L’éducation aux médias et à l’IA par la créativité

24 octobre 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Et si l’intelligence artificielle devenait un outil pour développer l’esprit critique ? Récit d’une séquence de formation, qui propose de repenser l’éducation aux médias par la créativité, l’humilité et l’expérimentation collective.

Une formation repensée pour les professionnel·le·s de la culture

Cette session s’inscrivait dans le cadre d’un stage « Éducation du regard : images, médias, information », entièrement repensé par Florian Lecron (responsable des formations) pour Images en bibliothèques. Pendant trois jours à la Bibliothèque nationale de France, une quinzaine de bibliothécaires venu·e·s de toute la France, de Clamart à Lorient, de Neuilly à Épinal, se sont retrouvé·e·s pour approfondir leurs compétences en éducation aux médias et à l’information. Le programme était ambitieux et diversifié, reliant les enjeux numériques contemporains aux questions fondamentales de l’éducation aux médias, pour une très grande satisfaction des stagiaires.

Ma contribution portait spécifiquement sur l’intelligence artificielle dans le champ de l’éducation aux médias. Avant d’entrer dans le vif du sujet technique, j’ai souhaité poser un préambule que je considère comme essentiel. Car l’éducation aux médias n’est pas un sujet anodin, et encore moins un territoire où l’on peut avancer avec des certitudes toutes faites.

Les participant·e·s représentaient une belle diversité de structures et d’expériences : certain·e·s géraient des fonds audiovisuels, d’autres organisaient déjà des ateliers d’éducation aux médias avec des scolaires, d’autres encore étaient en charge de projets numériques dans leurs médiathèques. Tou·te·s partageaient néanmoins une même attente : trouver des outils concrets pour engager leurs publics, notamment les jeunes, dans une réflexion critique sur les images et l’information.

Le paradoxe démocratique de l’esprit critique

Avant toute chose, j’ai tenu à situer les véritables enjeux de l’éducation aux médias. Nous parlons souvent d’esprit critique comme d’une évidence, d’un objectif noble et consensuel. Pourtant, la réalité est bien plus complexe et exigeante. L’esprit critique, c’est avant tout la capacité à penser par soi-même. Et cette pensée par soi-même représente paradoxalement un grand danger social, car elle peut conduire à l’exclusion du groupe. Comme le soulignait Hannah Arendt dans La Crise de la culture (1972), la pensée critique implique un retrait du monde commun pour mieux y revenir.

Ainsi, j’avais apporté un certain nombre de livres, posés sur une table au milieu de la salle, qu’il·elle·s se sont approprié·e·s en début de session, qu’il·elle·s ont photographiés, et dont il·elle·s ont partagé les photos dans une interface numérique très simple d’accès que j’avais créée pour il·elle·s. C’est aussi un outil de médiation que je leur ai ainsi transmis, par leur propre expérience. Il·elle·s allaient, par la suite, mettre leurs propres films en ligne dans cet espace de façon autonome, avant la projection finale.

Revenons à l’« esprit critique », ce mot que nous prononçons avec tant de facilité est en réalité extrêmement difficile à mettre en œuvre. La plus grande des difficultés réside dans le fait d’assumer son désaccord avec la pensée des autres, fussent-il·elle·s majoritaires. Il ne s’agit pas d’un exercice intellectuel désincarné, mais d’un véritable acte de courage qui engage notre position sociale et notre sentiment d’appartenance.

Cette difficulté est partagée autant par les participant·e·s que par la personne qui anime. Malgré le sujet même qui est le nôtre, nous pouvons, en tant que personnes qui animent, nous retrouver à avoir peur d’être déstabilisé·e·s. Et ne pas l’accepter. Et donc nous retrouver à prendre le pouvoir sur les personnes en leur imposant notre pensée. Alors même que le sujet de l’éducation aux médias se situe précisément à l’inverse de cela. C’est pourquoi je considère l’éducation aux médias comme l’un des sujets éducatifs les plus difficiles et les plus exigeants à mener.

L’humilité comme prérequis pédagogique

J’ai insisté auprès des stagiaires bibliothécaires sur un point qui peut sembler provocateur mais qui me paraît fondamental : ceu·celles·x qui croient, dans le champ de l’éducation aux médias, qu’il·elle·s ont raison, qu’il·elle·s ont une bonne parole à transmettre, eh bien ce sont précisément eu·elle·x qui auraient besoin d’être éduqué·e·s aux médias ! Car il·elle·s sont, sans s’en rendre compte, à l’opposé radical des valeurs démocratiques qu’il·elle·s sont censé·e·s transmettre.

Ce préambule n’a rien d’un discours démagogique. C’est au contraire un discours d’exigence démocratique, qu’il faut s’appliquer à soi-même avant toute chose. Et c’est un exercice très difficile, ne nous le cachons pas. Poser ce préambule me semblait essentiel pour que l’ouverture soit réellement présente dans notre approche de l’éducation aux médias, dans nos façon d’être ensemble, qui est la base de la possibilité d’un travail en commun, et pour que le respect des pensées différentes des miennes soit au cœur de notre démarche.

Sans cette prise de conscience préalable, nous risquons de fabriquer un espace social opposé à ce que nous voudrions défendre. L’histoire de l’éducation populaire regorge d’exemples où les meilleures intentions se sont transformées en nouvelles formes de domination symbolique. Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron l’ont brillamment démontré dans Les Héritiers (1964) : toute action éducative porte en elle le risque de reproduire les inégalités qu’elle prétend combattre.

TikTok, ou l’exercice radical de l’ouverture

Pour illustrer concrètement cette exigence d’ouverture, j’ai pris un exemple qui ne manque jamais de surprendre : j’ai affirmé devant les participant·e·s que TikTok était un espace merveilleux. Je sais pertinemment que ce n’est pas du tout l’idée reçue dominante, et c’est précisément pour cette raison que j’ai choisi cet exemple. Il s’agissait de prendre à dessein le contre-pied de l’idée reçue, afin que nous partagions ensemble l’ouverture qui doit être notre étalon vis-à-vis de nous-mêmes.

Si nous-mêmes ne nous sommes pas ouvert·e·s à ce qui nous dérange ou à ce que nous pouvons considérer comme dangereux pour la société, comment pourrions-nous prétendre éduquer les autres ? Ne faudrait-il pas d’abord que nous travaillions sur notre empathie pour nous rendre compte que peut-être ceu·celles·x qui utilisent TikTok pensent la même chose que nous, de nous ? Que peut-être il·elle·s nous trouvent aussi dangereu·x·ses pour la société et pour le monde parce que nous ne partageons pas leurs croyances, leurs pratiques culturelles, leurs modes d’expression ?

La personne qui pense qu’elle a raison parce qu’elle est, par exemple, laïque et que ceu·celles·x qui ne le sont pas seraient des êtres inférieur·e·s embourbé·e·s dans l’erreur, témoigne d’un obscurantisme qui la disqualifie de facto pour toute action d’éducation aux médias et de construction de l’esprit critique. Car elle n’a aucun esprit critique sur elle-même.

De la théorie à la pratique : entrer dans l’IA générative

Après ce préambule théorique et éthique, nous sommes rentré·e·s dans le vif du sujet : l’intelligence artificielle générative. J’avais au départ prévu simplement d’animer l’atelier, de la même manière que celui que j’avais mené au Forum des images avec les jeunes de l’école Tumo Paris. Mais je me suis vite rendu compte que les besoins des bibliothécaires étaient plus larges. Il s’agissait non seulement de leur faire vivre une expérience de création, mais aussi de leur transmettre des outils conceptuels, des réflexions critiques et des prises de distance par rapport à ce sujet, à ses outils et à ses préoccupations, bien au-delà d’un modèle d’atelier reproductible.

L’atelier que je propose habituellement aux adolescent·e·s de Tumo suit un processus précis en plusieurs étapes : utilisation de l’IA pour imaginer un scénario, génération de prompts pour créer des images, création des visuels avec des outils comme Playground v2.5 via l’application Pœ.com, puis montage vidéo avec l’application CapCut. Le tout se déroule sur les téléphones portables des participant·e·s, démocratisant ainsi l’accès à ces technologies. Les thématiques proposées tournent autour de l’avenir, des risques et promesses de l’IA, ou encore des futurs métiers. La mise en abyme des questions autour de l’IA, avec les outils de l’IA, me semble particulièrement féconde.

Pour les bibliothécaires, j’ai adapté la formule. Plutôt que de les faire passer immédiatement à la création, j’ai d’abord pris le temps d’expliquer le contexte historique et technique des IA génératives. Nous avons évoqué Ada Lovelace, pionnière de la programmation, la « vallée de l’étrange » théorisée par Masahiro Mori, les représentations cinématographiques de l’IA dans Tron, Terminator ou Matrix, la notion de singularité technologique, le deep learning, les tests de Turing, les lois de la robotique d’Asimov, les victoires de Deep Blue et AlphaGo, etc.

La créativité comme méthode de dédramatisation

Ensuite, je les ai engagé·e·s dans le processus créatif. Nous avons exploré tous les éléments qui constituent un film, et j’ai insisté sur le point que ce qui compte n’est pas tant la « maîtrise » d’une technologie, mais ce au service de quoi on peut la mettre. Car en cliquant sur un seul bouton, on peut faire créer une vidéo par une IA, mais par contre, faire un film, qui nous ressemble, qui transmet un point de vue sur le monde, c’est un engagement dans les détails d’un processus. Donc, le plus important, c’est le processus, la méthode, la façon d’engager du sens et du sensible dans ce qu’on fait.

Nous avons donc précisé les éléments d’un film et les étapes de sa réalisation : écriture, story-board, montage des images fixes, application des animations IA pour créer le mouvement, et puis enregistrement des voix de façon incarnée, pour réhumaniser le film.

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Puis, je leur ai fait une démonstration complète du déroulé technique, et il·elle·s ont été immédiatement très motivé·e·s et très autonomes. En peu de temps, il·elle·s ont réussi à créer des films très diversifiés, chacun·e explorant des directions esthétiques et narratives différentes. Certain·e·s ont imaginé des futurs dystopiques, d’autres ont créé des clips poétiques, d’autres encore ont développé des récits documentaires sur l’impact de l’IA dans les bibliothèques.

Ce qui m’a particulièrement frappé, c’est la rapidité avec laquelle il·elle·s se sont approprié les outils. Alors que je m’attendais à devoir accompagner chaque binôme de manière très rapprochée, j’ai constaté qu’après la démonstration initiale, il·elle·s expérimentaient librement, testaient différentes approches, se conseillaient mutuellement. L’autonomie créative était au rendez-vous.

Je leur avais bien expliqué que ce qui importait, c’était le cheminement, l’importance qu’on donne pour soi à ce qu’on va faire. Un film est composé d’énormément d’éléments, et il ne faut surtout pas rester sur la technique mais vraiment rentrer dans le contenu, dans le sens de pourquoi on fait les choses. Cette approche rejoint ce que Célestin Freinet développait avec ses techniques d’expression libre : la technique n’est qu’un moyen au service d’une intention créatrice et d’un questionnement personnel.

Les enjeux critiques révélés par la pratique

La force de cette approche par la créativité, c’est qu’elle dédramatise le sujet des médias. Plutôt que de tenir un discours moralisateur ou anxiogène sur les dangers de l’IA, nous permettons aux participant·e·s de l’expérimenter concrètement, d’en comprendre les mécanismes, les possibilités et les limites. Et pour autant, cette méthode permet de construire un véritable esprit critique, c’est-à-dire une pensée par soi-même, ancrée dans l’expérience vécue plutôt que dans des préjugés ou des peurs abstraites.

Durant l’atelier, plusieurs questionnements critiques ont émergé naturellement de la pratique elle-même. D’où viennent les images générées par l’IA ? Quels sont les enjeux en termes de droits d’auteur·rice·s ? Quelle est l’empreinte écologique de ces technologies ? Comment ces outils formatent-ils notre créativité ? Ces questions n’ont pas été imposées de l’extérieur, mais ont surgi de façon organique du processus créatif lui-même.

Une participante a notamment remarqué que, malgré ses efforts pour créer des personnages diversifiés, l’IA tendait à reproduire certains stéréotypes esthétiques. Un·e autre a constaté la difficulté à obtenir une cohérence visuelle d’une image à l’autre, ce qui l’a amené·e à réfléchir sur la question de l’identité et de la continuité narrative. Ces observations empiriques ont ensuite nourri des échanges collectifs sur les biais algorithmiques et les limites actuelles de ces technologies.

Le moment de la projection finale des films fut très important : tou·te·s étaient allé·e·s au bout, et ont montré aux autres leur travail, d’une incroyable diversité, en si peu de temps et avec les mêmes consignes et les mêmes outils.

Transmettre l’exigence plutôt que des certitudes

Au terme de demi-journée de formation, je suis reparti·e convaincu·e que notre rôle, en tant qu’éducateur·rice·s aux médias, n’est pas de transmettre des certitudes mais une exigence. L’exigence de l’ouverture à l’autre. L’exigence de la remise en question de nos propres préjugés. L’exigence de la pensée complexe qui refuse les réponses toutes faites.

Les bibliothécaires présent·e·s sont reparti·e·s avec des compétences techniques nouvelles, certes. Mais j’espère surtout qu’il·elle·s ont intégré une posture, une éthique de l’éducation aux médias qui place l’humilité et le dialogue au centre de la pratique. Car c’est cette posture qui fera la différence dans leurs futurs ateliers avec les publics de leurs médiathèques.

Comme l’écrivait Paulo Freire dans Pédagogie de l’opprimé (1968), « personne n’éduque autrui, personne ne s’éduque seul·e, les êtres humains s’éduquent ensemble, par l’intermédiaire du monde ». Cette formation aura été, je l’espère, un espace de co-éducation où chacun·e, moi y compris, aura appris des autres. Un espace où nous avons collectivement exploré comment les outils d’intelligence artificielle peuvent servir non pas à imposer une vision du monde, mais à ouvrir des espaces de questionnement et de création partagés.

L’Éducation aux Médias et à l’Information (EMI) est une dynamique qui fait consensus quant à sa nécessité dans le monde contemporain, de la même manière que l’éducation critique au langage proposée par les structuralistes des années 1960, avec en premier lieu Roland Barthes, qui avait propulsé l’analyse du discours hors du champ artistique, pour aller jusqu’à l’analyse des images de la publicité par exemple. Il semble essentiel de conscientiser la manière dont les médias et l’information fabriquent nos opinions et nos visions du monde, ce qui, d’un côté, crée de la cohésion, mais qui, bien souvent, se fait au prix d’une manipulation de masse, manipulation qui, aussi étonnant que cela puisse paraître, est le propre des grandes démocraties contemporaines (cf. David Colon).

Les démocraties tiennent sur des règles communes ainsi que sur la capacité des citoyennes et citoyens à penser par soi-même, de façon libre, afin de pouvoir, au fur et à mesure, faire évoluer ces règles pour qu’elles ne deviennent jamais des dogmes emprisonnants. Ainsi, l’Éducation aux Médias et à l’Information est, à mon sens, une démarche de construction de l’esprit critique, c’est-à-dire la capacité de penser par soi-même, ce qui est diamétralement opposé à « penser comme il faut ».

L’Éducation aux Médias et à l’Information doit donc embrasser la critique de tous les médias, y compris ceux qui sont les plus légitimés par les pouvoirs en place, et dont on découvre généralement après coup à quel point leur rôle était parfois bien davantage de désinformer que d’informer. Penser par soi-même est l’un des plus grands risques sociaux qui soient, car c’est prendre le risque d’être rejeté·e, exclu·e. Le grand paradoxe réside dans cette polarité : d’un côté, la pensée unique, pétrie de mensonges institutionnalisés ; de l’autre, la pensée relativiste qui remet tout en question et engendre ce que l’on nomme le complotisme.

Comment ne pas perdre sa raison et se mettre en capacité de cultiver toujours sa curiosité, sa créativité, son ouverture d’esprit et sa capacité de remise en question ? C’est cela, à mon sens, l’enjeu de l’Éducation aux Médias et à l’Information. Je partage ici des méthodes, des réflexions et des propositions fondées sur mes nombreuses expériences dans ce domaine.


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