Les médias construisent notre représentation du monde, mais cette construction n’est jamais neutre. À travers l’analyse d’un article du Monde sur les médicaments anti-obésité, j’interroge les biais inconscients qui orientent le discours journalistique vers une vision purement médicamenteuse de la santé.
On analyse aisément, avec une distance critique, les articles de journaux des temps passés, ceux de la Seconde Guerre mondiale, du début du XXe siècle par exemple, en raillant la subjectivité, le racisme ou les préjugés des journalistes d’alors. Cette capacité critique nous vient naturellement quand nous observons le passé ou des territoires étrangers. Pourtant, nous appliquons rarement cette même vigilance aux messages quotidiens qui nous sont transmis par les organes officiels de presse contemporains.
Cette asymétrie dans notre esprit critique n’est pas anodine. Comme le soulignait déjà Noam Chomsky dans La Fabrication du consentement : De la propagande médiatique en démocratie (1988), les médias construisent un « consensus manufacturé » qui nous semble d’autant plus naturel qu’il constitue notre environnement informationnel immédiat. Les discours et représentations du monde construits par les journalistes créent du commun, et ce commun contribue au lien social. Il donc est toujours extrêmement difficile d’exercer son esprit critique précisément sur ce qui fait lien, et pourtant, c’est là la définition même de l’esprit critique.
J’applique donc aux journalistes du présent et de mon pays, la France, la même analyse que celle que je pourrais appliquer aux journalistes d’Afrique du Sud, du Venezuela, de Cuba, ou de la France du début du XXe siècle. Je ne veux pas de différence de traitement. Pourquoi le ferais-je ? Par peur de me faire exclure du groupe social ? Si c’est le prix de la liberté de penser, chaque citoyenne et chaque citoyen devrait être prêt·e à payer ce prix, car la liberté est le plus inestimable de nos biens, chèrement acquis. Pierre Bourdieu rappelait dans Sur la télévision (1996), que les journalistes sont pris·es dans des structures de pouvoir et des logiques économiques qui orientent, consciemment ou non, leur production discursive. Serge Halimi, dans Les Nouveaux Chiens de garde (1997), montre que la concentration capitalistique des médias produit une homogénéisation des discours. Walter Lippman, dès 1922 dans Opinon publique montrait déjà comment les médias façonnent nos « images mentales » du monde plutôt qu’ils ne le reflètent.
Et précisément, le sujet de l’éducation aux médias n’est donc pas de juger de l’information qui est transmise comme si c’était un fait, mais de savoir que c’est une construction, et de juger de la façon dont cette information est construite et transmise, de ses enjeux politiques et sociaux. « L’objectivité » est un leurre que l’ensemble des sociologues a déconstruit. Si on parle d’éducation aux médias, on parle d’une approche sociologique ou sémiologique, pour pouvoir critiquer la pratique journalistique. C’est pourquoi l’éducation aux médias animée par des journalistes est forcément contre-productive et mensongère, malgré les bonnes intentions, comme je le montre dans l’article Éducation aux médias et à l’information : repenser le rôle des journalistes, avec des propositions éducatives concrètes.
Je vais prendre un exemple très simple : la couverture du Monde du 23 août 2025. Je vais proposer une analyse critique sur la méthode de fabrication d’une « fausse vérité » qui pourtant se présente comme tout à fait objective.
En couverture, le gros titre au centre de la page est : « Médicaments anti-obésité, un accès élargi des espoirs et des craintes ». Cette simple phrase mérite une analyse sémiologique approfondie, dans la lignée des travaux de Roland Barthes sur les mythologies contemporaines.
Ainsi, le sujet n’est pas l’obésité en tant que problème de santé publique complexe, mais spécifiquement les « médicaments anti-obésité ». Pourquoi pas. Ce cadrage initial, ce que George Lakoff appellerait le « framing » dans Don’t Think of an Elephant (2004), oriente déjà toute la perception du lectorat. Le sous-titre, « un accès élargi, des espoirs et des craintes », confirme cette orientation : il ne s’agit pas de questionner la pertinence même de l’approche médicamenteuse, mais uniquement de discuter de ses modalités d’accès.
Ce message subliminal très clair et s’inscrit dans ce qu’Ivan Illich appelait la « médicalisation de la vie » dans Némésis médicale (1975). Il y dénonçait comment la médecine moderne transforme des problèmes sociaux, culturels et politiques en problèmes médicaux individuels.
Enfin, les trois points détaillés sur la couverture renforcent ce cadrage : deux noms de médicaments nouveaux, leur efficacité proclamée, leur coût élevé, leur non-remboursement, et l’abaissement du seuil d’obésité qui pourrait entraîner des « mauvais usages ». On pourrait imaginer un quatrième point qui ouvrirait sur d’autres perspectives, par exemple d’autres approches qui travaillent sur les causes de l’obésité, sont-elles pertinentes ? Ou, comment les médecins se positionnent-ils sur ces alternatives ?
Cette absence n’est pas anodine. On en revient à Noam Chomsky qui a très bien expliqué comment les médias, par leurs choix éditoriaux et leurs angles morts, construisent un cadre de pensée qui limite les possibilités de questionnement. Ici par exemple, le fait que le seuil d’obésité ait été abaissé, ouvrant des gains potentiels immenses pour les laboratoires pharmaceutiques, n’est pas interrogé dans ses impacts économiques, alors que c’est précisément le travail de lobbies pharmaceutiques d’œuvrer à augmenter les profits de leur clientèle. Cette information cruciale, qui devrait susciter des questions sur les conflits d’intérêts dans la définition même de la maladie, est présentée comme un simple fait technique.
Bref, ce simple titre, qui pourrait sembler anodin, objectif, une simple information, au milieu de la première page du Monde du 23 août 2025 révèle déjà son orientation politico-économique, qui n’a rien à voir avec les enjeux de santé publique dont on nous faire croire que c’est le sujet. C’est sans doute inconscient de la part des journalistes, je ne leur attribue pas de viles intentions. La sociologie est là pour décrire et comprendre, pas pour juger.
En parcourant l’article dans son intégralité, on découvre une enquête apparemment sérieuse, documentée, avec des citations de médecins, des discussions sur les seuils d’IMC. Et trois mots seulement, au détour d’une phrase, noyés dans les quatre mille mots de cette double page, mentionnent que ces traitements « doivent être associés à un régime et une pratique sportive ». Trois mots, comme une clause de style obligatoire mais sans importance, comme la petite exception qui confirme la règle que le vrai sujet est le traitement des effets et non un travail sur les causes.
L’article cite bien entendu le Mediator, ce médicament vendu comme coupe-faim qui avait de graves effets secondaires mortels. Le scandale du laboratoire Servier, ouvert par Irène Frachon dans Mediator 150 mg : Combien de morts ? (2010), qui fut suivi par les procès en réparation, aurait dû servir de leçon sur les dangers de la médicalisation excessive et déplacée, au service du profit et non pas de la santé. Pourtant, cette référence n’est utilisée que pour rassurer : les nouveaux médicaments seraient différents, mieux contrôlés. Je connais le Mediator de façon intime, car mon grand-père était visiteur médical au laboratoire Servier, son travail était de vendre du Mediator aux médecins. J’ai passé mon enfance à dessiner sur du papier à en-tête « Mediator » ! Son admiration et sa loyauté pour « Monsieur Servier » étaient inébranlables. Il est décédé bien avant le scandale, mais à l’époque où il le vendait, le laboratoire connaissait très bien la dangerosité du médicament, qui était mise en perspective avec les immenses profits qu’il leur permettait de faire, et les mensonges et la manipulation étaient exercés sur le personnel lui-même, mon grand-père étant tout à fait inconscient de la réalité des dangers que son travail faisait courir à la patientèle des médecins qu’il convainquait.
L’article du Monde reste donc focalisé sur ce que le corps médical peut faire et prescrire, les seuils, les dosages, etc. Il parle en conclusion de « santé publique », mais on confond la santé et la maladie. Comme le rappelait Georges Canguilhem dans Le Normal et le Pathologique (1966), « la santé c’est le luxe de pouvoir tomber malade et de s’en relever ». Être focalisé sur le traitement médicamenteux d’une maladie, ce n’est pas faire de la santé publique, c’est gérer les conséquences de problématiques plus larges d’hygiène de vie, de culture alimentaire et d’éducation. Employer dans un article aussi naïf sur les intentions mercantiles des laboratoires le terme de « santé publique » est particulièrement obscène.
Et où sont les nutritionnistes et autres naturopathes qui travaillent sur les causes plutôt que sur les symptômes ? Où sont les anthropologues de l’alimentation qui pourraient éclairer les dimensions culturelles de l’obésité ? Où sont les sociologues qui analyseraient les déterminants sociaux de cette « épidémie » ? Où sont les médecins qui pratiquent le jeûne thérapeutique ? Il n’y a dans cet article la présence d’aucune voix contradictoire de la logique pharmaceutique, aucune ouverture à quelque hauteur de vue sur le sujet. C’est presque un publi-reportage qui s’ignore. L’absence de diversité dans les sources citées illustre ce que le sociologue Éric Neveu appelle la « circulation circulaire de l’information » : les journalistes interrogent toujours les mêmes expert·e·s, issu·e·s des mêmes institutions, partageant les mêmes présupposés. Cette homogénéité des sources produit une homogénéité du discours qui se présente pourtant comme exhaustive et objective.
Il est là, le grave biais de cet article. Elle est là, l’évidence que ce journal appartient à des actionnaires qui sont aussi actionnaires de laboratoires pharmaceutiques. Comme l’a documenté le collectif Basta ! dans ses enquêtes sur les liens entre médias et industrie pharmaceutique, il est difficile dans un journal détenu par de telles personnes de pouvoir ne serait-ce que supposer du bout des lèvres qu’il y aurait d’autres manières de lutter contre l’obésité que les médicaments. Le déni de certains pans de la réalité est intégré, caché derrière un prétendu sérieux, une prétendue objectivité.
On pourrait m’objecter que le sujet de cet article du Monde n’est pas l’obésité, mais les médicaments anti-obésité, donc que ma critique est hors-sujet, car les journalistes ont bien fait leur travail de documentation sur le sujet qu’elles et ils traitent. On pourrait me dire que je parle en fait d’un autre article, celui que j’aurais aimé lire dans le sens de mes propres a-priori. Voici pourquoi je réfute cette objection : ce dont je parle, c’est de l’orientation de cet article, c’est-à-dire du choix de ne pas questionner du tout la légitimité des médicaments et de ne pas mentionner qu’il existe des approches non médicamenteuses dans la lutte contre l’obésité. Je ne dis pas qu’il faudrait changer le sujet de l’article, il suffirait de mettre ici ou là un point d’interrogation et de rajouter deux ou trois mots, sur quatre mille, cela changerait tout.
L’article fonctionne, qu’on le veuille ou non, comme une publicité sophistiquée. Les mots choisis, « désespoir », « jugés très efficaces », « abaissement du seuil », créent un sentiment d’urgence et d’opportunité. Des lecteur·rice·s vont se demander : « Peut-être y ai-je droit ? » C’est exactement l’effet recherché par ce qu’Edward Bernays appelait la « fabrique du consentement » dans Propagande (1928). Cette construction du désir médicamenteux participe de ce que Philippe Pignarre appelle dans Le Grand Secret de l’industrie pharmaceutique (2003) la « fabrique des malades ».
Ces journalistes ont réellement enquêté, ont questionné des personnes, ont cherché des informations. C’est un travail sérieux, mais dénué de tout esprit critique sur le cadre même du sujet traité. Les journalistes sont pris·es dans ce que Pierre Bourdieu appelait l’« illusio journalistique » : ils et elles croient à leur propre jeu, à leur objectivité, sans voir les déterminants structurels qui orientent leur travail.
Les laboratoires Novo Nordisk et Lilly sont mentionnés comme ayant « lancé des campagnes de sensibilisation dans le métro ». Cette information, présentée de manière neutre, normalise le fait que des entreprises privées façonnent directement la perception publique d’un problème de santé. Aucune analyse critique de cette mainmise commerciale sur la définition même de la maladie et de son traitement.
Comme le notait encore Michel Foucault dans Naissance de la clinique (1963), le pouvoir médical moderne ne s’exerce pas tant par la contrainte que par la production de savoirs et de normes qui définissent le normal et le pathologique. L’abaissement du seuil d’obésité mentionné dans l’article illustre parfaitement ce processus : on élargit la catégorie des malades, créant ainsi de nouveaux marchés pour l’industrie pharmaceutique.
Mon objectif, à travers cette analyse, n’est pas de discréditer individuellement les journalistes qui ont travaillé sérieusement sur cet article. Il s’agit plutôt de révéler les mécanismes structurels qui orientent, souvent à leur insu, leur production discursive. Comme l’écrivait Antonio Gramsci, l’hégémonie culturelle s’exerce précisément à travers ces évidences non questionnées.
L’éducation aux médias devient alors un acte de résistance citoyenne. Il ne s’agit pas de tomber dans un complotisme stérile et naïf, mais au contraire de développer ce que Paulo Freire appelait une « conscientisation » : la capacité à lire de manière critique les représentations du monde qu’on nous propose. Car accepter sans questionnement le cadrage médiatique, c’est renoncer à une part essentielle de notre liberté intellectuelle.
Si nous croyons que la seule réponse à l’obésité réside dans les médicaments, quelle autonomie construisons-nous ? Quelle capacité d’action sur notre propre santé développons-nous ? Comme le disait Hippocrate il y a 2500 ans, et cette sagesse reste étrangement absente de l’article, « Que ton aliment soit ta première médecine ». Cette approche holistique de la santé, qui travaille sur les causes plutôt que sur les symptômes, est systématiquement occultée par le prisme biomédical dominant, donc cet article est l’un des très nombreux signes. Et pourtant tous les médecins doivent, avant d’exercer, prononcer le traditionnel serment d’Hippocrate. Où est-il dans la réalité présente ? C’est comme s’il n’existait pas.
Cet article du Monde, présenté comme informatif et équilibré, révèle en réalité les biais profonds qui structurent le journalisme contemporain quand il traite de santé. L’absence totale de perspectives alternatives, le cadrage exclusivement pharmaceutique, la normalisation de l’intervention médicamenteuse comme seule réponse possible : tout cela construit une vision du monde au service d’intérêts industriels plutôt que de la santé publique authentique.
La liberté commence par la capacité à questionner les évidences qu’on nous présente. J’espère avoir montré que ce qui se présente comme objectif ne l’est jamais totalement, et que notre devoir de citoyen·ne·s éclairé·e·s est de maintenir vivant cet esprit critique, particulièrement face aux discours qui prétendent nous informer pour notre bien. Car comme l’écrivait Kant dans Qu’est-ce que les Lumières ? (1784) : « Sapere aude ! » : Aie le courage de te servir de ton propre entendement.
L’Éducation aux Médias et à l’Information (EMI) est une dynamique qui fait consensus quant à sa nécessité dans le monde contemporain, de la même manière que l’éducation critique au langage proposée par les structuralistes des années 1960, avec en premier lieu Roland Barthes, qui avait propulsé l’analyse du discours hors du champ artistique, pour aller jusqu’à l’analyse des images de la publicité par exemple. Il semble essentiel de conscientiser la manière dont les médias et l’information fabriquent nos opinions et nos visions du monde, ce qui, d’un côté, crée de la cohésion, mais qui, bien souvent, se fait au prix d’une manipulation de masse, manipulation qui, aussi étonnant que cela puisse paraître, est le propre des grandes démocraties contemporaines (cf. David Colon).
Les démocraties tiennent sur des règles communes ainsi que sur la capacité des citoyennes et citoyens à penser par soi-même, de façon libre, afin de pouvoir, au fur et à mesure, faire évoluer ces règles pour qu’elles ne deviennent jamais des dogmes emprisonnants. Ainsi, l’Éducation aux Médias et à l’Information est, à mon sens, une démarche de construction de l’esprit critique, c’est-à-dire la capacité de penser par soi-même, ce qui est diamétralement opposé à « penser comme il faut ».
L’Éducation aux Médias et à l’Information doit donc embrasser la critique de tous les médias, y compris ceux qui sont les plus légitimés par les pouvoirs en place, et dont on découvre généralement après coup à quel point leur rôle était parfois bien davantage de désinformer que d’informer. Penser par soi-même est l’un des plus grands risques sociaux qui soient, car c’est prendre le risque d’être rejeté·e, exclu·e. Le grand paradoxe réside dans cette polarité : d’un côté, la pensée unique, pétrie de mensonges institutionnalisés ; de l’autre, la pensée relativiste qui remet tout en question et engendre ce que l’on nomme le complotisme.
Comment ne pas perdre sa raison et se mettre en capacité de cultiver toujours sa curiosité, sa créativité, son ouverture d’esprit et sa capacité de remise en question ? C’est cela, à mon sens, l’enjeu de l’Éducation aux Médias et à l’Information. Je partage ici des méthodes, des réflexions et des propositions fondées sur mes nombreuses expériences dans ce domaine.