La collecte ethnographique offre une alternative puissante au questionnaire journalistique. Plutôt que de confirmer ce qu’on croit savoir, elle ouvre à la découverte de mondes qui nous sont étrangers. Voici un guide pratique, nourri d’expériences de terrain et de collaborations avec le sociologue Serge Chaumier.
Faire apparaître ce que l’on ne connaît pas encore. Cette formule, en apparence simple, contient en réalité tout ce qui sépare la collecte ethnographique de l’entretien journalistique. Car le journalisme contemporain, tel qu’il se pratique dans la plupart des rédactions, obéit à une logique rigoureusement inverse. Le·la journaliste arrive avec une thèse, un angle, une histoire à raconter. Il·elle cherche dans la parole de l’autre non pas une découverte, mais une confirmation, ou, à défaut, une contradiction spectaculaire. Son questionnaire préexiste à la rencontre ; la personne interrogée n’en constitue qu’une illustration, tantôt favorable, tantôt hostile, mais toujours inscrite dans un récit dont les grandes lignes sont déjà tracées.
Les plateaux de télévision offrent chaque jour le spectacle de cette mécanique. L’interviewer se pose en détenteur·rice d’un savoir qu’il·elle confronte à son invité·e. Cette posture de contradiction répond moins à une exigence intellectuelle qu’à une nécessité dramaturgique : pour que le métier fonctionne, pour que l’audience demeure captive, il faut fabriquer du conflit. La tension, la controverse, l’affrontement entre positions antagonistes constituent le ressort narratif du journalisme de flux. Sans cette conflictualité mise en scène, le récit s’effondre, l’attention se disperse, l’internaute passe à la vidéo suivante, l’économie de l’information vacille.
L’ethnographie procède d’une intention radicalement autre. Elle ne cherche pas à prouver, à convaincre, ni à trancher entre des positions. Elle cherche à comprendre. Bronislaw Malinowski, dans son ouvrage fondateur Les Argonautes du Pacifique occidental (1922), formulait cette exigence en des termes qui n’ont rien perdu de leur actualité : « Le but final que l’ethnographe ne doit jamais perdre de vue [...] est de saisir le point de vue de l’indigène, son rapport à la vie, de réaliser sa vision de son monde. » Saisir le point de vue de l’autre, non pour le réfuter, non pour le mettre en scène dans une dramaturgie préétablie, mais pour accéder à un monde de significations qui nous était jusqu’alors fermé. C’est précisément parce que la collecte ethnographique n’a rien à voir avec l’interview journalistique qu’elle constitue un outil si précieux pour l’éducation aux médias : elle enseigne une autre manière d’écouter.
L’ethnographie ne cherche ni à avoir raison ni à établir une vérité au sens où l’entend le « fact-checking » contemporain. Son ambition est à la fois plus modeste et plus vaste : comprendre un monde autre que le nôtre. Car chaque personne habite un univers singulier. La langue parlée, le territoire occupé, les gestes quotidiens, les croyances héritées façonnent des formes de pensée qui nous semblent naturelles mais qui relèvent de constructions profondément culturelles. L’enquête ethnographique propose d’élargir notre vision du monde en tentant de saisir le fonctionnement de personnes dont les représentations diffèrent des nôtres, parfois radicalement, parfois de manières plus subtiles, mais tout aussi décisives.
Cette ouverture exige d’abord une clarification de sa propre position. Que représentons-nous pour les personnes que nous allons rencontrer ? Notre âge, notre genre, notre profession, notre institution d’appartenance, notre statut de chercheur·euse ou de médiateur·rice culturel·le par exemple : autant de paramètres qui influencent ce que nous voyons et ce que l’on accepte de nous montrer. Cette réflexivité préalable ne constitue pas un obstacle à surmonter mais une condition même de la rencontre. L’ethnographe n’est jamais un·e observateur·rice transparent·e, et Jean-Pierre Olivier de Sardan, dans son article « La politique du terrain » (1995), montre que cette opacité peut devenir une ressource méthodologique : elle oblige à expliciter les conditions de production du savoir.
Avant d’entrer sur le terrain, un travail documentaire s’impose. Littérature scientifique, archives, sites web, productions des enquêté·e·s : cette préparation permet d’arriver avec ce que l’on pourrait nommer des « hypothèses souples », suffisamment informées pour orienter l’attention sans pour autant enfermer la rencontre dans des catégories préétablies. L’enjeu est de formuler une question de recherche véritablement ouverte, portant sur des processus, des pratiques, des relations, plutôt qu’un simple « état des lieux » descriptif qui présupposerait déjà ce qu’il y a à voir.
Un entretien ethnographique ne se confond jamais avec un questionnaire. Dans un questionnaire, la structure est immuable, standardisée, hiérarchisée, conçue pour mesurer des éléments déjà identifiés. L’approche ethnographique relève d’une logique qualitative : elle vise à faire apparaître ce que l’on ignore, à explorer des territoires de sens, à recueillir une matière brute et vivante. Chaque entretien constitue une rencontre unique, non duplicable, irréductible à toute prétention d’objectivité au sens positiviste du terme. Il s’agit de faire émerger des subjectivités, non de les neutraliser.
Claude Lévi-Strauss, dans Tristes Tropiques (1955), décrivait cette exigence en des termes presque mystiques : « L’ethnologue, lui, doit approfondir chaque cas particulier, n’admettre aucune interprétation tant qu’il n’a pas exploré toutes les possibilités que recèlent les faits observés, sous l’éclairage de toutes les sciences connexes. » Cette exhaustivité dans la compréhension, cette volonté de ne rien présupposer, s’oppose point par point à la démarche journalistique qui, prisonnière de sa propre culture, cherche à argumenter sa vision du monde avec le filtre de son regard particulier.
L’entretien ne constitue qu’une des dimensions de la collecte ethnographique. L’observation participante en forme le cœur. Il s’agit de s’immerger dans les activités ordinaires du terrain (réunions, travail, loisirs, rituels, usages d’un lieu) pour saisir ce qui échappe à la parole explicite. Observer l’espace, les objets, les rôles, les relations, les routines, mais aussi les écarts, les conflits, les silences : tout ce qui constitue la trame du quotidien et que les personnes elles-mêmes ne pensent pas toujours à verbaliser.
Cette présence prolongée sur le terrain permet de repérer les convergences et les écarts entre ce que les gens disent et ce qu’ils font. Non pas pour les prendre en défaut — ce serait retomber dans la logique de contradiction journalistique — mais pour accéder à des couches de signification que le seul entretien ne peut atteindre. Les pratiques révèlent souvent des logiques que le discours ignore ou transforme.
Le carnet de terrain constitue l’outil privilégié de cette observation. Il accueille les faits observés avec le plus de précision possible (qui, quoi, où, quand, comment), les paroles citées textuellement lorsque c’est possible, le contexte de chaque situation (moment, ambiance, configuration spatiale, événements concomitants). Mais il accueille aussi la réflexivité de l’enquêteur·euse : impressions, malaises, hypothèses en formation, incompréhensions. Cette dimension subjective, loin d’être un biais à éliminer, constitue une ressource pour l’analyse ultérieure. Elle permet de comprendre comment le savoir se construit dans la relation.
La construction d’une grille d’entretien répond à une logique précise, mais cette logique doit rester au service de la rencontre et non l’inverse. On part du plus général pour aller vers le plus particulier, du moins impliquant vers le plus impliquant pour la personne. Les choses les plus compliquées à dire, les plus intimes, les plus engageantes, viennent en dernier, quand la confiance s’est établie. Cette organisation des questions selon une logique que l’on imagine probable constitue un point de départ, jamais un carcan.
La grande spécificité de l’entretien ethnographique réside dans sa capacité d’adaptation en temps réel. Serge Chaumier l’explique ainsi : peut-être que la personne va commencer à aborder des questionnements qui ne correspondent pas à ce que vous aviez imaginé. Il va falloir réorganiser votre grille d’entretien en cours d’entretien. Les questions ne sont pas déclinées mécaniquement : deuxième question, troisième question, quatrième. Peut-être que c’est la sixième question qui va être abordée dès le départ. Il va falloir avoir une gymnastique intellectuelle, choisir si l’on continue sur la question suivante ou si l’on revient sur une question antérieure.
Cette souplesse demande une préparation paradoxale : il faut avoir suffisamment travaillé le sujet pour pouvoir improviser, avoir des questions de relance prêtes, anticiper les directions possibles de l’échange. Marcel Mauss, dans son Manuel d’ethnographie (1947), insistait sur cette préparation : « L’enquêteur ne partira jamais sans être documenté sur ce qu’il va chercher. » Mais cette documentation préalable ne doit jamais se transformer en prison intellectuelle. Elle est un socle qui permet de s’aventurer dans l’inconnu, pas une grille qui enferme la parole de l’autre dans des catégories préétablies.
Dans un entretien ethnographique, on est à l’écoute, on est là pour faire expliciter les choses aux gens, mais on n’est pas dans un rôle de contradicteur·rice. Quoi que l’on pense de ce qui nous est dit, on est là pour le faire expliciter, pour faire apparaître les logiques des personnes. L’idée est de recueillir la parole et la logique que les gens ont, pas de les contredire dans ce qu’ils ont à dire. Cette posture de non-jugement constitue peut-être la difficulté principale de l’entretien ethnographique, car elle va à l’encontre de nos réflexes conversationnels habituels.
Dans la vie quotidienne, nous répondons, nous acquiesçons, nous contestons, nous participons à la co-construction du discours. L’entretien ethnographique demande une forme de retrait : être présent·e sans imposer, relancer sans orienter, creuser sans suggérer. Jean-Pierre Olivier de Sardan, dans son article « La politique du terrain » (1995), parle d’une « imprégnation » nécessaire : « L’imprégnation est la condition première du travail de terrain. C’est en s’imprégnant de l’univers des autres qu’on peut parvenir à le comprendre. » Cette imprégnation suppose une suspension temporaire de nos propres catégories de jugement.
Il y a souvent, dans les entretiens, une tendance à l’implicite, des choses dites en laissant trois points de suspension. Notre rôle est alors de relancer, de faire préciser, d’essayer d’expliciter au maximum. Serge Chaumier recommande d’avoir des questions de relance sur les thématiques éventuellement abordées, pour que les personnes puissent aller au fond de leurs pensées, au fond des choses. Cette exigence d’explicitation ne doit pas être confondue avec une volonté de piéger ou de contredire : elle est au service de la compréhension, elle vise à permettre à la personne d’aller plus loin dans l’expression de sa propre vision du monde.
Un entretien approfondi dure généralement une heure et demie à deux heures. Cette durée n’est pas arbitraire, elle correspond à une dynamique interne de la rencontre. Dans le premier tiers du temps, on rentre dans le sujet, on fait connaissance mutuellement, il y a une sorte d’échange qui se met en place, on s’immerge dans le propos. Progressivement, plus l’échange avance, plus on va vers des choses précises, complexes, engageantes.
L’entretien ethnographique est un travail d’anamnèse, au sens où Platon employait ce terme pour désigner la réminiscence. Les personnes interrogées sont dans la réflexion, et cette réflexion les amène à réfléchir à des choses auxquelles elles n’avaient pas forcément songé spontanément. Elles organisent leur pensée au fur et à mesure qu’elles parlent, elles approfondissent. Souvent, à la fin des entretiens, les gens remercient en disant que c’était formidable de prendre une heure et demie pour parler d’un sujet, parce que dans la vie quotidienne, on ne se pose jamais pour rester sur un sujet aussi longtemps et réfléchir. L’entretien fait apparaître des dimensions dont les personnes n’avaient pas forcément conscience.
Mais il y a aussi une fatigue qui s’installe. Au bout d’une heure et demie, il y a une sorte d’épuisement, pas nécessairement du sujet, mais de l’énergie investie dans la réflexion. Parfois, au contraire, les gens sont tellement partis dans le sujet qu’ils n’arrivent plus à s’arrêter, ils veulent dire encore des choses nouvelles. La gestion du temps devient alors un enjeu de la conduite d’entretien : faut-il approfondir ce qui est en train de se dire, quitte à abandonner des questions prévues, ou bien reprendre la main pour aborder d’autres thématiques ? Chaque rencontre est unique, il n’y a pas de recette réplicable.
Les silences constituent une dimension souvent sous-estimée de l’entretien ethnographique. Quand quelqu’un·e arrête soudain sa pensée, pose un moment de suspension, notre réflexe est de relancer immédiatement. Mais parfois, il vaut mieux laisser les personnes prendre une pause dans leur pensée, car peut-être qu’elles vont redémarrer par elles-mêmes et repartir dans une direction inattendue, pour elles-mêmes en premier lieu. Le silence peut être fécond, il peut être le moment où une réflexion plus profonde se met en place.
Cette tolérance au silence s’apprend. Quand on a beaucoup de questions à poser, qu’on est intéressé·e par ce que dit la personne, qu’on a envie de relancer, de poursuivre, il faut parfois se retenir. Des fois, les relances trop rapides peuvent être pénibles pour le montage ultérieur, pour le travail sur le matériau. Mais surtout, elles peuvent empêcher l’émergence de quelque chose de plus profond, de plus inattendu, de plus précieux pour la compréhension.
Pierre Bourdieu, dans La Misère du monde (1993), insistait sur l’importance de cette écoute attentive : « On ne peut comprendre les êtres sociaux qu’à condition de se donner les moyens de les comprendre, c’est-à-dire de se donner le temps de les écouter vraiment. » Cette écoute vraie suppose d’accepter les temps morts, les hésitations, les détours. Elle suppose de ne pas projeter sur l’autre notre propre rythme, notre propre urgence, notre propre façon de structurer la pensée.
La dimension technique de l’enregistrement sonore et/ou vidéo ne doit jamais prendre le pas sur la qualité de la rencontre, mais elle ne doit pas non plus être négligée. Quand on filme un entretien, la question du regard se pose immédiatement : vers qui la personne doit-elle regarder ? Vers la caméra, vers l’intervieweur·euse, vers un point fixe ? Ce choix n’est pas seulement esthétique, il engage une conception de la relation et du document qui sera produit.
Si plusieurs personnes conduisent l’entretien, il faut veiller à ce que la personne interrogée ne soit pas déstabilisée par des regards divergents. Serge Chaumier recommande que si on décide qu’il y a une personne à qui l’on parle, légèrement décalée par rapport à la caméra, il ne faut pas que le regard ou le visage soit tourné ailleurs soudainement vers une autre personne qui poserait une question. Si plusieurs enquêteur·euse·s posent des questions, ils·elles peuvent changer de place physiquement pour maintenir le même axe de regard. Sinon, l’entretien sera très difficile à monter.
La question du son mérite une attention particulière. Un dictaphone placé sur la personne, en complément du son de la caméra, garantit d’avoir l’ensemble de l’échange enregistré correctement. Ce fichier audio, plus léger que les fichiers vidéo, constitue une sécurité et permet aussi de poursuivre l’enregistrement après la fin formelle de l’entretien. Car souvent, c’est sur le pas de la porte, au moment de partir, que les gens disent les choses les plus intéressantes. Soit parce qu’ils·elles sont encore dans le flux de l’échange et continuent à réfléchir, soit parce que ce qu’ils·elles glissent à ce moment-là, ils·elles ne pouvaient pas le dire dans le cadre formel. Conseil technique : le Sony ICD-TX660 est un appareil extrêmement pratique et de bonne qualité (cet article n’est pas sponsorisé !).
Quand on travaille à plusieurs, la coordination est un enjeu important. Il faut que chacun·e ait un rôle prioritaire : une personne pour la technique, une personne qui pose les questions, éventuellement une troisième qui prend des notes et repère les moments clés. Cette répartition doit être claire, mais elle n’empêche pas une forme de souplesse. L’essentiel est de ne pas se contredire, de ne pas être dans des logiques divergentes, de permettre un déroulé fluide de l’échange.
La troisième personne, si elle existe, peut jouer un rôle précieux en notant les timecodes des moments importants, les thématiques abordées, les pistes à creuser. Serge Chaumier souligne que c’est déjà compliqué de se concentrer à la fois sur l’écoute, sur la question suivante, et sur les aspects techniques. Quand on est plusieurs, on peut répartir ces charges cognitives. Mais si une personne veut poser une question différente de celle qu’on était en train de préparer, il vaut mieux laisser aller jusqu’au bout la première personne, noter sa question, et revenir ensuite en disant « j’aimerais revenir sur ce point ».
Cette discipline collective demande un apprentissage. Chaque entretien est différent, chaque équipe trouve progressivement ses ajustements. L’expérience montre qu’il ne faut pas avoir peur de cette différence, qu’il ne faut pas chercher à standardiser excessivement. La rencontre humaine authentique suppose une part d’improvisation, une capacité à s’adapter à ce qui surgit, à accueillir l’inattendu plutôt qu’à le canaliser dans des formes préétablies.
Le terme même d’« informateur·rice », utilisé en ethnologie, dit quelque chose de la relation qui s’établit. La personne interrogée n’est pas un sujet passif, un réservoir de données à extraire. Elle est une personne qui nous informe, qui nous transmet un savoir, qui nous fait accéder à un monde qui nous était étranger. Serge Chaumier utilise volontiers le terme d’« expert·e » : c’est la personne interrogée qui est l’experte de sa propre vie, de ses propres pratiques, de sa propre vision du monde. Nous, nous avons la chance d’être extérieur·e·s, d’arriver comme l’ethnologue qui arrive sur son terrain et qui ne connaît pas, qui a besoin d’un·e informateur·rice pour comprendre la logique de ce qui se passe.
Cette extériorité n’est pas de l’objectivité au sens scientiste du terme, mais elle permet une distanciation productive. On peut poser des questions naïves, on a le droit de faire expliciter des choses qui semblent évidentes à l’informateur·rice. Au contraire, c’est l’occasion de faire expliciter des implicites culturels, de faire émerger ce qui va de soi pour la personne mais qui constitue précisément ce que nous cherchons à comprendre. On n’est pas là pour juger la personne qui est en face ou ce qu’elle est en train de dire. L’analyse, le décortiquage, la mise en perspective critique, c’est un deuxième temps, celui du travail après l’entretien.
Clifford Geertz, dans The Interpretation of Cultures (1973), parlait de « description épaisse » (thick description) pour désigner cette attention aux significations que les acteurs·rice·s donnent à leurs propres pratiques : « Ce que nous appelons nos données sont en fait notre propre construction des constructions des autres personnes. » L’entretien ethnographique est le moment où nous recueillons ces constructions, dans leur richesse et leur complexité, sans les réduire prématurément à nos propres catégories.
Le travail ne s’arrête pas quand on éteint la caméra et le dictaphone. Normalement, on transcrit l’entretien, puis on le fait valider par la personne, qui assume ou pas certains propos, qui peut demander que certaines choses restent « off ». Cette étape de validation est essentielle d’un point de vue éthique : la personne garde un contrôle sur sa propre parole, elle n’est pas dépossédée de ce qu’elle a dit. Elle peut préciser, nuancer, demander que certains passages ne soient pas utilisés.
La qualité d’une collecte ethnographique se mesure à sa densité plutôt qu’à sa quantité. Mieux vaut quelques situations très bien documentées (entretiens approfondis, observations détaillées, documents contextuels) que beaucoup de scènes superficielles. Cette exigence de densité suppose de croiser les sources : observation participante, entretiens, documents récoltés sur le terrain. Ce croisement permet de repérer les convergences qui confirment une interprétation, mais aussi les écarts entre discours et pratiques, qui ouvrent souvent les pistes les plus fécondes.
Cette dimension éthique et méthodologique distingue également la collecte ethnographique du journalisme. Le·la journaliste, généralement, utilise les propos recueillis comme il·elle l’entend, les monte, les coupe, les contextualise selon sa propre logique narrative. L’ethnographe, lui·elle, maintient un dialogue avec ses informateur·rice·s, respecte leurs limites, construit une relation de confiance sur le long terme. Marcel Mauss insistait sur cette dimension relationnelle : l’ethnographie n’est pas une extraction de données, c’est une rencontre qui engage les deux parties.
Les propos recueillis ne sont pas des vérités objectives sur le monde, ce sont des témoignages situés, des perspectives singulières, des constructions de sens. Cette reconnaissance de la subjectivité des données ne les invalide pas, au contraire : elle les rend précieuses comme accès à des mondes de signification qui nous seraient autrement inaccessibles. L’ethnographie ne cherche pas la vérité au singulier, elle cherche à comprendre comment différentes personnes construisent leurs vérités plurielles.
La collecte ethnographique constitue un outil précieux pour l’éducation aux médias précisément parce qu’elle nous apprend à nous ouvrir à l’altérité, à découvrir des visions du monde différentes de la nôtre. Elle nous sort de la posture du·de la journaliste pris·e dans sa culture propre, qui avec le filtre de son regard culturel essaie de proposer et d’argumenter sa vision du monde. Dans la collecte ethnographique, on ne va pas essayer d’argumenter notre propre vision du monde, on va essayer de laisser advenir des expressions qui vont nous ouvrir, nous permettre de découvrir quelque chose de différent.
Cette démarche est profondément démocratique. Elle reconnaît que chaque personne est porteuse d’un savoir légitime sur sa propre vie, que les « expert·e·s » ne sont pas seulement les diplômé·e·s et les professionnel·le·s, que la parole de chacun·e mérite d’être écoutée avec attention. Elle nous apprend à suspendre nos jugements, à accueillir ce qui nous surprend, à nous laisser transformer par la rencontre avec l’autre. Autant de compétences qui manquent cruellement dans un paysage médiatique dominé par la polémique, la confirmation des préjugés et la mise en scène du conflit.
À partir des matériaux recueillis, on peut ensuite réfléchir aux sociétés, fabriquer des expositions, des films, des publications, mais sans jugement a priori, sans volonté de prouver quelque chose. La démarche reste celle de la découverte, de l’ouverture, du partage d’un monde qui nous était étranger. C’est tout l’intérêt, et c’est ce qui fait de la collecte ethnographique un antidote puissant au journalisme de confrontation qui domine aujourd’hui l’espace médiatique.
La collecte ethnographique nous apprend quelque chose de fondamental : écouter vraiment, c’est accepter d’être transformé·e par ce qu’on entend. Ce n’est pas enregistrer passivement des propos pour les utiliser ensuite selon nos propres fins. C’est entrer dans une relation où l’autre compte véritablement, où sa parole a une valeur intrinsèque, où sa vision du monde mérite d’être comprise dans sa propre cohérence.
Cette posture d’écoute authentique est devenue rare dans notre monde saturé de messages. Les médias parlent plus qu’ils n’écoutent, les réseaux sociaux encouragent beaucoup l’affirmation plus que la compréhension, le débat public se réduit souvent à l’affrontement de positions figées. La collecte ethnographique propose une autre voie : prendre le temps de la rencontre, accepter de ne pas savoir à l’avance ce qu’on va trouver, se laisser surprendre par l’altérité.
Pour moi, collaborer avec des sociologues comme Serge Chaumier, des ethnologues ou des anthropologues constitue une source permanente d’enrichissement. Leurs méthodes, leurs exigences, leur éthique de la rencontre offrent des ressources précieuses pour repenser l’éducation aux médias, bien plus que les méthodes standardisées des journalistes. Il s’agit non pas de former des « consommateur·rice·s critiques » qui sauraient distinguer le « vrai » du « faux » selon des critères établis par d’autres, mais de former des personnes capables de s’ouvrir à des mondes différents du leur, de suspendre leurs jugements, d’écouter vraiment ce que l’autre a à dire. C’est peut-être là le véritable esprit critique : non pas la capacité de contredire, mais la capacité de comprendre.
L’Éducation aux Médias et à l’Information (EMI) est une dynamique qui fait consensus quant à sa nécessité dans le monde contemporain, de la même manière que l’éducation critique au langage proposée par les structuralistes des années 1960, avec en premier lieu Roland Barthes, qui avait propulsé l’analyse du discours hors du champ artistique, pour aller jusqu’à l’analyse des images de la publicité par exemple. Il semble essentiel de conscientiser la manière dont les médias et l’information fabriquent nos opinions et nos visions du monde, ce qui, d’un côté, crée de la cohésion, mais qui, bien souvent, se fait au prix d’une manipulation de masse, manipulation qui, aussi étonnant que cela puisse paraître, est le propre des grandes démocraties contemporaines (cf. David Colon).
Les démocraties tiennent sur des règles communes ainsi que sur la capacité des citoyennes et citoyens à penser par soi-même, de façon libre, afin de pouvoir, au fur et à mesure, faire évoluer ces règles pour qu’elles ne deviennent jamais des dogmes emprisonnants. Ainsi, l’Éducation aux Médias et à l’Information est, à mon sens, une démarche de construction de l’esprit critique, c’est-à-dire la capacité de penser par soi-même, ce qui est diamétralement opposé à « penser comme il faut ».
L’Éducation aux Médias et à l’Information doit donc embrasser la critique de tous les médias, y compris ceux qui sont les plus légitimés par les pouvoirs en place, et dont on découvre généralement après coup à quel point leur rôle était parfois bien davantage de désinformer que d’informer. Penser par soi-même est l’un des plus grands risques sociaux qui soient, car c’est prendre le risque d’être rejeté·e, exclu·e. Le grand paradoxe réside dans cette polarité : d’un côté, la pensée unique, pétrie de mensonges institutionnalisés ; de l’autre, la pensée relativiste qui remet tout en question et engendre ce que l’on nomme le complotisme.
Comment ne pas perdre sa raison et se mettre en capacité de cultiver toujours sa curiosité, sa créativité, son ouverture d’esprit et sa capacité de remise en question ? C’est cela, à mon sens, l’enjeu de l’Éducation aux Médias et à l’Information. Je partage ici des méthodes, des réflexions et des propositions fondées sur mes nombreuses expériences dans ce domaine.