Le magazine L’Étudiant publie une étude affirmant que 83 % des jeunes font confiance aux médias traditionnels. Mais derrière ces chiffres rassurants se cache une absence troublante de rigueur méthodologique.
Le 4 novembre 2025, La Dépêche relayait les résultats d’un baromètre publié par le magazine L’Étudiant. Cette étude était présentée à l’occasion du Salon du journalisme, marketing et communication, organisé le 8 novembre au Newcap Event Center à Paris. Ce contexte de publication n’est pas anodin : le baromètre accompagne un événement promotionnel destiné à valoriser les métiers du journalisme auprès des jeunes.
L’article rapporte que, selon cette étude, 85 % des 15-20 ans considèrent que le métier de journaliste remplit une fonction d’utilité sociale, en informant et en sensibilisant le public. Une large majorité — 83 % — accorderait sa confiance aux médias traditionnels, loin devant les réseaux sociaux, jugés fiables par seulement 8 % des répondant·es. L’intelligence artificielle générative serait désignée par 59 % des jeunes comme vecteur de désinformation.
L’article détaille également les critères de crédibilité identifiés par les répondant·es : la vérification des faits arrive en tête (77 %), suivie de la transparence des sources (69 %). La réputation du média (46 %) pèserait davantage que l’indépendance institutionnelle ou celle des journalistes, citées par environ un tiers des sondé·es. Ces chiffres sont présentés comme le reflet objectif de ce que « pensent les jeunes ».
Ce qui frappe d’emblée à la lecture de ces résultats, c’est une forme de disjonction presque totale avec l’expérience réelle du terrain. Depuis plus de trente-cinq ans, j’anime des ateliers d’éducation aux médias et à l’image avec des jeunes, dans des contextes institutionnels et socioculturels extrêmement variés : établissements scolaires de tous types, structures socioculturelles, dispositifs de la Protection Judiciaire de la Jeunesse, médiathèques, centres d’art, salles de cinéma, dans la rue elle-même, etc.
Ce que je découvre dans mes échanges avec ces jeunes se situe à l’opposé de ce que cette étude prétend établir. Je ne constate pas que les jeunes rejettent en bloc les médias traditionnels, mais leur rapport à l’information est infiniment plus nuancé, plus critique, plus ambivalent. L’article lui-même relève d’ailleurs une contradiction : il note que près de la moitié des jeunes s’informent via les réseaux sociaux, tout en affirmant qu’iels n’accordent leur confiance qu’aux médias traditionnels. Cette tension n’est pas interrogée.
Comme le notait Dominique Pasquier dans ses travaux sur les cultures juvéniles, les pratiques médiatiques des jeunes sont traversées de tensions et de contradictions que les approches quantitatives peinent à saisir (Cultures lycéennes, la tyrannie de la majorité, 2005). Le rapport des jeunes aux médias ne se laisse pas réduire à un pourcentage de « confiance » ou de « défiance » : il est fait de négociations permanentes, de comparaisons entre sources, de discussions entre pairs.
L’article de La Dépêche se présente comme l’objectivité journalistique incarnée. Pourtant, il n’évoque à aucun moment les méthodes de recueil des données. Quelle était la taille de l’échantillon ? Comment les répondant·es ont-ils·elles été sélectionné·es ? Par quel canal le questionnaire a-t-il été diffusé ? Quelle était la formulation exacte des questions ? Aucune de ces informations n’est communiquée.
Or, nous savons depuis les travaux fondateurs de Pierre Bourdieu que « l’opinion publique n’existe pas » en tant que donnée brute qu’il suffirait de recueillir : elle est toujours le produit d’une construction sociale et méthodologique (L’opinion publique n’existe pas. Les Temps modernes, n° 318, 1972). La réponse d’une personne interrogée peut varier de façon radicale selon la situation dans laquelle elle est placée : la formulation des questions, le contexte de passation, la relation à l’enquêteur·rice façonnent les réponses obtenues.
Ce silence méthodologique permet de présenter des résultats situés comme s’ils relevaient d’une vérité objective et universelle. C’est précisément ce que le sociologue Alain Desrosières appelait la « magie sociale des chiffres » : leur apparente neutralité masque les choix et les conventions qui président à leur production (L’argument statistique, 2008). Le chiffre de 83 % acquiert ainsi une force d’évidence qui décourage toute interrogation sur les conditions de sa fabrication.
Imaginons un instant le dispositif probable de cette enquête. Il est vraisemblable que les jeunes aient été interrogé·es dans le cadre scolaire, via un questionnaire transmis par des documentalistes ou des enseignant·es, le magazine L’Étudiant entretenant des liens étroits avec les établissements scolaires. Iels ont donc probablement répondu sous le regard, ou du moins dans le contexte institutionnel de l’école, où les attentes normatives sont particulièrement prégnantes.
Les travaux sur la conformité sociale, depuis les expériences pionnières de Solomon Asch (Effects of group pressure upon the modification and distortion of judgments. Groups, Leadership and Men, 1951), ont amplement démontré la puissance des pressions normatives sur les réponses individuelles. Plus récemment, les recherches sur la désirabilité sociale ont montré que les répondant·es tendent à formuler des réponses conformes à ce qu’iels perçoivent comme socialement attendu, particulièrement en situation d’observation institutionnelle.
Dans l’espace scolaire, déclarer sa confiance envers les médias traditionnels et sa défiance envers les réseaux sociaux correspond exactement au discours attendu. L’article note d’ailleurs que 77 % des jeunes plébiscitent la sensibilisation à l’école comme levier prioritaire contre la désinformation. Cette réponse est cohérente avec le contexte d’enquête : les répondant·es valorisent l’institution dans laquelle iels sont interrogé·es. Par un besoin tout à fait naturel d’inclusion sociale, les jeunes ont probablement répondu ce qu’on attendait d’eux·elles. Répondre autrement reviendrait à se mettre en danger social. Ainsi, que signifient vraiment ces « résultats » ?
L’article reconnaît lui-même une forme d’ambivalence dans le rapport des jeunes aux médias. Il note que 23 % des répondant·es regrettent que le métier de journaliste soit peu valorisé, et que 58 % jugent que son influence s’est affaiblie face à la vitesse de circulation des contenus. Le rapport entre les jeunes et les plateformes est qualifié d’« ambivalent » : iels s’y informent massivement tout en les désignant comme vecteur principal de désinformation (75 %).
Mais cette ambivalence, une fois mentionnée, n’est pas analysée. Comment comprendre que les jeunes utilisent massivement des sources auxquelles iels déclarent ne pas faire confiance ? Cette contradiction apparente pourrait révéler la différence entre pratiques effectives et discours déclaratifs, précisément ce que les méthodes qualitatives permettent d’explorer. Au lieu de quoi, l’article juxtapose les chiffres sans tenter de résoudre la tension qu’ils révèlent.
L’inquiétude des jeunes face à l’intelligence artificielle est également présentée de façon univoque : 75 % craindraient qu’elle accroisse les fake news, 68 % redouteraient une déshumanisation du métier, 67 % une perte de sens critique. Mais ces craintes, formulées dans un contexte scolaire où le discours dominant sur l’IA est précisément celui de la méfiance, mériteraient d’être confrontées aux usages réels que les jeunes font de ces outils. Seuls 2 % déclarent que l’IA ne représente aucun risque majeur, un chiffre si faible qu’il interroge sur la possibilité même d’exprimer une opinion dissidente.
Ce qui m’attriste le plus dans ce type de publication, c’est le détournement de la notion même d’esprit critique. L’article présente comme preuve d’esprit critique le fait que les jeunes identifient la vérification des faits et la transparence des sources comme gages de crédibilité. Mais adhérer à une parole d’autorité, fût-elle celle des médias traditionnels, n’a jamais constitué une forme d’esprit critique ! C’en est même l’exact opposé.
L’esprit critique, au sens philosophique du terme, désigne la capacité à examiner les conditions de production du savoir, à questionner les évidences, à suspendre son jugement face aux affirmations non fondées. Comme le rappelait Hannah Arendt, penser véritablement exige de résister à la tentation de produire des résultats immédiats et d’accepter l’inconfort du questionnement (La condition humaine, 1958). Or ce baromètre fait exactement l’inverse : il produit des certitudes rassurantes sans examiner les conditions de leur production.
La directrice de la rédaction de L’Étudiant conclut en affirmant que ce baromètre révèle une jeunesse « qui ne se contente pas de consommer l’information : elle l’interroge, la hiérarchise et en redéfinit les contours ». Elle ajoute que « le journalisme reste une boussole, mais il doit se réinventer face aux nouveaux usages ». Ces formulations célèbrent l’esprit critique des jeunes tout en présentant le journalisme comme leur guide naturel, sans percevoir la contradiction entre ces deux propositions.
Ce type d’article, affirmatif et méthodologiquement opaque, révèle à quel point une certaine pratique journalistique est malade de ses propres mensonges. En présentant comme une vérité ce qui n’est qu’un point de vue situé dans un contexte extrêmement précis, elle trahit la mission même du journalisme : éclairer le réel plutôt que le conformer à ses attentes.
Il y a quelque chose de profondément ironique à voir des médias se réjouir d’un sondage qui leur attribue la confiance des jeunes, sans jamais questionner les conditions de production de cette confiance déclarée. C’est se rassurer soi-même sur la croyance d’être relié·e au savoir, sans jamais vérifier la solidité de cette liaison. Un commentateur ou une commentatrice de l’article original l’a d’ailleurs résumé avec lucidité : « Quelle blague ! Ça rappelle une vieille pub : 100 % des gagnants ont tenté leur chance. »
Les jeunes qui ne se reconnaissent pas dans cette étude se trouvent face à un dilemme. Soit iels se conforment, par pression sociale, à ce discours dominant sur ce qu’iels sont censé·es penser. Soit iels s’y opposent radicalement, et à juste raison, face à une radicalité qui se présente comme une objectivité. Dans les deux cas, le dialogue véritable, celui qui permettrait de les accompagner vers une pensée autonome, est compromis.
Je ne prétends pas que ma propre expérience de terrain constitue une vérité absolue. Ma façon de dialoguer avec les jeunes, les espaces dans lesquels je les rencontre, la confiance qui peut s’établir dans nos échanges : tout cela influence également ce qu’iels me disent. Mais cette conscience réflexive de ma propre situation d’observation est précisément ce qui manque cruellement à ce baromètre.
Le véritable enjeu n’est pas de savoir ce que pensent « les jeunes », question à laquelle aucune enquête ne peut répondre de façon définitive, car « les jeunes » ne forment en aucun un groupe homogène dans son rapport au savoir et à la culture. Il est plutôt de comprendre comment nous, adultes, acteurs·rices culturels·les et éducatifs·ves, pouvons les accompagner vers davantage d’esprit critique. C’est-à-dire vers la capacité de penser par soi-même, avec des outils pour être un peu moins dépendants·es du contexte dans lequel iels sont plongé·es lorsqu’iels formulent leurs opinions.
C’est là le vrai sujet de l’éducation aux médias : non pas inculquer une confiance ou une défiance préétablie envers tel ou tel type de source, mais développer les compétences qui permettent d’évaluer, de comparer, de contextualiser. En somme, de penser. Ce travail patient, dialogique, attentif aux situations concrètes, ne se laisse pas réduire aux pourcentages rassurants d’un baromètre. Le sujet est sociologique, anthropologique, démocratique. Il concerne notre capacité collective à accueillir la diversité des rapports au monde, y compris ceux des jeunes. Et il exige des médias qu’ils·elles pratiquent eux·elles-mêmes l’esprit critique qu’ils·elles prétendent célébrer chez leurs lecteurs·rices.
L’Éducation aux Médias et à l’Information (EMI) est une dynamique qui fait consensus quant à sa nécessité dans le monde contemporain, de la même manière que l’éducation critique au langage proposée par les structuralistes des années 1960, avec en premier lieu Roland Barthes, qui avait propulsé l’analyse du discours hors du champ artistique, pour aller jusqu’à l’analyse des images de la publicité par exemple. Il semble essentiel de conscientiser la manière dont les médias et l’information fabriquent nos opinions et nos visions du monde, ce qui, d’un côté, crée de la cohésion, mais qui, bien souvent, se fait au prix d’une manipulation de masse, manipulation qui, aussi étonnant que cela puisse paraître, est le propre des grandes démocraties contemporaines (cf. David Colon).
Les démocraties tiennent sur des règles communes ainsi que sur la capacité des citoyennes et citoyens à penser par soi-même, de façon libre, afin de pouvoir, au fur et à mesure, faire évoluer ces règles pour qu’elles ne deviennent jamais des dogmes emprisonnants. Ainsi, l’Éducation aux Médias et à l’Information est, à mon sens, une démarche de construction de l’esprit critique, c’est-à-dire la capacité de penser par soi-même, ce qui est diamétralement opposé à « penser comme il faut ».
L’Éducation aux Médias et à l’Information doit donc embrasser la critique de tous les médias, y compris ceux qui sont les plus légitimés par les pouvoirs en place, et dont on découvre généralement après coup à quel point leur rôle était parfois bien davantage de désinformer que d’informer. Penser par soi-même est l’un des plus grands risques sociaux qui soient, car c’est prendre le risque d’être rejeté·e, exclu·e. Le grand paradoxe réside dans cette polarité : d’un côté, la pensée unique, pétrie de mensonges institutionnalisés ; de l’autre, la pensée relativiste qui remet tout en question et engendre ce que l’on nomme le complotisme.
Comment ne pas perdre sa raison et se mettre en capacité de cultiver toujours sa curiosité, sa créativité, son ouverture d’esprit et sa capacité de remise en question ? C’est cela, à mon sens, l’enjeu de l’Éducation aux Médias et à l’Information. Je partage ici des méthodes, des réflexions et des propositions fondées sur mes nombreuses expériences dans ce domaine.