La loi interdisant les réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans a été votée dans la nuit du 26 au 27 janvier 2026 par l’Assemblée nationale. Plutôt que de simplement la déplorer, je propose ici de la comprendre comme un symptôme, celui de la domination adulte, et d’en tirer les conséquences pour inventer, ensemble, de nouvelles voies.
Serge Tisseron, psychiatre et membre de l’Académie des Technologies, a identifié dans sa tribune au Monde du 7 janvier 2026, puis sur son blog, deux angles morts majeurs de cette loi. Le premier concerne l’éducation au numérique : les enfants tenus à l’écart des réseaux sociaux jusqu’à 15 ans risquent de les découvrir plus tard de façon tout aussi problématique, sans aucune préparation, d’autant plus que le ministère de l’Éducation nationale reste muet sur cette question. Le second porte sur l’absence de mesures concernant les alternatives aux écrans : les adolescents ont besoin de se rencontrer, de tisser des liens avec des pairs en dehors du cercle familial, et cette loi ne prévoit rien pour leur offrir des espaces physiques de socialisation, pour compenser ceux qui leur sont retirés.
Je partage profondément ces analyses. Mais je voudrais aller plus loin, préciser ma pensée, et surtout proposer des pistes constructives pour faire avec la situation telle qu’elle est désormais. Car cette loi est votée, il faut la prendre en compte. Ce n’est pas contre Serge Tisseron que j’écris, nous sommes proches, en confiance, même quand nous avons des désaccords. C’est plutôt pour prolonger la réflexion là où elle me semble avoir besoin de l’être.
Commençons par le premier angle mort, celui de l’absence d’éducation au numérique. Ce constat pointe en réalité quelque chose de bien plus profond qu’un simple oubli législatif. Il révèle quelque chose qu’il faut nommer : la domination adulte.
Cette loi a été votée par 130 voix contre 21, en procédure accélérée. Quasiment tous les partis politiques représentés à l’Assemblée l’ont soutenue, à l’exception de La France insoumise et de deux députés écologistes. Autrement dit, des adultes, en place de pouvoir, ont décidé pour des jeunes d’un sujet qu’ils ne connaissent pas, qu’ils ne vivent pas, et qu’ils ne comprennent pas et ne veulent même pas chercher à comprendre. Des adultes qui, pour la plupart, sont rigoureusement incompétents sur la question des réseaux sociaux, car leur propre expérience numérique est limitée, superficielle, et le plus souvent dépourvue de toute réflexivité critique (c’est-à-dire de questions sur leurs propres usages).
Yves Bonnardel, dans son ouvrage La domination adulte : l’oppression des mineurs (2015, éditions Le Hêtre Myriadis, préface de Christine Delphy), a réalisé un travail de recherche historique et sociologique approfondi sur cette question. Il montre que la domination adulte est une manifestation de l’âgisme, c’est-à-dire des discriminations fondées sur l’âge, qui structurent nos sociétés. Les enfants sont réputés particulièrement vulnérables et écopent, sous ce prétexte, d’un statut dit « de mineur » qui leur retire l’exercice des droits dont jouissent les adultes. Ce statut entérine en réalité diverses formes de sujétions, et partant, de violences. Bonnardel démontre que la famille et l’école sont parmi les lieux privilégiés d’exercice de cet ordre adulte, et que la notion même de « protection de l’enfance » sert souvent de couverture à un système de contrôle dont les enfants sont les premiers à pâtir. Ce que Bonnardel appelle l’« adultisme » opère exactement de la même manière que les autres systèmes de domination : il se présente comme naturel, évident, incontestable, et ses victimes n’ont quasiment aucun pouvoir pour le contester, sinon la désobéissance, qui peut entraîner de terribles punitions.
Cette loi en est un exemple presque caricatural. Car voici le paradoxe que personne ne veut voir : ce sont précisément les adultes qui sont les plus vulnérables sur les réseaux sociaux. Une étude publiée dans la revue RESET (Recherches en sciences sociales sur Internet) montre que les adolescents maîtrisent mieux que les adultes les outils de protection de leur vie privée en ligne. Loin d’être dans un dévoilement irréversible de leur intimité, les jeunes s’inscrivent dans une gestion stratégique de leur capital social, où la frontière entre privé et public est pensée, négociée, réajustée en permanence. L’enquête récente de la CNIL menée par Mehdi Arfaoui et Jennifer Elbaz en 2025, Numérique adolescent et vie privée, fondée sur 130 entretiens auprès de collégiens et 600 questionnaires auprès de parents, confirme ce constat : l’appropriation du numérique par les jeunes se fait de manière progressive, négociée avec les parents, et loin des paniques morales qui dominent le débat public.
Les adultes, en revanche, se laissent bien plus souvent manipuler par les mécanismes de captation de l’attention, acceptent sans les lire les conditions d’utilisation, partagent leurs données personnelles sans discernement, parfois mettent en risque à cause de cela les organisations dans lesquelles ils travaillent (notamment par leurs usages désordonnés de l’IA, ou des outils Microsoft par exemple), gèrent leurs mots de passe de façon déplorable, tombent dans les pièges de la désinformation, et sont les premières victimes des arnaques en ligne. Ce n’est pas parce qu’ils sont « bêtes », c’est tout simplement parce qu’ils sont moins outillés : ils n’ont pas grandi dans ces environnements, ils en comprennent très mal les codes, les mécanismes, ainsi que les subtiles économies de la visibilité et de l’attention. Et du coup, dans un mécanisme psychique classique, ils projettent sur les jeunes leur propre incompréhension. C’est un phénomène bien connu en psychanalyse : la projection, qui consiste à attribuer à l’autre ce qui nous appartient, et notamment nos propres difficultés. Les adultes, dépassés par un monde numérique qu’ils ne maîtrisent pas et qui les met en difficulté, projettent cette peur et cette incompétence sur les jeunes, transformés en victimes désignées d’un danger auxquels ils sont en réalité eux-mêmes les premiers exposés, et par rapport auxquels les jeunes pourraient en réalité les aider. Ultime paradoxe.
Cela ne signifie pas que les enfants et les adolescents n’ont pas besoin d’accompagnement. Bien sûr qu’ils en ont besoin. Mais d’accompagnement, pas d’interdiction. Car ce genre d’interdiction sera inévitablement contourné, plusieurs députés l’ont eux-mêmes reconnu lors des débats à l’Assemblée. C’est exactement le mécanisme de la prohibition aux États-Unis au début du XXe Siècle : interdire des pratiques légitimes ne les fait pas disparaître, cela les rend clandestines. On ne supprime pas un besoin anthropologique par un article de loi. On le repousse dans l’ombre, et dans l’ombre, il échappe à tout encadrement, à tout accompagnement, à tout dialogue.
Il est révélateur que l’une des voix les plus pertinentes dans ce débat parlementaire ait été celle de Louis Boyard, le jeune député LFI du Val-de-Marne, né en 2000 et qui connaît ces réalités de l’intérieur. Il a dénoncé une loi d’affichage, dont on ignore si elle s’appliquera réellement, pointant que les promoteurs de cette loi ne savent même pas qui devra l’appliquer, et qu’au lieu d’accompagner les jeunes, on a supprimé 400 postes de psychologues dans l’Éducation nationale. Il a aussi alerté sur la dérive sécuritaire du dispositif : cette loi ouvre la possibilité d’une vérification d’identité pour tout le monde, quel que soit l’âge, sur l’ensemble des réseaux sociaux. Sa proximité avec l’expérience vécue des jeunes lui confère un savoir que la plupart des autres députés n’ont tout simplement pas. Et c’est précisément là que se joue la question de la domination adulte : ceux et celles qui savent ne sont pas écoutés, précisément parce qu’ils sont jeunes.
Je voudrais proposer de regarder cette loi non pas seulement comme une erreur politique, mais comme un symptôme. Le mot mérite qu’on s’y arrête, car il est précisément ce qui permet de comprendre la logique profonde à l’œuvre.
En psychanalyse, un symptôme n’est jamais ce qu’il paraît être. Il est un compromis entre un désir et une défense, une formation qui exprime de manière détournée ce que le sujet ne parvient pas à formuler directement. Freud a montré que le symptôme est à la fois souffrance et tentative de guérison : il signale un conflit psychique tout en tentant de le résoudre, de manière inadaptée. Appliquée au champ social, cette lecture est éclairante. Cette loi est un symptôme collectif. Le désir, c’est celui de protéger les enfants, intention légitime, que personne ne conteste. Mais la défense, elle, révèle autre chose : le besoin de contrôler ce qu’on ne comprend pas, de réaffirmer un pouvoir qui vacille face à un monde qui échappe.
En ethnologie, on retrouve un mécanisme analogue dans ce que les anthropologues appellent les rites de purification. Lorsqu’une communauté se sent menacée par un élément qu’elle ne comprend pas, elle désigne un objet à exclure, un bouc émissaire, et le rituel d’exclusion restaure symboliquement l’ordre menacé. Ici, les réseaux sociaux jouent ce rôle d’objet impur, et l’interdiction fonctionne comme un rite d’exclusion : en les bannissant pour les moins de 15 ans, la société adulte se rassure, se purifie, restaure un sentiment de contrôle. Mais le réel, lui, ne se laisse pas conjurer par un rituel.
D’un point de vue sociologique, Pierre Bourdieu peut nous aider à comprendre cette dynamique. Dans sa théorie de la violence symbolique, il montre que la domination la plus efficace est celle qui se fait reconnaître comme légitime par ceux-là mêmes qui la subissent. Le vote quasi unanime à l’Assemblée en témoigne : ce n’est pas un petit groupe qui impose sa volonté, c’est une croyance largement partagée qui se cristallise dans une loi, sans que personne ne prenne le temps d’examiner ses présupposés. Hannah Arendt, dans ses analyses du totalitarisme, distinguait précisément la dictature du totalitarisme par ce trait : dans le totalitarisme, la domination n’est pas seulement imposée d’en haut, elle est intériorisée par la majorité. C’est ce mécanisme que l’on observe ici : beaucoup de gens pensent sincèrement que cette interdiction est une bonne chose. Le symptôme se fait passer pour le remède.
Ce mécanisme de domination adulte s’inscrit d’ailleurs dans une longue histoire. Hésiode, en 720 avant notre ère, déplorait déjà une jeunesse insupportable. Comme le rappelle Paulo Freire dans Pédagogie des opprimés (1968), toute relation pédagogique autoritaire reproduit des schémas de domination où le sachant maintient l’ignorant dans sa position subalterne pour préserver son propre statut. Jacques Rancière, dans Le Maître ignorant (1987), montrait comment l’émancipation intellectuelle suppose de rompre avec cette logique de l’inégalité des intelligences. Et cette domination a tout à voir avec les autres systèmes de domination que nos sociétés perpétuent : la domination patriarcale, la domination hiérarchisée dans les entreprises, la domination de ceux qui savent sur ceux qui ne savent pas, alors même que souvent les sachants autoproclaimés sont ceux qui savent le moins. Ce que cette loi révèle, c’est une société de contrôle et non de confiance, une société de pouvoir et d’autorisation et non de liberté et d’émancipation.
Le second angle mort du débat, la question de la rencontre, mérite lui aussi d’être approfondi. Car il y a dans cette loi une dimension de déni proprement vertigineuse.
Ces mêmes adultes qui votent l’interdiction des réseaux sociaux pour les jeunes, ils et elles construisent une part considérable de leur vie affective au travers du numérique. Des plateformes comme Tinder ne sont pas des lieux de rencontres furtives : ce sont des espaces où des adultes se rencontrent véritablement, construisent des relations durables, fondent des familles. L’application Happn, fondée en France, propose même de renouer avec les personnes croisées dans la vie réelle. Des couples se forment, des enfants naissent de rencontres qui ont commencé sur un écran. Le numérique est devenu un espace fondamental de la rencontre humaine, y compris dans ce qu’elle a de plus intime et vital. Et les espaces physiques de rencontre, eux, se raréfient.
Mais voilà le déni : ces adultes considèrent que la réalité qu’ils vivent, qu’ils incarnent dans leurs propres pratiques, n’a rien à voir avec la réalité de leurs enfants. Comme si le numérique était dangereux pour les jeunes mais parfaitement anodin pour eux. Comme si les mécanismes de captation de l’attention, de manipulation algorithmique, de collecte de données, ne les concernaient pas. C’est une pensée magique, où la frontière de l’âge suffirait à transformer un espace dangereux en espace inoffensif.
Les modalités mêmes de la rencontre changent. Les façons anthropologiques de se risquer à l’autre, d’entrer en relation, de construire de la confiance, se transforment profondément. Ce n’est pas bien ou mal, c’est la réalité. Et légiférer en ignorant la réalité, c’est fabriquer de l’impuissance.
C’est précisément pour cette raison que cette loi va produire l’inverse de ce qu’elle annonce. Elle se présente comme un cadre, mais en réalité elle détruit tout cadre possible. Non seulement parce qu’elle retire aux parents une partie de leurs prérogatives éducatives, mais surtout parce qu’elle met un voile sur ce qui va se passer. Comme si interdire équivalait à faire disparaître. On interdit, donc ça n’existe plus. Pas besoin d’accompagner, pas besoin d’éduquer, pas besoin de comprendre. C’est la logique du déni érigée en politique publique.
Les jeunes auront largement recours à des VPN pour contourner l’interdiction, se retrouvant alors seuls face à leurs expériences numériques, sans aucun accompagnement. D’autres risquent de se replier sur des compagnons virtuels générés par l’intelligence artificielle, encore plus désocialisants. On aura donc fabriqué, par la loi, un nouvel espace d’Internet clandestin, un espace nécessaire à la vie des jeunes mais désormais soustrait à tout regard, à toute conversation, à tout accompagnement. C’est le principe même de la prohibition : on criminalise un usage, on ne le fait pas disparaître, et ce faisant on le rend d’autant plus dangereux, car sans plus aucun cadre.
Et je me souviens très bien, dans mon enfance, dans les années 1970, il n’y avait évidemment pas de réseaux sociaux, pas d’Internet. Mais il y avait une violence terrible dans les espaces adolescents. La violence physique, la drogue, les viols, des vécus douloureux, et les adultes mettaient un voile là-dessus. Il n’y avait quasiment aucune possibilité d’aide par les adultes, et quand elle existait, elle était le plus souvent mal comprise, mal gérée. Ce qu’on fait aujourd’hui avec cette loi, c’est exactement la même chose : on met à nouveau une barrière entre les adultes et les jeunes. On fabrique du silence là où il faudrait du dialogue. On abandonne les jeunes, qu’on isole dans leur sort, dont on fait semblant qu’il n’existe pas.
C’est ici que je voudrais développer un concept qui m’est cher et qui éclaire, je crois, l’impasse dans laquelle cette loi nous place. Ce concept, c’est celui du cadre.
Un cadre, tel que je le conçois et tel que mon expérience de pédagogue et de cinéaste me l’a appris, ce n’est pas ce qui interdit. C’est ce qui autorise. Un cadre véritable ne se confond pas avec un ensemble de règles imposées de l’extérieur. Souvent, dans le champ de l’éducation, on associe le cadre à une notion disciplinaire : il faudrait « cadrer » les élèves turbulents pour obtenir le silence, il faudrait que les enfants soient dociles pour que les adultes puissent accomplir leur mission éducative. Mais si ce « respect du cadre » est obtenu par la force, par la menace, par l’interdit de s’exprimer, on pourra certes obtenir des élèves silencieux, mais qui à l’intérieur d’eux-mêmes seront inquiets, angoissés, vigilants à ne pas déborder pour ne pas être réprimandés. C’est ce que j’appelle un « faux cadre », par analogie avec les notions de « vrai self » et de « faux self » élaborées par Donald Winnicott.
Les neurosciences confirment cette intuition clinique. Le bien-être, la confiance, les émotions positives font synthétiser des neurotransmetteurs comme la sérotonine, qui activent la capacité des neurones à créer de nouvelles connexions, c’est-à-dire à apprendre. À l’inverse, la peur et l’angoisse bloquent cette synthèse : le cerveau affecte alors ses ressources aux fonctions de protection vitale, inhibant puissamment les capacités d’apprentissage. Un cadre fondé sur l’interdiction et la menace est donc, au sens le plus physiologique du terme, antinomique avec l’apprentissage. C’est exactement ce que les recherches sur la Violence Éducative Ordinaire (VEO), menées notamment par Alice Miller puis Olivier Maurel, ont démontré.
Un « vrai cadre » est tout autre chose. C’est l’état émotionnel et psychologique des personnes : le fait qu’elles soient rassurées, confiantes, joyeuses, motivées, en empathie les unes avec les autres. C’est à partir de cet état intérieur que tout devient possible. Comme l’échauffement dans un cours de danse, qui précède et rend possible l’activité elle-même, le vrai cadre est un préalable psychologique, pas un corset disciplinaire. Il ne s’achète pas tout fait : il se construit, patiemment, avec les personnes concernées. Comme le dit Bernard Stiegler dans Prendre soin (2008), la capacité d’attention est étroitement liée au sentiment de confiance et de liberté cognitive. La résistance cognitive, cette capacité à résister contre sa pensée-réflexe développée par le psychologue Olivier Houdé, ne peut se déployer que dans un environnement de confiance, sans peur du jugement.
Et pour construire ce cadre, il existe un outil remarquable, issu de la psychanalyse, que je mobilise dans ma pratique pédagogique : le tiers symbolique. En psychanalyse, être sujet, c’est être sujet de son désir, désir de vivre, d’apprendre, de créer. Cela s’oppose au fait d’être objet, c’est-à-dire manipulé par l’autre, fût-ce « pour notre bien ». Quand deux personnes sont dans une relation duelle, sans médiation, chacune projette sur l’autre ses émotions, ses suppositions, ses peurs : c’est une relation d’objet, une relation de pouvoir. Le lien véritable est alors impossible. En revanche, si l’on place entre elles un objet tiers, une œuvre à créer, un film à réaliser, un projet à construire, un outil à explorer, les projections se portent sur ce tiers, et la relation entre les deux sujets peut alors advenir. C’est la définition même de la fonction symbolique : permettre la rencontre par la médiation d’un objet partagé.
Les témoignages d’enseignants après des ateliers d’Éducation Artistique et Culturelle (EAC) l’illustrent constamment : « C’est incroyable, grâce à votre activité, j’ai découvert cet élève autrement ! » L’objet de création a joué le rôle de tiers symbolique, permettant de refonder une relation hors de la dualité d’avant. Le numérique pourrait exactement remplir ce rôle : un espace de création partagée entre adultes et jeunes, un tiers qui permet la rencontre au lieu de la surveiller. Mais pour cela, il faut que l’adulte accepte de lâcher le pouvoir, de faire confiance, de donner pleinement l’outil à l’autre.
Un cadre qui interdit, c’est quelque chose qui bride l’humain, qui bride ses contributions, c’est-à-dire qui met un frein aux possibilités démocratiques. C’est un frein non seulement à la démocratie culturelle, mais à la démocratie tout court. Car la démocratie suppose la participation active de tous et toutes à la vie collective, y compris des jeunes. Or c’est précisément ce que cette loi leur retire.
Ces espaces numériques, au lieu d’être interdits, doivent être régulés entre pairs, dans la confiance et dans l’enrichissement mutuel. La confiance est ce qui est à construire pour fonder un cadre véritable. Et cette confiance se construit par l’écoute : écouter les jeunes, les reconnaître en tant que personnes dotées d’une culture et de compétences, leur donner une place pleine et entière dans la réflexion sur les usages qui les concernent. Cela tisse des liens qui induisent la confiance, donc la prise de risque de l’expression. Quand le cadre d’un projet se révèle inadapté, il faut avoir le courage de le transgresser pour rester fidèle aux objectifs fondamentaux, qui sont de l’ordre du cheminement, de l’expérience, comme le montrait John Dewey dans L’art comme expérience (1934). Le cadre doit autoriser par des ouvertures à du possible, non pas enfermer dans des impossibilités.
La question qui se pose désormais n’est plus de critiquer. La loi est votée, elle pourrait entrer en vigueur dès la rentrée scolaire 2026. Nous devons prendre en compte le fait que les adultes en place de pouvoir ont fait ce choix, et que ce choix révèle un système de domination qu’il serait vain de combattre frontalement. La question devient : comment faire avec ?
Je crois qu’il faut, d’abord, avoir de la peine pour ceux et celles qui font cela. Oui, ce sont des personnes en place de pouvoir. Oui, elles nous jugent, nous stigmatisent, peut-être nous criminalisent. Mais elles agissent depuis une peur qu’il nous appartient de comprendre plutôt que de mépriser.
Nous avons déjà vécu cela. Le Covid a été cette période de surveillance généralisée, de stigmatisation, de méfiance institutionnalisée basée sur des informations officielles fausses et manipulées, où il a fallu résister, se rassembler, créer des groupes de pensée alternative. Nous avons appris quelque chose de cette épreuve : c’est dans les moments où les institutions dysfonctionnent qu’il faut le plus inventer des espaces citoyens.
Et c’est précisément ce que nous pouvons faire aujourd’hui. Créer des espaces démocratiques dans la société civile. Des espaces où l’on pense autrement, où l’on échange, où l’on se rassure mutuellement. Des espaces où les jeunes et les adultes se rencontrent véritablement, dans la confiance et l’écoute, et non dans la défiance et le contrôle.
Le numérique, précisément, nous offre les outils pour cela, à condition de savoir de quel numérique on parle. Car il existe deux numériques radicalement différents, et la confusion entre les deux est au cœur du problème. D’un côté, le numérique des GAFAM, Google, Apple, Facebook (Meta), Amazon, Microsoft, et de leurs émules comme TikTok : un numérique fondé sur la captation de l’attention, l’extraction de données personnelles, la manipulation algorithmique, la publicité ciblée. Ce numérique-là, personne ne le défend. Il est légitimement critiquable, et les jeunes, comme les adultes, méritent d’en être protégés par une construction de l’esprit critique, car nous ne pouvons nous en échapper.
Mais de l’autre côté existe un numérique que le grand public connaît mal : celui du logiciel libre et des réseaux décentralisés. Le mouvement du logiciel libre, initié dans les années 1980 par Richard Stallman, repose sur un principe fondamental : le code source des logiciels est ouvert, consultable, modifiable par tous. Ce n’est pas seulement une question technique, c’est une question politique. Un logiciel libre est un logiciel que ses utilisateurs contrôlent, et non l’inverse. En France, l’association Framasoft, association d’éducation populaire dédiée au numérique éthique, a développé tout un écosystème d’alternatives libres aux services des GAFAM. Mastodon remplace Twitter/X avec un réseau décentralisé, sans publicité, où chaque communauté définit ses propres règles de modération. PeerTube offre une alternative à YouTube, où les vidéos sont hébergées de manière distribuée, sans algorithme de recommandation ni pistage publicitaire. Diaspora propose une alternative à Facebook. PixelFed, une alternative à Instagram. Le principe est toujours le même : décentralisation, respect des données personnelles, transparence du fonctionnement, absence de modèle économique fondé sur l’exploitation de l’attention.
Ces outils existent, fonctionnent, et rassemblent déjà des millions d’utilisateurs. Ils prouvent qu’un autre numérique est possible : un numérique d’émancipation, de contribution, et non de captation et d’extraction. La loi d’interdiction ne fait aucune distinction entre ces deux numériques. Elle interdit aux jeunes les réseaux sociaux dans leur ensemble, assimilant un forum communautaire libre et éthique à une plateforme de captation de l’attention. C’est comme si l’on interdisait toute forme d’alimentation au motif que la malbouffe existe.
Oui, certains usages de ces réseaux libres seront probablement illégaux au regard de la nouvelle loi. Mais la légalité n’a jamais été le seul critère de la légitimité. L’histoire de notre République le démontre avec force.
Le 17 juin 1789, les députés du tiers état, représentant ce que l’abbé Sieyès appelait « les quatre-vingt-seize centièmes de la nation », se constituent d’eux-mêmes en Assemblée nationale, sans l’autorisation du roi. Cet acte est en soi illégal au regard du droit de l’Ancien Régime. Louis XVI fait alors fermer la salle des Menus-Plaisirs où ils siègent. Le 20 juin, refusant de céder, les députés se rassemblent dans la salle du Jeu de Paume à Versailles et prêtent le serment solennel de ne jamais se séparer avant d’avoir donné une Constitution au royaume. Le texte du serment l’affirme avec une radicalité magnifique : « partout où ses membres sont réunis, là est l’Assemblée nationale ». Face à l’envoyé du roi qui veut les disperser, Mirabeau répond que seule la force des baïonnettes pourra les déloger. Le 9 juillet, l’Assemblée se proclame constituante. Le 4 août, elle abolit les privilèges. Le 26 août, elle adopte la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.
Ces institutions n’existaient pas. Elles n’étaient soutenues par aucun cadre juridique. Elles étaient même combattues par le pouvoir en place. Et pourtant, ce sont elles qui fondent aujourd’hui notre République. Ce que ces citoyens ont fait, c’est inventer de nouvelles institutions là où les anciennes étaient devenues inopérantes, créer du droit nouveau là où le droit existant était devenu un instrument de domination.
De la même façon, il nous appartient d’inventer, avec le numérique, de nouvelles institutions, c’est-à-dire de nouvelles façons d’être ensemble, de nouvelles formes de démocratie, connectées à la réalité contemporaine. On voit bien que les institutions anciennes sont inopérantes, à côté de la réalité, et qu’elles perpétuent ce qui fait du mal. Notre pouvoir d’agir est là, à ces nouveaux endroits.
C’est un engagement doux, pas épuisant, porté par le partage et l’intelligence collective. Les lois ne sont pas créées uniquement par les élus de la République. Nous pouvons en être acteurs et actrices, chacun et chacune à notre manière, en partageant, en échangeant, en écrivant, en nous engageant. C’est ce que je fais en écrivant cet article. C’est ce que je fais dans toutes les actions que je mène auprès de jeunes, d’éducateurs et d’éducatrices, de parents, d’enseignants et d’enseignantes, dans des structures culturelles. Ces façons différentes d’être ensemble, de penser et de créer les conditions d’un monde plus juste : c’est cela, créer les nouvelles lois. Et nous sommes nombreux à pouvoir le faire, en douceur, en respect mutuel de la dignité de l’autre.
L’Éducation aux Médias et à l’Information (EMI) est une dynamique qui fait consensus quant à sa nécessité dans le monde contemporain, de la même manière que l’éducation critique au langage proposée par les structuralistes des années 1960, avec en premier lieu Roland Barthes, qui avait propulsé l’analyse du discours hors du champ artistique, pour aller jusqu’à l’analyse des images de la publicité par exemple. Il semble essentiel de conscientiser la manière dont les médias et l’information fabriquent nos opinions et nos visions du monde, ce qui, d’un côté, crée de la cohésion, mais qui, bien souvent, se fait au prix d’une manipulation de masse, manipulation qui, aussi étonnant que cela puisse paraître, est le propre des grandes démocraties contemporaines (cf. David Colon).
Les démocraties tiennent sur des règles communes ainsi que sur la capacité des citoyennes et citoyens à penser par soi-même, de façon libre, afin de pouvoir, au fur et à mesure, faire évoluer ces règles pour qu’elles ne deviennent jamais des dogmes emprisonnants. Ainsi, l’Éducation aux Médias et à l’Information est, à mon sens, une démarche de construction de l’esprit critique, c’est-à-dire la capacité de penser par soi-même, ce qui est diamétralement opposé à « penser comme il faut ».
L’Éducation aux Médias et à l’Information doit donc embrasser la critique de tous les médias, y compris ceux qui sont les plus légitimés par les pouvoirs en place, et dont on découvre généralement après coup à quel point leur rôle était parfois bien davantage de désinformer que d’informer. Penser par soi-même est l’un des plus grands risques sociaux qui soient, car c’est prendre le risque d’être rejeté·e, exclu·e. Le grand paradoxe réside dans cette polarité : d’un côté, la pensée unique, pétrie de mensonges institutionnalisés ; de l’autre, la pensée relativiste qui remet tout en question et engendre ce que l’on nomme le complotisme.
Comment ne pas perdre sa raison et se mettre en capacité de cultiver toujours sa curiosité, sa créativité, son ouverture d’esprit et sa capacité de remise en question ? C’est cela, à mon sens, l’enjeu de l’Éducation aux Médias et à l’Information. Je partage ici des méthodes, des réflexions et des propositions fondées sur mes nombreuses expériences dans ce domaine.