Dans notre univers médiatique saturé d’informations, on nous vend le « fact-checking » comme une bouée de sauvetage. Une promesse de vérité pure, objective. Mais je n’y crois pas. C’est même, à mon sens, la pire chose qui soit arrivée au journalisme, voici pourquoi.
Ce que je reproche fondamentalement au fact-checking, c’est son affichage, sa prétention à valider des « faits » de manière neutre. Il se présente comme un arbitre impartial qui trierait le vrai du faux. Or, cette posture est un mensonge. La manière dont une vérification est menée est toujours, et inévitablement, éminemment subjective. Le simple choix du sujet à vérifier, des expert·e·s ou témoins à interroger, des données à retenir est déjà un acte partial, orienté par un point de vue préexistant. L’impartialité n’existe pas. Tout est partial, il est très important d’en avoir conscience. Prétendre à une vérité unique, « objective », « scientifique », sachons que c’est forcément mentir, c’est-à-dire fabriquer la vérité acceptable. C’est ce que décrit très bien George Orwell dans son roman dystopique 1984, écrit en 1948 : le « Ministère de la Vérité » y a pour rôle de réécrire constamment l’histoire et les faits pour les conformer à la ligne du Parti.
Quand on observe de près les argumentations des fact-checkeur·euse·s, on s’aperçoit qu’ils et elles font comme tout le monde : ils et elles ont une opinion et cherchent ce qui va la corroborer. Il et elles ne font pas autre chose, mais ont la prétention du contraire. Le problème n’est pas la subjectivité en soi, mais le déni de cette subjectivité. Cette hypocrisie me déprime particulièrement. Elle fabrique du mensonge en se parant des vertus de la Vérité. C’est bien une sorte de « ministère de la vérité » qui ne dit pas son nom, une entreprise qui, sous prétexte de nous éclairer, nous impose une vision du monde sans jamais l’assumer comme telle. Cette démarche est d’autant plus malhonnête qu’elle nie la nature même de l’information.
D’ailleurs, le philosophe Gilles Deleuze avait bien documenté ce qu’est l’information médiatique, dans une conférence en 1987 (citation complète dans mon article « Présence contre la foule calme »). Pour lui, l’information n’est pas communication mais injonction, c’est un système de mots d’ordre qui nous dit quoi penser. « L’information, c’est le système contrôlé des mots d’ordre qui ont cours dans une société donnée ». Le fact-checking est l’aboutissement de ce système : il ne nous invite pas à réfléchir, il nous somme de croire.
Aussi, le philosophe Jacques Derrida disait en substance dès les années 1960 que « tout texte est produit dans une interprétation, et c’est cette interprétation qui donne sens au fait ». C’est donc un abus d’autorité que de présenter comme univoque ce qui est en réalité, toujours, un construit culturel et idéologique.
J’avoue avoir une pointe de nostalgie de l’époque où les journaux assumaient leurs lignes politiques. On savait que Libération était à gauche, que L’Humanité représentait le parti communiste, que Le Figaro défendait des positions conservatrices et que Le Monde était au centre gauche (on en est si loin aujourd’hui, alors que Le Monde est devenu une sorte d’écran publicitaire argumenté pour le capitalisme triomphant et le macronisme scélérat). Il y avait donc un « contrat de lecture » honnête. Le lectorat connaissait le point de vue depuis lequel on lui parlait et pouvait ainsi aiguiser son propre esprit critique. Il était d’ailleurs courant de lire plusieurs journaux pour forger soi-même son point de vue personnel. Qui fait cela aujourd’hui ? De toutes façons, ce sont quasiment les mêmes informations dans tous les organes de presse, dominés par la logique du présent, qui relaient les mêmes dépêches de l’AFP au plus vite, afin d’être le premier ou la première à capter l’audience.
Aujourd’hui, l’hypocrisie généralisée qui consiste à masquer les intérêts économiques et politiques derrière un vernis d’objectivité me semble bien plus pernicieuse. La plupart des grands médias ont sombré dans la pseudo-vérité partiale et hypocrite, souvent inconsciente chez les journalistes elles-mêmes et eux-mêmes, rongé·e·s de l’intérieur par leur dépendance aux puissances financières qui les possèdent.
Je plaide donc pour un retour à un journalisme qui assume pleinement sa dimension subjective et ses partis pris. Un journalisme où les auteur·rice·s signent leurs articles et engagent leur responsabilité personnelle. Un journalisme qui présente des points de vue argumentés plutôt que de prétendues vérités objectives. Un journalisme qui fait confiance à l’intelligence critique du lectorat plutôt que de lui mâcher de façon mensongère le travail de réflexion.
Alors je préfère, et de loin, lire un livre écrit par un·e historien·ne, un·e sociologue ou un·e philosophe qui donne explicitement son point de vue, qui ne fait pas semblant qu’il est situé, partial, subjectif. Car au moins, l’auteur·rice ne prétend pas être neutre. Il ou elle révèle son positionnement, s’inscrit dans une tradition de pensée, et le lectorat peut ensuite se situer en conséquence. L’auteur·rice ne prétend pas me livrer « la vérité » mais sa compréhension des événements, nourrie par ses recherches, ses réflexions, son parcours intellectuel. Cette honnêteté intellectuelle me paraît infiniment plus précieuse que les prétentions à l’objectivité des fact-checkeur·euse·s.
De même, quand quelqu’un·e me signale un article intéressant, je peux le lire avec la distance critique nécessaire, en sachant qu’il s’agit d’un point de vue parmi d’autres. Cette médiation par une tierce personne introduit ce « pas de côté » salutaire qui me permet de ne pas être happé par l’urgence et l’émotion de l’actualité immédiate.
L’information n’est jamais neutre. Elle est toujours le produit d’un regard, d’une sélection, d’une mise en forme. Reconnaître cette réalité, c’est redonner sa dignité au journalisme et respecter l’intelligence du public. C’est aussi échapper à cette « fabrique du mensonge » qu’est devenu le fact-checking, cette imposture qui consiste à faire passer des opinions pour des faits et des jugements partiaux pour des vérités universelles.
Recevoir une information dite « chaude » une semaine plus tard ne change absolument rien à ma vie. Au contraire, cela me protège de cette énergie dévorante de l’instant, de cette obligation à réagir dans l’urgence. Je préfère m’ancrer dans des temporalités plus longues, celles de la réflexion et de l’analyse, qui sont pour moi les seules à même de produire une pensée véritablement libre. C’est un choix délibéré pour préserver ma capacité à penser par moi-même, loin des mots d’ordre.
Je ne rejette pas en bloc l’idée de vérification, ni la nécessité de débusquer des mensonges grossiers. Mais je crois qu’il faut briser l’illusion que le fact-checking serait un accès direct au réel. Il n’offre pas une vérité, seulement une construction parmi d’autres, et souvent très orientée, en prétendant le contraire.
Ce que je défends, au fond, c’est la nécessité de nuance et de pluralité. Le réel ne se résume jamais à une ligne validée. Ce qui menace la démocratie, ce n’est pas tant la circulation d’opinions divergentes que la prétention d’un discours à incarner « la vérité » ultime.
À mes yeux, le problème ne réside pas seulement dans la méthode, mais aussi dans son usage social et politique. Le fact-checking a pris une place énorme dans l’espace public, notamment depuis la période Covid (2020-2022), au point de devenir un instrument de marginalisation. La personne que l’on estampille « fake » ou « erronée » se retrouve déclassée, parfois ridiculisée, sans que soit interrogée la pertinence du travail critique qui l’a conduite à ce statut.
Le plus troublant est que ce procédé passe pour protecteur, démocratique, gardien contre la désinformation. Mais en réalité, il fabrique une violence symbolique d’un type nouveau : si on est désigné·e par un·e fact-checkeur·euse comme propagateur·rice de « fausse information », notre discours est immédiatement relégué au champ de l’inacceptable, du mensonge, de l’extrémisme, bref, jugé comme dangereux pour la communauté. Et ce tribunal médiatique aura sanctionné sans aucun débat contradictoire.
Cette culture de la vérité unique et de la « bonne pensée » génère donc une violence symbolique terrible. Elle diabolise toute opinion divergente et crée des ennemis et ennemies là où il devrait y avoir du débat. Cette violence, bien que feutrée, n’est pas moins nocive que la violence explicite qu’elle prétend combattre. Elle est la violence des « bien-pensant·e·s », qui, sous couvert de bonnes intentions, stigmatisent et excluent.
Une histoire personnelle m’a permis de comprendre la profondeur de cette violence. Un ancien compagnon de ma mère, rescapé du camp de concentration de Mauthausen pendant la Seconde Guerre Mondiale, m’a un jour confié une chose qui m’avait pendant longtemps semblée incompréhensible. Il m’a raconté qu’à leur libération, on les avait fait parader, décharnés, sur des camions traversant les villes, sous des bannières « Plus jamais ça ». Il m’a dit : « Ça, c’était pire que ce que j’ai vécu dans le camp ». Dans le camp, malgré l’horreur absolue et le numéro tatoué, il pouvait exister encore en tant que sujet, capable de haine, d’amour, de résistance, quitte à risquer sa vie. Sur ce camion, il n’était plus qu’un objet, un symbole utilisé, instrumentalisé pour servir une affirmation politique, aussi juste soit-elle. Il était totalement dépossédé de lui-même. Les « gens biens » l’avaient plus humilié en une journée que ce qu’avaient fait ses bourreaux en plusieurs années.
Aujourd’hui, je comprends ce qu’il voulait dire. C’est précisément ce que je ressens face à l’injonction permanente à la peur et à l’indignation, que ce soit face à l’élection de Trump ou à la montée de l’extrême droite. Cette panique morale collective nous dépossède de notre capacité d’analyse. Elle nous enferme dans des émotions qui nous empêchent de penser calmement et de construire du positif.
Alors mon énergie, je choisis de la mettre ailleurs, dans la construction patiente de mon propre chemin, et non dans une révolte stérile contre un système que je ne peux changer, mais qu’il est important de comprendre et d’analyser. Je préfère me préserver pour rester un sujet pensant.
L’Éducation aux Médias et à l’Information (EMI) est une dynamique qui fait consensus quant à sa nécessité dans le monde contemporain, de la même manière que l’éducation critique au langage proposée par les structuralistes des années 1960, avec en premier lieu Roland Barthes, qui avait propulsé l’analyse du discours hors du champ artistique, pour aller jusqu’à l’analyse des images de la publicité par exemple. Il semble essentiel de conscientiser la manière dont les médias et l’information fabriquent nos opinions et nos visions du monde, ce qui, d’un côté, crée de la cohésion, mais qui, bien souvent, se fait au prix d’une manipulation de masse, manipulation qui, aussi étonnant que cela puisse paraître, est le propre des grandes démocraties contemporaines (cf. David Colon).
Les démocraties tiennent sur des règles communes ainsi que sur la capacité des citoyennes et citoyens à penser par soi-même, de façon libre, afin de pouvoir, au fur et à mesure, faire évoluer ces règles pour qu’elles ne deviennent jamais des dogmes emprisonnants. Ainsi, l’Éducation aux Médias et à l’Information est, à mon sens, une démarche de construction de l’esprit critique, c’est-à-dire la capacité de penser par soi-même, ce qui est diamétralement opposé à « penser comme il faut ».
L’Éducation aux Médias et à l’Information doit donc embrasser la critique de tous les médias, y compris ceux qui sont les plus légitimés par les pouvoirs en place, et dont on découvre généralement après coup à quel point leur rôle était parfois bien davantage de désinformer que d’informer. Penser par soi-même est l’un des plus grands risques sociaux qui soient, car c’est prendre le risque d’être rejeté·e, exclu·e. Le grand paradoxe réside dans cette polarité : d’un côté, la pensée unique, pétrie de mensonges institutionnalisés ; de l’autre, la pensée relativiste qui remet tout en question et engendre ce que l’on nomme le complotisme.
Comment ne pas perdre sa raison et se mettre en capacité de cultiver toujours sa curiosité, sa créativité, son ouverture d’esprit et sa capacité de remise en question ? C’est cela, à mon sens, l’enjeu de l’Éducation aux Médias et à l’Information. Je partage ici des méthodes, des réflexions et des propositions fondées sur mes nombreuses expériences dans ce domaine.