L’art filmique et les drones

31 mai 2015. Publié par Benoît Labourdette.
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Filmer avec un drone change singulièrement le regard sur le monde, et peut-être l’écriture cinématographique, dans les dimensions à la fois politique et sensible.

Le regard du drone

Depuis peu, les drones équipés de caméras sont accessibles à tout public. C’est à dire que la caméra volante, auparavant réservée aux professionnels chevronnés ou à l’armée, devient « démocratique ». Cette caméra permet de produire des images vues du ciel, ainsi que des mouvements qu’aucune autre caméra ne pourrait faire.

Nous sommes, depuis quelques années usagers quotidiens d’images vues d’en haut, par la cartographie interactive qui nous accompagne (Google maps sur les téléphones et autres), nous proposant une expérience augmentée du monde. Par ailleurs, à l’intérieur des jeux vidéos ainsi que des mondes virtuels (Second Life, Minecraft...), nous manipulons une caméra volante, qui nous permet de voir l’action sous de multiples angles.

Cette caméra volante, le drone, existe maintenant dans le monde réel. Elle n’en est aujourd’hui qu’à sa préhistoire, mais elle est là. Est-ce qu’elle va nous amener à regarder la réalité autrement ? A regarder le monde réel comme on regarde les mondes virtuels ? Ce point de vue surhumain, désormais accessible, va-t-il nous inviter à de nouvelles formes de représentations, visuelles, mais aussi narratives, thématiques ? De nouveaux sujets de films vont-ils naître ?
Il s’agit, bien-sûr, de dépasser l’image aérienne anecdote, le beau paysage vu d’en haut, mais d’envisager l’image aérienne à toutes ses hauteurs. Ainsi que d’envisager la dimension politique de l’appropriation d’un type de point de vue auparavant interdit par les limites techniques. D’ailleurs, pour dire les choses de façon simpliste, la loi autorise à piloter des drones, mais pas des drones équipés de caméras !

Les images du monde réel

Lorsqu’une image est fabriquée au moyen d’une caméra, la caméra est presque toujours liée au corps. Qu’elle soit portée, placée sur un pied, une grue... l’outil d’enregistrement mécanique de l’image animée a un lien, plus ou moins direct, au corps de l’opérateur. Le corps, c’est à dire le regard. Il y a donc intrinsèquement, le plus souvent, une relation de très grande proximité entre le regard de celui qui filme et l’image filmée, une sorte de translation de l’un à l’autre.

Les images des mondes virtuels

Par contre, dans les univers virtuels tridimensionnels (jeux vidéo, mondes virtuels...), un personnage (avatar) représente le spectateur-acteur, mais la caméra, qui nous donne la vue, peut tout à fait être déconnectée du regard du spectateur : on peut se voir de derrière, de devant, d’au dessus, d’en dessous...

Le drone-caméra

Le drone-caméra, objet numérique, piloté par la médiation d’un programme informatique, se plaçant où il veut, où on veut dans l’espace, permet à l’opérateur de produire une image du monde réel de la même manière qu’on produit une image d’un monde virtuel. Ainsi, le drone nous permet de porter sur le monde réel le type de regard qu’on ne pouvait avant porter que sur les mondes virtuels.
Le regard fabriqué ne fait plus corps avec le regard vécu de celui qui filme. Le drone amène à une déportation du regard sur le réel. Expérience saisissante s’il en est pour l’opérateur. Comme si le corps, si présent derrière la caméra qui filme le monde réel, n’était plus, ou plutôt avait changé de nature : le corps porteur de la caméra est devenu une entité abstraite, même dans le monde réel. Expérimenter cela mène à une réflexion sur l’écriture et le montage, à des changements de perspectives, peut-être assez majeurs.

Le regard politique

Le regard du drone, le regard d’en haut, est porté par les armées (drone outil de surveillance, avant de devenir outil de surveillance et de mort) ainsi que par Google (Google earth). Le principe du drone militaire est de se porter dans des espaces où il n’en a pas le droit : surveiller les « territoires ennemis ». Le principe de Google, qui nous regarde d’en haut, et de ne demander son avis à personne, d’agir aussi « sans autorisation de droit à l’image ».

Par contre, en France (lois de 2012), si vous achetez un drone, vous avez le droit de le piloter s’il est visible à vos yeux, mais s’il est doté d’une caméra et à fortiori si vous pilotez en immersion, c’est à dire sans voir l’appareil, en voyant à travers sa caméra, là c’est rigoureusement interdit.

Donc, faire le choix de regarder d’en haut est un geste politique. En faire l’expérience est symboliquement fort.

Le mouvement du monde

Après avoir fait l’expérience de multiples pilotages-tournages avec drone, je me suis rendu compte qu’en bien des cas, le drone semblait bouger tout seul, montait, descendait, dérivait... impossible d’en maîtriser parfaitement le mouvement. Ce n’était pas un espace de maîtrise absolu du regard sur le monde réel, comme j’avais pu le conceptualiser de prime abord.

En fait, le drone était emporté par le vent, l’air chaud... bref, des éléments naturels qui nous sont invisibles. Il est animé de mouvements organiques, qui donnent à l’image énormément de sensible.

La caméra et le projecteur cinématographiques (avec pellicule photochimiques) n’étaient pas techniquement parfaits, la pellicule, entraînée par une machine, pouvait avoir des problèmes de fixité, de petites taches, etc. Le fait que la machine ne puisse ainsi en être totalement masquée apportait au spectateur du sensible dans l’expérience ; la conscience du dispositif faisait sentir la réalité de la trace d’un réel préexistant. Une réalité rugueuse et touchante. Dans les technologies numériques, le pixel est absolument fixe, la machine se veut la plus transparente possible (elle ne l’est pas toujours, cf. les téléphones portables) ; les images peuvent en être assez froides. Avec les drones, du fait que la machine de prise de vue ne peut pas être complètement fixée, du fait qu’on sent le « bruissement » du monde, son léger mouvement permanent, le dispositif technique ne se masque plus, et redonne énormément de sensible aux images produites.

Ainsi, le drone m’intéresse pour repenser la situation même de prise de vue, de scènes à hauteur normale, qui porte de nouvelles modalités relationnelles entre la caméra et les acteurs, le cinéaste, le décor... et in fine l’écriture cinématographique.

Films

Les films que j’ai entièrement tournés avec des drones :

Article et interview

Quel drone choisir pour filmer ? (2015)

Si vous souhaitez vous essayer au tournage de films avec drones, ce n’est pas simple, car il en existe beaucoup de modèles. Voici mes conseils pour des drones déjà équipés de caméras :

  • Hubsan H107D+ (ou Hubsan X4). Pour 150€, un tout petit drone, qui filme plutôt pas mal, mais est très difficile à piloter, 5 minutes d’autonomie. Tout le monde peut l’utiliser partout, il est sans danger. http://www.hubsan.com/productinfo_20.html
  • DJI Inspire 1. La Rolls des drones avec caméra intégrée, 3000€. Vous n’êtes pas censé le piloter sans permis et autorisation. http://www.dji.com/product/inspire-1
  • DJI Phantom 3. Le drone qui survole les centrales nucléaires. 20 minutes d’autonomie. Puissant, petit, mais quand même dangereux, il vous faut le brevet de pilote. http://www.dji.com/product/phantom-3
  • Parrot Bebop. Modèle « intermédiaire » très intéressant, 500€, 17 minutes d’autonomie, qui donne une qualité d’image moyenne, mais extrêmement stable. Il a le grand intérêt de ne pas être dangereux, en vente à partir de 14 ans. http://www.parrot.com/fr/produits/bebop-drone/
  • Hexo +. Drone totalement autonome, qui vous suit ou précède. Pas besoin de le piloter. 1000€. https://hexoplus.com/
    Lily. Drone autonome aussi. Pas encore en vente (1000€) à la date de publication de cet article. https://www.lily.camera/
    Faites le vous même. Si vous souhaitez fabriquer vous mêmes votre drone, ce n’est pas inacessible, car tout existe en open source sur le web. http://diydrones.com/
  Drones

Le drone, cette caméra volante qui arrive parmi nous, soulève, pour un cinéaste, des questions importantes. Objet militaire, objet de surveillance et de mort, objet d’ubiquité cartographique des multinationales, et bientôt objet commercial, objet de livraison. Interdit du regard vu du ciel, objet filmeur des mondes virtuels qui arrive dans le monde réel, oeil sans corps pour le tenir, objet soumis aux vents, à l’air chaud ou froid, sensible aux mouvements invisibles de la nature, caméra qui volète autour de nous... Ces changements de points de vue questionnent notre vision du monde. Lieux nouveaux de regard à explorer, à questionner, à détourner, à investir d’imaginaire et de créativité. Prendre de la distance avec les objets technologiques qui nous soumettent. Des questions d’écriture.


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