Pour un cinéma contemplatif

4 novembre 2023. Publié par Benoît Labourdette.
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Qu’est-ce que le cinéma ? Cette question, posée par André Bazin dans les années 1950, est à mon sens très importante. Le cinéma comme toute autre forme d’art mérite toujours d’être requestionné dans ses fondements. André Bazin définit le cinéma, à l’époque, en plusieurs facettes philosophiques : le rapport du cinéma à la mort, à la preuve, à la religion et à l’éthique (« montage interdit » selon lui, par exemple). Il n’y a pas encore de dialectique cinéma-télévision, et encore moins de dialectique cinéma-vidéo, telle que nous la vivons aujourd’hui, à l’heure de la démocratisation des outils de production et de diffusion audiovisuelle.

Le cinéma n’est assurément pas défini comme tel parce qu’il serait d’abord montré « en salle », cette vision est réductrice car exclusivement corporatiste. La « cinéma », pour moi, c’est un objet audiovisuel qui est un projet artistique, la « proposition d’un monde » (comme le disait Jean-Claude Collot). Les œuvres cinématographiques peuvent être vus dans des salles de cinéma, dans des musées, sur Internet dans ses divers espaces, dans une salle de théâtre, dans la rue, sur un téléphone… et ils peuvent être réalisés en équipe, avec des budgets variés, comme de façon individuelle. Il n’y a pas de hiérarchie dûe à la technique ou au budget.

Qu’est-ce qu’un « cinéma comtemplatif » et quel est son sens ?

Tout d’abord, il convient de distinguer les films narratifs des films non narratifs. Souvent les films non narratifs sont classés dans le champ du « cinéma expérimental ». C’est plus compliqué que cela. Je souhaite ici évoquer des projets de « cinéma contemplatif non narratif », c’est à dire qui ne racontent pas une histoire au sens traditionnel du terme. Les films faits dans le cadre du « Jardin céleste » relèvent de cette catégorie.

J’ai pleinement compris le sens des films contemplatifs non narratifs en collaborant avec Art dans la cité (Rachel Even) pour créer des films destinés à être diffusés au plafond de chambres d’hôpital, pour le bien-être des patients et contribuer à l’amélioration de leur santé. Avec Art dans la cité, j’ai aussi transformé la salle d’attente d’un hôpital en salle de cinéma, qui présente des films contemplatifs de nature ; l’impact sur la détente des patients est important. Ces films sont des objets avec une intention artistique, qui ont pour rôle de faire vivre une expérience sensorielle (avec les images et le son) à leurs spectateurs, et ce de façon pure, sans l’artifice d’une histoire à raconter.

Bien-sûr, ces films n’ont pas du tout le même type d’espace de diffusion que les films qui racontent des histoires. On peut les comparer à des tableaux, qui seraient animés, devant lesquels on consacre le temps que l’on souhaite, et auxquels on peut revenir. Par exemple, une grande partie des œuvres audiovisuelles présentées dans des musées sont des films contemplatifs non narratifs.

Je trouve que ces films sont une belle voie pour la création, car ils proposent cette expérience très pure. Ce sont en quelque sorte des films pour « décrocher » de ce fil narratif tendu qui structure nos vies et nos consommations médiatique. L’absence de dramaturgie a je crois la vertu d’apaiser. Il est vrai que dans les histoires classique, la catharsis est aussi une façon de « vider ses émotions » sur une autre histoire que la sienne, pour faire la paix. Les films contemplatifs non narratifs sont donc l’une des façons de semer de la paix en soi, en fonction des lieux, des moments, des envies. Ils ont toute leur place dans ma définition du “cinéma”.

La méthode de fabrication de ces films est en écho à ce qu’ils vont proposer à leurs futurs spectateurs. Ils nous invitent à travailler autrement, dans une écoute de soi, du monde, des autres, bref, dans une nouvelle écologie des relations. Dans ma pratique, je mobilise très souvent le plan-séquence (prôné en son temps par André Bazin), qui permet que le cinéma devienne une sorte de courroie de transmission sensible pour emmener dans nos esprits plein de brouhaha, la magie du mouvement naturel du monde.

L’image est devenue un langage que chacun et chacune pratique au quotidien, depuis que les outils numériques l’ont mise entre toutes les mains. Ce qui se joue dans les images nous touche désormais très directement, sur les plans psychologique, social, politique, artistique. Faire l’économie d’une pensée critique sur les images, leurs technologies et leurs usages ne me paraît plus possible. Je travaille en cherchant à partir de la pratique, dans une démarche ethnométhodologique, en observant ce que les gens font réellement des images plutôt qu’en plaquant sur elles et eux des modèles préétablis. Je partage ici mon regard sur ce terrain : des réflexions nées de la pratique, des concepts, des méthodes, entre éducation aux images et recherche, là où transmettre et penser l’image sont un seul et même geste.


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