Le cinéma, dispositif d’enregistrement mécanique, entretient un rapport unique avec la mort. Cette relation redéfinit l’expérience cinématographique, intrinsèquement diverse selon la culture et le vécu de chaque spectateur.
Le cinéma est un dispositif d’enregistrement mécanique de photographies successives qui donne l’illusion d’un mouvement naturel à partir d’une succession d’à peu près 16 images par seconde. C’est une machine, qu’elle soit photographique, argentique, électronique ou numérique, qui enregistre mécaniquement par l’impression de la lumière réfléchie sur des surfaces sensibles, chimiques ou électroniques, et son enregistrement sur un support physique, mécanique ou électrique — ou logique, si l’information est transformée en une suite de nombres pouvant alors être stockés sur n’importe quel type de support avant d’être réinterprétés pour être reproduits.
Les appareils d’enregistrement mécanique sont si au point aujourd’hui et tout ce processus se déroule si vite qu’on a une sensation de magie. Cela modifie les conditions de la vie, car on peut, grâce au direct notamment, avoir la sensation d’être en relation immédiate avec un contexte qui n’est pas ici et maintenant, mais maintenant et là-bas.
La mort est un phénomène compris de façon extrêmement diverse, en fonction des cultures d’une part, mais aussi des expériences de vie. Si quelqu’un a perdu ses parents, ce n’est pas la même chose que s’il a seulement perdu ses grands-parents. Si quelqu’un a perdu un ou plusieurs de ses enfants — ce qui est mon cas —, c’est là aussi tout à fait différent de quelqu’un qui aurait tous les siens. Même des amis, des amants ou des membres plus lointains de la famille peuvent, en disparaissant, avoir des impacts plus ou moins forts et modifier notre perception de ce qu’est la vie, c’est-à-dire de ce qu’est la mort. Car mort et vie sont intrinsèquement liées. Nous ne comprenons la vie que parce qu’elle se termine par la mort et qu’elle était précédée par le vide, ou les ancêtres. Mais certains croient en une vie après la mort, ou même en une vie avant la vie, avec le processus de réincarnation.
Ainsi, quand on dit que le cinéma a à voir avec la mort — ce qui est l’objet de cet article —, on se situe dans une perception très réductrice. Car si la définition du cinéma est sans doute assez partagée dans sa compréhension physico-mécanique, celle de la mort, elle, est extrêmement variable. Pourtant, le cinéma peut « rendre vivants » des morts : on peut voir bouger, entendre parler des personnes qui ne sont plus avec nous physiquement.
Par capillarité, la définition du cinéma est en réalité aussi différente pour chacun que l’est celle de la mort. Le cinéma est une forme de négation représentée de la mort, puisqu’il s’agit d’un enregistrement mécanique de ce qui était devant — ce qui n’a absolument rien à voir avec le dessin ou la peinture, qui sont des réinterprétations. On peut dessiner quelqu’un de mémoire, même s’il n’est plus là, alors qu’on ne peut pas filmer quelqu’un de mémoire.
Je crois donc qu’il est important d’avoir à l’esprit que le cinéma est quelque chose qui a, en fonction des personnes, de leur culture et de leur expérience de vie, des résonances excessivement diverses. Si deux personnes sont côte à côte dans une salle de cinéma, devant le même film, leur expérience intime, presque physiologique, du phénomène auquel elles sont confrontées peut être essentiellement différente. Et cela sans même parler des multiples formes narratives, entre la salle de cinéma, l’écran de télévision et tous les divers réseaux sociaux, avec leurs très nombreux formats, qui modifient les positions entre créateurs et spectateurs.
Mais avant toutes ces différences — et c’est le but de cet article —, je crois qu’il faut prendre conscience de la diversité, dans son essence même, de l’expérience cinématographique en fonction des personnes. Reconnaître ces différences, c’est savoir que ce qu’on produit pour les autres sera reçu de manières très diverses, et qu’on ne peut même pas supposer l’effet que cela produira chez les spectateurs en fonction de qui ils sont.
Sachons cela. Soyons informés de cela avant de faire une image. Sachons qu’elle sera aussi polysémique que ses spectateurs sont singuliers dans ce qu’est pour eux que le cinéma, en fonction de leurs relations culturelles et singulières à la mort.
L’image est devenue un langage que chacun et chacune pratique au quotidien, depuis que les outils numériques l’ont mise entre toutes les mains. Ce qui se joue dans les images nous touche désormais très directement, sur les plans psychologique, social, politique, artistique. Faire l’économie d’une pensée critique sur les images, leurs technologies et leurs usages ne me paraît plus possible. Je travaille en cherchant à partir de la pratique, dans une démarche ethnométhodologique, en observant ce que les gens font réellement des images plutôt qu’en plaquant sur elles et eux des modèles préétablis. Je partage ici mon regard sur ce terrain : des réflexions nées de la pratique, des concepts, des méthodes, entre éducation aux images et recherche, là où transmettre et penser l’image sont un seul et même geste.