Confier l’éducation aux médias aux journalistes revient à demander à la personne qui fabrique un produit d’évaluer celui-ci. Cette approche, largement répandue, constitue un paradoxe fondamental qui compromet l’objectif même de développer l’esprit critique.
Dans le cadre de l’éducation aux médias et à l’information, une pratique s’est généralisée : mobiliser des journalistes pour partager leurs méthodes de travail, leur processus de fabrication de l’information, et ce que ces personnes nomment leur quête de vérité. Cette approche, apparemment logique, constitue selon moi une erreur fondamentale qui mérite d’être interrogée.
Les journalistes sont les artisan·e·s principaux et principales de l’information médiatique à laquelle nous sommes quotidiennement exposé·e·s. Certes, de l’information spontanée et libre des points de vue journalistiques circule aussi sur les réseaux sociaux, mais les messages dominants, ceux qui structurent notre représentation du monde, restent majoritairement issus des médias traditionnels. Cette position centrale fait précisément des journalistes les acteur·rice·s les moins aptes à développer une distance critique sur leur propre production, comment peut-on être à la fois juge et partie ? Pierre Bourdieu l’expliquait très bien, en 1996, dans Sur la télévision :
« Les journalistes ont des « lunettes » particulières à partir desquelles ils et elles voient certaines choses et pas d’autres ; et voient d’une certaine manière les choses qu’ils et elles voient. Ils et elles opèrent une sélection et une construction de ce qui est sélectionné. »
Cette situation crée un conflit d’intérêts épistémologique : comment peut-on attendre d’une profession qu’elle déconstruise objectivement les mécanismes qu’elle emploie quotidiennement et dont dépend sa légitimité sociale ? Demander aux journalistes d’enseigner l’esprit critique face aux médias revient à confier l’éducation nutritionnelle aux industriel·le·s de l’agroalimentaire. L’analogie peut paraître provocatrice, je la fais pour faire apparaître le paradoxe structurel de cette approche. D’ailleurs, bien des industriel·le·s de l’agroalimentaire dispensent, c’est un comble, des conseils nutritionnels et financent des recherches et ONG, intrinsèquement biaisées, pour régler les problèmes sanitaires majeurs dont ces personnes sont responsables, en culpabilisant les consommateur·rice·s manipulé·e·s et en les accompagnant à « s’améliorer ».
Je ne remets pas en cause la sincérité des journalistes ni leur conviction de servir la vérité. Cependant, l’expérience montre systématiquement les limites de cette prétention à l’objectivité. Nous avons toutes et tous fait cette expérience révélatrice : lorsqu’un article traite d’un domaine que nous maîtrisons, nous sommes souvent consterné·e·s par les simplifications, les approximations, voire les contresens qu’il contient. C’est ce qu’on appelle l’amnésie de Gell-Mann. Il s’agit d’un concept formalisé et nommé par Michael Crichton en 2002, dans un discours intitulé « Why Speculate ? » pour l’International Leadership Forum, qu’il a rattaché avec humour au physicien Murray Gell-Mann, avec qui il en avait parlé. Ce qu’il pointe, c’est que juste après avoir constaté sur le sujet que nous connaissons que la ou le journaliste ou le média ne comprend rien, voire inverse la cause et l’effet, nous pouvons, immédiatement après, lire un autre article sur un domaine qui nous est moins familier en accordant une confiance totale au contenu, oubliant ainsi notre expérience précédente d’informations erronées. On a tendance à admettre spontanément la fiabilité du même média, en passant sous silence que l’article pourrait être aussi faux ou superficiel que celui lu auparavant.
Crichton insiste sur le fait que, dans d’autres sphères de la vie (justice, relations personnelles), si une personne se trompe ou ment de façon répétée, on finit par douter de l’ensemble de ses propos (« falsus in uno, falsus in omnibus »), mais ce raisonnement est rarement appliqué pour l’information médiatique.
Ce concept n’est pas une théorie scientifique à proprement parler, mais je trouve qu’il éclaire bien les réflexions sur l’éducation aux médias et la pensée critique. Il encourage à la vigilance et à la remise en cause de l’autorité des médias, même, et surtout, sur les sujets qu’on maîtrise moins.
Les journalistes présentent leur travail comme une recherche sincère de la vérité. Les « fact-checkers » et « fact-checkeuses » représentent l’apogée de cette prétention : ils et elles affirment croiser diverses sources pour établir une vérité incontestable. Mais comme le notait déjà Jacques Ellul dans Propagandes (1962), « l’information, même la plus objective, opère une sélection qui est déjà une orientation. » Les sources d’information sont infinies, et le choix de certaines plutôt que d’autres reflète invariablement des présupposés, souvent inconscients, qui orientent la construction du récit journalistique.
Mon expérience personnelle avec les médias confirme cette analyse. J’ai systématiquement constaté que les journalistes arrivent avec des présupposés sur leur sujet. Ces personnes ne cherchent pas tant à enquêter sur une réalité qui leur échappe qu’à confirmer une thèse préétablie, souvent déjà vendue à leur rédaction. L’exemple de ma participation à cette émission d’Arte, « Le dessous des images » en 2023, est particulièrement révélateur : on peut comparer mon interview complète (que j’ai mise à disposition) à ce qui a été retenu au montage, on constate alors que mes propos ont été instrumentalisés pour servir le récit préconçu des journalistes, en mettant de côté mon argumentation réelle, et la conclusion à laquelle j’arrive. Je ne dis pas qu’il y a de mauvaises intentions des journalistes, mais un immense biais, dont le drame est son caractère inconscient. J’y ai été si souvent confronté·e… à répondre à des journalistes qui ne cherchaient des appuis dans mes réponses que pour corroborer leur point de vue présupposé sur les choses, en étant convaincu·e·s que c’était la réalité. Et à chaque fois que je leur ai fait remarquer, c’était comme si je ne respectais pas le sérieux de leur travail ! Une telle inconscience, à peu près généralisée chez les journalistes, m’a toujours étonné·e, dans son contraste saisissant avec le discours tenu. Ces expériences que j’ai souvent vécues avec des journalistes datent de bien avant le Covid, depuis plus de 30 ans que je réponds régulièrement à ces personnes, qui ont aussi leur utilité. La période Covid, bien-sûr, fut à mon sens le moment d’épiphanie de la désinformation instituée. Fort heureusement, on le voit être déconstruit, après-coup, morceau par morceau.
L’illusion de l’indépendance journalistique mérite donc d’être déconstruite avec rigueur. Noam Chomsky et Edward Herman, dans La Fabrication du consentement (1968), ont brillamment démontré comment les structures économiques et politiques des médias conditionnent la production de l’information. Un·e journaliste n’est pas un électron libre : cette personne évolue dans un système de contraintes multiples qui façonnent son travail.
Les médias, historiquement porteurs et porteuses de visions politiques divergentes, sont aujourd’hui largement concentrés entre les mains d’industriel·le·s et de financier·ère·s aux intérêts convergents. Cette concentration capitalistique, analysée par Serge Halimi dans Les Nouveaux Chiens de garde (1997), impose une grille de lecture du monde alignée sur les intérêts des propriétaires. Un·e journaliste ne peut publier librement dans l’organe qui l’emploie : il existe une ligne éditoriale, des commandes d’articles, un processus de validation. La personne qui proposerait régulièrement des sujets contraires à cette ligne se verrait rapidement recadrée ou écartée.
Cette réalité du lien de subordination salarial contredit frontalement le mythe de l’indépendance journalistique. La ou le journaliste, comme toute personne salariée, dépend de son employeur pour sa subsistance. Comment, dans ces conditions, pourrait-elle ou il incarner l’esprit critique qu’elle ou il prétend enseigner ? Cette contradiction fondamentale disqualifie, à mes yeux, toute prétention des journalistes à former les citoyen·ne·s à l’analyse critique des médias.
L’éducation aux médias et à l’information (EMI) doit à mon sens être radicalement repensée, et confiée à des acteur·rice·s capables de distance critique réelle. Je propose de mobiliser des praticien·ne·s de l’intelligence collective, des analystes de l’image, des artistes, toutes celles et tous ceux qui n’ont pas pour présupposé de défendre le journalisme comme institution. Car défendre le journalisme, c’est déjà renoncer à l’esprit critique, c’est protéger une corporation qui produit des messages invariablement orientés, jamais neutres, contrairement au mythe qu’elle entretient.
J’ai développé des techniques pédagogiques qui passent par la créativité et l’expérience sensible. Par exemple, la création collective d’images sans titre, suivie du partage des interprétations multiples qu’elles suscitent, permet de faire vivre concrètement la polysémie inhérente à toute représentation. Cette approche, créée dans le creuset de la pensée de Roland Barthes sur la sémiologie de l’image, révèle par l’expérience vécue les "immenses subjectivités qui président à toutes les représentations médiatiques. »
Exemple d’un atelier créatif proposé par Benoît Labourdette pour des éducateur·rice·s de la Protection Judiciaire de la Jeunesse en 2025, dans le cadre d’un projet porté par l’Institut pour la photographie et Hors-cadre :
Je décris la méthode pédagogique précise de cet atelier dans l’article Atelier photographique participatif inversé.
Ces méthodes alternatives, plus artistiques, plus joyeuses, plus vivantes, permettent de développer une véritable conscience critique sans passer par le prisme déformant du journalisme. Elles reconnaissent la multiplicité des perspectives, la richesse de la diversité interprétative, et refusent l’illusion d’une vérité unique que le journalisme prétend détenir. Comme l’écrivait Paulo Freire dans Pédagogie de l’opprimé (1968), « personne n’éduque personne, personne ne s’éduque seul, les êtres humains s’éduquent ensemble, par l’intermédiaire du monde. »
L’éducation aux médias et à l’information représente un enjeu démocratique majeur. Elle ne peut être abandonnée à celles et ceux qui sont précisément les producteur·rice·s de l’information médiatique, structurellement incapables de la distance critique nécessaire. Il nous faut inventer de nouvelles approches, fondées sur la créativité, l’intelligence collective et la reconnaissance de la pluralité des perspectives.
Le journalisme n’est qu’un outil d’étayage de points de vue préalables, habillé du costume de l’objectivité. L’esprit critique authentique exige de reconnaître cette réalité et de construire des alternatives pédagogiques qui ne reproduisent pas les illusions qu’elles prétendent combattre. C’est à ce prix que nous pourrons former des citoyen·ne·s véritablement capables de décoder les mécanismes de production de l’information et de construire leur propre rapport critique au monde et aux médias.
L’Éducation aux Médias et à l’Information (EMI) est une dynamique qui fait consensus quant à sa nécessité dans le monde contemporain, de la même manière que l’éducation critique au langage proposée par les structuralistes des années 1960, avec en premier lieu Roland Barthes, qui avait propulsé l’analyse du discours hors du champ artistique, pour aller jusqu’à l’analyse des images de la publicité par exemple. Il semble essentiel de conscientiser la manière dont les médias et l’information fabriquent nos opinions et nos visions du monde, ce qui, d’un côté, crée de la cohésion, mais qui, bien souvent, se fait au prix d’une manipulation de masse, manipulation qui, aussi étonnant que cela puisse paraître, est le propre des grandes démocraties contemporaines (cf. David Colon).
Les démocraties tiennent sur des règles communes ainsi que sur la capacité des citoyennes et citoyens à penser par soi-même, de façon libre, afin de pouvoir, au fur et à mesure, faire évoluer ces règles pour qu’elles ne deviennent jamais des dogmes emprisonnants. Ainsi, l’Éducation aux Médias et à l’Information est, à mon sens, une démarche de construction de l’esprit critique, c’est-à-dire la capacité de penser par soi-même, ce qui est diamétralement opposé à « penser comme il faut ».
L’Éducation aux Médias et à l’Information doit donc embrasser la critique de tous les médias, y compris ceux qui sont les plus légitimés par les pouvoirs en place, et dont on découvre généralement après coup à quel point leur rôle était parfois bien davantage de désinformer que d’informer. Penser par soi-même est l’un des plus grands risques sociaux qui soient, car c’est prendre le risque d’être rejeté·e, exclu·e. Le grand paradoxe réside dans cette polarité : d’un côté, la pensée unique, pétrie de mensonges institutionnalisés ; de l’autre, la pensée relativiste qui remet tout en question et engendre ce que l’on nomme le complotisme.
Comment ne pas perdre sa raison et se mettre en capacité de cultiver toujours sa curiosité, sa créativité, son ouverture d’esprit et sa capacité de remise en question ? C’est cela, à mon sens, l’enjeu de l’Éducation aux Médias et à l’Information. Je partage ici des méthodes, des réflexions et des propositions fondées sur mes nombreuses expériences dans ce domaine.