La mythologie du vrai

18 janvier 2026. Publié par Benoît Labourdette.
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Quand les journalistes parlent de vérité, ils et elles confondent souvent leur méthode professionnelle avec l’accès au réel. Cette confusion, loin d’être anecdotique, révèle un mécanisme anthropologique fondamental qui mérite d’être exploré.

La confusion entre méthode et objectif

L’ethnologie nous enseigne depuis les travaux fondateurs de Bronislaw Malinowski qu’observer une culture de l’intérieur ne garantit nullement d’en saisir la vérité objective. Le regard de l’observateur·rice est toujours situé, tributaire de ses présupposés, de sa formation, de ses intérêts. Cette leçon, que toute la tradition anthropologique a confirmée depuis les Argonautes du Pacifique occidental (1922), semble avoir été oubliée par une profession qui prétend accéder au réel de manière transparente.

Les journalistes, lorsqu’ils et elles défendent leur métier face aux critiques, invoquent invariablement la recherche de la vérité comme justification ultime de leur activité. Cette défense, apparemment légitime, masque en réalité une confusion fondamentale entre deux ordres distincts. Le premier concerne l’objectif poursuivi, à savoir produire une information qui éclaire les citoyen·nes sur le monde. Le second relève des méthodes employées pour atteindre cet objectif, c’est-à-dire des pratiques professionnelles spécifiques au journalisme, comme le croisement de sources, la vérification factuelle ou l’enquête de terrain.

Or, comme le montrent les travaux de Peter Berger et Thomas Luckmann dans La Construction sociale de la réalité (1966), toute profession tend à institutionnaliser ses pratiques au point de les confondre avec la réalité qu’elles prétendent servir. Les auteur·rices décrivent comment « l’objectivation institutionnelle » transforme des conventions sociales en évidences naturelles. Les journalistes ne font pas exception. Leurs méthodes de travail, historiquement constituées et socialement situées, en viennent à apparaître comme le seul chemin possible vers l’information véritable.

Pierre Bourdieu avait identifié ce mécanisme dans Sur la télévision (1996) en montrant comment « les journalistes ont des lunettes particulières à partir desquelles ils et elles voient certaines choses et pas d’autres ; et voient d’une certaine manière les choses qu’ils et elles voient ». Cette sélection, cette construction du regard, n’est pas perçue comme telle par celles et ceux qui l’exercent. Elle apparaît au contraire comme une évidence professionnelle, une nécessité du métier, voire une vertu cardinale.

L’information comme mot d’ordre

Gilles Deleuze, dans sa conférence de 1987 « Qu’est-ce que l’acte de création ? », proposait une analyse radicale de la nature de l’information médiatique. Pour le philosophe, « l’information, c’est le système contrôlé des mots d’ordre qui ont cours dans une société donnée ». Cette formule mérite qu’on s’y arrête. L’information, loin d’être un simple véhicule neutre de contenus, constitue en elle-même une injonction. Elle ne nous invite pas à réfléchir, elle nous dicte ce qu’il convient de penser.

Cette conception rejoint les analyses de Marshall McLuhan dans Pour comprendre les médias (1964), selon lesquelles « le médium est le message ». La forme même de la transmission médiatique conditionne le contenu qu’elle véhicule. Un fait rapporté en direct à la télévision n’est pas le même fait que celui qui sera analysé dans un livre d’histoire dix ans plus tard. Le dispositif technique et social de la communication façonne ce qui est communiqué, bien au-delà du simple contenu apparent.

Guy Debord, dans La Société du spectacle (1967), avait poussé cette analyse jusqu’à ses conséquences ultimes en montrant comment « le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images ». Le journalisme contemporain participe de ce spectacle en ce qu’il transforme le rapport au réel en rapport aux représentations médiatiques du réel. Les citoyen·nes ne connaissent plus le monde que par l’intermédiaire des mises en scène qu’en proposent les médias.

Jacques Ellul, dans Propagandes (1962), distinguait la « propagande d’agitation » des régimes autoritaires et la « propagande d’intégration » des démocraties. Cette dernière, plus subtile, vise à « donner aux citoyen·nes le sentiment d’avoir voulu les actes du gouvernement ». Le journalisme, même lorsqu’il se veut critique du pouvoir, participe souvent de cette propagande d’intégration en définissant les cadres du pensable, les limites du débat acceptable, les questions légitimes et celles qui relèvent du « complotisme ».

La défense corporatiste d’un regard situé

Il existe chez les journalistes une forme de mythologie professionnelle, comparable à ce que Claude Lévi-Strauss décrivait dans ses analyses des sociétés traditionnelles. Cette mythologie fait du ou de la journaliste un·e héros·ïne culturel·le, un·e médiateur·rice entre le chaos des événements et l’ordre du sens, un·e gardien·ne de la vérité face aux forces de la désinformation. Comme tout mythe, celui-ci remplit une fonction sociale essentielle : il légitime l’existence de la profession, justifie ses privilèges, fonde son autorité.

Noam Chomsky et Edward Herman, dans La Fabrication du consentement (1988), ont démontré avec rigueur comment les structures économiques et politiques des médias conditionnent la production de l’information. Leur « modèle de propagande » identifie cinq filtres qui façonnent le contenu médiatique : la concentration de la propriété, la dépendance à la publicité, les sources d’information privilégiées, les pressions et menaces, et l’idéologie dominante. Ces filtres ne relèvent pas de la conspiration consciente, mais d’une logique systémique qui oriente naturellement la production d’information dans le sens des intérêts dominants.

David Colon, dans Propagande, la manipulation de masse dans le monde contemporain (2019), prolonge cette analyse en montrant comment les techniques de manipulation se sont sophistiquées à l’ère numérique. L’information est au service d’un pouvoir qui se pense légitime et qui, par conséquent, s’autorise des arrangements avec ce qu’il prétend être la vérité. Les journalistes, consciemment ou non, participent de ce système lorsqu’ils et elles acceptent de relayer certaines informations plutôt que d’autres, lorsqu’ils et elles accordent crédit à certaines sources plutôt qu’à d’autres.

Laurent Mucchielli, dans Défendre la démocratie, une sociologie engagée (2023), a documenté avec précision comment, durant la crise sanitaire du Covid-19, « la plupart des journalistes n’ont pas été capables de mettre à distance la propagande politico-industrielle ». Cette incapacité n’était pas le fruit d’une mauvaise volonté individuelle, mais d’un fonctionnement systémique où les logiques de dépendance économique, de conformisme social et de croyance en la légitimité des autorités se conjuguaient pour produire une information alignée sur le discours gouvernemental.

Le fact-checking ou l’apothéose de l’illusion objectiviste

Le fact-checking représente l’aboutissement paradoxal de cette prétention à l’objectivité. Cette pratique, présentée comme l’ultime rempart contre la désinformation, repose sur un présupposé philosophiquement naïf : qu’il serait possible de distinguer sans ambiguïté le vrai du faux, et que certain·es professionnel·les détiendraient les compétences nécessaires pour opérer ce tri. Or, comme le rappelait Friedrich Nietzsche, « il n’y a pas de faits, seulement des interprétations ».

Cette position, loin de mener à un relativisme nihiliste, invite au contraire à reconnaître la dimension construite de toute connaissance. Le fact-checking prétend croiser des sources, mais sur une information donnée, les sources disponibles sont infinies. Le choix de certaines plutôt que d’autres reflète invariablement des présupposés, souvent inconscients, qui orientent la construction du récit. Comme l’expliquait Roland Barthes dans ses Mythologies (1957), cette neutralité apparente constitue précisément le masque le plus efficace de l’idéologie.

Le concept d’amnésie de Gell-Mann, formalisé par Michael Crichton en 2002, éclaire parfaitement ce mécanisme. Nous avons tous et toutes fait cette expérience révélatrice : lorsqu’un article traite d’un domaine que nous maîtrisons, nous sommes souvent consterné·es par les simplifications, les approximations, voire les contresens qu’il contient. Pourtant, immédiatement après, nous lisons un autre article sur un domaine qui nous est moins familier en accordant une confiance totale au contenu, oubliant notre expérience précédente.

Ce qui est vrai des articles l’est également du fact-checking. Le simple fait de choisir ce qui mérite d’être vérifié, les sources considérées comme légitimes, la manière de formuler le verdict, tout cela constitue autant de choix orientés par une vision du monde particulière. Le fact-checking fabrique ainsi ce que Jean Baudrillard appellerait un « simulacre » de vérité, une hyperréalité qui se substitue au réel qu’elle prétend décrire.

La vérité consensuelle : une proposition philosophique

Face à ces constats, quelle conception de la vérité pouvons-nous proposer qui rende justice à la complexité du réel sans sombrer dans le relativisme ? Les travaux de Jürgen Habermas sur la rationalité communicationnelle offrent une piste féconde. Dans sa Théorie de l’agir communicationnel (1981), le philosophe allemand développe l’idée que la vérité émerge d’un processus intersubjectif de discussion et d’argumentation. Ce n’est pas un individu isolé, fût-il journaliste ou scientifique, qui détient l’accès au vrai, mais la communauté des êtres rationnels engagés dans un dialogue authentique.

Ce que j’appelle ici la « vérité consensuelle » désigne précisément ce processus par lequel une affirmation sur le monde acquiert le statut de fait reconnu. Un fait n’est pas ce qui existe objectivement, indépendamment de tout regard humain, car une telle entité nous est à jamais inaccessible. Un fait est ce qui fait consensus au sein d’une communauté donnée, à un moment donné. Ce consensus peut évoluer, s’élargir ou se restreindre, être remis en cause par de nouvelles perspectives. L’histoire des sciences, telle que l’a analysée Thomas Kuhn dans La Structure des révolutions scientifiques (1962), illustre parfaitement cette dynamique.

Cette conception de la vérité comme consensus n’implique nullement que « tout se vaut ». Elle invite au contraire à une exigence accrue dans les conditions de production du consensus. Pour qu’un consensus soit légitime, il doit émerger d’un processus où toutes les voix peuvent se faire entendre, où les arguments sont pesés rationnellement, où les intérêts particuliers sont identifiés et mis à distance. Or, précisément, les conditions actuelles de la production médiatique de l’information sont très éloignées de cet idéal.

Les journalistes, en se présentant comme les gardiens et gardiennes de la vérité, se substituent à ce processus démocratique de construction du consensus. Ils et elles prétendent dire le vrai là où ils et elles ne font que proposer un point de vue parmi d’autres. Leur regard est situé, comme tout regard humain. Leur information est construite, comme toute information. Leurs sources sont choisies, comme toutes les sources le sont toujours. Reconnaître cette réalité n’est pas disqualifier le journalisme, c’est au contraire lui redonner sa juste place : celle d’un·e contributeur·rice parmi d’autres au débat public, et non d’un·e arbitre surplombant·e.

Pour une éducation à l’esprit critique authentique

L’esprit critique véritable ne consiste pas à identifier les « bonnes » sources et à disqualifier les « mauvaises ». Il ne consiste pas davantage à déléguer son jugement à des fact-checkers autoproclamé·es. Il réside dans la conscience permanente que toute information est une construction située, orientée par des intérêts, des présupposés, des cadres de pensée. Cette conscience ne conduit pas au scepticisme généralisé, mais à une attention accrue aux conditions de production du discours.

Les questions que devrait se poser chaque citoyen·ne face à une information sont celles que pose la tradition ethnographique face à tout discours : qui parle ? D’où cette personne tire-t-elle sa légitimité ? Quels intérêts peut-elle servir ? Comment l’information est-elle construite ? Quelles alternatives ont été écartées ? Cette méthode, inspirée de Michel Foucault qui rappelait que « le discours n’est pas simplement ce qui traduit les luttes ou les systèmes de domination, mais ce pour quoi, ce par quoi on lutte », s’applique à tous les discours sans exception.

Hannah Arendt nous avertissait que « le sujet idéal du règne totalitaire n’est ni la personne nazie convaincue ni la personne communiste convaincue, mais l’être humain pour qui la distinction entre fait et fiction, vrai et faux, n’existe plus ». Cette distinction, essentielle, ne peut s’apprendre par la soumission à des autorités de vérification. Elle s’acquiert par l’exercice patient et rigoureux du jugement critique, par la confrontation à la pluralité des points de vue, par la reconnaissance de la dimension construite de toute connaissance.

L’éducation aux médias, si elle veut mériter ce nom, devrait commencer par cette reconnaissance : nous sommes tous et toutes, journalistes compris·es, des producteurs et productrices de représentations partielles et situées. La question n’est pas de savoir qui détient la vérité, mais comment nous pouvons, ensemble, construire une pluralité de regards qui enrichisse notre compréhension du monde. Cette perspective, qui s’inscrit dans la tradition des droits culturels et de la démocratie culturelle, reste largement absente des dispositifs institutionnels. Il serait temps de l’y introduire.

Assumer la subjectivité pour mieux servir le commun

La critique que je formule ici n’a pas pour objet de discréditer les journalistes ni de nier l’utilité de leur travail. Il y a parmi eux et elles des personnes honnêtes et des personnes malhonnêtes, des enquêtes rigoureuses et des productions bâclées. Mon propos vise plutôt à déconstruire la mythologie de l’objectivité qui entoure cette profession et qui, paradoxalement, nuit à sa crédibilité autant qu’à sa mission.

Un journalisme qui assumerait pleinement sa subjectivité, qui reconnaîtrait son regard comme situé, ses sources comme choisies, son récit comme construit, rendrait finalement un meilleur service au public. Il inviterait à la réflexion plutôt qu’à la soumission. Il se présenterait comme une voix parmi d’autres dans le concert démocratique plutôt que comme le tribunal de l’information. Il ferait confiance à l’intelligence critique des citoyen·nes plutôt que de leur mâcher mensongèrement le travail de réflexion.

Car au fond, ce qui menace la démocratie, ce n’est pas tant la circulation d’opinions divergentes que la prétention d’un discours à incarner la vérité ultime. C’est cette prétention qui fabrique la violence symbolique, qui exclut du débat celles et ceux dont les analyses ne correspondent pas au cadre préétabli, qui transforme le désaccord légitime en déviance pathologique. La vérité consensuelle que j’appelle de mes vœux n’émerge pas du monopole d’une parole autorisée, mais du dialogue authentique entre des perspectives assumées comme partielles et complémentaires.

Emmanuel Kant nous invitait à oser penser par nous-mêmes, « Sapere aude ». Cette exigence, qui fonde les Lumières, reste plus actuelle que jamais à l’ère de l’information industrialisée. Elle ne se satisfait ni des certitudes préfabriquées du fact-checking ni des illusions de l’objectivité journalistique. Elle appelle chaque citoyen·ne à exercer son jugement, à reconnaître la complexité du réel, à accepter l’inconfort de l’incertitude. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, que nous pourrons construire ensemble une compréhension partagée du monde qui mérite le nom de vérité.

L’Éducation aux Médias et à l’Information (EMI) est une dynamique qui fait consensus quant à sa nécessité dans le monde contemporain, de la même manière que l’éducation critique au langage proposée par les structuralistes des années 1960, avec en premier lieu Roland Barthes, qui avait propulsé l’analyse du discours hors du champ artistique, pour aller jusqu’à l’analyse des images de la publicité par exemple. Il semble essentiel de conscientiser la manière dont les médias et l’information fabriquent nos opinions et nos visions du monde, ce qui, d’un côté, crée de la cohésion, mais qui, bien souvent, se fait au prix d’une manipulation de masse, manipulation qui, aussi étonnant que cela puisse paraître, est le propre des grandes démocraties contemporaines (cf. David Colon).

Les démocraties tiennent sur des règles communes ainsi que sur la capacité des citoyennes et citoyens à penser par soi-même, de façon libre, afin de pouvoir, au fur et à mesure, faire évoluer ces règles pour qu’elles ne deviennent jamais des dogmes emprisonnants. Ainsi, l’Éducation aux Médias et à l’Information est, à mon sens, une démarche de construction de l’esprit critique, c’est-à-dire la capacité de penser par soi-même, ce qui est diamétralement opposé à « penser comme il faut ».

L’Éducation aux Médias et à l’Information doit donc embrasser la critique de tous les médias, y compris ceux qui sont les plus légitimés par les pouvoirs en place, et dont on découvre généralement après coup à quel point leur rôle était parfois bien davantage de désinformer que d’informer. Penser par soi-même est l’un des plus grands risques sociaux qui soient, car c’est prendre le risque d’être rejeté·e, exclu·e. Le grand paradoxe réside dans cette polarité : d’un côté, la pensée unique, pétrie de mensonges institutionnalisés ; de l’autre, la pensée relativiste qui remet tout en question et engendre ce que l’on nomme le complotisme.

Comment ne pas perdre sa raison et se mettre en capacité de cultiver toujours sa curiosité, sa créativité, son ouverture d’esprit et sa capacité de remise en question ? C’est cela, à mon sens, l’enjeu de l’Éducation aux Médias et à l’Information. Je partage ici des méthodes, des réflexions et des propositions fondées sur mes nombreuses expériences dans ce domaine.


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