L’éducation aux médias ne peut se limiter à décrypter les messages. Elle doit permettre de créer, d’expérimenter, de penser par soi-même face au flux spectaculaire qui colonise nos consciences.
Lorsque Guy Debord écrivait en 1967 dans La Société du spectacle que « le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images », il annonçait déjà la colonisation de nos existences par la représentation médiatique. Ce que nous vivons aujourd’hui dépasse même ses prédictions : nous ne subissons plus simplement le spectacle, nous le produisons nous-mêmes, constamment, et cela peut être dans une injonction permanente à la visibilité. Les réseaux sociaux ont démocratisé la production d’images, certes, mais dans un cadre qui reste profondément structuré par les logiques spectaculaires que Debord décrivait.
Niklas Luhmann, dans La Réalité des médias de masse (1996), développe une analyse complémentaire : pour lui, les médias ne transmettent pas la réalité, ils la construisent. Cette construction obéit à des codes spécifiques (nouveauté, conflit, quantification) qui façonnent notre perception du monde. Les médias de masse ne mentent pas nécessairement, mais ils créent une réalité seconde qui finit par remplacer l’expérience directe. Luhmann insiste sur le fait que cette réalité médiatique fonctionne de manière autoréférentielle : les médias parlent des médias, créant un univers clos où la distinction entre réalité et représentation devient impossible. On s’en rend bien compte, si on regarde la télévision dans un pays étranger, il est très difficile de comprendre ce qui est dit, car nous ne connaissons pas les auto-références.
L’indistinction réalité-fiction n’est pas un problème cognitif individuel, c’est une condition systémique de notre rapport contemporain au monde. Peter Watkins (qui vient de nous quitter) l’a analysé dans Media Crisis (2004) : il a montré comment la forme monolinéaire du récit médiatique, cette succession ininterrompue d’informations sans pause ni réflexion, juste des successions d’opinions, empêche toute pensée critique. Le flux médiatique ne laisse pas le temps de la « digestion intellectuelle », même s’il en offre un simulacre.
Cette question me concerne depuis des années : comment peut-on confier l’éducation aux médias aux journalistes eux-mêmes ? Ce serait comme demander à une industrie pharmaceutique de former les citoyen.ne.s à l’usage critique des médicaments ! Il y a là un conflit d’intérêts fondamental, que personne ne semble voir ni vouloir regarder. Les journalistes sont les principal.e.s producteur.rice.s de la réalité médiatique à laquelle nous sommes exposé.e.s. Comment pourraient-il.elle.s déconstruire objectivement les mécanismes qu’il.elle.s emploient quotidiennement et dont dépend leur légitimité sociale ? Mais il est assez normal qu’il.elle.s souhaitent être acteur.rice.s de l’éducation aux médias, non pas pour susciter l’esprit critique sur leurs pratiques, mais au contraire pour les légitimer.
Pierre Bourdieu l’expliquait déjà en 1996 dans Sur la télévision : les journalistes ont des « lunettes » particulières qui leur font voir certaines choses et pas d’autres, et voir d’une certaine manière les choses qu’il.elle.s voient. Il.elle.s opèrent une sélection et une construction de ce à quoi il.elle.s sont confronté.e.s. Cette critique reste tout à fait actuelle. J’en ai fait l’expérience personnelle à de nombreuses reprises : j’ai systématiquement constaté que les journalistes arrivent avec des présupposés sur leur sujet, une thèse déjà vendue à leur rédaction. Il.elle.s ne cherchent pas tant à enquêter qu’à confirmer un récit préétabli, via des interviews, qu’il.elle.s prennent pour des enquêtes, mais qui n’en sont pas, puisqu’il.elle.s les emploient non pas pour découvrir, mais pour valider.
Noam Chomsky et Edward Herman, dans La Fabrication du consentement (1988), ont démontré avec une rigueur implacable comment les structures économiques et politiques des médias conditionnent la production de l’information. Leur modèle de propagande identifie cinq filtres qui façonnent le contenu médiatique :
Ces filtres ne relèvent pas de la conspiration consciente, mais d’une logique systémique qui oriente naturellement la production d’information dans le sens des intérêts dominants. Il est d’ailleurs étonnant et intéressant que Noam Chomsky se soit laissé manipuler par le narratif Covid, en devenant promoteur.rice de la vaccination, dispositif de manipulation de masse au service du capitalisme, orchestré exactement de la manière qu’il avait pourtant lui-même expliqué point par point trente ans plus tôt. C’est intéressant, car cela montre à quel point l’esprit critique (c’est-à-dire la pensée par soi-même) est quelque chose de fragile, toujours à remettre sur le métier.
Aude Lancelin, dans La Pensée en otage : s’armer intellectuellement contre les médias dominant.e.ss (2018), actualise cette analyse en montrant comment les médias français, largement concentrés entre les mains d’industriel.le.s et de financier.ère.s, produisent une pensée unique qui marginalise toute voix dissidente. Elle décrit avec précision les mécanismes de cette captation : domination d’un personnel journalistique issu des mêmes écoles et partageant les mêmes codes, promotion d’intellectuel.le.s qui servent les intérêts du pouvoir, disqualification systématique des pensées critiques par des procédés rhétoriques habiles et manipulateurs. Cette réalité du lien de subordination salarial contredit frontalement le mythe de l’indépendance journalistique. Comment, dans ces conditions, un.e journaliste pourrait-il.elle incarner l’esprit critique qu’il.elle prétend enseigner ?
David Colon, dans Propagande : la manipulation de masse dans le monde contemporain (2019), prolonge cette réflexion en montrant que les techniques de propagande n’ont pas disparu avec les régimes totalitaires du XXe siècle, elles se sont sophistiquées. Les gouvernements démocratiques et les entreprises privées utilisent aujourd’hui des outils de manipulation psychologique d’une efficacité sans précédent, notamment grâce aux neurosciences et aux algorithmes des réseaux sociaux. La propagande contemporaine ne se présente plus comme telle, elle se dissimule sous les apparences de l’information objective ou du divertissement anodin. Et ses acteur.rice.s sont convaincu.e.s de son bien-fondé, car c’est « pour défendre la démocratie ». C’est donc ce qui la rend si dangereuse et si difficile à déconstruire.
Face à ce constat, si ce n’est ce blocage, que faire ? Ma réponse tient en un mot : créer. Non pas créer dans le seul objectif de produire des œuvres, mais créer pour penser. La pratique artistique, l’expérience sensible de la création, personnelle et collective, représente selon moi le plus puissant outil d’émancipation face à l’emprise des médias dominants sur nos pensées. Pourquoi ? Parce que créer, c’est expérimenter concrètement que toute représentation est construction, que toute image est choix, conscient ou inconscient, que tout message est orientation.
J’ai développé depuis des années des méthodologies pédagogiques qui passent par la créativité plutôt que par l’analyse des productions médiatiques existantes. Un exemple : la création personnelle d’une photo, sans titre, les photos étant ensuite partagées collectivement, pour partager les interprétations multiples qu’elles suscitent. Cette approche, nourrie de la pensée de Roland Barthes sur la sémiologie de l’image, permet de faire vivre concrètement la polysémie inhérente à toute représentation. Les participant.e.s découvrent par l’expérience que la même image peut générer des significations radicalement différentes selon le contexte, le vécu, la culture de chacun.e. Aucune vérité unique ne se dégage, aucune interprétation objective. Cette prise de conscience est infiniment plus puissante que n’importe quel discours théorique sur la subjectivité des médias.
Paulo Freire, dans Pédagogie de l’opprimé (1968), rappelle que « personne n’éduque personne, personne ne s’éduque seul, les êtres humains s’éduquent ensemble, par l’intermédiaire du monde ». Cette phrase résume parfaitement l’esprit de mes ateliers. Il ne s’agit pas de transmettre un savoir constitué sur les médias, mais de créer les conditions d’une élaboration personnelle et collective de la pensée critique. La créativité y joue un rôle central parce qu’elle oblige à se positionner, à faire des choix, à assumer une subjectivité, à oser se risquer au regard des autre.s.
Concrètement, comment cela se traduit-il sur le terrain ? Je voudrais partager quelques principes méthodologiques issus de mes vingt-cinq ans d’expérimentations dans ce domaine, que ce soit avec des collégien.ne.s, des bibliothécaires, des éducateur.rice.s de la Protection Judiciaire de la Jeunesse, des professionnel.le.s de la culture, des jeunes dans des quartires, des gens du voyage, etc.
Ce qui m’intéresse fondamentalement, c’est de substituer au modèle dominant du « sachant » qui transmet son savoir à des « ignorant.e.s », celui de l’intelligence collective qui s’élabore horizontalement. David Colon montre comment la propagande contemporaine isole les individus pour mieux les manipuler. L’antidote, c’est précisément la reconstitution de collectifs pensants, capables d’élaborer ensemble, par l’encouragement des regards subjectifs et situés, une lecture critique du monde, c’est-à-dire diversifiée.
Dans mes formations avec des bibliothécaires, par exemple, je ne leur apporte pas un corpus de connaissances préétabli sur « comment faire de l’éducation aux médias », je crée les conditions pour qu’il.elle.s expérimentent eux-mêmes et elles-mêmes des démarches créatives, puis qu’il.elle.s échangent sur ce qu’il.elle.s ont vécu, les émotions traversées, les difficultés rencontrées, les apprentissages, les ajustements possibles. C’est de cette élaboration collective, ancrée dans l’expérience sensible de chacun.e, que naît une véritable compétence critique. Une compétence qui n’est pas un savoir abstrait plaqué de l’extérieur, mais une capacité incorporée, vivante, ouverte, évolutive.
Guy Debord écrivait que « le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image ». Face à cette puissance spectaculaire du capital, la résistance ne peut venir que de pratiques collectives qui recréent du commun, de l’expérience partagée non médiatisée, ou plutôt, médiée autrement, par la création commune. Mes ateliers constituent des îlots temporaires d’expérience non spectaculaire, où les participant.e.s ne sont plus sommé.e.s de consommer des images mais invité.e.s à en produire collectivement, dans un cadre qui valorise le processus plus que le résultat.
L’enjeu final, me semble-t-il, est celui de la souveraineté culturelle. Peter Watkins insiste sur la façon dont les médias de masse, contrôlés par quelques conglomérats transnationaux, imposent une vision du monde uniforme qui écrase les cultures locales, les savoirs minoritaires, les expériences singulières. L’éducation aux médias par la créativité que je défends vise précisément à reconquérir une capacité d’autodétermination culturelle.
Lorsque des habitant.e.s d’un quartier créent ensemble un film sur leur territoire, il.elle.s reprennent le pouvoir sur la narration de leur propre existence. Il.elle.s ne sont plus objets du regard médiatique extérieur, mais sujet.te.s de leur propre représentation. Ce geste apparemment modeste, faire un court métrage avec des moyens rudimentaires, constitue en réalité un acte de résistance politique contre la colonisation spectaculaire de nos imaginaires.
Niklas Luhmann rappelle que les médias de masse créent une « réalité de second ordre » qui se substitue à l’expérience directe. La création collective permet de court-circuiter ce processus : elle reconstruit un rapport non médiatisé au monde, ou plutôt un rapport où la médiation est assumée, consciente, choisie, et non subie passivement. C’est cette reconquête de l’agentivité, la capacité à agir sur ses conditions d’existence plutôt qu’à les subir, qui constitue le véritable horizon émancipateur de l’éducation aux médias.
Je pense à Paulo Freire et à sa distinction entre l’éducation « bancaire » (qui dépose des savoirs dans des têtes vides) et l’éducation « problématisante » (qui part des situations vécues pour construire collectivement du savoir). L’éducation aux médias dominante relève trop souvent du modèle bancaire : on vous explique comment fonctionnent les médias, on vous apprend à repérer les fake news, on vous transmet un savoir constitué. L’approche que je défends relève du modèle problématisant : on expérimente ensemble la production d’images, on confronte nos subjectivités, on s’interroge collectivement sur ce que nous venons de vivre. La connaissance qui émerge de ce processus n’est pas moins rigoureuse, mais elle est vivante, appropriable, transformable, donc transformatrice.
Face à la société du spectacle et à l’emprise des médias dominant.e.s, nous avons besoin d’une véritable insurrection créative. Non pas une révolution violente, mais une transformation profonde de notre rapport aux images, une reconquête de notre capacité à produire du sens plutôt qu’à le consommer passivement. L’éducation aux médias, telle qu’elle est majoritairement pratiquée aujourd’hui, participe souvent de la perpétuation du système qu’elle prétend critiquer. En confiant cette mission aux journaliste.s, en centrant la démarche sur l’analyse de productions médiatiques existantes, en visant l’identification du « vrai » et du « faux », elle reproduit la logique spectaculaire : des producteur.rice.s légitimes d’un côté, des consommateur.rice.s devant apprendre à bien consommer de l’autre.
Je propose une toute autre voie : celle de la créativité collective et ludique comme outil d’émancipation politique. Une voie qui passe par l’expérience sensible, par la confrontation joyeuse des subjectivités, par l’apprentissage incorporé des mécanismes de construction du sens. Une voie qui reconnaît que nous sommes tou.te.s légitime.s à produire des images, à raconter des histoires, à construire des représentations du monde. Une voie qui refuse la délégation de notre capacité critique à des expert.e.s autoproclamé.e.s et qui mise sur l’intelligence collective.
Cette approche exige de repenser les dispositifs pédagogiques, de former les éducateur.rice.s à des méthodes participatives, de créer des espaces de confiance où la création peut advenir sans jugement. Elle exige aussi de nous, intellectuel.le.s et pédagogues, que nous abandonnions notre posture de sachant.e.s pour devenir des facilitateur.rice.s d’expériences collectives. C’est difficile, c’est long, c’est incertain. Mais c’est la seule voie qui me semble véritablement émancipatrice.
Nous pouvons créer ensemble, expérimenter d’autres façons de produire et de partager des images, construire patiemment les conditions d’une culture véritablement démocratique, non pas une culture que des producteur.rice.s professionnel.le.s nous transmettent généreusement, mais une culture que nous élaborons collectivement, dans la confrontation féconde de nos expériences et de nos imaginaires. C’est ce pari que je fais depuis plus de vingt-cinq ans, dans chaque atelier, dans chaque formation. Un pari sur la capacité des êtres humain.e.s à penser par eux-mêmes et elles-mêmes, ensemble, par l’intermédiaire du monde sensible et de sa mise en forme créative.
L’Éducation aux Médias et à l’Information (EMI) est une dynamique qui fait consensus quant à sa nécessité dans le monde contemporain, de la même manière que l’éducation critique au langage proposée par les structuralistes des années 1960, avec en premier lieu Roland Barthes, qui avait propulsé l’analyse du discours hors du champ artistique, pour aller jusqu’à l’analyse des images de la publicité par exemple. Il semble essentiel de conscientiser la manière dont les médias et l’information fabriquent nos opinions et nos visions du monde, ce qui, d’un côté, crée de la cohésion, mais qui, bien souvent, se fait au prix d’une manipulation de masse, manipulation qui, aussi étonnant que cela puisse paraître, est le propre des grandes démocraties contemporaines (cf. David Colon).
Les démocraties tiennent sur des règles communes ainsi que sur la capacité des citoyennes et citoyens à penser par soi-même, de façon libre, afin de pouvoir, au fur et à mesure, faire évoluer ces règles pour qu’elles ne deviennent jamais des dogmes emprisonnants. Ainsi, l’Éducation aux Médias et à l’Information est, à mon sens, une démarche de construction de l’esprit critique, c’est-à-dire la capacité de penser par soi-même, ce qui est diamétralement opposé à « penser comme il faut ».
L’Éducation aux Médias et à l’Information doit donc embrasser la critique de tous les médias, y compris ceux qui sont les plus légitimés par les pouvoirs en place, et dont on découvre généralement après coup à quel point leur rôle était parfois bien davantage de désinformer que d’informer. Penser par soi-même est l’un des plus grands risques sociaux qui soient, car c’est prendre le risque d’être rejeté·e, exclu·e. Le grand paradoxe réside dans cette polarité : d’un côté, la pensée unique, pétrie de mensonges institutionnalisés ; de l’autre, la pensée relativiste qui remet tout en question et engendre ce que l’on nomme le complotisme.
Comment ne pas perdre sa raison et se mettre en capacité de cultiver toujours sa curiosité, sa créativité, son ouverture d’esprit et sa capacité de remise en question ? C’est cela, à mon sens, l’enjeu de l’Éducation aux Médias et à l’Information. Je partage ici des méthodes, des réflexions et des propositions fondées sur mes nombreuses expériences dans ce domaine.