Le terme « complotiste » fonctionne aujourd’hui comme une étiquette infamante qui empêche toute discussion critique. Je propose d’explorer comment ce mot, né dans un contexte précis, est devenu un outil de censure intellectuelle qui menace l’exercice même de l’esprit critique.
Le terme « complotiste » (historiquement « conspirationniste ») est entré dans le débat public après l’assassinat de Kennedy en 1963, mais son usage systématique date d’un mémorandum de la CIA du 1er avril 1967. Ce document, connu sous le nom de « Memo 1035-960 », donnait des instructions explicites pour discréditer celles et ceux qui remettaient en cause le rapport Warren (l’enquête officielle sur l’assassinat) : qualifier les critiques de « conspirationnistes », les présenter comme des personnes motivées par l’idéologie ou des intérêts financiers, et insister sur l’intégrité de l’enquête officielle. Cette stratégie délibérée de disqualification a établi un précédent qui perdure.
L’emploi du mot s’est banalisé et a gagné la sphère quotidienne lors de la crise du Covid de 2020 à 2022, et chacun·e peut l’employer au quotidien, lors des débats et désaccords de tous ordres. Mais qu’est-ce qu’un·e complotiste exactement ? L’imprécision du terme révèle sa fonction première : non pas décrire une réalité, mais discréditer la personne qu’il désigne. Qualifier une personne de complotiste revient à la renvoyer à sa prétendue bêtise, à son simplisme, à son obscurantisme, et à sa marginalité supposée. C’est une insulte qui fonctionne comme un verdict sans appel.
Entre les personnes qui pensent que la Terre est plate et celles et ceux qui questionnaient la politique sanitaire pendant la Crise du Covid, dont beaucoup d’arguments se sont révélés fondés par la suite, l’écart est immense. Pourtant, toutes et tous ont été rangé·e·s dans la même catégorie infamante. Cette confusion délibérée révèle que le terme sert moins à décrire une réalité qu’à policer les limites du débat acceptable.
La personne qualifiée de « complotiste », dans son acception originelle, est avant tout une personne qui cherche à déceler la vérité derrière des apparences qu’elle juge mensongères. C’est une personne qui enquête, qui doute, qui cherche des preuves, à la fois avocate ou avocat, et juge, mais en amateur. Cette démarche n’a pourtant rien d’illégitime en soi. Les policier·ère·s qui enquêtaient sur les malversations du laboratoire Servier autour du Mediator étaient considéré·e·s par toute la hiérarchie du laboratoire comme des personnes illuminées, des « complotistes » à la solde de forces hostiles. Pourtant, ces personnes ont eu raison : le laboratoire manipulait bien les données pour vendre un médicament dangereux en connaissance de cause.
Les accords secrets entre les trois grands opérateurs téléphoniques français pour fausser le jeu de la concurrence constituent un autre bon exemple. Les juristes qui cherchaient des preuves étaient taxé·e·s de paranoïa et peut-être d’être à la solde d’un autre opérateur. Les preuves ayant été rassemblées, il a été prouvé qu’Orange, SFR et Bouygues organisaient bien des réunions secrètes, et ils ont dû payer chacun une amende record de 700 millions d’euros en 2005. Ces exemples montrent que des décisions prises dans l’ombre par des personnes ayant des intérêts convergents, ce qu’on pourrait appeler des « complots », constituent une réalité somme toute assez courante.
Les lobbies, rémunérés par des industries pour servir leurs intérêts financiers, représentent une forme légale et visible de coordination d’intérêts privés pour influencer les décisions publiques, c’est du « complot » institutionnalisé. Ou dans un autre champ, terrible, les cas d’inceste familiaux, on observe des « complots » des membres de la famille pour protéger l’équilibre familial au mépris de la souffrance des enfants abusé·e·s, dont on minimise les souffrances. Quand ces dernier·ère·s parlent, ils et elles sont souvent discrédité·e·s comme des dangers pour la communauté, alors même que tout le monde sait la vérité. Ces enfants sont effectivement dangereux·euses pour le système malade et symptomatique, mais à bon escient. La personne qualifiée de « complotiste » se trouve ainsi stigmatisée, discréditée, exclue, alors qu’elle cherche le plus souvent une vérité essentielle pour elle et pour la communauté, derrière des mensonges organisés.
L’enfant incarne la figure complotiste par excellence : malgré les injonctions à l’obéissance, il ou elle pose toujours trop de questions, des questions gênantes auxquelles on préférerait ne pas répondre. Un·e enfant qui interroge trop en classe, soulevant des points auxquels l’enseignant·e ne sait pas forcément répondre, sera rapidement prié·e de se taire car cet·te enfant menace l’équilibre de la classe. Mais peut-être a-t-il ou elle raison de menacer cet équilibre ? Peut-être que si, grâce à cet·te enfant, cet équilibre pouvait changer, ce serait bénéfique pour l’ensemble des élèves ?
Les lanceuses et lanceurs d’alerte comme Julian Assange ou Edward Snowden ont également été qualifié·e·s de complotistes dangereux·euses. On a cherché à les discréditer alors même que la majorité des journalistes utilisent aujourd’hui avec profit les documents qu’elles et ils ont mis au jour. Assange risque la prison à vie s’il est extradé vers les États-Unis, non pas pour avoir menti, mais pour avoir révélé des vérités dérangeantes. Celles et ceux dont le dévoilement de ces documents ne sert pas les intérêts prétendent que ces actes menacent la sécurité des États.
Après l’assassinat de Kennedy, de nombreuses spéculations ont émergé sur les vraies responsabilités derrière ce meurtre. Beaucoup doutaient qu’un·e tireur·euse isolé·e ait pu réussir seul·e cet acte, aussi compte tenu de tous les intérêts que cet assassinat a servis. C’est dans ce contexte que la CIA a produit sa stratégie de disqualification de celles et ceux qui émettaient des doutes. Je ne cherche pas ici à discuter de la véracité des théories sur l’implication de la CIA dans l’assassinat de Kennedy. Mais aujourd’hui encore, se poser des questions sur ce sujet vous vaut l’étiquette de complotiste. N’est-ce pas pourtant la nature même de la démocratie que d’accueillir les débats et les doutes ? N’est-ce pas également la condition de toute démarche scientifique que d’être en permanence ouverte à la remise en cause, parfois même au renversement ? Ainsi, lorsque Galilée avait soutenu que la Terre était ronde et qu’elle tournait autour du Soleil, au début il fut soutenu par l’Église de Rome, car cela allait dans le sens d’une évolution du dogme. Et c’est dans un deuxième temps, lorsque le dogme religieux est revenu en arrière pour des raisons politiques, que son hypothèse a été condamnée ! Le choix était bien politique et en aucun cas scientifique ni même religieux. Et à l’époque, dire que la terre était ronde, c’était être « complotiste », c’est-à-dire se poser des questions interdites, qui vous excluaient des personnes recommandables. Aujourd’hui, la situation est inverse : l’institution affirme que la Terre est ronde et gravite autour du Soleil, ce qui est présenté comme la vérité définitive. Le discours est une construction, le fait que ce soit réel ou non est un sujet scientifique, bref la science se mêle toujours au politique dans la manière dont nous expliquons le monde, elle n’est jamais seule.
Plutôt que d’essayer de distinguer le vrai du faux selon des critères préétablis, j’invite plutôt à examiner les conditions de production du discours. Cette approche s’inspire de Michel Foucault qui rappelle que « le discours n’est pas simplement ce qui traduit les luttes ou les systèmes de domination, mais ce pour quoi, ce par quoi on lutte ».
Les questions sont : Qui parle ? D’où cette personne tire-t-elle sa légitimité ? Quels intérêts peut-elle servir ? Comment l’information est-elle construite ? Cette méthode s’applique à tous les discours, qu’ils proviennent des médias dominants ou alternatifs. Elle rejoint la mise en garde de Jacques Ellul contre la « propagande d’intégration », cette forme subtile qui, dans les démocraties, vise à « donner aux citoyen·ne·s le sentiment d’avoir voulu les actes du gouvernement ».
L’analyse de Laurent Mucchielli révèle comment « la plupart des journalistes n’ont pas été capables de mettre à distance la propagande politico-industrielle ». Cette défaillance souligne l’urgence de former des citoyen·ne·s capables d’exercer leur jugement indépendamment des cadres interprétatifs imposés. On doit regarder en face, en suivant encore Mucchielli, que « les géants du numérique et des réseaux sociaux ont donné un exemple terrible en pratiquant de façon massive la censure des propos non-conformes », ce qui a créé des bulles informationnelles qui renforcent les préjugés plutôt que de les questionner.
Durant la crise du Covid-19, la majorité de celles et ceux qu’on a appelé·e·s « complotistes » partageaient des analyses qui se sont révélées vraies par la suite. Leur discours n’était simplement pas celui attendu par l’espace social sur le moment. Ces personnes venaient menacer la cohérence de l’argumentaire que le pouvoir politique jugeait nécessaire pour mettre en place des dispositifs présentés comme bons pour la santé publique. Les personnes qui disaient dès 2020 que l’État allait profiter de la situation pour mettre en place un système de contrôle des populations ont été immédiatement discréditées par Emmanuel Macron et Olivier Véran comme propageant un « complotisme honteux ». Un an plus tard, les mêmes personnes défendaient le pass sanitaire comme une nécessité, ce qui était précisément ce que les personnes qualifiées de « complotistes » redoutaient dès le début.
Le fait que les vaccins anti-Covid étaient encore en phase expérimentale jusqu’en 2023 était systématiquement nié et présenté comme un mensonge « complotiste », alors que c’était une vérité factuelle. Celles et ceux qui osaient dire que les vaccins ne protégeaient pas de la transmission étaient ramené·e·s à leur prétendue imbécillité, alors que le laboratoire Pfizer lui-même a reconnu plus tard que ce vaccin n’avait jamais été testé ni conçu pour empêcher la transmission. Comme l’a documenté Laurent Mucchielli dans ses travaux sociologiques, « la dévalorisation systématique des voix scientifiques et/ou médicales critiquant la politique politico-sanitaire du gouvernement » a mobilisé des « médecins de plateaux télé » pour désigner les critiques comme des « complotistes ».
L’étude du Lancet sur l’hydroxychloroquine, publiée le 22 mai 2020 et retirée le 4 juin suivant pour fraude manifeste, illustre parfaitement cette dynamique. Cette étude, basée sur des données fabriquées par la société Surgisphere, avait servi à suspendre les essais cliniques et à interdire l’usage de cette molécule. Celles et ceux qui questionnaient la validité de cette étude étaient immédiatement taxé·e·s de « complotistes pro-Raoult ». Le retrait de l’article a validé leurs doutes, mais sans jamais leur rendre justice publiquement, et surtout sans lever l’interdiction d’usage de cette molécule efficace et sans danger, car pour pouvoir vendre un médicament encore en phase d’expérimentation, la loi stipule qu’il faut qu’il n’existe aucun autre traitement.
Il n’y avait aucun complot organisé pendant le Covid, mais des acteurs et actrices du secteur industriel qui ont réussi à tirer profit de la situation pour vendre des milliards de dollars de produits en phase expérimentale, dans un opportunisme qui montre leur efficacité en tant que commerçant·e·s. Pour pouvoir exercer leur commerce, il fallait discréditer tous les autres traitements et présenter ces vaccins comme l’unique voie. Ces personnes ont réussi en utilisant précisément le principe du « complotisme » pour discréditer toutes celles et tous ceux qui disaient autre chose. Cette astuce, qui a divisé les familles en semant la peur, a produit des gains financiers sans précédent : les fortunes des plus grand·e·s milliardaires et actionnaires ont été multipliées par deux en deux ans, fait unique dans l’histoire du capitalisme.
Aujourd’hui, aux États-Unis, Robert F. Kennedy Jr., neveu du président assassiné et désormais ministre de la Santé, expose exactement ces mécanismes de malhonnêteté des choix faits pendant le Covid. Écologiste reconnu avant de rejoindre l’administration Trump, il reçoit une animosité énorme de la part de celles et ceux dont les intérêts ne sont pas servis par son discours. Sur d’autres aspects, l’administration Trump fabrique effectivement de fausses vérités, notamment sur les questions de genre ou le réchauffement climatique. Cette complexité montre qu’il ne faut pas être simpliste : ce n’est pas parce qu’un gouvernement est critiquable globalement que tout ce qu’il produit l’est automatiquement.
Le simplisme intellectuel consisterait à occulter tout esprit critique au profit de disqualifications par principe. Non, regardons les situations dans les nuances qui sont les leurs. Comme l’ont souligné 35 chercheur·euse·s et médecins dans leur tribune du Parisien en septembre 2020, dont Jean-François Toussaint et Laurent Mucchielli : « Il ne faut pas confondre la responsabilisation éclairée avec la culpabilisation moralisatrice, ni l’éducation citoyenne avec l’infantilisation. » Leur appel à ne plus être « gouvernés par la peur » a été immédiatement disqualifié comme « rassuriste », néologisme créé pour l’occasion, et jamais publié par des organes de presse nationaux.
Je crois qu’il ne faut surtout pas avoir peur de celles et ceux qu’on appelle « complotistes », car nous avons notre propre esprit critique. Avoir peur de ces personnes ou les considérer comme dangereuses, c’est précisément leur accorder un grand pouvoir de vérité dont elles seraient porteuses et qui pourrait déstabiliser la société. Dans la discussion ouverte avec une personne qui a des théories alternatives, on constatera souvent que ses arguments manquent parfois de preuves solides, ou qu’ils lui donnent une identité dans un système parallèle qui explique sa marginalité. Ces personnes ont besoin de cela pour donner du sens au monde. Cette ouverture ne signifie pas accepter tout sans discernement, mais refuser la disqualification a priori.
Mais ce n’est pas le cas de tout le monde. D’autres pourront nous faire découvrir des informations, des auteur·rice·s, des recherches scientifiques pertinentes. Exemple notoire, l’histoire montre qu’un grand nombre de guerres ont débuté sur des mensonges officiels : la guerre d’Irak en 2003 sur les armes de destruction massive imaginaires, l’escalade au Vietnam à partir de fausses attaques vietnamiennes, l’invasion de la Pologne en 1939 par de faux soldats polonais qui étaient en réalité des Allemands déguisés. Et dernier exemple dans un autre champ, les accusations de sorcellerie pendant des siècles, complètement inventées, servaient principalement à régler des problèmes de voisinage, par le meurtre institutionnalisé.
Entrer en dialogue ne peut que nous enrichir, soit en comprenant les biais cognitifs qui conduisent à de fausses affirmations, soit en ouvrant notre esprit. Comme le soulignait Hannah Arendt, « le sujet idéal du règne totalitaire n’est ni la personne nazie convaincue ni la personne communiste convaincue, mais l’être humain pour qui la distinction entre fait et fiction, vrai et faux, n’existe plus ». Cette distinction ne peut pas s’apprendre par la soumission à des autorités de vérification, mais par l’exercice patient et rigoureux du jugement critique.
L’éducation aux médias et à l’information que je défends vise à former des esprits capables de naviguer dans la complexité informationnelle avec discernement et autonomie. Elle exige d’accepter l’inconfort du doute méthodique, la complexité des situations où la vérité n’est pas univoque, et la responsabilité de former son propre jugement. C’est à ce prix que nous pourrons espérer former des citoyen·ne·s véritablement éclairé·e·s, capables de participer au débat démocratique sans se laisser enfermer dans des catégories qui empêchent tout dialogue authentique, ni se laisser manipuler par les diverses formes de propagande, y compris celles des groupes dominants et des grands médias, qui traversent notre époque.
L’Éducation aux Médias et à l’Information (EMI) est une dynamique qui fait consensus quant à sa nécessité dans le monde contemporain, de la même manière que l’éducation critique au langage proposée par les structuralistes des années 1960, avec en premier lieu Roland Barthes, qui avait propulsé l’analyse du discours hors du champ artistique, pour aller jusqu’à l’analyse des images de la publicité par exemple. Il semble essentiel de conscientiser la manière dont les médias et l’information fabriquent nos opinions et nos visions du monde, ce qui, d’un côté, crée de la cohésion, mais qui, bien souvent, se fait au prix d’une manipulation de masse, manipulation qui, aussi étonnant que cela puisse paraître, est le propre des grandes démocraties contemporaines (cf. David Colon).
Les démocraties tiennent sur des règles communes ainsi que sur la capacité des citoyennes et citoyens à penser par soi-même, de façon libre, afin de pouvoir, au fur et à mesure, faire évoluer ces règles pour qu’elles ne deviennent jamais des dogmes emprisonnants. Ainsi, l’Éducation aux Médias et à l’Information est, à mon sens, une démarche de construction de l’esprit critique, c’est-à-dire la capacité de penser par soi-même, ce qui est diamétralement opposé à « penser comme il faut ».
L’Éducation aux Médias et à l’Information doit donc embrasser la critique de tous les médias, y compris ceux qui sont les plus légitimés par les pouvoirs en place, et dont on découvre généralement après coup à quel point leur rôle était parfois bien davantage de désinformer que d’informer. Penser par soi-même est l’un des plus grands risques sociaux qui soient, car c’est prendre le risque d’être rejeté·e, exclu·e. Le grand paradoxe réside dans cette polarité : d’un côté, la pensée unique, pétrie de mensonges institutionnalisés ; de l’autre, la pensée relativiste qui remet tout en question et engendre ce que l’on nomme le complotisme.
Comment ne pas perdre sa raison et se mettre en capacité de cultiver toujours sa curiosité, sa créativité, son ouverture d’esprit et sa capacité de remise en question ? C’est cela, à mon sens, l’enjeu de l’Éducation aux Médias et à l’Information. Je partage ici des méthodes, des réflexions et des propositions fondées sur mes nombreuses expériences dans ce domaine.