Face à des projections alarmistes sur l’impact économique des écrans, j’interroge la pertinence de mesurer notre avenir collectif à l’aune du seul PIB, qui oublie l’essentiel, à savoir le bien-être humain et l’écologie de l’attention.
J’ai été pris·e d’un grand rire en découvrant l’étude commandée par la Direction générale du Trésor sur les effets supposés désastreux des écrans, ou plutôt de leur usage, comme je le précise dans mon article Nuée d’écrans nuancés, sur les futurs points de PIB. Mon hilarité tenait à un paradoxe savoureux : Solal Chardon-Boucaud, l’auteur·rice même de cette étude, reconnaît qu’il ne s’agit que d’extrapolations et d’hypothèses. Pourtant, ces projections servent une vision bien particulière, celle de la dangerosité intrinsèque des écrans, qu’on tente de quantifier en points de PIB comme si cet indicateur était devenu notre étoile polaire.
Impact sur le PIB français des principales externalités négatives générées par l’économie de l’attention
Elles génèrent [...] des externalités négatives importantes pour les utilisateur·rice·s et la société (e.g. perte de temps productif, impact sur les facultés cognitives ou la santé mentale). Celles-ci pourraient atteindre – selon un travail de recension de la littérature existante – entre 2 et 3 points de PIB à long terme pour la partie quantifiable de ces impacts. Cet ordre de grandeur – qui doit être considéré avec prudence en raison des hypothèses sur lesquelles il repose – dépend avant tout de la détérioration des capacités cognitives des enfants, qui réduira leur productivité future lors de leur entrée sur le marché du travail (cf. Graphique).
À long terme (horizon 2060), la détérioration des capacités cognitives liée à l’économie de l’attention pourrait avoir un impact sur l’activité économique compris entre 1,4 et 2,3 points de PIB, selon la méthodologie détaillée dans la suite du document. À court terme, l’impact des externalités générées par l’économie numérique de l’attention serait d’ores et déjà de l’ordre de 0,6 point de PIB.
Cette démarche révèle une forme de pensée magique économique. On projette des pertes de 2 à 2,9 points de PIB d’ici 2060, en additionnant des effets supposés sur la santé mentale, la productivité et les capacités cognitives. Mais ces calculs reposent sur une cascade d’hypothèses : que les usages actuels se prolongent linéairement, que les adaptations humaines n’existent pas, que la technologie reste figée. L’économiste Joseph Stiglitz rappelait déjà en 2009, dans sa commission sur la mesure de la performance économique, que « ce que nous mesurons affecte ce que nous faisons ». En mesurant uniquement le PIB, nous orientons notre regard vers une seule dimension de la réalité.
L’ironie atteint son comble quand on réalise que les mêmes écrans qu’on accuse de saper notre économie constituent précisément l’un des secteurs les plus dynamiques de cette même économie. Les entreprises du numérique, ces « capteurs d’attention » décriés, génèrent des milliards d’euros de richesse, créent des emplois, transforment nos modes de travail. Comment peut-on à la fois déplorer leur impact négatif sur le PIB et ignorer leur contribution positive à ce même indicateur ? Bien-sûr, il essaie de faire la nuance dans cette « étude », basée sur d’autres études à partir desquelles il n’y a aucun esprit critique, présentées comme objectives, mais sa vision étant exclusivement basée sur le critère économique, le texte est un paradoxe en lui-même. Sur le sujet des « études », je renvoie à mon article Une étude par-ci, une étude par-là, l’illusion de l’objectivité dans l’ère du « fact-checking ».
L’obsession pour le PIB révèle une confusion profonde entre richesse monétaire et santé sociale. Des nations peuvent afficher des PIB stratosphériques tout en abritant des populations profondément inégales et malheureuses. Le paradoxe d’Easterlin, mis en évidence dès 1974, montre qu’au-delà d’un certain seuil, l’augmentation du PIB par habitant·e ne corrèle plus avec le bonheur ressenti. Les États-Unis, malgré un PIB par habitant·e parmi les plus élevés au monde, connaissent une épidémie de dépression et d’anxiété, particulièrement chez les jeunes.
C’est précisément cette impasse qui a conduit le Bhoutan, il y a une quarantaine d’années, à proposer le Bonheur National Brut (BNB) comme alternative au PIB. Cette initiative, loin d’être anecdotique, interroge nos critères de jugement politique. Chaque loi, chaque décision publique y est évaluée selon sa capacité à contribuer au bien-être des citoyen·ne·s, non à la seule croissance économique. Quatre piliers structurent cette approche : le développement socio-économique équitable et durable, la préservation et la promotion de la culture, la sauvegarde de l’environnement, et la bonne gouvernance. Cette grille de lecture pourrait-elle nous éclairer sur la question des écrans ?
L’anthropologue David Graeber, dans « Bullshit Jobs » (2018), soulignait déjà l’absurdité de mesurer la valeur sociale d’une activité à sa seule contribution au PIB. Un·e publicitaire créant des besoins artificiels contribue davantage au PIB qu’un·e infirmier·ère qui sauve des vies. De même, scroller compulsivement sur des réseaux sociaux génère de la valeur économique (publicité, données), mais détruit-il pour autant notre tissu social ? La question mérite mieux qu’une réponse comptable.
L’expression « économie de l’attention » structure le débat actuel, mais elle nous enferme dans une logique marchande. Je préfère parler, avec le philosophe Yves Citton, d’une nécessaire « écologie de l’attention ». Cette perspective déplace la question : plutôt que de mesurer combien les écrans nous coûtent en points de PIB, demandons-nous comment cultiver des usages qui enrichissent nos vies, individuellement et collectivement.
L’enjeu véritable se situe au niveau politique et éducatif. Avec quels outils, quelles industries, quels cadres éthiques construisons-nous nos relations médiatisées par les écrans ? La régulation par la loi, souvent invoquée comme solution miracle, se heurte à une contradiction fondamentale : comment légiférer contre des outils qui constituent les axes de développement économique les plus puissants de notre époque ? L’interdiction pure et simple relève de l’utopie technocratique, ignorant la complexité des usages et la diversité des besoins.
L’approche écologique suggère plutôt de penser en termes d’équilibres et de diversité. Comme en permaculture, où la richesse d’un écosystème tient à la variété de ses composantes et à la qualité de leurs interactions, une « permaculture numérique » valoriserait la multiplicité des usages, la qualité des échanges, la capacité créatrice des outils numériques. Si cette approche devait faire baisser le PIB, ne serait-ce pas le signe que cet indicateur mesure mal ce qui compte vraiment ?
La fixation sur les pertes de PIB supposées révèle une forme d’aliénation : nous jugeons notre avenir collectif à l’aune d’un indicateur qui ne mesure ni le bien-être, ni la créativité, ni la qualité des liens sociaux, ni la santé mentale réelle des populations. Robert Kennedy le disait déjà en 1968 : « Le PIB mesure tout, sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. »
L’étude du Trésor, dans sa volonté de quantifier l’inquantifiable, participe d’une tendance plus large à réduire les questions sociales complexes à des problèmes techniques. Mais la question des écrans ne se résout pas par des calculs économétriques. Elle appelle une réflexion sur le type de société que nous voulons construire, sur les valeurs que nous souhaitons promouvoir, sur les liens que nous désirons tisser.
Quelle est la probité d’un projet politique dont l’unique horizon serait l’accumulation de points de PIB, au mépris du bien-être réel de ses citoyen·ne·s ? Si nos écrans nous permettent de maintenir des liens avec nos proches éloigné·e·s, d’accéder à la connaissance, de créer et de partager, leur valeur excède largement leur impact sur la productivité mesurable. L’économiste Amartya Sen nous rappelle que le développement authentique consiste à élargir les « capabilités » des individus – leur liberté réelle de mener la vie qu’ils et elles ont des raisons de valoriser. Les écrans, dans cette perspective, peuvent être aussi bien des outils d’émancipation que d’aliénation, selon l’usage qu’on en fait et le contexte dans lequel ils s’inscrivent.
Mon rire initial face à cette étude n’était pas moqueur mais libérateur. Il exprimait le soulagement de voir si clairement exposée l’absurdité de notre obsession pour des indicateurs déconnectés de la vie réelle, tout en tentant d’y être. Les projections catastrophistes sur les écrans, habillées de l’autorité scientifique des calculs économiques, masquent mal leur fonction idéologique : justifier un contrôle accru sur des pratiques qui échappent aux cadres traditionnels.
Plutôt que de fantasmer sur des pertes de PIB hypothétiques, travaillons à construire une culture numérique qui serve l’épanouissement humain. Cela passe par l’éducation, la création d’espaces numériques publics non marchands, le développement d’alternatives aux plateformes prédatrices, la valorisation des usages créatifs et solidaires. Si cette transformation devait se traduire par une baisse du PIB, ce serait peut-être le signe que nous avons enfin compris que la valeur d’une société ne se mesure pas à sa seule production marchande.
L’écologie de l’attention que j’appelle de mes vœux ne consiste pas à diaboliser les écrans, mais à cultiver des usages conscients, choisis, enrichissants. Elle reconnaît que notre attention est une ressource précieuse qui mérite mieux que d’être captée et monétisée. Elle affirme que le bien-être collectif transcende les indicateurs économiques. Et elle nous invite à rire, ensemble, de ces tentatives désespérées de réduire la complexité humaine à des colonnes de chiffres.
L’Éducation aux Médias et à l’Information (EMI) est une dynamique qui fait consensus quant à sa nécessité dans le monde contemporain, de la même manière que l’éducation critique au langage proposée par les structuralistes des années 1960, avec en premier lieu Roland Barthes, qui avait propulsé l’analyse du discours hors du champ artistique, pour aller jusqu’à l’analyse des images de la publicité par exemple. Il semble essentiel de conscientiser la manière dont les médias et l’information fabriquent nos opinions et nos visions du monde, ce qui, d’un côté, crée de la cohésion, mais qui, bien souvent, se fait au prix d’une manipulation de masse, manipulation qui, aussi étonnant que cela puisse paraître, est le propre des grandes démocraties contemporaines (cf. David Colon).
Les démocraties tiennent sur des règles communes ainsi que sur la capacité des citoyennes et citoyens à penser par soi-même, de façon libre, afin de pouvoir, au fur et à mesure, faire évoluer ces règles pour qu’elles ne deviennent jamais des dogmes emprisonnants. Ainsi, l’Éducation aux Médias et à l’Information est, à mon sens, une démarche de construction de l’esprit critique, c’est-à-dire la capacité de penser par soi-même, ce qui est diamétralement opposé à « penser comme il faut ».
L’Éducation aux Médias et à l’Information doit donc embrasser la critique de tous les médias, y compris ceux qui sont les plus légitimés par les pouvoirs en place, et dont on découvre généralement après coup à quel point leur rôle était parfois bien davantage de désinformer que d’informer. Penser par soi-même est l’un des plus grands risques sociaux qui soient, car c’est prendre le risque d’être rejeté·e, exclu·e. Le grand paradoxe réside dans cette polarité : d’un côté, la pensée unique, pétrie de mensonges institutionnalisés ; de l’autre, la pensée relativiste qui remet tout en question et engendre ce que l’on nomme le complotisme.
Comment ne pas perdre sa raison et se mettre en capacité de cultiver toujours sa curiosité, sa créativité, son ouverture d’esprit et sa capacité de remise en question ? C’est cela, à mon sens, l’enjeu de l’Éducation aux Médias et à l’Information. Je partage ici des méthodes, des réflexions et des propositions fondées sur mes nombreuses expériences dans ce domaine.