« Je ne suis pas militant, je suis engagé »

2 mai 2026. Publié par Benoît Labourdette.
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Le 14 avril 2026, Denis Robert, fondateur du média indépendant Blast, est auditionné avec Ivan du Roy (Basta !) et Johan Weisz (StreetPress) par la mission d’information sénatoriale sur les zones grises de l’information. Il tente de fonder la singularité de son travail journalistique sur la distinction entre engagement et militantisme. À travers Bourdieu, Habermas, Lévi-Strauss, Mucchielli et quelques autres, je propose une lecture qui n’est ni complaisante ni disqualifiante, mais qui voudrait identifier ce qui, dans un discours sincère et courageux, fragilise les valeurs démocratiques qu’il entend défendre.

Examiner un geste rhétorique

Il y a une manière très répandue, aujourd’hui, de se présenter comme dépositaire de la rationalité dans un champ où chacun·e revendique cette même qualité. À partir d’une intervention récente de Denis Robert, j’aimerais examiner ce geste de plus près. Non pour disqualifier un journaliste engagé dont j’apprécie par ailleurs beaucoup de combats, mais pour nommer un mécanisme qui me paraît, à la longue, ruineux pour la démocratie délibérative qu’il prétend servir.

Cet article n’est pas une critique journalistique. Il relève d’un travail d’éducation aux médias et à l’information, dans une perspective sociologique et anthropologique sur la parole publique que les journalistes tiennent sur leur propre métier.

La scène et son décor

Le 14 avril 2026, le Sénat auditionne, dans le cadre d’une mission d’information dotée des prérogatives d’une commission d’enquête, trois responsables de médias indépendants en ligne : Denis Robert pour Blast, Ivan du Roy pour Basta ! et Johan Weisz pour StreetPress. La mission, conduite par la commission de la culture, de l’éducation, de la communication et du sport, s’est donné pour intitulé significatif « Les zones grises de l’information ». Il s’agit, pour les sénateur·rice·s, d’identifier les pratiques journalistiques qui échapperaient aux cadres réglementaires existants, et d’envisager, le cas échéant, des dispositifs de « labellisation » destinés à distinguer les sources fiables des autres. Au cours d’une prise de parole d’une dizaine de minutes, Denis Robert explique pourquoi il juge cette labellisation impossible. Il évoque la menace qui pèse sur son média, la nécessité d’embaucher un vigile à la porte de la rédaction, les agressions qu’il a lui-même subies dans la rue. Il décrit les attaques d’extrême droite, l’inversion accusatoire dont Blast est l’objet, la violence systématique qui s’est déployée à la suite d’une interview de Raphaël Arnault.

Rien, dans ce récit, n’est contestable, et rien surtout ne doit l’être. Dans un pays où un média indépendant doit payer un agent de sécurité pour faire son travail, il est essentiel que les sénateur·rice·s entendent. Il est essentiel que l’on sache, et que l’on nomme, cette violence politique, dont Denis Robert a raison de dire qu’elle est d’extrême droite. Je ne prendrai donc pas la plume contre le fond de cette alerte, qui me paraît juste, ni contre le courage qu’il faut pour la porter publiquement dans ce cadre institutionnel.

À un moment précis de son intervention, peut-être le plus court et le moins préparé, Denis Robert opère pourtant la distinction sur laquelle repose son argument : celle qui sépare le journaliste du militant. « Je ne me sens absolument pas militant. Je me sens engagé. Je fais du journalisme. » Puis, un peu plus loin : « Eux expriment des opinions, eux sont des militants. Nous, pas. Nous, nous trois, on fait du journalisme. On s’intéresse aux faits. »

Ce sont ces quelques phrases que je voudrais examiner. Le « nous, nous trois » désigne les trois responsables auditionnés, et par extension les médias indépendants en ligne qu’ils représentent ; mais ce pluriel s’étend, implicitement, à toute une catégorie de pratique journalistique que Denis Robert entend distinguer d’une autre, celle des « pseudo-journalistes d’extrême droite ». Cette fragilité n’est pas propre à Denis Robert. Elle traverse à peu près à l’identique tout le spectre journalistique français contemporain, des chaînes Bolloré aux médias indépendants de gauche en passant par les rédactions centristes du service public. C’est sans doute le trait épistémologique le plus commun de la profession, et c’est parce qu’il est commun qu’il mérite d’être nommé.

L’auto-désignation comme opérateur rhétorique

Le premier constat est descriptif. Dans un champ médiatique saturé de conflits, chaque acteur·rice se présente comme celui ou celle qui exerce la rationalité, contre d’autres qui seraient, eux ou elles, partiaux·ales. Pascal Praud se dit rationnel contre l’idéologie dominante. Mediapart se dit rigoureux contre les rédactions inféodées au pouvoir. Le Figaro se dit factuel contre les dérives de la presse progressiste. Blast se dit journalistique contre les militant·e·s d’extrême droite. CNews se dit libre contre les médias aux ordres.

Toutes ces positions occupent, formellement, la même place. Elles revendiquent le monopole de la rationalité. Elles dénoncent la partialité d’en face. Elles se refusent à être qualifiées d’engagées ou de militantes, non pas parce qu’elles ne le seraient pas, mais parce qu’elles reconnaissent obscurément que la qualification vaut disqualification. Être militant, dans l’espace médiatique français, c’est être renvoyé à son inscription idéologique, et par conséquent voir invalidé par avance son discours. Chacun·e cherche donc à se soustraire à cette désignation, en la rejetant sur l’autre.

Dans Sur la télévision (1996), Pierre Bourdieu avait identifié ce mécanisme avec une grande finesse. Il montrait que le champ journalistique fonctionne selon une économie du capital symbolique où l’enjeu central est l’obtention du « monopole de l’information légitime », c’est-à-dire la capacité à imposer sa définition de ce qui est vrai et sérieux. Dans cette économie, la désignation de l’adversaire comme militant·e, partisan·e ou idéologue est l’un des coups les plus efficaces, parce qu’elle prétend se tenir hors du combat qu’elle mène pourtant avec une intensité redoublée. Dans son chapitre consacré aux journalistes durant la crise du Covid (Défendre la démocratie, une sociologie engagée, 2023), Laurent Mucchielli a montré comment cette stratégie de délégitimation a été mise en œuvre contre les chercheur·se·s qualifié·e·s de « rassuristes » ou de « complotistes », à travers une rhétorique qui ne répondait pas aux arguments, mais faisait des contradicteur·rice·s des personnages moralement disqualifié·e·s.

Un exemple récent, à l’autre extrémité du champ médiatique, donne à voir le même geste avec une crudité particulière. Le 4 avril 2026, en marge de la manifestation antiraciste organisée à Saint-Denis par Bally Bagayoko, maire LFI fraîchement élu, des journalistes du magazine d’extrême droite Frontières viennent interviewer des manifestant·e·s. Le dispositif vidéo est tendu vers un objectif unique : montrer que les militant·e·s de gauche n’ont pas d’arguments, qu’ils ou elles se contredisent, qu’ils ou elles refusent le débat. Les journalistes posent leurs questions avec un calme étudié, occupent la posture du tiers neutre qui se contente d’écouter. Quand un manifestant les qualifie de fascistes, ils ou elles renvoient l’accusation à son inconsistance argumentative en feignant la surprise : « Vous voulez développer ? » Le contenu politique de Frontières est aux antipodes de celui de Blast. La grammaire est la même. Eux et elles seraient des militant·e·s ; nous, nous ferions du journalisme.

Le point n’est pas, ici, que Denis Robert ferait la même chose que Frontières ou Pascal Praud. Politiquement, ils se trouvent à des endroits opposés, et je me situe, pour ma part, bien plus près de Denis Robert. Le point, c’est que la forme du geste est structurellement identique : nous serions rationnel·le·s, ils ou elles seraient militant·e·s. Dans un espace démocratique, cette forme produit des effets indépendants des contenus qu’elle véhicule. Elle fabrique de l’antagonisme irréductible, parce qu’elle interdit, par construction, la reconnaissance de l’adversaire comme interlocuteur·rice légitime. Elle rend le dialogue impossible, non pour des raisons politiques (on peut parfaitement dialoguer malgré des désaccords profonds), mais pour des raisons épistémiques : lorsque chacun·e se réclame des faits et accuse l’autre d’opinion, il n’y a plus d’espace pour autre chose que la guerre de position.

« C’est un fait » : sur l’invocation de Gaza

Pour illustrer sa position, Denis Robert prend un exemple : « Est-ce qu’on peut avoir une opinion sur le génocide ou pas ? Pour moi, c’est un fait. » La démonstration est habile parce qu’elle s’ancre dans un cas où le sentiment moral du lectorat progressiste vient immédiatement confirmer l’argument. Oui, beaucoup de personnes, dont je suis, partagent cette qualification et ne l’envisagent pas comme une « opinion » au sens subjectiviste du terme. Oui, les rapports de l’ONU, les travaux de spécialistes du droit international, la matérialité des événements, tout concourt à rendre cette qualification solide.

Et pourtant. La qualification de « génocide », en droit international, n’est pas un constat brut, du type « il fait beau » ou « la voiture est rouge ». C’est un acte juridique et politique qui mobilise un cadre normatif, une définition conventionnelle (celle de la Convention de 1948), une appréciation de l’intention et des méthodes. C’est un jugement informé, construit, argumenté, qui peut être tenu pour juste (je le tiens pour tel) sans cesser d’être un jugement. Cette distinction n’est pas byzantine, elle est au cœur de ce qu’est un travail intellectuel honnête : pouvoir tenir une position comme la meilleure possible dans l’état actuel des connaissances, sans la confondre avec une évidence perceptive qui vaudrait de soi.

En déclarant « c’est un fait » et « il n’y a pas de discussion, il n’y a pas de débat », Denis Robert opère le glissement même qu’il dénonce chez ses adversaires. Il transforme une position argumentée en un constat brut, et retire par avance à qui n’en conviendrait pas le droit d’en discuter. En refusant à la qualification son statut de jugement construit, on prive sa propre position de ce qui fait sa force, à savoir l’argumentation. Elle n’est plus qu’un acte d’assertion, qui ne se soutient que par sa propre vigueur, et qui appelle l’assertion adverse en miroir.

Le journalisme de Blast a pourtant mis des années à construire une argumentation patiente et détaillée sur ce qui se joue à Gaza. Cette argumentation est de grande qualité, elle repose sur des sources, sur des rapports, sur une méthode, et elle tire sa force de ce qu’elle ne se contente pas d’affirmer mais qu’elle démontre. La présenter soi-même comme le simple enregistrement d’un « fait » qui ne se discuterait pas, c’est en affaiblir la portée publique. Celles et ceux qui ne partagent pas la conclusion ne reçoivent plus l’argument, ils ou elles reçoivent une assertion qu’ils ou elles peuvent aussitôt opposer à la leur, avec les mêmes outils rhétoriques. On retombe dans le rapport de force que l’on voulait dépasser.

L’épistémologie du surplomb, ou l’illusion du lieu sans point de vue

Denis Robert résume sa démarche par cette formule : « Je regarde les événements. Je lis les rapports. Je m’informe. » La séquence décrit, à la première personne, ce que l’on pourrait nommer l’illusion du lieu sans point de vue. Elle suggère un sujet qui pourrait simplement regarder la réalité, comme on regarderait à travers une vitre, sans que son regard ne soit lui-même orienté par une position, une histoire, une langue, une culture professionnelle. Toute l’anthropologie du vingtième siècle a été construite contre cette supposition.

Dans Les Argonautes du Pacifique occidental (1922), Bronislaw Malinowski avait posé que la position de l’observateur·rice est constitutive de ce qui est observé, et qu’il fallait prendre au sérieux l’écart entre les catégories de l’enquêteur·rice et celles des personnes enquêtées. Dans Tristes Tropiques (1955), Claude Lévi-Strauss avait prolongé cette leçon en montrant que la rencontre ethnographique ne produit pas un savoir neutre, mais un « point de vue éloigné » qui éclaire autant l’observateur·rice que l’observé·e. Dans The Interpretation of Cultures (1973), Clifford Geertz avait théorisé la « description dense » comme la seule méthode qui prenne au sérieux le caractère situé et interprétatif de toute saisie du réel social.

Cette leçon ne se limite pas à l’ethnographie lointaine. En 1878, à Birka en Suède, on avait mis au jour la sépulture Bj 581, considérée pendant plus d’un siècle comme une tombe modèle de guerrier viking de haut rang : équipement complet, deux chevaux, armes nombreuses. En 2017, Charlotte Hedenstierna-Jonson et son équipe publient dans l’American Journal of Physical Anthropology une analyse ADN qui établit que le squelette est celui d’une femme. Une partie de la communauté archéologique réagit avec une hostilité spectaculaire : pages de critiques en ligne, soupçons de contamination des échantillons, hypothèses de mélange de squelettes, parfois menaces personnelles adressées aux chercheuses. Heide Goettner-Abendroth, dans Les sociétés matriarcales. Recherches sur les cultures autochtones à travers le monde (éditions Des femmes, 2019), inscrit ce type de découverte dans une lignée plus large : celle d’une historiographie qui a projeté sur le passé les structures de pouvoir patriarcales du présent, en les présentant comme des évidences de la nature humaine. Les chercheur·se·s qui ont contesté ces évidences se sont régulièrement heurté·e·s à une communauté scientifique pourtant convaincue, en bonne foi, de défendre la rigueur et l’objectivité. Ce qui les guidait n’était pas la conscience de leur position située, mais l’illusion d’occuper un point de vue de surplomb.

Un·e journaliste qui regarde les événements le fait depuis un lieu, avec des catégories, dans une langue, avec une histoire professionnelle et intellectuelle. Il ou elle n’est pas la conscience générale d’une humanité sans visage, posée au-dessus du monde pour le rapporter. Il ou elle est un être situé, avec un corps, un passé, des affects, des dépendances, et c’est parce qu’il ou elle est situé·e que son regard a de la valeur. La valeur d’un regard tient à la conscience lucide du point de vue depuis lequel il s’exerce. Maurice Merleau-Ponty, dans Phénoménologie de la perception (1945), avait donné à cette conscience située une formulation décisive : notre corps n’est pas un obstacle à la connaissance du monde, il en est la condition même.

Revendiquer la rationalité contre l’opinion, c’est vouloir échapper à cette condition incarnée. C’est prétendre se tenir dans un lieu que personne n’habite, et qui de toutes façons n’existe pas. Le geste est toujours un peu mélancolique, parce qu’il projette une nostalgie épistémique vers un modèle scientiste du dix-neuvième siècle que la science elle-même a depuis longtemps abandonné. Même en physique, depuis la mécanique quantique, on sait que l’observateur·rice est inscrit·e dans ce qu’il ou elle observe. Comment le journalisme, qui ne manipule ni particules ni équations mais des êtres humains, des sociétés, des conflits, pourrait-il prétendre y échapper ?

C’est à ce surplomb impossible que joue Frontières dans ses interviews de Saint-Denis. À un manifestant qui qualifie le média de fasciste, le journaliste explique : « C’est le F pour frontière, notre média. » Lorsque le manifestant lui rétorque « Frontière, ben c’est fasciste », il feint la sidération polie : « Ah bon ? » Le dispositif est conçu pour que le journaliste apparaisse posé, mesuré, ouvert au dialogue, et que son interlocuteur soit dépourvu d’argument étayé. Plus loin, à un autre interlocuteur qui s’inquiète d’une éventuelle instrumentalisation de ses propos, il s’indigne : « Vous m’avez vu poser de telles questions ? » L’ensemble construit la position du journaliste comme un lieu sans point de vue, alors qu’il s’agit d’un point de vue fortement orienté : celui qui voudrait que l’antiracisme soit incohérent et le souci des frontières évident.

C’est le même jeu, malgré lui, que joue le journalisme de gauche lorsqu’il revendique la rationalité contre des adversaires militant·e·s. La forme y est identique. À chaque fois, un sujet qui se présente comme dépourvu de point de vue, alors qu’il en occupe un, fortement situé, qu’il ne dit pas. Et c’est cette dissimulation qui ruine la possibilité du débat.

Le piège du rapport de force

La conséquence la plus grave de cette auto-désignation comme porteur·euse de rationalité est, à mes yeux, qu’elle installe la discussion démocratique dans un régime de rapport de force. Lorsque deux interlocuteur·rice·s reconnaissent qu’ils ou elles occupent chacun·e une position, qu’ils ou elles ont chacun·e des raisons de penser ce qu’ils ou elles pensent, et que ces raisons peuvent être exposées et discutées, ils ou elles sont dans un régime argumentatif. Ce régime est toujours fragile, toujours menacé, toujours imparfait, mais il a pour lui de rendre possible ce que Jürgen Habermas, dans sa Théorie de l’agir communicationnel (1981), appelait « l’orientation vers l’entente ». On ne cherche pas à vaincre, on cherche à comprendre et, le cas échéant, à faire comprendre.

Lorsque, en revanche, chacun·e se pose comme détenteur·rice de la rationalité et qualifie l’autre d’opinion, d’idéologie, de militantisme, il n’y a plus d’espace pour l’orientation vers l’entente. Il ne reste que l’orientation vers le succès, c’est-à-dire vers la victoire dans le rapport de force. Les arguments deviennent des armes, les interlocuteur·rice·s deviennent des cibles, et la question « qui a raison ? » se résout, de facto, en « qui parle le plus fort ? », « qui est le mieux placé dans le champ médiatique ? », « qui dispose des sanctions sociales les plus redoutables ? ». On est sorti de la démocratie délibérative pour entrer dans la démocratie agonistique, que certain·e·s théoricien·ne·s assument (Chantal Mouffe, par exemple) mais qui me paraît, pour ma part, structurellement incompatible avec ce que nous devrions chercher à construire.

Or ce régime agonistique, c’est celui dans lequel Denis Robert s’installe, à son corps défendant, lorsqu’il dit « eux ne font pas de journalisme, nous oui ». Il adopte la structure discursive de ses adversaires. Il leur refuse, comme ils ou elles lui refusent, la qualité d’interlocuteur·rice légitime. Il les renvoie, comme ils ou elles le renvoient, à leur inscription idéologique disqualifiante. Il se place, comme ils ou elles se placent, dans la position du « nous qui savons » opposé au « eux qui croient ». Le contenu politique, le ton et la sincérité diffèrent largement ; la forme discursive est la même. Et c’est la forme qui fait la démocratie, beaucoup plus que le contenu.

Je sais l’objection qu’on me fera, et que Denis Robert ferait probablement lui-même. « Mais nous ne pouvons tout de même pas mettre sur le même plan Blast et les médias Bolloré. Il y a des différences éthiques, factuelles, méthodologiques considérables. » C’est vrai. Ces différences existent, elles sont réelles, elles sont importantes, et je les défends. Mais la question n’est pas de « mettre sur le même plan » au sens des contenus. La question est de savoir comment on situe la différence. Ou bien on la situe en disant « nous sommes rationnels, eux ne le sont pas », et l’on adopte leur propre arme, avec les conséquences que j’ai tenté de décrire. Ou bien on la situe en disant « nous adoptons une position argumentée, méthodique, transparente sur ses présupposés, qui n’est pas la leur, et nous allons démontrer pourquoi elle est supérieure ». Ce deuxième geste, infiniment plus exigeant, est aussi plus puissant. Il oblige l’adversaire à se situer, et il permet au public de juger sur le terrain des arguments, non sur celui des invectives.

Le contre-pouvoir et la reproduction de l’épistémologie dominante

Il y a, dans la trajectoire de Denis Robert, un paradoxe que je trouve particulièrement poignant. Cet homme a passé des années à combattre, avec une énergie admirable, le monopole de l’information légitime détenu par les grands médias mainstream, dans l’affaire Clearstream, dans ses travaux sur les paradis fiscaux, dans la fondation de Blast. Il a été lui-même disqualifié par ces médias, traité de conspirateur, accusé de théorie du complot, attaqué judiciairement. Il a éprouvé, dans sa chair professionnelle, ce que signifie se voir retirer le droit à la parole légitime. Et voici qu’au moment où il prend la parole devant la mission sénatoriale, il reproduit, à son tour, la structure qui l’a opprimé. Il redessine une frontière entre les journalistes et les militants, et il place ses propres adversaires du mauvais côté de cette frontière.

Ce retournement n’est pas une trahison personnelle. Il est, me semble-t-il, le symptôme d’une difficulté structurelle, qui concerne l’ensemble des médias de contre-pouvoir. Dans La Construction sociale de la réalité (1966), Peter Berger et Thomas Luckmann avaient identifié le mécanisme : lorsqu’un groupe dissident acquiert une institution, il tend à reproduire les structures de légitimation qu’il a combattues, parce que ces structures sont les seules dont il dispose pour exister dans le champ. Les médias indépendants qui se battent pour leur survie face aux médias concentrés n’ont guère d’autre outil, à court terme, que la revendication de rationalité et d’objectivité. Ils ne peuvent pas se permettre de dire « nous sommes aussi subjectifs que vous, mais nous avons raison », parce que le public dressé à attendre de la rationalité les condamnerait à la marginalité. Alors ils revendiquent la rationalité, et ils y mettent toute leur énergie.

Le problème, c’est que cette stratégie, à moyen terme, ruine son propre objet. Elle maintient le public dans l’attente d’une information objective qui n’existe pas, et qui ne peut pas exister. Elle alimente la déception future lorsque les médias de contre-pouvoir seront, à leur tour, critiqués sur les mêmes bases que celles qu’ils avaient utilisées contre les médias dominants. Elle fragilise l’ensemble du champ, en interdisant que s’installe une culture de l’argumentation située, assumée, transparente sur ses présupposés.

Il existe, bien sûr, des médias qui tentent une voie différente. Je pense à Politis, à CQFD, à certaines rubriques du Monde diplomatique, à certaines interventions d’Acrimed, qui assument explicitement leur position politique et n’en font pas le grief à leurs adversaires. Je pense à des journalistes qui, individuellement, écrivent en leur nom et avec leur point de vue, sans prétendre à un surplomb impossible. Cette voie existe. Elle est minoritaire. Elle mérite d’être défendue et élargie.

Ce que peut une parole qui s’assume

Imaginons un instant l’intervention que Denis Robert aurait pu faire, en substituant à la distinction engagé / militant une autre grammaire. « Nous, à Blast, nous exerçons un journalisme politiquement situé. Nous ne prétendons pas à la neutralité, parce que nous pensons qu’elle n’existe pas. Nous prétendons à la rigueur argumentative, à la vérification scrupuleuse de nos sources, à la transparence sur notre position, à la contradiction ouverte avec des interlocuteur·rice·s de qualité. Nous portons un certain type d’éthique, que nous pouvons expliciter et défendre devant qui le souhaite. Sur Gaza, nous avons pris position, très tôt, pour la qualification de génocide, et nous avons détaillé les arguments qui nous y conduisent. Nous pouvons les exposer, les défendre, discuter les objections. Nous ne disons pas qu’il n’y a pas de débat. Nous disons que, dans le débat, notre position nous paraît la plus solide, et nous portons la charge de la preuve. Celles et ceux qui nous attaquent n’ont pas à être disqualifié·e·s comme militant·e·s ; ils ou elles ont à être défait·e·s sur le terrain des arguments, ce que nous sommes prêt·e·s à faire. »

Une telle intervention aurait, me semble-t-il, beaucoup de forces. D’abord, elle aurait été vraie, ce qui n’est déjà pas rien. Ensuite, elle aurait rendu possible, ou au moins imaginable, un dialogue avec celles et ceux qui ne partagent pas les positions de Blast. Elle aurait placé la controverse sur le terrain argumentatif, au lieu de la placer sur le terrain de la qualification morale. Elle aurait enfin fait des sénateur·rice·s à l’écoute des interlocuteur·rice·s, non des juges, en les invitant à se situer eux-mêmes et elles-mêmes par rapport aux positions exposées.

Cette grammaire, on la trouve parfois là où on l’attendrait le moins. Dans les interviews que Frontières mène à Saint-Denis, l’un des derniers manifestants interrogés en donne, à sa façon, une illustration. Lorsque l’intervieweur évoque un enfant traité de « face de craie » dans un collège pour suggérer une équivalence avec le racisme, le manifestant accepte le fait sans le contester, mais le replace dans son cadre : « C’est déplorable, oui, c’est déplorable. Il faut le dénoncer, mais le racisme, c’est un système. » Sa réponse ne se laisse pas piéger par la fausse symétrie que le dispositif veut installer. Elle ne nie pas l’événement ; elle assume une position théorique sur ce qu’est le racisme et invite l’autre à débattre de cette position. Le manifestant ne dit pas « il n’y a pas de débat ». Il dit : voilà mon cadre, voilà comment je pense, parlons-en. C’est, à mon sens, le geste qui manque dans l’intervention de Denis Robert.

L’objection que j’anticipe est que, dans le contexte d’attaques violentes où il se trouve, Denis Robert n’a pas le luxe de ce type de subtilité. Qu’il doit défendre son existence même, et que cette défense exige une affirmation forte, tranchée, sans nuance. Je comprends cet argument, et je ne le néglige pas. Mais je voudrais suggérer que cette stratégie défensive est elle-même en train de se retourner contre ses objectifs. En adoptant la grammaire de l’auto-désignation comme rationnel·le contre des adversaires militant·e·s, les médias indépendants contribuent, sans le vouloir, à un climat général où tout le monde se présente comme rationnel·le contre ses adversaires militant·e·s. Et dans ce climat général, celui ou celle qui a les moyens économiques et symboliques les plus puissants l’emporte. Les médias indépendants n’ont pas ces moyens. Ils ne peuvent gagner que sur le terrain argumentatif, et seulement si ce terrain existe encore.

Une leçon pour l’éducation aux médias

Cette intervention est précieuse pour l’éducation aux médias parce qu’elle est sincère et qu’elle émane d’un·e professionnel·le dont l’intégrité n’est pas en cause. Elle montre que le problème épistémologique que je tente de nommer ne se limite pas aux médias cyniques ou aux propagandistes assumé·e·s. Il traverse l’ensemble de la profession, y compris ses franges les plus courageuses. Il est constitutif, structurel, reproduit par les écoles de journalisme, par les conditions économiques du métier, par les attentes du public, par les routines rédactionnelles.

En dialogue avec mon article La dramaturgie attestataire, qui décrivait le dispositif par lequel le journalisme met en scène le réel selon un récit préconçu, le présent article décrit un geste complémentaire : celui par lequel la ou le journaliste, au moment de parler publiquement de son propre travail, reproduit la posture d’autorité qui caractérise sa profession tout entière. La dramaturgie attestataire concerne la fabrique du reportage ; l’auto-légitimation par la rationalité concerne la parole métadiscursive que le journalisme tient sur lui-même. Les deux phénomènes se soutiennent et se renforcent l’un l’autre. Le premier produit des images qui se donnent pour témoignages neutres ; le second produit, en accompagnement, des paroles qui revendiquent la rationalité contre l’opinion adverse.

Pour reprendre une formulation que je proposais dans Éducation aux médias et à l’information : repenser le rôle des journalistes, l’éducation aux médias ne peut pas être confiée aux journalistes eux·elles-mêmes, non parce qu’ils ou elles seraient malhonnêtes, mais parce que leur position professionnelle les empêche structurellement de nommer ce qu’ils ou elles font. Un·e journaliste qui reconnaîtrait publiquement qu’il ou elle exerce un métier situé, partiel, construit, et non un ministère de la vérité, prendrait le risque de perdre son autorité même dans le champ. Emma Vinzent, dans la vidéo que j’analysais dans l’article précité, a pu se permettre ce pas de côté parce qu’elle avait quitté le dispositif. Denis Robert, qui est encore dans le dispositif, ne peut pas se le permettre. Cela ne lui fait pas de tort moralement ; cela éclaire seulement la position structurale dans laquelle il parle.

Dépasser le rapport de force

Pour conclure, je voudrais revenir à ce qui me paraît être la véritable urgence démocratique de notre temps, et que l’intervention de Denis Robert, par ses zones d’ombre, contribue à éclairer. Cette urgence est celle de la sortie du rapport de force comme modalité dominante du débat public. Nous vivons un moment où, sur à peu près tous les sujets qui divisent les sociétés (la gestion de la crise Covid, l’immigration, la laïcité, Gaza, l’écologie, le rapport aux autorités, les identités, etc.), les discours s’organisent selon la même grammaire : nous serions rationnel·le·s, ils ou elles seraient militant·e·s. Cette grammaire n’est tenable pour personne, parce qu’elle condamne la société entière à l’antagonisme irréductible.

La sortie n’est pas dans le relativisme généralisé, qui considérerait que toutes les positions se valent. Elles ne se valent pas, et je l’assume aussi. Elle est dans un déplacement d’un autre ordre, que j’ai tenté d’esquisser dans plusieurs de mes articles antérieurs, notamment Présence contre la foule calme. Ce déplacement consiste à reconnaître que chacun·e parle depuis une position, que cette position a des raisons, que ces raisons peuvent être exposées et discutées, et que l’enjeu démocratique n’est pas de déterminer qui a raison avant le débat, mais de rendre possible un débat qui soit lui-même le lieu d’une élaboration commune, jamais définitive, toujours à reprendre. Habermas en avait donné le principe : seule une communauté de communication non contrainte peut produire du consensus légitime, et un tel consensus ne peut jamais être autre chose que provisoire et révisable.

Ce déplacement, les journalistes ne peuvent pas l’opérer seul·e·s. Ils ou elles sont pris·es dans un champ qui les contraint. Mais les citoyen·ne·s peuvent le demander, et l’exiger. Ils ou elles peuvent apprendre à lire l’information non pas en cherchant qui dit vrai, mais en cartographiant les positions, en identifiant les présupposés, en évaluant les argumentations, en confrontant les sources. C’est ce qu’on appelle, techniquement, l’esprit critique. C’est ce que devrait enseigner, si elle existait vraiment, l’éducation aux médias. C’est aussi, plus largement, ce que devrait enseigner tout ce qui, dans nos institutions, prétend encore à la formation démocratique.

Je n’en veux pas à Denis Robert d’avoir tenu l’intervention qu’il a tenue devant la mission sénatoriale. Dans le contexte où il se trouvait, elle était cohérente, elle était défensive, elle était sans doute nécessaire pour alerter les sénateur·rice·s sur la violence subie par son média. Je souhaite seulement que, dans d’autres contextes, on puisse trouver une autre langue, une langue qui ne reproduise pas la grammaire de ses adversaires, une langue qui assume ce qu’il fait : un journalisme politique, situé, engagé, rigoureux, et qui tire sa force de sa situation assumée, non de la prétention impossible à un lieu de surplomb. Cette langue-là existe. Elle s’écrit dans les pages de quelques médias et de quelques auteur·rice·s qui refusent le piège de la rationalité revendiquée. Elle demande à être plus largement parlée. Elle est, à mes yeux, l’une des conditions du retour de la démocratie comme mode de coexistence, avant d’être un régime de décision.

Pour aller plus loin

Annexe 1 : transcription partielle de l’intervention de Denis Robert

Extrait de l’audition de Denis Robert (Blast), Ivan du Roy (Basta !) et Johan Weisz (StreetPress) par la mission d’information sur les zones grises de l’information, dotée des prérogatives d’une commission d’enquête, de la commission de la culture, de l’éducation, de la communication et du sport du Sénat, mardi 14 avril 2026. Compte rendu consultable sur le site du Sénat.

« Si vous me permettez, parce que je suis un peu frustré de ne pas avoir répondu, mais je peux répondre rapidement sur la labellisation. J’y suis opposé. Ou alors il faut vraiment qu’on en discute. Parce que vous entrez sur un terrain miné.

Je voudrais dire une chose sur l’histoire de l’opinion et de l’information. Parce que j’y pense beaucoup et qu’à Blast, on a une ligne éditoriale très rigoureuse. Mais est-ce que vous pensez, par exemple, que ce qui s’est passé à Gaza, c’est une opinion ? Est-ce qu’on peut avoir une opinion sur le génocide ou pas ? Pour moi, c’est un fait. C’est-à-dire, la bataille qu’on a menée à Blast depuis le début, c’est cette bataille-là. Moi, je ne suis ni pro-israélien, ni pro-palestinien. Je regarde les événements. Je lis les rapports. Je m’informe. Et à un moment donné, je me bagarre seul. À Blast, on était les premiers et les seuls à dire à Gaza, il y a un génocide. Et il n’y a pas de discussion. Il n’y a pas de débat. C’est terrible, ce qui s’est passé en France autour de ça.

Et l’histoire, on le voit aujourd’hui. Il nous donnera raison, l’ONU, les différents rapports. Et avec ce qui se passe au Moyen-Orient, c’est encore beaucoup plus important d’être journaliste jusqu’au bout des ongles et de revendiquer une rationalité. Et pas une opinion.

Après, quand je fais un édito, quand je suis énervé, par exemple, par rapport à ce qui se passe à Gaza, ou quand je regarde à la télévision, que je vois un certain nombre de choses, je donne mon opinion. Mais c’est souvent une critique des médias ou une critique des politiques qui est virulente. Et c’est pour ça, d’ailleurs, qu’on est attaqué, qu’on est parfois censuré. Mais je veux dire, ce n’est pas aujourd’hui que je vais changer. Et je ne me sens absolument pas militant. Je me sens engagé. Je fais du journalisme.

Il y a quinze jours de ça, on a été les premiers à faire l’interview de Raphaël Arnault, le type de La Jeune Garde. Et on a contre-enquêté, on a vu les fake news qui étaient sortis autour de la mort de De Rynck. Je ne pensais jamais, en tant que patron d’un média, suite à cet entretien, qui dure une heure, enfin, c’est un entretien journalistique, on pose des questions, être autant l’objet d’un retour de haine et de violence qui nous a obligés, nous, un média, à payer un vigile qui garde la porte de Blast, à installer des caméras de surveillance et à aller au commissariat du dixième pour porter plainte pour violences réitérées.

Notre adresse a été divulguée sur Internet, alors qu’on est très discret sur l’adresse de Blast. Et puis parce qu’on reçoit des messages de haine et de violence. Moi, je me suis fait agresser, on m’a poussé dans la rue, parce que j’étais Blast. Je ne pensais pas, en France, en arriver à ce stade ultime qui montre bien qu’il y a une violence, en France, qui est une violence d’extrême droite. Et il y a aujourd’hui un certain nombre d’organes de presse qui font la promotion de ça. Et vous, votre rôle de politique, si vous parlez de régulation, c’est de nous protéger aussi.

Et ce n’est pas une opinion, parce que ces gens-là en face, ces pseudo-journalistes d’extrême droite, eux expriment des opinions, eux sont des militants promus sur toutes ces chaînes. Nous, pas. Nous, nous trois, on fait du journalisme. On s’intéresse aux faits. Alors on nous caricature. On dit, oui, vous êtes à l’ultra-gauche. Tout ça, c’est des conneries. On est simplement solides sur nos arrières. »

Annexe 2 : transcription partielle d’interviews du média Frontières

Extraits d’interviews réalisées par des journalistes du magazine d’extrême droite Frontières en marge de la manifestation antiraciste organisée à Saint-Denis le 4 avril 2026 par le maire LFI Bally Bagayoko. Plusieurs manifestant·e·s sont successivement interrogé·e·s. (J. désigne le journaliste de Frontières, M. les manifestant·e·s.)

Premier échange.

M. — Fasciste.

J. — Pardon ?

M. — Ça veut dire fasciste, le F que vous avez là.

J. — Vous nous insultez, monsieur ?

M. — Ben non, mais c’est ce qu’on nous dit.

J. — C’est le F pour frontière, notre média.

M. — Frontière, ben c’est fasciste.

J. — Ah bon ?

M. — Ben oui.

J. — Vous voulez développer ?

M. — Je dis que c’est fasciste, parce qu’être contre les frontières aujourd’hui et rejeter les immigrés, oui, mais je m’en fous.

J. — Vous voulez faire de l’entrave à la liberté de la presse, monsieur ? Merci. Ça peut être puni par la loi.

M. — Non, mais la liberté de la presse, c’est aussi la liberté de dire ce qu’on veut. Et j’ai le droit d’appeler un mec de Frontières fasciste.

J. — Je me demandais simplement si vous pouviez développer ou expliquer ce qu’est le fascisme à votre sens.

M. — Être contre les frontières.

J. — Oui, oui. Pour les frontières plutôt, d’ailleurs.

Deuxième échange.

M. — Mais si vous êtes là, en plus, c’est pour dégoiser sur, justement, les Africains, les gens qui viennent de l’étranger, je suppose.

J. — Vous m’avez vu poser de telles questions ?

M. — Non, non, mais je suppose que vous allez en faire une utilisation quelconque ensuite.

J. — Je vois que vous portez vous, par exemple, un keffieh palestinien. Vous venez aussi pour d’autres causes ?

M. — Je suis à fond, effectivement, pour la Palestine, oui. Parce que c’est une honte qu’on massacre le peuple palestinien qui est sur ces terres, qui se fait chasser de ces terres. Depuis 1948, beaucoup de monde serait bien de réagir, et justement, défendre les frontières.

J. — Vous devriez le faire, défendre les frontières des Palestiniens. Ils en ont eu aussi, des frontières, qui ont été remises en cause par Israël, me semble-t-il.

Troisième échange.

J. — Puisque c’est une marche contre le racisme, malheureusement, est-ce qu’il sera traité du racisme anti-blanc, également ?

M. — Pas du tout. Parce qu’on réfute totalement le racisme anti-blanc. Je ne sais pas, peut-être qu’il y a des gens qui y croient ici, qui sont présents. Enfin, moi, je n’y crois pas du tout, non.

J. — Lorsqu’on traite un enfant dans un collège de « face de craie »… Par exemple, lorsqu’on traite une personne de « sale bouer », vous savez, c’est un…

M. — « Sale bouer » ?

J. — « Sale bouer », qui veut dire sale blanc. Donc, une personne qui serait traitée de sale blanc, ce n’est pas du racisme anti-blanc ?

M. — Ça peut arriver. C’est déplorable, oui, c’est déplorable. Il faut le dénoncer, mais le racisme, c’est un système. Vous savez ce que c’est, ou pas ?

L’Éducation aux Médias et à l’Information (EMI) est une dynamique qui fait consensus quant à sa nécessité dans le monde contemporain, de la même manière que l’éducation critique au langage proposée par les structuralistes des années 1960, avec en premier lieu Roland Barthes, qui avait propulsé l’analyse du discours hors du champ artistique, pour aller jusqu’à l’analyse des images de la publicité par exemple. Il semble essentiel de conscientiser la manière dont les médias et l’information fabriquent nos opinions et nos visions du monde, ce qui, d’un côté, crée de la cohésion, mais qui, bien souvent, se fait au prix d’une manipulation de masse, manipulation qui, aussi étonnant que cela puisse paraître, est le propre des grandes démocraties contemporaines (cf. David Colon).

Les démocraties tiennent sur des règles communes ainsi que sur la capacité des citoyennes et citoyens à penser par soi-même, de façon libre, afin de pouvoir, au fur et à mesure, faire évoluer ces règles pour qu’elles ne deviennent jamais des dogmes emprisonnants. Ainsi, l’Éducation aux Médias et à l’Information est, à mon sens, une démarche de construction de l’esprit critique, c’est-à-dire la capacité de penser par soi-même, ce qui est diamétralement opposé à « penser comme il faut ».

L’Éducation aux Médias et à l’Information doit donc embrasser la critique de tous les médias, y compris ceux qui sont les plus légitimés par les pouvoirs en place, et dont on découvre généralement après coup à quel point leur rôle était parfois bien davantage de désinformer que d’informer. Penser par soi-même est l’un des plus grands risques sociaux qui soient, car c’est prendre le risque d’être rejeté·e, exclu·e. Le grand paradoxe réside dans cette polarité : d’un côté, la pensée unique, pétrie de mensonges institutionnalisés ; de l’autre, la pensée relativiste qui remet tout en question et engendre ce que l’on nomme le complotisme.

Comment ne pas perdre sa raison et se mettre en capacité de cultiver toujours sa curiosité, sa créativité, son ouverture d’esprit et sa capacité de remise en question ? C’est cela, à mon sens, l’enjeu de l’Éducation aux Médias et à l’Information. Je partage ici des méthodes, des réflexions et des propositions fondées sur mes nombreuses expériences dans ce domaine.


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