme méthode créative

Au mois de juin, il ne fait noir dehors qu’à partir de 22h15 et par ailleurs la météo annonçait de la pluie à cette heure-là, ce qui malheureusement n’a pas manqué d’arriver. Ainsi, nous avons finalement choisi de faire cette projection itinérante dans le grand espace d’exposition de la galerie Jean Collet ! C’est là que le petit groupe motivé, se passant les projecteurs de main en main, jouant avec les images, mélangeant les images les unes avec les autres, mixant les séquences que nous avions choisies, les performances avec les œuvres exposées, jouant avec les projections sur le corps, avec toutes les résonances que cela pouvait évoquer, rassemblant dans ce moment de création partagée où se mêlaient création, diffusion, performance, expérience de spectateurs qui deviennent artistes de leur propre exposition vivante de ces images. Certains des participants avaient assisté aux performances et les transformaient dans ce palimpseste joyeux et créatif.

Nous avons aussi tou·te·s fait des photos de ce moment de création collective, que nous avons déposées dans un espace numérique partagé pérenne, que vous pouvez trouver plus bas, où sont aussi déposés les films que nous avons projetés. C’est ce que la photographie et les outils numériques nous permettent de faire aujourd’hui : produire des images pour les diffuser très rapidement, pour se réapproprier notre regard et le partager avec les autres, et aussi conserver des traces, cette mémoire outillée dont parlait Bernard Stiegler, qui contribue à donner encore plus de valeur à ce que nous avons vécu et partagé.

Le dispositif si léger du pico-projecteur nous a permis d’adapter, de réinventer sur le moment, en fonction de ce qui s’était passé pendant la journée, ainsi que de la météo, pour pouvoir, grâce à l’agilité possible avec ces nouvelles technologies, inventer ensemble la proposition artistique.

Par exemple, les images projetées sur le sol après lesquelles on court, je ne l’avais jamais fait, je ne l’avais jamais vu, ça s’est inventé ce soir-là. Les images aussi utilisées comme un éclairage, comme une texture, je ne l’avais jamais vu non plus. Les images superposées à d’autres œuvres, pour créer de nouvelles formes, cela m’a affirmé le grand intérêt de ce type de démarche. Car mon habitude est plutôt de projeter sur des murs, sur des surfaces, sur des textures, et de mettre en relation les images avec le contexte urbain qui les entoure. Là, on était vraiment dans la projection des images comme un geste de création. Les deux projecteurs aussi, dont les images pouvaient dialoguer ensemble, se compléter, se superposer, cela je l’ai découvert, les participant.e.s, enfants et adultes, l’ont inventé ce soir là, dans cette intuition, cette improvisation, ces gestes qui sont comme autant de graines semées dans l’esprit des participant.e.s et dans le mien.

La préparation du possible

J’ai donc été moi aussi extrêmement nourri, j’ai beaucoup appris de cette expérience.

J’avais avec moi, en termes de matériel technique, une certaine variété, car je ne savais pas exactement ce qui allait se passer, et j’étais prêt à faire diverses choses. J’avais aussi un système pour créer des films d’animation, j’avais des micros pour pouvoir enregistrer du son, des caméras, le pico-projecteur, un vidéoprojecteur de plus grande taille aussi, etc.

J’ai toujours un peu plus de matériel que ce qu’il est prévu de faire, précisément afin de me mettre en capacité de pouvoir adapter le projet à ce qui se passe, de pouvoir donner toute la place de contribution aux participants et que, quand ils expriment leurs envies, je sois le plus possible en capacité de dire « oui ». Moi-même, je n’avais pas prévu que, pendant cette journée-là, je réaliserais plusieurs courts films en plan séquence, qui ont fait partie des films projetés le soir.

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L’art comme expérience démocratique

Cela me ramène en profondeur au sujet : qu’est-ce que l’art ? Qu’est-ce qu’un artiste ?

Je crois que nous sommes tous artistes, l’art brut le montre bien, et que l’art, comme le disait John Dewey en 1934, c’est l’expérience artistique, vécue seul ou ensemble. Et ma place, en tant qu’artiste, à ce moment-là, était de me mettre en capacité d’ouverture, avec mes compétences bien sûr, pour qu’il puisse se créer quelque chose collectivement, dans les liens, pendant cette journée. J’ai aussi rencontré des personnes importantes, je crois, avec lesquelles nous nous sommes échangé les coordonnées.

Les images qui illustrent cet article sont la trace de cette expérience éphémère vécue, font aussi récit de l’importance, me semble-t-il, de cette esthétique de la relation, de la relation comme un art. Et pour faire un clin d’œil qui signifie bien la dimension pluridisciplinaire et ouverte du projet, si on regarde les documents de communication au sujet de cette soirée, ils disent tous des choses différentes pour présenter la proposition, les horaires même sont différents. Je trouve ça en réalité très beau, très à l’image de ce bruissement artistique qui s’est cristallisé dans ce moment de rencontre et de projection, ce qui était le projet initial, une projection itinérante, en intérieur plutôt qu’en extérieur, mais d’une manière qui fut la rencontre entre les imaginaires de toutes les personnes présentes, en démocratie.


Cette aventure artistique a été rendue possible grâce aux complicités actives et souples pour le cinéma 3 Cinés Robespierre de Natacha Juniot, directrice, et pour la galerie municipale Jean-Collet de Thomas Lemire, commissaire, Armelle Saulin, chargée des publics et Romain Métivier, régisseur et chargé de collection.

Portfolio
Nuit Blanche à Vitry-sur-Seine - 1 © Benoît Labourdette 2025. Nuit Blanche à Vitry-sur-Seine - 2 © Benoît Labourdette 2025. Nuit Blanche à Vitry-sur-Seine - 3 © Benoît Labourdette 2025. Nuit Blanche à Vitry-sur-Seine - 4 © Benoît Labourdette 2025. Nuit Blanche à Vitry-sur-Seine - 5 © Benoît Labourdette 2025. Nuit Blanche à Vitry-sur-Seine - 6 © Benoît Labourdette 2025. Nuit Blanche à Vitry-sur-Seine - 7 © Benoît Labourdette 2025. Nuit Blanche à Vitry-sur-Seine - 8 © Benoît Labourdette 2025. Nuit Blanche à Vitry-sur-Seine - 9 © Benoît Labourdette 2025. Nuit Blanche à Vitry-sur-Seine - 10 © Benoît Labourdette 2025. Nuit Blanche à Vitry-sur-Seine - 11 © Benoît Labourdette 2025. Nuit Blanche à Vitry-sur-Seine - 12 © Benoît Labourdette 2025. Nuit Blanche à Vitry-sur-Seine - 13 © Benoît Labourdette 2025. Nuit Blanche à Vitry-sur-Seine - 14 © Benoît Labourdette 2025. Nuit Blanche à Vitry-sur-Seine - 15 © Benoît Labourdette 2025. Nuit Blanche à Vitry-sur-Seine - 16 © Benoît Labourdette 2025. Nuit Blanche à Vitry-sur-Seine - 17 © Benoît Labourdette 2025. Nuit Blanche à Vitry-sur-Seine - 18 © Benoît Labourdette 2025. Nuit Blanche à Vitry-sur-Seine - 19 © Benoît Labourdette 2025. Nuit Blanche à Vitry-sur-Seine - 20 © Benoît Labourdette 2025. Nuit Blanche à Vitry-sur-Seine - 21 © Benoît Labourdette 2025. Nuit Blanche à Vitry-sur-Seine - 22 © Benoît Labourdette 2025. Nuit Blanche à Vitry-sur-Seine - 23 © Benoît Labourdette 2025. Nuit Blanche à Vitry-sur-Seine - 24 © Benoît Labourdette 2025. Nuit Blanche à Vitry-sur-Seine - 25 © Benoît Labourdette 2025. Nuit Blanche à Vitry-sur-Seine - 26 © Benoît Labourdette 2025. Nuit Blanche à Vitry-sur-Seine - 27 © Benoît Labourdette 2025. Nuit Blanche à Vitry-sur-Seine - 28 © Benoît Labourdette 2025.

Des films à la rencontre d’un quartier... Depuis 2011, nous proposons des projections itinérantes de courts métrages dans un quartier ou au sein d’un bâtiment. Aucune installation au préalable ; ces projections sont réalisées à l’aide d’un « pico-projecteur » (vidéoprojecteur portable, apparu en 2010). Il s’agit de « projection mobile », sur les murs de la ville, du quartier. On utilise cette technologie encore nouvelle, pour des moments de rencontre entre des œuvres, un lieu, les gens.

Le public vit lors de ces séances un moment exceptionnel ; on redécouvre la magie de la projection et les films donnent aux lieux du quotidien une dimension créative et poétique.

Cette proposition peut être abordée sous la forme d’un atelier : un groupe de spectateurs construit la projection et en assure l’animation. Ils préparent un programme de films, pensé pour être projeté sur les murs de leur quartier, la nuit, en public. Le choix de films ou extraits, puis le choix de lieux qui soient des écrins pour ces films, les prises de parole, le sens de cette rencontre, la façon dont le quartier a été investi, dont la projection a été préparée en lien avec les habitants, les temps de répétition, notamment technique, renforcent l’implication de tou·te·s et font vivre de très originales expériences de cinéma aux spectateurs.

Des projections itinérantes ont eu lieu à : Festival Via Pro Mons, Festival d’Avignon, École Normale Supérieure, Festival des scénaristes, Agglomération d’Évry, Maison des métallos, Festival Travelling Rennes, Passeurs d’images Île-de-France, Musée de l’Homme, ALCA Bordeaux, Festival War on Screen, Les Lilas, Saint-Denis, Fontenay-sous-Bois, Mitry-Mory, Saint-Michel sur Orge, Ivry-sur-Seine...


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